Fuites radioactives dans les nappes phréatiques émises par le centre de stockage de l’Aube ?
Boire de l’eau radioactive, c’est l’expérience que des habitants de Soulaines-Dhuys (415 habitants, Aube) et Anglus (65 habitants, Haute-Marne) ont pu vivre à leur insu l'an dernier. Moins drôle que le sketch de Bourvil. La date de la contamination est floue. Cela se serait passé aux alentours du 15 février 2018, comme le laisse entendre Michel Guéritte un des habitants, averti à cette date d’une analyse de l’eau brute souterraine (celle de la nappe phréatique, pas celle du robinet) au captage de Sauvage-Magny : « L’analyse révélait un taux d’“activité alpha globale” de 0,1 becquerel/litre (Bq/l), c’est-à-dire juste au seuil au-dessus duquel il faut chercher la nature des radionucléides et les quantifier. Comme on était à la limite, l’Agence régionale de santé [ARS] n’a pas été plus loin. » L’ARS se contente de répondre à Michel Guéritte : « Vous n’auriez jamais dû le savoir. » Pour l’eau potable (celle livrée par Suez au robinet), la certitude de la contamination radioactive s’est lue dans l’analyse de l’eau prélevée le 23 juillet. Son résultat était prêt dès le 27 juillet mais n’a été rendu public que le 8 octobre. On peut y lire que le taux pour « l’activité bêta globale » est de 5,41 Bq/l, alors que la norme sanitaire est de 1 Bq/l. Cela aurait dû déclencher une analyse approfondie. Là encore, silence. Dormez braves gens, « ce n’est que de la radioactivité naturelle », répond-on aux curieux. Comme si, naturelle ou industrielle, cela changeait la nocivité.
Pour y comprendre quelque chose, il faut se pencher sur la carte géographique. Le captage d’eau potable est à 4700 mètres du centre de stockage de l’Aube (CSA), le plus grand centre de stockage en surface de déchets radioactifs du monde, avec une capacité de 1 million de mètres cubes dans 420 bâtiments (a terme). Il s’étend sur une centaine d’hectares dans la forêt, situé sur les communes de Soulaines-Dhuys, Ville-aux-Bois et Épothémont. Depuis son ouverture en 1992, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) y entrepose des déchets radioactifs de faible et moyenne activité à vie courte (FMA-VC), trente-et-un ans, mais l’agence annonce leur innocuité au bout de… trois cents ans. À chacun son ordre de grandeur ! La durée de vie n’ôte en rien la dangerosité des déchets. Ils arrivent au rythme moyen de six camions par jour ouvré, puis sont stockés dans des bâtiments scellés au béton quand ils sont pleins. Le CSA est à environ un tiers de sa capacité de stockage. La question soulevée par l’analyse de l’eau est celle de la contamination de la nappe phréatique due au centre de stockage. Michel Guéritte souligne que les jus qui s’écoulent des alvéoles de béton sont chargés en radionucléides et que le CSA est muet sur leur possible infiltration verticale et sur leur devenir en cas de pluie abondante.
La région a connu en 2018 deux gros événements climatiques. Un orage énorme — 50 mm d’eau en douze minutes — soit 45 000 m3 sur le CSA, qui a fait déborder le bassin censé contenir ce type d’écoulement. Et une tornade qui a ravagé une zone industrielle dans laquelle un sous-traitant (STSI) stocke et trie des déchets pour le centre de stockage. Surprise des voisins se retrouvant avec des déchets radioactifs dans leur jardin…
Chape de silence
Selon Michel Guéritte, l’affaire ne s’arrête pas aux deux accidents climatiques. Ce 29 avril, il a découvert que, depuis 2004, l’eau des captages voisins de Longeville-la-Marnière et Sommevoire dépassait souvent le seuil autorisé, avec des pointes à 0,17 et 0,14 Bq/l. Les orages ne sont même plus une excuse. Le centre de stockage de l’Aube fuit et personne ne dit rien. La seule chape étanche est celle du silence. À ce petit jeu, l’eau radioactive peut encore couler longtemps des robinets. Et il y a au moins deux nouveaux centres (le stockage prévus dans la forêt — l’Andra a acheté 5000 hectares… En 2010, une étude de l’Institut de veille sanitaire a relevé un taux de cancers plus élevé que la moyenne nationale dans un cercle de 15 km autour du CSA. Deviendra-t-il aussi un état zéro pour tous les sites nucléaires ?
Dans le Siné Mensuel de juin 2019.
Population en baisse, signature de paperasses qui n'en finit pas (baux agricoles, COP, autorisation de commerce, PLU, mutuelle, etc.) avec le gouvernement et les organismes (qui va entraîner une course à la rentabilité ?), fragilisation de la frange radicale du mouvement, disparition progressive du collectif (plus de non-marché, de caisse, de radio et de système de médiation), etc. Notre-Dame-des-Landes est-elle devenue un éco-village bien propre sur lui comme il en existe tant d'autres ? « On a fini par reproduire des rapports de domination à la Zad. Comme partout, ce sont ceux qui ont le plus gros capital social et culturel, donc qui savent s’organiser et convaincre, qui ont réussi à imposer leur vision à la majorité […] ».
En janvier 2018, le gouvernement a décidé d’abandonner le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Que s'est-il passé depuis sur la Zad, comment y vivent et s’organisent les militants qui ont défendu la zone ?
Plus un obstacle n’entrave l’ancienne route des chicanes. Le ruban d’asphalte de la D281 file à travers le bocage verdoyant. Çà et là, lacéré par la griffe d’un géant, le bitume porte encore la trace des barricades enflammées, discret témoignage des derniers instants de lutte des occupants de la zone à défendre. « Nous nous battons contre l’aéroport et son monde. L’aéroport a été abandonné, nous continuerons à nous battre contre son monde », clamaient-ils au cœur de l'hiver 2018. Pour continuer à expérimenter une vie où le collectif et la solidarité ont la part belle, où les savoir-faire s’échangent comme des remèdes au capitalisme, où l’autonomie s’acquiert à la force du poignet, il leur fallait rester. En gage de paix, ils ont cédé la « route des chicanes ». 2 500 gendarmes et leurs blindés s’y sont engouffrés le 9 avril. À l’est de la D281, les cabanes, rasées, n’ont pas repoussé. Pour conserver l’ouest, la majorité des 250 occupants réunis en assemblée se sont résolus à négocier, à rentrer dans le rang… juste assez pour qu’on leur foute la paix. La Zad est morte, vive la Zad !
« Négocier ne signifie pas collaborer »
Lucas, 30 ans, est l’un des quinze signataires d’une convention d’occupation temporaire (Cop) avec la préfecture pour son activité de paysan brasseur : « Manger et boire ce que l’on produit, c’est le début de l’autonomie. » En 2011, ce maraîcher de formation s’installe aux Fosses-Noires, un long corps de ferme coiffé d’ardoises grises. Le temps de glaner du matériel et d’apprendre les bases, il entreprend de brasser de la bière pour ses compagnons de lutte. Il cultive le houblon et une partie des céréales. « Les recettes sont toujours différentes, j’expérimente », explique-t-il, enthousiaste. Sa dernière création : « Une bière de chantier à base de sarrasin, simple et honnête, qui ne casse pas la tête. » Peu avant la victoire contre l’aéroport, Lucas parie sur l’avenir. Dès le mois de décembre 2017, il commence la construction d’un hangar en bois pour agrandir sa brasserie, La Bulle noire. Pari gagné. Après la régularisation, il doit désormais obtenir une autorisation de commercialisation. La Zad deviendra-t-elle un label étiquetté sur des bouteilles consignées ? Nicole Klein, la préfète elle-même, glissait l’idée lors d’une visite de courtoisie l’été dernier. « Ça ne me dérange pas de vendre ma bière avec un label si ça peut être une vitrine légale qui nous protège, répond Lucas. Si un jour on m’obligeait à dénoncer les habitants illégaux, là, je partirais. »
« Négocier ne signifie pas collaborer. Nous, occupants, on a une responsabilité vis-à-vis de ceux qui ont lutté ici et de ceux qui nous ont soutenus », soutient Greg, 54 ans, verbe affûté, visage, en lame de couteau. Il vit avec sa compagne, leurs trois enfants et une dizaine de camarades à Saint-Jean-du-Tertre, une autre ferme occupée. Lui aussi a signé une Cop. « On n’allait pas laisser les gendarmes tout détruire parce que certains sont trop sensibles pour discuter avec la préfète », ironise-t-il, évoquant les violents désaccords entre les partisans du dialogue et les occupants plus radicaux qui ne voulaient rien céder à l’État. Ex-employé dans le BTP en région parisienne, il a appris l’élevage avec les paysans du collectif Copain 44 et gère le troupeau communal : une vingtaine de nantaises, à la robe claire et au museau noir. Cette race rustique, à l’aise les sabots dans la gadoue, a presque disparu. « Au XVIIIe siècle, les paysans sans terre se sont battus ici contre l’embocagement de la lande. L’accès aux communaux était une ressource vitale pour eux », rappelle Greg. « Nous, on se bat pour le préserver, ce bocage, mais aussi pour recréer du commun. On est comme un trait d’union dans l’histoire des luttes paysannes locales. »
Le temps de rallier en voiture le Haut-Fay, dans le nord de la Zad, Antoine, arrivé au moment de l’opération César en 2012 après une prépa littéraire, un an de vadrouîlle sac au dos et quelques boulots alimentaires, résume : « Les politiques d’aménagement du territoire sont régies par le principe de zonage. Au centre, les villes métropoles, qui sont les zones d’activité. En périphérie, les zones résidentielles, puis les campagnes, qui ne sont perçues qu’à travers leur fonction : produire de la nourriture pour les villes. » [ NDLR : ça me rappele les livres Hunger Games. ] Depuis qu’elle n’a plus vocation à être bétonnée, la Zad est redevenue une zone de production agricole aux yeux des autorités. À l’opposé de ce modèle productiviste fait d’exploitations toujours plus vastes et d‘agriculteurs toujours plus isolés, Antoine rêve « d’une campagne désirable avec une vie sociale et culturelle riche ». Tout en causant, il disparaît la tête la première dans le fond d’un tonneau bleu où dégorgent des peaux de mouton dans un mélange de chaux. La tannerie écologique est l’une des multiples activités qui semblent tenir par miracle dans son emploi du temps. Quand il n’arrose pas les radis du potager collectif, il aide à la boulangerie ou planche sur le futur plan local d’urbanisme au sein de la commission habitat afin de faire reconnaître leurs cabanes et leurs yourtes. Il se marre : « À côté, le salariat, c’était les vacances ! » Rien ne semble entacher sa bonne humeur.
De nombreuses activités non-agricoles se nichent dans les contours des terres « copées » : la bibliothèque qui dresse son phare à la Rolandière, le studio de rap, l’Ambazada, lieu d’accueil des luttes du monde entier, l’atelier de menuiserie de Bellevue ou encore la forge de Pierrot, « service public de la ferraille » où ce génie de l’enclume fabrique des cuillères à sabots et répare des herses avec les pièces d’un camion de police allemand.
Le squat du Haut-Fay a accueilli une université populaire anarchiste, un atelier de sérigraphie, des conférences gesticulées, des concerts et des bals. Dans la pièce principale, l’avant d’un camion bleu aménagé en bar surgit du mur pour offrir son zinc aux coudes des fêtards. « Moi, je n’aurais jamais pu monter un projet agricole », remarque Thibaut tandis qu’Antoine termine de touiller ses peaux. « Ma façon de lutter, c’est de créer des dynamiques culturelles et artistiques en milieu rural. J’ai grandi dans un endroit où le bistrot a fermé, puis l’épicerie et l’école. Il ne reste qu’un distributeur de baguettes au milieu du bled. » Cet hiver, la scène est restée vide. « Il nous faut du temps pour digérer tout ce qui s’est passé. Beaucoup de gens sont partis. Tout se recompose. »
Dans l’épilogue d'Habiter en lutte, les auteurs de ce récit de quarante ans de résistance à Notre-Dame-des-Landes évoquent la terrible gueule de bois qui a suivi l’ivresse de la victoire. Manu, la quarantaine, membre du collectif de rédaction et résident des Fosses-Noires raconte sans lâcher des yeux son bambin : « Ça a été une année très dure faite de déchirements autour de la réouverture de la « route des chicanes », puis des fiches individuelles. On commence juste à en sortir. » Les modes de lutte et les instances de décisions se sont réorganisés : les occupants sont passés de la résistance sur le terrain aux barricades de paperasse. Le travail du bureau d’autodéfense administrative, a abouti à la régularisation des projets agricoles, dont les conventions précaires sont remplacées par des baux agricoles de neuf ans depuis mai. L’assemblée du mouvement a cédé la place à l’assemblée des usages, qui organise la gestion collective des terres. En son sein, outre la commission habitat, la commission assolement aménage la rotation des cultures et la commission foncier s’est attelée à la création d’un fonds de dotation baptisé La Terre en commun. L’objectif : réunir 1 million d’euros pour racheter les bâtiments occupés et leurs 300 hectares de terres au conseil départemental. « On s’inspire du Larzac, de Terres de liens. Les gens qui donnent au fonds de dotation n’ont pas de pouvoir », précise Manu.
Dissensions et divergences de points de vue
Ces perspectives pour l’avenir ne font pas l’unanimité. Enclave de résistance dans la résistance, la Grée a gardé son décor Mad Max contrairement au reste de la Zad. Anarchistes-libertaires, punks à chien, hippies, antispécistes, marginaux, toxicos en décrochage y ont fondé le Shlaguistan autogéré, point de ralliement de l’ancienne zone non-motorisée de l’est, où gravite la frange la plus radicale mais aussi la plus fragile sociologiquement. Sur les murs des hangars et les carcasses de camions, des graffitis donnent le ton : « À bas les fiches, vive les friches ! » Nono, tee-shirt des Bérus et clope au bec, bâche un lopin de terre pour planter des patates. À l’abri du crachin, l’apéro a commencé.
« Moi, je suis venue ici avec un objectif assez basique : aller moins mal », déballe Sabine en sifflant sa canette de 8.6. Elle a jeté l’ancre avec pour tout bagage l’envie de s’éloigner des drogues et de la ville. « Ici, il n’y a pas d’injonction à faire. Si j’ai envie de participer, je file un coup de main au potager, je mets en page Zad news. Parfois, j’ai juste besoin de descendre des bières. Il y a toujours un copain à côté de qui s’asseoir et qui ne jugera pas. » De l’avis général, les négociations avec l’État étaient plus qu’une erreur stratégique, une trahison. « Maintenant, il y a les bons et les mauvais zadistes. Ceux qui ont des projets et les autres. On a un peu tendance à La Grée à se dire que le reste du monde est contre nous, mais si on se fait expulser, on sait qu’il n’y a plus personne pour nous aider », lâche la jeune femme. Un peu à l’écart des hangars et de la ferme, Padre a installé son mobile-home. Deux molosses en sortent sans conviction, peu enclins à laisser le crachin tremper leur pelage. Une bouilloire en émail jaune trône sur le poêle à bois. Padre, la cinquantaine, est l’un des piliers de la Grée. Lui-même passé par la rue, il a chevillé au corps l’accueil des âmes en peine : « C’est un lieu refuge où on accueille tout le monde. » Pour sauver ce radeau de la méduse, il a même essayé d’obtenir une Cop pour son élevage d’escargots. Sans succès. L’avenir du lieu reste incertain.
Sid, un ancien habitant de Bellevue, proche des habitants de la Grée, a plié bagage l’hiver dernier, écœuré. « On a fini par reproduire des rapports de domination à la Zad. Comme partout, ce sont ceux qui ont le plus gros capital social et culturel, donc qui savent s’organiser et convaincre, qui ont réussi à imposer leur vision à la majorité. Ici, ils s’étaient regroupés au sein du Comité de maintien de l’occupation (CMDO). Appellistes, autonomes, collectivistes dans les idées. Staliniens dans les méthodes. Ils portent un message d’inclusion, mais certains avaient conscience que la voie de la négociation laisserait les plus vulnérables sur le carreau. » Résister ou périr. Pour Sid, la Zad, « porte-drapeau d’une offensivité politique », aurait dû prendre le risque de disparaître, plutôt que de devenir « un grand écovillage comme il en existe d’autres ».
Dans le champ attenant aux Fosses-Noires, Armand peine à remplir le planning d’arrosage des nouvelles plantations des Rouges et Noires. Depuis l’an dernier, une centaine de personnes ont quitté la Zad. L’absence se fait parfois sentir. « Avant, la production alimentait le non-marché où l’on pouvait acheter des légumes, du fromage, du pain à prix libre. Le non-marché n’existe quasi plus », explique Armand d’une voix douce. Il n’y a plus de caisse collective, Radio Klaxon n’émet plus et le Cycle des douze, tiré au sort pour résoudre les conflits par la médiation, a disparu. « Il y a moins de collectif. Les activités se réorganisent par groupes affinitaires, avec un risque que chacun se referme sur son projet », regrette-t-il avec l’espoir qu’il ne s’agisse là que d’une période de transition. Avec le printemps, des nouvelles têtes apparaissent, comme ces lycéens parisiens venus pour les vacances, décontenancés par les blettes qu’ils ont récoltées.
À la Noé-Verte, à quelques kilomètres au nord, Katy s’interroge aussi sur les conséquences des régularisations : « La signature de baux signifie qu’il faut payer le fermage, se rattacher à une mutuelle agricole. Tout cela implique des frais et donc une augmentation des coûts de production. La question de la rentabilité va se poser, avec quelles conséquences ? » Venue de Nantes, où elle avait ouvert une épicerie solidaire avec des amis, Katy, 58 ans, n’était pas franchement partisane des négociations mais s’est rangée derrière la majorité. Elle ne s’imagine pas ailleurs, pas tant qu’il y aura du collectif, explique-t-elle tout en préparant un gigantesque gratin de légumes pour les participants au chantier d’entretien des haies bocagères.
Le cœur de la Zad bat toujours le long des chemins de traverse. Dans une jolie cabane vitrée en torchis. Entre les rangs de navets et de poireaux des Rouges et Noires. Autour des banquets à l’auberge des Q de plomb Où habitants et soutiens se retrouvent les vendredis pour partager les plats mijotés par Claude, le taulier. Lui-même prête sa cuisine aux Cagettes des terres, un collectif qui cuisine les produits de la Zad pour nourrir les autres luttes dans la région : gilets jaunes, profs ou postiers en grève. La Zad n’a pas fini de semer sa graine.
Dans le Siné Mensuel de juin 2019.
Vous souvenez-vous du référendum en 2005 sur le traité constitutionnel européen ? Quand on dit non, ça peut finalement être oui. Même chose avec le Tafta. On ressert le plat jusqu'à ce que ce traité voulu par les puissants de la planète passe.
Les libres-échangistes sont têtus et prennent les gens pour des cons. Il y a deux ans, des millions d'Européens les ont envoyés se faire foutre avec leur traité de libre-échange (TTIP ou Tafta) qui accélérait la marchandisation du monde. Cette déculottée ne les a pas calmés. En juillet 2018, à la faveur de la pause estivale, Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, tombait dans les bras de Donald Trump et promettait un renouveau des négociations de libre-échange transatlantique. Sous sa houlette, Cecilia Malmström, commissaire européenne au commerce, a filé en mars à Washington pour proposer The Newt Transatlantic Project. Un Tafta bis auquel on a pris soin d'ôter l'agriculture pour éviter le soulèvement populaire. Le discours qu'elle a prononcé est particulièrement inquiétant. Pour elle, le libre-échange est constitutif de la démocratie. Ainsi, « une voiture peut être achetée à Seattle, assemblée à Detroit, conçue par un Allemand, dotée d'un châssis mexicain et de pièces de moteur canadiennes ». L'accord international sur le climat ? Pas un mot ! L'extinction de la biodiversité ? Rien ! Le social ? Cecilia Malmström a la paraphrase fourbe. Dans sa bouche, la suppression d'emplois pour faire grimper l'action boursière sont simplement « des emplois qui cessent d'exister ». Elle décrit ainsi le monde de ses rêves. Un monde grotesque centré sur la croissance et la compétition économique selon les règles des plus forts, sur l'entente États-Unis-Union européenne (UE) pour taper sur la Chine. les gentils contre le méchant. Deux contre un, une conception de la justice libérale directement issue de la guerre froide. Elle appelle les États-Unis à rénover l'Organisation mondiale du commerce (OMC) avec l'UE pour gouverner le monde. La première étape est ce Next Transatlantic Project « qui garantira la stabilité et la prospérité de la prochaine génération. Celui qui établira notre alliance et nos valeurs en tant que force avec laquelle il faudra compter pendant encore soixante-dix ans. Je propose que nous renouvelions notre ordre mondial pour le XXIe siècle - avec l'OMC au centre du partenariat transatlantique sur le commerce ». Aux yeux de la commissaire, « les plus grandes questions urgentes à régler se situent dans le commerce » car « il n'y a rien de plus urgent que de sauver le système ». Elle pense qu'il n'est plus menacé par la contestation mais par l'âpreté de la concurrence chinoise. Le reste du monde économique est de la piétaille. Le reste de la planète un non-sujet.
Quelle liberté ?
Il ne s'agit plus de commerce de pièces détachées automobiles ou de cargos de soja : la commissaire quitte l'abolition des tarifs douaniers pour entrer dans l'organisation politique du monde autour des seuls intérêts économiques des pays libéraux les plus puissants. Sur la base de cette entrée en matière hégémonique, le Conseil européen a donné mandat à la Commission européenne, le 9 avril, pour négocier la mise en route de ce traité qui n'a de libre que la liberté prise avec la volonté de la majorité des citoyens européens d'en finir avec ce type de mondialisation. Décision prise quelques semaines avant la fin de sa législature. Histoire d'imposer le menu aux suivants.
J'avais oublié que la France d'Hollande a obtenu l'arrêt des négociations sur Tafta en août 2016. Sous la pression des États-Unis, les négociations du Tafta sont relancées… Basta! traitait ce sujet en février 2019. Ce nouvel opus devrait se concentrer sur l'industrie et sur les obstacles au commerce hors droits de douane (comme les normes sanitaires).
À côté de ça, le traité de libre-échange avec le Japon est entré en vigueur en février 2019, celui avec le Canada sera ratifié par l'Assemblée nationale française ce mois-ci et par le parlement des autres membres de l'UE, et la négociation en cours depuis 20 ans avec le Mercosur vient d'avancer à grand pas. Make our planet great again, qu'il disait…
Dans le Siné Mensuel de juin 2019.
L’Observatoire international des prisons (OIP) a dévoilé le 3 juin un rapport glaçant sur les violences subies par les détenus.
L’OIP introduit son rapport avec les précautions d’usage : il ne s’agit pas de nier les violences que peuvent subir les surveillants de la part de détenus. Posez vos boucliers. Il s’agit de lever le voile sur des violences, sans témoins ni plaintes, perpétrées par les gardiens contre les prisonniers. « Si les unes sont connues et régulièrement médiatisées, les autres semblent faire l’objet d’un déni collectif », soutient l’association qui agit depuis 1996 pour le respect des droits des prisonniers. Pas une statistique officielle n’existe. Pourtant les affaires ne manquent pas : l’OIP a été saisie 190 fois ces deux dernières années, et le Défenseur des droits presque autant. Sous couvert d’anonymat, une centaine de surveillants, directeurs de prison, avocats, magistrats ont brisé le silence pour dévoiler un système où la violence fait loi. Un ancien directeur confie : « Je suis incapable de dire le nombre de circonstances où j’ai été confronté à des allégations de violences commises par des personnels pénitentiaires tellement il est conséquent. Je classerais ca en deux catégories : il y a les altercations qui tournent mal, c’est le contexte le plus fréquent. Ensuite, plus rare et plus grave, il y a les violences “gratuites” […]. » De la baffe dite « préventive » qui laisse un détenu sourd d’une oreille à l’expédition punitive en groupe, la violence des surveillants a ses cibles privilégiées : les auteurs de violences sexuelles et les personnes vulnérables, étrangers, fous et pauvres. Une visiteuse de prison à Fresnes en 2018 rapporte : « À la porte de sa nouvelle cellule, un détenu indigent et sale est empêché d’entrer par ses codétenus. Il demande à voir le chef de détention. C’est traîné par terre après avoir été roué de coups par trois surveillants qu’il arrivera dans son bureau. »
Omerta
Agent pénitentiaire, c’est rarement une vocation. Lors du dernier concours d’admission, moins de 20 % des inscrits se sont présentés. Le rapport révèle que les profils problématiques ne sont pas systématiquement écartés. La motivation sécuritaire prime. Les nouvelles recrues apprennent d’emblée la formule magique : « J’ai utilisé la force strictement nécessaire. » La loi pénitentiaire de 2009 en légitime l’usage et le silence huile les rouages. Il y a d’abord le mutisme des détenus, faute de savoir vers qui se tourner, de pouvoir rédiger une lettre (10 % d’illettrisme), ou par peur des représailles : transfert de prison, passage à tabac. II y a aussi le mutisme des collègues. Dans la « petite muette », l’esprit de corps est fort, renforcé par un quotidien à huis clos et le sentiment de dépendre de ses collègues pour sa propre sécurité. « Ils vivent entre eux puisque le fait de travailler de jour et de nuit, les week-ends et les jours fériés, ça rend les rapports avec les autres un peu compliqués. […] Et ils ressassent toute cette agressivité qu’ils reçoivent », raconte un ancien surveillant.
La hiérarchie ferme souvent les yeux. En interne, les sanctions disciplinaires sont faibles. Hors les murs, la justice est bienveillante. Les procureurs classent sans suite. Par définition, le détenu a une responsabilité : il a un casier. Et les juges condamnent peu. Vingt-neuf fois en dix ans, dont la plus lourde peine : douze mois de prison avec sursis. Les détenus, pour une insulte, reprennent du ferme, souligne le rapport.
Dans le Siné Mensuel de juin 2019.
Deux cent mille réfugiés syriens, dont des milliers d’enfants, employés en Turquie par des marchands de noisettes qui fournissent Nutella, ça pourrait nous les casser menu. Heureusement, il y a une justice : les nôtres, d’enfants, deviennent obèses a force de tartiner matin et soir cette saloperie sur leurs tranches de brioche industrielle. La situation est donc équilibrée. Par ailleurs la maison Nutella nous informe que « [ses] équipes » sur place veillent à ce que leurs fournisseurs respectent les normes d’exploitation d’autrui communément admises chez tous les braves gens de la planète. Vous me direz que treize heures par jour, sept jours sur sept, c’est un bon rythme. Certes. Un peu soutenu. Mais pendant ce temps-là, les morveux ne se gavent pas de noisettes pliées confites à l’huile de palme, ce qui est bon pour leur santé, vous ne prétendrez pas le contraire. Ils sont au grand air, loin des miasmes des villes, dans la belle nature, ils font de l’exercice et ne perdent pas leur temps à regarder des âneries à la télévision, à apprendre des choses inutiles à l’école ou à taper comme des automates sur l’écran de leur smartphone. Et ils restent près de leurs parents aimés, car c’est ce qu’il y a de bien avec les réfugiés : ils ont le sens de la famille et sont toujours groupés, tandis que nous avons perdu ce sens si précieux de l’harmonie familiale. Un petit bol de soupe au lever du soleil, et hop, la famille joyeuse part aux noisettes à travers près en chantant. Ne serait-il pas temps pour nous de revenir à ces valeurs simples, intemporelies ? Je vous le demande.
Dans le Siné Mensuel de juin 2019.
Un film intéressant, sans trop de commentaires, sur le combat des salariés de GM&S pour conserver leurs emplois dans un contexte où leurs principaux clients (PSA et Renault) leur achètent moins de pièces au profit de producteurs étrangers.
Les femmes ont une prostate. Ça vous la coupe ? C'est vrai pour la moitié d’entre elles au moins. Comme pour tout ce qui touche à l'anatomie féminine, on s'est longtemps fourvoyé sur le fonctionnement des glandes para-urétrales, petit nom donné a cette prostate, et sur l'éjaculation des femmes. Deux études récentes permettent d'y voir plus clair.
On sait peu de choses sur ces glandes découvertes à la fin du XIXe siècle, situées le long de l'urètre et considérées comme un reliquat embryonnaire. En 2011,des chercheurs décident d'aller y voir d'un peu plus près. Las, seule une femme sur deux aurait les glandes. On a cru qu'elles étaient à l'origine de l'abondant liquide produit par les femmes fontaines. Or, elles sont si minuscules, 2 a 3 grammes contre 20 a 30 pour leurs collègues masculines (oui, les hommes ont la plus grosse !), qu'il leur est impossible de sécréter un éjaculat pouvant atteindre 300 millilitres, presque l'équivalent d‘une canette de soda. Sa qualité de fontaine donne à Amélie, 37 ans et escort de profession, une « sorte de pouvoir sur les hommes. » Elle ne compte plus les messages de clients qui veulent « s'abreuver à sa source ». Si l'on ne peut nier le potentiel poétique de la femme fontaine, elle n'est pas aidée par le porno qui véhicule une image fausse de l'éjaculation féminine. Non, ces ondées qu'on peut voir dans les films de boules ne sont pas des éjaculations. Très souvent, il s'agit juste une giclée maîtrisée d’urine. Appétissant si, comme Trump, on est fan de golden shower, mais là n'est pas le sujet. On ne peut parler d'éjaculation que pour le liquide infime émis par les glandes para-urétrales.
Alors, les femmes fontaines ne seraient-elles qu'un mythe ? Non, elles existent bien, mais le jet qui les caractérise vient d’ailleurs. Samuel Salama et Pierre Desvaux, des chercheurs français, ont décidé d'étudier ce phénomène en échographiant des femmes se disant fontaines. Ils ont ainsi remarqué que la vessie, même après avoir été vidée juste avant le rapport sexuel, se remplissait rapidement de liquide pendant celui-ci. Un liquide qui se déverse au moment de l'orgasme. « Mais ça n'a ni la couleur, ni l‘odeur de l'urine », explique Cléo, 34 ans, qui a récemment découvert son don. En effet, le liquide arrive si vite dans la vessie qu'il n'a pas le temps de prendre toutes les caractéristiques de l'urine. Ce n'est donc pas de l'incontinence, simplement une aptitude qui repose sur des paramètres physiologiques et psychologiques. Toutes les femmes en seraient capables mais, seules 10 a 40 % y arrivent. Cléo est très à l'aise avec sa sexualité mais, il y a cinq ans, elle s'enlisait dans une relation avec un conjoint peu porté sur la bagatelle. « La première fois, ça m'est arrivé alors que je me masturbais, après avoir compris et admis que j'aimais le sexe et ne pouvais pas m'en passer. » Et de préciser que ça n'a rien a voir avec l'intensité de l'orgasme car, depuis, sa fontaine a jailli deux autres fois, au cours de « baises pas géniales mais pas désagréables ». Si l‘on ne peut choisir le moment du jaillissement, on peut tenter de le contrôler en apprenant à connafire son corps. De nouveaux gourous proposent des stages pour s'entraîner à devenir femme fontaine, surfant sur la culpabilité qu'on impose à celles qui ne sont pas capables de se relâcher assez pour déverser des torrents de jouissance.
Dans le numéro de mai 2019 de Siné Madame.
Cher fils, tu m'as dit : « Té tua ! » En ce moment, tu répètes tout. Tu ne l’as sûrement pas entendu de papa. Le stéréotype de la femme bavarde est ancré dans les esprits et dans le dictionnaire (« Pipelet : le plus souvent au féminin, pipelette »). Maintes recherches ont pourtant montré qu'il était faux. Papa dit que cela ne s'applique pas chez nous. Pour une fois, il a raison. Maman fait partie de ces femmes qui mettent les ovaires sur la table. (C'est quoi, les ovaires ? Des grosses bulles !)
Partout, l'homme parle davantage. À la maison, au travail, à la radio (notamment aux heures de grande écoute). À la télé, il parle deux fois plus que les pipelettes, surtout sur les chaînes culturelles. Dans les réunions, une femme parle entre trois et dix secondes, l'homme entre dix et dix-sept [ NDLR : je trouve ce chiffre bizarre… De quelles réunions parle-t-on, de réunions à xxx personnes ? :O ]. Pipelets dès le plus jeune âge ! Une étude de Graddol & Swann (il n'y en a pas eu d'autres, va savoir pourquoi !) montre que les garçons, en classe, parlent en moyenne trois fois plus que les filles et répondent huit fois plus souvent sans avoir demandé la parole. Pour le même comportement, les filles sont réprimandées [ NDLR : ou pas… ]. Selon d'autres statistiques, les patientes sont plus fréquemment interrompues par leur médecin quand celui-ci est un homme, alors que ce sont généralement les patients mâles qui interrompent les femmes médecins. La femme demeure femme avant tout ! La plupart des chevauchements (plus nombreux que dans le lit) et des interruptions sont dus aux hommes (96%), avec des « hmm » et des « mouais» grommelés au moment le plus propice pour signaler à leur locutrice qu'ils se désintéressent totalement de ce qu'elle dit.
Mon bébé, ne te réjouis pas. Les enfants reçoivent de la part des hommes le même traitement dans la conversation. Mais les pipelettes semblent la boucler davantage que les gosses. La conservation de l'espèce « Homo Pipelet » est assurée. Nous ne sommes invitées dans la causerie que pour valider le discours du mâle. On est la, avant tout, pour être vues. Pas étonnant que toute parole, au-delà du simple soupir, soit considérée comme LA parole de trop. J’aimerais lâcher un « Vaffanculo ! » bien senti. Je me contenterai de soupirer en italien. Nous, les commères, les concierges, les bavardes, continuons à travailler pour votre épanouissement parce que, au fond, une femme restera toujours une mère. Alors, mon ange, on ne dit pas « Té tua » à maman. C'est elle qui t‘a mis au monde. Ah, tiens! Ça doit être pour ça que vous nous en voulez. On vous « fait » ! D'où votre besoin compulsif d'exister. Bon. Au moins, pendant neuf mois, c'est vous qui la bouclez.
Dans le numéro de mai 2019 de Siné Madame.
La merkin est une perruque pubienne.
Utilisées par les prostitués pour masquer des lésions et éviter les morpions, puis par l'ensemble des femmes pour se débarrasser des morpions, des poux, etc., puis par les actrices à qui l'on demande des scènes de nues, et aujourd'hui par ""effet de mode"".
Via le numéro de mai 2019 de Siné Madame.
C'est une statistique austère mais qui explique bien des ratés. Sur 50 rapports que l’exécutif aurait dû transmettre au cours de la législature 2017-2018 au Parlement, 27 seulement ont été remis.
Ces chiffres sont extraits d’un rapport d’information réalisé par la sénatrice Valérie Létard et titré : « Bilan annuel de l’application des lois au 31 mars 2019 ».
Plus étonnant encore, comme le souligne Valérie Létard :
« Votre rapporteur regrette d’autant plus ces non-transmissions qu’elles concernent parfois des rapports que le gouvernement a lui-même demandés. »
Des rapports qui sont justement supposés aider le pouvoir à vérifier la bonne application et l’utilité d’une loi, une fois qu’elle est votée.
Comme si, après l’adoption d’un texte, l’effet de son application sur les citoyens n’avait plus aucun intérêt…
Oui, les rapports commandés par le Parlement au gouvernement permettent au Parlement, représentant du citoyen, de vérifier l'utilité, la proportionnalité, etc. d'un bout d'une loi, notamment quand celui-ci a suscité de vifs débats et interrogations lors de son adoption. Mais, quand le gouvernement ne veut pas admettre une erreur voire une faute politique (loi liberticide, loi détournée de son objectif, remède pire que le mal, etc.), il a aucun intérêt à rendre un rapport… Ceci explique cela.
Dans le Canard enchaîné du 19 juin 2019.
Les délits d'injure et de diffmation, dont le deuxième sert trop souvent à entraver les journalistes qui font leur boulot, doivent-ils êtres sortis de la loi sur la liberté de la presse ? Quid de la garantie des droits des citoyens et des journalistes ? Quid de l'octroi, au pouvoir exécutif d'une main mise sur les médias par le biais des procureurs ?
Quelle mouche a piqué Nicole Belloubet ? Il suffit que des députés, une association ou quelques magistrats émettent une proposition incongrue sur la liberté de la presse pour que la garde des Sceaux la prenne au sérieux, donne une interview au « JDD » (16/6) et demande à la Commission nationale consultative des droits de l’homme de plancher sur la question.
Avec quelques-uns de ses collègues LR, le député Eric Ciotti a déposé un amendement à une proposition de loi LRM pour « lutter contre la haine sur Internet » qui doit être discuté ces jours-ci au Parlement. Au nom de la lutte contre le racisme, ces élus envisagent de passer à la moulinette la loi de 188l sur la liberté de la presse.
Reprenant une suggestion de la Licra, Ciotti et ses amis réclament que les injures diffusées par voie de presse (ce qui inclut les réseaux sociaux) ne relèvent plus de la loi de 1881 mais des procédures ordinaires. Dans une tribune parue dans « Libération » (6/6), la procureure générale de Paris, Catherine Champrenault, réclame qu’il en aille de même pour la diffamation.
Autant dire qu’il ne resterait presque plus rien du texte fondateur sur la liberté de la presse. Contrairement à ce que suggèrent Belloubet, Ciotti et des juges déboussolés, la loi de 1881 n’assure aucune impunité aux excités du clavier. Elle se contente de poser un cadre strict qui permet de savoir si les propos en question relèvent de l’injure ou de la diffamation, de vérifier — le cas échéant — l’exactitude des faits rapportés et de s’assurer de l’absence de volonté de nuire de leur auteur.
Pour comprendre intégralement ce point, il faut se souvenir, qu'actuellement, les parquets se contentent d'effectuer des vérifications de forme (le délai de prescription est-il dépassé ? : les propos litigieux sont-ils cités dans la plainte ? etc.) avant de renvoyer systématiquement les plaintes devant un tribunal (dit autrement : la mise en examen est systématique). Cela permet à des juges indépendants de prendre le temps de la réflexion, d'étudier les pièces des uns et des autres, et d'émettre un jugement dont la finesse est requise par la subtilité des propos humains, tout simplement.
Il est vrai que les tribunaux prennent leur temps pour juger ce genre d’affaire (il faut compter plus d’un an à Paris)… Mais la loi de 1881 n’est pas responsable du manque de moyens accordés à la justice. Cette pénurie chronique pousse depuis des lustres les ministres et les hauts magistrats à vouloir alléger sans cesse des procédures censées garantir les droits des justiciables…
Traiter les délits de presse comme s’il s’agissait de délinquance ordinaire reviendrait, de surcroît, à octroyer aux procureurs — qui ne sont pas indépendants — un pouvoir exorbitant sur les médias. Cette réforme donnerait au parquet la possibilité d’engager lui-même des poursuites sous prétexte de diffamation ou d’injure.
La loi de 1881 avait sagement réservé ce droit aux seules victimes, histoire de limiter les pressions du pouvoir sur la liberté de la presse. Sûrement une vieille lune…
Dans le Canard enchaîné du 19 juin 2019.
Fragiles, vandalisées, fabriquées en Chine dans les mêmes conditions précaires et douteuses que tout le reste, reposant sur des métaux dont nous manquerons un jour et qui sont extraits sans respect de l'environnement et des droits humains, mises en circulation par des sociétés commerciales qui ont recours au micro-travail précaire et sous-payé pour les recharger… Joli paysage.
Ne sont-elles pas merveilleuses, ces trottinettes électriques qui, depuis un an, déferlent sur Paris et les grandes métropoles ? Elles filent sans bruit à 25 km/h. Elles se faufilent sur les trottoirs, les couloirs de bus, les pistes cyclables. Elles sont silencieuses. Elles nous font retomber en enfance. Ah, les sourires ravis des adultes chevauchant leur engin sur le méchant bitume de la ville ! Paris en compte actuellement dans les 20 000, et ce n’est qu’un début — le double est prévu avant la fin de l’année. Bien sûr, pour s’en servir, il faut disposer d’un téléphone portable. Mais qui n’en a pas, à part trois olibrius égarés ?
Vous téléchargez l’appli de l’opérateur de votre choix (à Paris, pas moins de douze sociétés se disputent le marché). Elle vous indique la trottinette la plus proche. Un peu de marche à pied, quelques tapotages, et hop ! pour 1 euro, la voilà débloquée et, pour 15 à 25 centimes par minute, vous circulez où bon vous semble. Le trajet est fini ? Vous la flanquez dans un coin, et adios ! Le bonheur.
Le hic, c’est que, derrière leur apparence « fun, ludique et résolument tendance », se cache une réalité plus dérangeante. Pas seulement en matière de sécurité et de santé publique (les accidents à foison, les deux morts à Paris, la timide reprise en main par les pouvoirs publics, avec amende de 135 euros pour qui fonce sur un trottoir, et casque obligatoire pour les 8-12 ans)…
Toutes ces trottinettes sont fabriquées en Chine, pays où ne s’épanouissent guère, comme on le sait, le dialogue social et les salaires confortables. Toutes ont une durée de vie des plus courtes. Pas plus de trois mois, après quoi elles filent à la casse, comme l’a relevé une récente étude du Boston Consulting Group. Un vrai record d’obsolescence ! Un peu gênés, les opérateurs jurent qu’ils vont s’efforcer de les faire durer au moins, tenez-vous bien, neuf mois…
Je suis surpris par ce chiffre. J'ai vérifié : les causes de cette obsolescence sont la fragilité inhérente de la trottinettes et le vandalisme. J'aimerais bien avoir les stats des vélos partagés, pour comparer. Notons qu'une trottinette parisienne est amortie en 3,8 mois en moyenne (source)… soit après sa durée de vie, ce qui fait que les opérateurs ne sont pas à l'équilibre financier… Aux États-Unis, la durée de vie moyenne d'une trottinette partagée est de 28 jours. :O
Toutes fonctionnent avec des batteries lithium-ion, lesquelles s’altèrent rapidement, et dont les 3 kilos (au minimum) sont composés d’un savant mélange de nickel, cobalt, aluminium, lithium, cuivre, manganèse, — métaux dont les conditions d’extraction ne sont généralement pas un modèle de respect de l’environnement. Bref, la trottinette électrique n’a rien d’écolo.
L'extraction de ces métaux n'est pas non plus un modèle de respect des droits des salariés… Sur ces deux points, (re)voir Cash investigation - Les secrets inavouables de nos téléphones portables, par exemple.
Ce n’est pas tout : pour recharger les batteries, les opérateurs font appel à des particuliers. Tous sont des travailleurs précaires qui, chaque soir, embarquent des trottinettes pour les emmener dans un local où ils les rechargent pendant trois heures — avec de la bonne électricité nucléaire. « Libération » (ll/5) a raconté leurs folles cadences quotidiennes, les centaines de camions qui tournent dans Paris entre 18 heures et 3 heures du matin, leurs guéguerres… Et tout ça pour des clopinettes.
La trottinette cache bien son jeu…
Dans le Canard enchaîné du 19 juin 2019.
Mimie Mathy, l'héroïne de « Joséphine ange gardien », n'a pas de tabou à propos du cachet de 250 000 euros qu'elle touche à chaque épisode (Huffingfon Post, 16/6) : « Je tiens à préciser que, pour que la série continue, je [l]’ai baissé (…). Plutôt qu’arrêfer et mettre toute une équipe au chômage (…). Il a été divisé par deux. »
Heu ? T'as probablement accepté une diminution contraite par les audiences qui entraînent avec elles les gains publicitaires… Stop la fausse générosité…
Rien à dire, on reste très loin d’un Mimi saiaire !
Dans le Canard enchaîné du 19 juin 2019.
En Turquie, signer une pétition militante t'ouvre les porte de la prison, comme à la majorité de ton millier de co-signataires. :O
Les turcs savent honorer leurs hôtes de marque. Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a été accueilli le 13 juin à Ankara par la condamnation à 2 ans et demi de prison de la Franco-Turque Noémi Lévy-Aksu pour « propagande en faveur d’une organisation terroriste » (le PKK).
Cette brillante historienne, spécialiste de l’Empire ottoman, enseignait à l’université du Bosphore, à Istanbul, et avait signé en 2016 la « pétition pour la paix dans les régions kurdes ». C’est la peine la plus sévère prononcée jusqu’ici dans les 740 procédures en cours contre les 1 128 universitaires qui ont osé signer cette pétition…
Lors du procès in absentia de Noémi Lévy-Aksu devant la 26e chambre criminelle d’Istanbul, l’un des juges a fait une subtile comparaison : « Est-ce que faire l’apologie d’une organisation terroriste relève de la liberté d’expression ? Est-ce que, si on viole cette femme, c’est de la liberté d’expression aussi ? » L’historienne, désormais prof à la London School of Economics, s’est aussi vu reprocher, en tant que Française, le « génocide en Algérie ». Une vraie leçon de droit pénal !
On peut se moquer, mais je rappelle que la même question (sur l'apologie du terrorisme) s'est posée en France ces cinq dernières années et que ça s'est terminé par des lois toujours plus répressives et bancales (notamment sur la définition de ce qu'est l'apologie)…
Arrêté alors qu’il était venu voir sa famille en vacances, Tuna Altinel, maître de conférences en mathématiques à l’université Lyon-1, dort, lui, en prison depuis le 11 mai, pour avoir signé la même pétition et avoir participé au rassemblement d’une amicale kurde à Villeurbanne en février. Il attend son procès pour le 80 juillet.
Il a été incarcéré trois jours après la professeure de sciences politiques à la retraite Füsun Ustel, qui, elle, a été condamnée à 15 mois d’emprisonnement. Cette dernière est une figure bien connue de l’université francophone Galatasaray, fondée en 1992 par les présidents Özal et Mitterrand, qui est censée témoigner des bonnes relations entre les deux pays…
Droit à la taulérance
Le député mathématicien Cédric Villani (LRM) a interpellé Le Drian le 11 juin à l'Asemblée sur le sort d’Altinel et d’Usel, juste avant son deplacement. Le ministre a juré dans l’hémicycle : « Nous mettons tout en œuvre pour obtenir les libérations que vous avez souhaitées », mais il n’a pas dû insister bien longtemps auprès de son homologue Mevlüt Çavusoglu, avec qui il était surtout venu causer de la « crise des missiles » russes que la Turquie s’apprête à se faire livrer, en juillet, ce qui fait mauvais genre pour un pays de l’Otan…
Quant au cas de Noémi Lévy-Aksu, le ministre Le Drian semble n’avoir même pas été mis au parfum par ses services. C’est ce qu’expliquent des mauvaises langues au Quai d’Orsay. Au demeurant, l’ambassadeur en poste à Ankara, Charles Fries, en attente d’une nomination dans un autre pays, ne tient pas à faire de vagues.
Le ministre Le Drian avait pourtant hautement proclamé, le 11 juin : « Les principes sont essentiels : il faut affirmer la liberté d’expression, la liberté universitaire, et il faut souhaiter que la Turquie respecte ses obligations. »
Mais les principes sont une chose, la realpolitik en est une autre.
Dans le Canard enchaîné du 19 juin 2019.
Après onze années de règne à la tête de la Fédération française de l’assurance (FFA), Bernard Spitz a été obligé de renoncer à candidater à un quatrième mandat. Comme l’a raconté « Le Canard » (12/06), les représentants de grosses assurances (Axa, Generali, Allianz) ne soutenaient plus le conseiller d’Etat, lui préférant une femme, Florence Lustman, actuelle directrice financière de La Banque postale. Elle avait une meilleure assurance… Mais Bernard Spitz n’a pas tout perdu ! Pas chiens, les assureurs lui ont offert un parachute doré de 800 000 euros, soit l’équivalent de dix mois de salaire. Le lobbyiste en chef des assureurs gagnait en effet 960 000 euros par an, soit quasiment deux fois plus que le patron d’EDF !
Présider une fédération patronale, c’est quand même drôlement bien payé !
‒ Pourquoi ma prime d'assurance a encore fait un bond cette année ?
‒ Mon bon monsieur, vous savez bien que nous avons toujours plus de risques à assumer. Regardez les événements climatiques, la malbouffe, la pollution, tout ça… Enfin, voyons !
‒ N'est-ce pas un peu aussi pour arroser votre patron (comme chez les mutuelles) et votre structure de lobbying ainsi que pour être en mesure d'assumer le risque des produits financiers irréels et irréalistes, donc pourris, que vous assurez sur les marchés ?
‒ Grand dieu, non ! Pas du tout ! Non, non, non ! Pas du tout !
‒ Buuuuuuuullshiiiiiiiit !
Dans le Canard enchaîné du 19 juin 2019.
Non, les urgences ne sont pas débordées par les petits bobos du quotidien… Ceci est une bêtise, comme les autres annonces de la ministre de la Santé sur le sujet.
Il aura donc fallu trois mois et la mise en grève d’une centaine de services d’urgences pour que la ministre Agnès Buzyn consente à recevoir en personne les syndicats, le 14 juin. La semaine précédente (le 6 juin), alors que la pression médiatique était déjà montée d’un cran, elle s’était contentée de dépêcher son directeur de cabinet auprès des grévistes. Et de commander un énième rapport pour le mois… de novembre à Pierre Carli, le patron du Samu de Paris, qui en a déjà pondu un sous la ministre précédente, Marisol Touraine.
Ruer dans les brancards
Blague supplémentaire : afin de rephosphorer sur la question, Carli se voit flanqué du député En marche ! Thomas Mesnier, qui a lui-même remis un rapport sur les urgences à Agnès Buzyn en… mai 2018 ! « Pas besoin de commander un nouveau rapport, il n’y avait qu’à fusionner les deux », raille l’urgentiste Gérald Kierzek. Et l’urgence de gagner du temps, alors ?
Quant aux 70 millions annoncés par Buzyn pour financer une prime aux soignants et l’embauche d’intérimaires, « c’est une goutte d’eau et un miroir aux alouettes. Il n’y a pas de rallonge budgétaire, donc ce sera financé en supprimant des postes et des moyens dans les autres services », prévient Patrick Bourdillon, de la CGT-Santé.
Histoire de faire passer la pilule, la ministre de la Santéa a repris son refrain habituel : si les urgences sont débordées, c’est à cause des petits tracas de santé bons pour le généraliste (la « bobologie », en jargon carabin) et d’« un problème d’organisation » avec la médecine de ville. Trop facile : « Il faut arrêter avec ce discours qui culpabilise les patients, bondit Gérald Kierzek. Le vrai problème, ce n’est pas la bobologie, c’est le manque de lits. »
La littérature scientifique internationale abonde en études sur ce phénomène d’engorgement (overcrowding, en bon français), qui est loin de ne concerner que l’Hexagone. Et les analyses sont unanimes : « La cause numéro un de la saturation, c’est le manque de lits dans les services, qui empêche d’hospitaliser les patients dans un délai raisonnable, explique le Pr Yonathan Freund, urgentiste à la Pitié Salpêtrière. Vous mettez 50 patients dans une salle d’attente qui ont le nez qui coule, ils vont vous prendre cinq minutes chacun, ce n’est pas le problème. Par contre, si on a cinq malades graves qu’il faut surveiller, à qui on ne trouve pas de place et qui restent sur un brancard pendant 24 heures, on déborde. Quand vous en avez 20 ou 25, c’est l’enfer. »
Repérer une seringue dans une botte de foin est souvent plus facile que de dénicher un lit d’aval… Selon les chiffres de la Drees (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), pas moins de 80 000 lits d’hospitalisation ont en effet été supprimés entre 2000 et 2017. « On a cru que les besoins diminueraient avec le virage ambulatoire (médecine de jour), mais on n’a pas anticipé le vieillissement de la population, qui a explosé ces vingt dernières années », soupire un chef de service de gériatrie.
Outre des créations de postes, l’intersyndicale reçue par Buzyn a réclamé « un moratoire » sur ces suppressions de lits, dont le rythme ne faiblit pas. Réponse lapidaire de la ministre : « Le mot ne meconvient pas (sic). Ce n’est pasà l’ordre du jour. »
Un dialogue de malade !
Dans le Canard enchaîné du 19 juin 2019.
Ce docu qui circule pas mal est plutôt une blague.
Je résume : les collapsologues sont des gens réalistes, ha, heu, non, ce sont des irréalistes, ha, heu, non, ce sont des guignols (ils font pousser leur bouffe eux-mêmes et ils sont obligés de créer un groupe Facebook dédié pour parvenir à niquer, les pignoufs !), ha, non, ce sont des terroristes qui veulent saboter les infrastructures vitales (à titre perso, je ne vois pas d'intérêt à ce type d'action : les humains reconstruiront lesdites infrastructures jusqu'à rencontrer une impossibilité technique), ha, non, ce sont des malades (éco-anxiété / solastalgie, pessimisme, égoïsme/mise en avant de soi, quête d'un sens à leur vie, etc.)… Ça donne envie, hein ? Lolilol.
Quelques remarques :
Je n'ai pas changé d'avis sur tout ça : osef de ma disparition, de celle de l'humanité, de celles des espèces animales. Rien dit que l'on doit impérativement vivre. L'humain est insignifiant à l'échelle de la planète, la planète est insignifiante à l'échelle de l'univers. Des espèces animales ont déjà disparu dans le passé. Il faut avoir un égo démesuré pour penser que nous avons plus de légitimité qu'elles à survivre. Si ça se trouve, tout se passe """"comme prévu"""".
[…] Au vu des missions de service public des députés et du Parlement, la haute juridiction administrative confirme que la CADA et le TA [ Tribunal Administratif, NDLR ] sont parfaitement légitimes à se prononcer sur une demande de communication de documents administratifs parlementaires, validant ainsi les arguments que nous défendions sur ce point : la séparation des pouvoirs ne saurait s’opposer à la transparence démocratique.
[…]
[…] En effet, le Conseil d’État estime que puisque les frais de mandat sont destinés à couvrir des dépenses liées à l’exercice du mandat de député, ils se rattachent à leur statut de députés, et relèvent donc de l’exercice de la souveraineté nationale, écartant de fait toute obligation de transparence et de redevabilité. Reposant ainsi sur ce seul argument d’autorité, cette décision est une nouvelle atteinte au droit de savoir assez alarmante.
Elle met en effet en danger le cadre juridique, déjà très bancal, de la gestion de l’argent public alloué aux députés : si le statut du député empêche les citoyens de connaître de l’usage fait des deniers publics, en est-il désormais de même lorsqu’un différend émerge de l’usage de ces ressources ? Le conseil des prud’hommes pourrait-il se voir opposer le même argument de souveraineté nationale lorsqu’il juge des différends entre un député et ses collaborateurs ? Les tribunaux sont-ils toujours aptes à arbitrer du conflit entre un député et le propriétaire de sa permanence parlementaire ?
En affirmant la compétence du juge administratif en ce qui concerne la communication de documents relatifs aux frais de mandat, tout en opposant ensuite le statut de député comme un écran opaque à la communicabilité de ces documents, le Conseil d’État entérine une situation absurde par laquelle l’exercice d’un droit constitutionnel ne trouve pas d’application légale. Nous allons donc voir avec notre avocat, Maître Olivier Coudray, quelles suites donner à cette action, par exemple devant la Cour européenne des droits de l’homme, pour parvenir à rendre effectif le droit de chacun à la transparence de l’usage de l’argent public par les députés et au sein du Parlement.
Ce récit va parler de réseau informatique en fibre optique, de prestataires à tous les échelons, d'absence de matériel de rechange, d'absence de plateforme de test complète et d'enfermement dans des certitudes. Les joies de l'informatique réunies, en somme.
Je suis l'un des administrateurs réseaux d'un petit MAN c'est-à-dire un réseau informatique à l'échelle d'une ville regroupant plusieurs acteurs différents. Fibre noire (ça veut dire que c'est nous, les membres du réseau, qui éclairons la fibre, qui possédons le matériel qui le fait, la fibre nous est louée nue). Tout est niveau 2. Topologie en anneau pour la résilience avec RRPP comme protocole d'empêchement des boucles réseau.
Le prestataire mandaté pour intervenir sur les fibres optiques nous prévient d'une coupure dans le cadre de travaux de voirie. Le jour dit, à l'heure dite, deux liaisons fibres tombent (cessent de fonctionner, plus de signal reçu de part et d'autre), comme prévu. Quelques heures plus tard, les deux liaisons remontent. L'une retombe 45 minutes plus tard. L'autre reste opérationnelle. Le créneau horaire prévu pour la maintenance est dépassé de plusieurs heures et la fibre est toujours éteinte… Je previens le prestataire.
Le lendemain, en attendant le prestataire en déplacement, je regarde plus attentivement : l'interface d'un des switchs de terminaison de la liaison HS est up, l'autre est down. Ça me paraît évident : le prestataire a touché au jarretièrage (c'était prévu dans le cadre de la coupure) et a dû brancher, par erreur, notre paire de fibres avec une autre. Si le switch à l'autre bout a des tranceivers optiques avec des spécifications techniques identiques aux nôtres (laser/WDM, LR/ER, etc.), alors la liaison optique devient opérationnelle, c'est logique.
Pour les novices, qu'est-ce que le jarretièrage ? On n'installe pas une fibre optique entre un site géographique A et un site géographique B d'un seul tenant. On fait plusieurs arrêts dans des points stratégiques. Ce n'est pas pour régénérer le signal lumineux qui s'atténue avec la distance, il n'y a pas de matériel actif en ces points. Sur chaque site (généralement une armoire de rue), il y a un bandeau de brassage qui expose les 144 fibres qui viennent d'un tronçon, les 144 qui viennent d'un autre tronçon, etc. Le jarretièrage, ça consiste à relier la paire de fibre d'un tronçon à une autre avec un bout de fibre (dé)clipsable (pas de soudure). Le but est d'obtenir une grande flexibilité : en cas de travaux, on peut rediriger sur un autre tronçon (en faisant attention à la distance puisque la lumière, comme le signal électrique, s'atténue avec la distance) ; si demain, je ne souhaite plus me raccorder au site géographique B mais au site géographique C, il suffira très probablement de déplacer quelques jarretières et de tronçons optiques en tronçons optiques, je serai raccordé sans avoir à effectuer des travaux de voirie pour poser une fibre directe entre B et C. Un exemple illustré ? Le point de mutualisation (PM) d'un immeuble d'habitations est un bon exemple de panneau de brassage : on branche la fibre qui dessert un appartement sur la fibre d'un opérateur (Orange, SFR, etc.) en fonction du choix de l'occupant du logement. Ce branchement s'effectue avec une jarretière. C'est donc du jarretièrage.
Le prestataire fibre effectue des qualifications (des mesures de diagnostic), mais pas de bout en bout (pas d'une extrémité à l'autre de la liaison) et, pire, il ne mesure pas depuis la même armoire de rue (là où on effectue le jarretièrage, voir ci-dessus) : il mesure entre notre premier site géographique et une première armoire de rue, puis entre notre deuxième site et une deuxième armoire plus en amont… Il me dit qu'il a bien une continuité optique, donc ça ne doit pas venir de la fibre. Comme je n'ai pas une qualification de bout en bout, je continue de douter. En tout cas, à la fin de ses manipulations, les deux switchs voient la fibre down… Y avait-il malgré tout un problème de jarretièrage ? Cette question restera sans réponse.
Je me dis que, peut-être, le prestataire a inversé TX (l'émission) et RX (la réception) dans l'armoire de rue dans laquelle était prévue l'intervention. Ainsi, le laser émis par chaque switch n'arrive pas sur le récepteur de l'autre, mais sur l'émetteur, et donc, forcément, ça ne fonctionne pas. Je décide donc d'inverser TX/RX sur le bandeau de brassage de mon site géographique. Absence de résultat.
Après coup, je peux affirmer que les hypothèses ci-dessus sont fumeuses, car, si j'en crois le prestataire, le jour de la maintenance, il a débauché après avoir remis le jarretièrage dans son état initial, donc 45 minutes plus tard, quand la liaison fibre est tombée à nouveau, il n'était plus sur place, donc innocent. Mais, à ce moment-là de l'histoire, je n'avais pas pris en compte ce point.
Je me dis que, peut-être, un transceiver a cessé de fonctionner. Les switchs identifient bien le transceiver et son absence quand il est retiré, mais ça, ça qualifie seulement le circuit électronique, pas l'émetteur/récepteur optique. Allons-y pour changer les deux transeivers (un à chaque extrémité de la liaison). Évidemment, on n'a pas de matériel de rechange sous la main. Imagine : du 10 Gbps, sur une distance entre 10 km et 40 km (ER), avec le format de transceiver XFP. En interne de nos sites géographiques, nous utilisons majoritairement du 1 Gbps, sur de courtes distances (donc SX/LX), avec des transceivers au format SFP+. Pour le MAN, nous avons bien un contrat de maintenance matérielle avec un autre prestataire afin de permettre un remplacement à flux tendu (sans stock inutilisé de notre côté). Sauf que le contrat ne prévoit pas de fournir des transceivers de test, il faut démontrer une panne matérielle (exemple : le transceiver n'est plus détecté par le switch). Bref, on se démerde comme on peut, on tombe d'autres liaisons fibre aux caractéristiques similaires afin d'emprunter leurs tranceivers. Résultat : la liaison fibre ne monte pas.
Le lendemain, le prestataire fibre intervient à nouveau à ma demande et, cette fois-ci, il effectue une mesure de bout en bout (de mon premier site géographique jusqu'au deuxième). Cette fois-ci, c'est indiscutable : il y a une continuité optique et l'émetteur d'un site est bien raccordé sur le récepteur de l'autre et inversement.
Je me dis que le port d'un des switchs est foireux : poussière, faux contact, etc., mais je peine à me convaincre puisque chaque switch identifie bien son transceiver…
Je me dis que c'est l'un des switchs qui foire. Je veux raccorder la fibre sur des switchs de test (pas raccordés du tout à la production). Sauf que nous n'en avons pas sur le deuxième site géographique… Allez, jouons avec le feu en utilisant un switch de prod'… Hé bah non, on n'a pas le format de transceiver qui va bien… Sur mon site géographique, je raccorde quand même la fibre sur un switch de test (l'autre extrémité est toujours le switch de prod') : la liaison monte instantanément. Donc le problème est sur mon site géographique. Cool, ça simplifie les choses.
Est-ce le switch qui foire ou la jarretière entre le bandeau de brassage et le switch (car j'en ai posé une nouvelle pour raccorder le switch de test) ? Je retire le transceiver du switch de test et je l'insère dans le switch de prod', en utilisant la même jarretière. La liaison reste down. C'est donc le switch… ou son module.
Ben oui, afin d'avoir plus de ports SFP+ (oui, de ce côté-là, le format des transceiver n'est pas XFP mais SFP+), nous avons ajouté des modules. Je ne crois pas trop en la panne du module car l'autre port de ce module fonctionne très bien pour une autre liaison optique. Je pourrais chercher si une commande permet de redémarrer seulement le module, mais ça serait vain. L'administration des switchs est déléguée à un troisième prestataire. J'ai donc seulement un accès en lecture, impossible de passer des instructions permettant une modification de la configuration ou de l'état du switch… Faire appel à ce prestataire est exclu : il est aux abonnés absents depuis plusieurs mois… C'est pour cette raison que je n'ai pas pu tester avec un autre port libre du switch : je n'ai pas les droits pour up logiciellement une interface (une interface réseau a au moins trois états : éteinte logiciellement (et donc physiquement), allumée logiciellement mais éteinte matériellement (c’était le cas de la liaison que je cherchais à réparer), et allumée logiciellement et matériellement donc opérationnelle)…
Depuis le début, je parle d'un switch, mais il fait partie d'une pile de deux switchs. Après un examen minutieux, je me rends compte que je peux redémarrer, sans impact, le switch qui porte cette liaison fibre grâce à la redondance (deux switchs par site géographique, topologie réseau en anneau + protocole RRPP). Allons-y pour un redémarrage électrique. Le switch démarre… … … et la liaison fibre redevient opérationnelle !
Bref, dans le doute, reboot. Un adminsys winwin aurait été plus brillant que moi pour réparer cette panne.
Nous installons un nouveau serveur openLDAP consumer. Il est répliqué sur le même serveur LDAP producer que tous nos autres serveurs LDAP consumers. La configuration est strictement identique, car intégralement gérée par Puppet.
Plus de 24 heures après son installation, nous lançons une recherche LDAP très classique : ldapsearch -xLLL -H ldaps://serveurldap.masociete.example -b ou=people,dc=masociete,dc=example monattribut=830. Elle retourne 38 résultats quand c'est l'un de nos consumers déjà en place qui y répond et 30 résultats quand c'est notre nouveau serveur qui y répond.
Problème de réplication ? Non, un coup de ldapvi sur le producer et une recherche sur ce nouveau consumer montre qu'elle fonctionne. Notre script de supervision qui surveille la réplication LDAP le confirme. De plus, les 8 entrées qui constituent la différence ont été crées il y a plusieurs années !
Encore plus étrange : si l'on remplace le filtre de recherche (monattribut=830) par monattribut=*830 ou monattribut=830* ou même monattribut=*830*, notre nouveau serveur LDAP retourne bien le bon nombre de résultats. :O
C'est cela qui m'a mis la puce à l'oreille. Le filtre « monattribut=830 » effectue une recherche exacte. Les autres filtres exposés ci-dessus effectuent une recherche de sous-chaîne. Or, nous avons créé, de longue date, un index pour la recherche exacte (« olcDbIndex: monattribut eq » dans la configuration), mais pas pour la recherche d'une sous-chaîne (qui s'écrit « sub »). Conclusion : l'index est foireux.
On force la (re)génération des index avec la commande sudo -u openldap slapindex.
Problème réparé. Ce n'est pas comme si c'était la première fois que la fonctionnalité d'indexation d'openLDAP a eu un comportement foireux…