Le constructeur japonnais n'attendait qu'une occasion de s'afranchir de son sauveteur.
Les très médiatiques déboires judiciaires et fiscaux de Carlos Ghosn n’ont pas désolé tout le monde. Pour Nissan, associé à Renault dans l’« Alliance », ils constituent une l’occasion en or de remettre les pendules à l’heure. Car le constructeur japonais acceptait de moins en moins de se trouver sous la tutelle du français.
L’histoire commence en 1999. Avec plus de 20 milliards d’euros de dette, Nissan est au bord de la faillite. Louis Schweitzer, alors président de Renault, envoie son bras droit, Carlos Ghosn, à Tokyo. L’idée : redresser Nissan, que l’ex-régie vient d’acquérir et où elle va investir 5 milliards. Renault prend 43 % du capital du japonais, alors que ce dernier doit se contenter de 15 % chez Renault — et cela sans droit de vote.
L’Etat voit double
Après 21 000 suppressions de postes et la fermeture de nombreuses usines, Nissan retrouve des couleurs, au point de dépasser son sauveteur. En Bourse, aujourd’hui, la boîte japonaise vaut près de deux fois Renault (32 milliards contre 18). Géant économique mais pouvoirs de nain ? Nissan le vit de plus en plus mal. La crise éclate en 2015. Emmanuel Macron, alors ministre des finances, prépare sa candidature à la présidentielle. Désireux de gommer son image d’ancien banquier millionnaire, il choisit d’apparaître comme un défenseur acharné des participations publiques. A ce titre, il entend faire bénéficier les actions de l’Etat chez Renault du droit de vote double que permet la loi Florange, et ce malgré l’opposition absolue du conseil d’administration de la boîte et de son patron, Ghosn.
Les Japonais, eux, se sentent trahis : ils n’ont jamais admis qu’à contrecœur la présence de l’Etat au sein de l’Alliance. Et voilà ce dernier qui, sans même les avoir prévenus, pose ses pieds sur la table ! Nissan menace alors de faire capoter le mariage.
Macron recule en lui accordant, notamment, une concession qui va fondamentalement changer le caractère de l’Alliance — dans un accord secret, jamais publié mais révélé par « Le Canard » (mai 2016) : Renault, malgré sa quasi-majorité chez Nissan, s’engage à ne jamais s’opposer aux décisions prises par les administrateurs du japonais. A nos questions sur cet étonnant abandon de souveraineté, un conseiller de Macron avait, à l’époque, répondu : « Peu importe, puisque c’est le même homme — Ghosn — qui est à la tête de Renault et de Nissan. »
Défaites sur tatami
Oui, mais voilà : aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Ghosn a été viré de chez Nissan. Et avec l’approbation des deux administrateurs nommés par Renault, bien sûr contraints par l’accord secret de voter comme les Japonais. Au même moment, le conseil d’administration de Renault a choisi, lui, d’épargner Ghosn, qui reste président, quoique provisoirement « empêché » !
Selon l’économiste Elie Cohen, ex-membre du conseil d’analyse économique de Matignon, « Ghosn maintenait le statu quo dans l’Alliance. Sa chute fait aujourd’hui apparaître la réalité du rapport de force et libère les Japonais. Ils demandent maintenant que les pouvoirs dans l’Alliance soient rééquilibrés en leur faveur ». D’où la lettre à ses salariés de Hiroto Saikawa, patron par intérim de Nissan, qui, le 26 novembre, a réclamé « une relation plus juste avec Renault ». Comme personne n’acceptera d’être minoritaire, « ce sera la parité à 50/50 entre les deux sociétés, estime Elie Cohen. Les décisions devront alors être prises à l’unanimité. C’est-à-dire que nous avons perdu le contrôle de Nissan qu’avaient obtenu Schweitzer et Ghosn ».
Pour rétablir son pouvoir, que le gouvernement français le veuille ou non, Nissan possède plusieurs atouts. Dont celui-ci, parfaitement imparable : le groupe — même si cela viole le règlement de l’Alliance — peut augmenter sa participation dans le constructeur français en achetant des actions sur le marché. Au-delà de 25 % de participations de Nissan chez Renault ce dernier, aux termes de la loi japonaise, perdrait la totalité de ses droits de vote dans sa filiale ! Au judo, cela s’appelle ippon.
Qui gouverne chez Renault, aujourd’hui ? L’instance dirigeante du groupe n’est plus localisée en France mais dans une discrète coquille néerlandaise appelée RNBV. En 2002, la société Renault SA lui a délégué la quasi-totalité de ses pouvoirs. RNBV a donc les mains libres pour agir dans le cadre du droit boursier néerlandais, beaucoup plus favorable aux sociétés.
Ses attributions sont considérables : selon ses statuts (modifiés en 2017), elle adopte les « plans stratégiques » de l’Alliance, sa politique financière et les « plans produits ». d'ailleurs, les sociétés de produclion partagée (véhicules, plateformes, boîtes de vitesses, moteurs, achat de pièces, etc.), qui ont fait le succès de l‘Alliance, sont ses filiales directes.
A la tête de RNBV : un directoire de 10 personnes — 5 nommées par Renault et 5 par Nissan, en l’absence de tout représentant de l’Etat actionnaire. Son président, avec « voix prépondérante », est celui de Renault, et son vice-président celui de Nissan. Or Carlos Ghosn est aujourd’hui « empêché » chez Renault, et pas encore remplacé chez Nissan. L’Association de défense des actionnaires minoritaires (Adam) a écrit le 26 novembre à l’AMF pour lui demander de déterminer « qui exerce aujourd’hui le pouvoir sur RNBV [et] qui détient ses actions ». Cette association demande également des éclaircissements sur Stichting Preference Share RN, la fondation, elle aussi néerlandaise, qui coiffe RNBV.
Le patriotisme industriel français n’est pas à la fête…
C'est pour avoir tenté de dissimuler ses faramineux revenus officiels par crainte d’un scandale au Japon - et en France - que Carlos Ghosn est aujourd’hui en prison. Le patron de l’Alliance Renault-Nissan n’est pas soupçonné de fraude fiscale, mais il lui est reproché, selon le parquet de Tokyo, d’avoir omis de signaler, dans ses comptes publics annuels, qu’une rémunération égale à celle qu’il touche actuellement (environ 8 millions d’euros) lui serait versée à son départ à la retraite. Ce qui lui rapporterait, le moment venu, près de 40 millions sur cinq ans. Le marché et les investisseurs auraient donc été trompés, en violation de la loi nippone fiel (pour « Financial Instrument and Exchange Law »), adoptée en 2009. Ghosn a, pour sa part, assuré aux enquêteurs que cette pratique lui semblait tout à fait légale. Tout comme la plus-value boursière, qu’il n’avait pas plus déclarée.
La justice ne le poursuit pas (encore ?) pour des abus de biens sociaux — achat, via une filiale de Nissan, de luxueuses maisons à Rio, Beyrouth, Tokyo et Amsterdam, emploi de complaisance pour sa sœur, paiement de son mariage, en 2016, à Versailles — révélés par une enquête interne de la boîte. Le nouveau patron de Nissan, Hiroto Saikawa, a refusé de fournir le moindre détail à ce sujet, pour ne pas envenimer les relations au sein de l’Alliance.
Trop aimable.
Dans le Canard enchaîné du 28 novembre 2018.
En surface, rien n’a bougé. Les résultats, dévoilés mardi 11 décembre, des élections professionnelles dans la fonction publique n’ont pas bouleversé l’équilibre des forces entre les neuf syndicats représentatifs : la CGT est toujours en tête (avec 21,8 % des voix), suivie par la CFDT (19 %), Force ouvrière (18,1 %) et l’Unsa (11,2 %).
[…]
Plusieurs éléments de ce scrutin sont pourtant dignes d’analyse. La participation, d’abord. Elle est en baisse par rapport à 2014, le premier scrutin où tous les agents de la fonction avaient été appelés à voter tous en même temps. Moins de la moitié des agents publics (49,8 %) ont participé au scrutin, ce qui représente une chute de 3 points.
[…]
Même sans une forte participation, des glissements sont nettement perceptibles. Le perdant des élections est sans conteste la CGT, qui reste en première position, mais recule de 1,2 point (après une baisse de 2,3 points en 2014), alors que la CFDT régresse « seulement » de 0,3 point, et réduit donc l’écart qui la sépare de la centrale de Philippe Martinez.
C’est d’ailleurs Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, qui s’est exprimé le premier mardi, pour annoncer les résultats. Sans s’attarder sur le bilan dans la fonction publique, mais pour se féliciter que son syndicat soit désormais le premier, si l’on additionne le nombre de voix dans les secteurs privé et public.
[…]
Sur le plan national, il ne restait en effet plus que 20 000 voix d’écart entre la CGT et la CFDT, qui était déjà passée en première place dans le privé en mars 2017. L’écart a été comblé, et selon les calculs de la CFDT, il est désormais de 15 000 voix en sa faveur. « Nous ne boudons pas notre plaisir, c’est l’objectif, ambitieux, qu’on s’était fixé, et nous l’avons atteint », savoure Mylène Jacquot.
[…]
Peut-être la CGT attend-elle les résultats définitifs ? Ceux qui ont été communiqués mardi ne le sont pas encore totalement, et il reste peut-être à la centrale de Montreuil un petit espoir : selon Yves Veyrier, FO ne confirme pas le calcul de la CFDT qui la place en première place, tous secteurs confondus. « Nos calculs, basés sur les chiffres qui nous sont remontés, ne donnent forcément pas la CFDT en tête, indique le dirigeant de FO. Les chiffres sont très serrés, et pas encore certains. »
Mais même la représentante de la CFDT refuse de tirer un constat net de ces résultats. « On n’est pas sur une élection de type référendaire, c’est une élection qui est faite sur une multitude de scrutins de proximité », dit Mylène Jacquot. Sa prudence est de mise : à l’hôpital, la CFDT a perdu sa deuxième place, au profit de FO.
Ce dernier limite d’ailleurs les dégâts, malgré la violente crise interne qui l’a secoué ces dernières semaines, avec le départ forcé de Pascal Pavageau, en ne reculant que de 0,5 point, et en conservant sa première position dans la fonction publique d’État (qui regroupe les personnels des ministères, d’institutions comme le Conseil d’État et la Caisse des dépôts, ou les fonctionnaires de La Poste et d’Orange).
Si la place de la CFDT comme premier syndicat de France est confirmée, ça sera bien triste : nous avons beaucoup à perdre avec les syndicats dits réformistes c'est-à-dire plus consensuels et moins vindicatifs… FO va aussi virer dans le courant réformiste, son secrétaire général, Veyrier, en place depuis la fin de Pavageau, pourrait laisser les commandes au réformiste Homez dans trois ans selon le Canard enchaîné du 07/11/2018…
Ruffin compare le procès du groupe dit de Tarnac au procès de l'anarchiste Alexandre Marius Jacob qui s'est déroulé en 1905. Les deux présentent des similitudes dont le refus de l'accusé de se soumettre à la justice de classe, la transformation du procès en tribune politique et le dynamitage dudit procès par le rire.
« Vive Jacob! Vive la révolution ! Vive l’anarchie ! » Devant le palais de justice, des cris saluent l’arrivée des voitures à chevaux. Enchaînés, les prisonniers descendent des carrioles et entonnent une Carmagnole : « Ah ça ira ça ira ça ira, les aristocrates à la lanterne… » que le public reprend en chœur.
C’est que ce mercredi 8 mars 1905 s’ouvre, devant la Cour d’assises de la Somme, un procès prodigieux, qui rassemble toute la grande presse - Le Figaro, Le Temps, L’Aurore, etc. : celui d’Alexandre Marius Jacob et de ses « travailleurs de la nuit », eux qui comptent plus de cent cinquante cambriolages à leur actif, eux qui volent aux riches tantôt pour redonner aux pauvres tantôt pour financer les feuilles anarchistes.
En cet hiver, Amiens est devenu le cœur de la subversion. Depuis novembre dernier, déjà, un brûlot paraît, Germinal - tellement incendiaire qu’à côté, Ch’Fakir, c’est du Paris Match : « Les innombrables victimes des curés, des traîneurs de sabre, des jugeurs, des policiers, des patrons, annonce l’éditorial du numéro 1, pourront faire entendre ici leur cri de révolte sans crainte d’être dévoilés. Nous avons assez d’énergie révolutionnaire pour endosser toutes les responsabilités devant les lois que nous méprisons souverainement. » Les conférences d’orateurs libertaires se succèdent, attirent jusqu’à des milliers de personnes, s’achèvent parfois en des manifestations où L'internationale résonne rue des Trois Cailloux, avec des échauffourées, des blessés, des heurts devant la prison. Voilà pourquoi, aujourd’hui, trois compagnies de chasseurs à pied et tous les effectifs de gendarmerie quadrillent le centre-ville : côté autorités, on redoute l’émeute.
Travailleur de la nuit
« Levez-vous, ordonne le président à l’accusé.
— Vous êtes bien assis, vous ! réplique Jacob, du haut de ses vingt-cinq ans.
— Et puis, enlevez votre chapeau quand vous me parlez!
— Vous êtes bien couvert!
— Vous êtes ici pour être jugé. Vous devez vous conformer aux usages et observer plus de tenue !
— Ceci est une mascarade ! Une parodie de justice ! J’aurai des égards envers vous quand vous en aurez envers les travailleurs ! »
Le gendarme qui l’escorte lui arrache son couvre-chef.
« Avez-vous des jurés à récuser ? poursuit le Juge.
— Je les récuse tous, répond Jacob, puisqu’ils sont nos ennemis. » ,
Une étrange épidémie, de toute façon, a ravagé les rangs des jurés : c’est que l’équipe de Germinal leur a adressé des lettres menaçantes. Nombre d’entre eux se font donc porter pâles, certificats de médecin à l’appui.
« Quelle est votre profession ?
— Entrepreneur en démolition.
— Où demeurez-vous ?
— Un peu partout dans le monde.
— De nombreux indicateurs ont dû vous aider ?
— Vous parlez comme un magistrat. Si vous étiez cambrioleur, vous sauriez que nous n’avons besoin de personne. Quand j’arrive dans une ville, si je vois des cheminées d’usine, je me dis : il y a là du populo qui travaille, rien à faire. Mais quand je vois des habitations bourgeoises qui sont fermées, je n’ai pas besoin de renseignements supplémentaires. »Tribune au tribunal
Une semaine durant, les audiences retracent les méfaits (ou les exploits, selon le point de vue) de cet aventurier au grand cœur, arrêté à Abbeville, et qui fut marin, pirate, gardien de phoques, fondeur d’or. L’homme ne se défend pas, il attaque. Ainsi lorsqu’on lui reproche — parmi une centaine d’autres — un cambriolage chez M. de la Rivière, à Amiens :
« Monsieur le Président peut-il préciser où se trouvaient les plaignants lorsque je me suis introduit chez eux ?
— Ils étaient à la campagne.
— Ah ? Ils ont deux châteaux ? Ce ne sont donc pas des malheureux ! De quoi viennent-ils se plaindre ! »
Ou encore :
« Pourquoi avoir volé ce diplôme de docteur en droit ?
— C’est que je préparais déjà ma défense ! »
Pas un interrogatoire sans une pique :
« Pourquoi alliez-vous cambrioler en province ?
— Je faisais de la décentralisation. »
Même la presse bourgeoise tombe quasiment sous le charme : « Il ironise, plaisante, parfois pas sottement, concède L’Illustration, jamais à court de reparties, parfaitement indifférent, semble-t-il, aux conséquences de ses actes. » Et chaque matin, à l’arrivée des inculpés, une foule toujours plus dense et plus amicale se pesse. Tant qu’il bravait la police, il faisait peur à l’opinion. Menotté, voilà qu’on l’applaudit. Et le public commence à entrevoir le sens de son action. Car Alexandre Jacob a transformé le tribunal en tribune, d’où il promeut son idée : l’anarchie.Au troisième jour, durant plus d’une demi-heure, il lit d’une voix grave et chaleureuse sa profession de foi, voleur et fier de l'être, et les spectateurs sont ahuris. La presse n’en revient pas : « Ce n'est pas la société, représentée par les magistrats et les jurés, qui juge Jacob, remarque L‘Aurore, c’est le chef des voleurs Jacob qui fait le procès de la société. En vérité, il conduit l’affaire. »
« Vive l'anarchie ! »
Sa popularité grandit tant qu’elle trouble l’ordre public amiénois - et au-delà. L‘État s’en inquiète, mais comment agir ? Rien de plus simple : à mi-procès, le procureur réclame « l’expulsion des accusés », une faveur que le président lui accorde volontiers. Voilà qui, pour condamner, facilite la tâche. Et même le verdict sera rendu en l’absence de Jacob : les travaux forcés à perpétuité pour le chef, et des peines guère moins lourdes pour ses compères. À l’annonce du délibéré, une foule immense se tient massée devant le Palais. Soudain, les chasseurs à cheval sortent de leur caserne. Trois pelotons d’infanterie, des gendarmes et une nuée d’agents de police se joignent à eux et chargent. Des cris jaillissent de partout, « Vive Jacob ! Vive l’anarchie ! ». Une manifestation s’organise, compacte, un millier de personnes qui descendent la rue des Trois Cailloux, jusqu'à la Hôtoie, jusqu‘à Saint-Roch - où un meeting spontané se tient devant le siège de Germinal. À l’intérieur de sa boutique, le cordonnier Jules Lemaire et ses camarades achèvent une édition spéciale : « Les grains que vous avez semés, Ô bourgeois, vont sortir de terre. La haine, cette fleur du mal, Germe vivace en nos entrailles. Il en jaillira ce qu’il pourra ! Hardi les gâs ! C'est Germinal Qui fera pousser les semailles ! »
En cet instant, Alexandre Marius Jacob roule déjà vers ses nouvelles prisons, Orléans, puis La Rochelle, et enfin Cayenne. Il ne sait pas encore qu’il restera un quart de siècle en Guyane, qu’il tentera de s’évader dix-sept fois, qu’il en sortira finalement vivant, et libre, et grand. Il ne sait pas non plus que, trois mois plus tard, Maurice Leblanc — qui était l’envoyé spécial du quotidien Gil Blas au procès - fera apparaître le premier épisode d’Arsène Lupin, le gentleman cambrioleur…
Alors, comment expliquer que ce « roman vrai » à lui tout seul ne possède même pas un nom de rue, ou d’impasse à Amiens ? Qu’une pétition circule et qu'on débaptise, d’urgence, le square Jules-Bocquet… celui devant le tribunal !
Dans le numéro septembre-novembre 2018 de Fakir.
Darwin a des envies meurtrières.
Bon, plutôt qu’il ne passe à l'acte et ne fabrique en série des martyrs, on préfère qu'il se défoule dans Fakir.Je peux regarder ton historique ? » ai-je demandé à mon ami Damien. Je suis censé éliminer le virus qui ralentit son ordi. « T'es vraiment obligé ? », me répond-il inquiet. Sous mes yeux, des colonnes de YouPorn, Pornoxo, PornHuh, etc. A force de diffuser des kilomètres de fesses et de vulves, son PC a chopé une MST. Damien se dit « de gauche » mais n’a jamais été manifester. A considérer les sites où il navigue je m’interroge sur le lien entre aboulie et pornographie. Si le fond de l’air n’est plus rouge, n’est-ce pas parce que le courage, l’élan, la combativité, finissent, pour beaucoup, en coulées blanchâtres le long d’un évier ?
De la carte du tendre aux cartes de France
Si les images pornographiques créent un climat d’irritabilité sexuelle, les chiffres de l’industrie du X, eux, ne sont guère excitants. Des budgets de tournage divisés par trois en dix ans, des « hardeurs » paupérisés contraints d’accepter des scènes de plus en plus extrêmes : gifles, strangulations et même vomissement des actrices sont devenus « les nouveaux standards » selon les documentaristes Jill Bauer et Ronna Gradus dans Hot girls wanted. Quant au public, il n’a jamais autant consommé de vidéos porno : 91 milliards par jour, ce qui donne la moyenne affolante de douze par Terrien. 51 % des 15-17 ans visitent régulièrementdes sites classés X d’après l’Ifop (février 2017). Selon le gynécologue Israël Nisand, qui anime régulièrement des séances d’information dans les établissements scolaires d’Alsace, « nous avons laissé l'éducation sexuelle au porno ce qui est un non-sens » (BFM, 27/6/2018). Il rapporte les questions effarantes que lui posent des ados : « Comment ça se fait que les meufs elles aiment sucer le sexe des animaux ? », « Si la fille veut pas; un pote peut la tenir ? ». Quelques minutes suffisent parfois pour que, devant les écrans, s’effondre tout l’édifice des civilisations. L’addiction au porno, comme celle aux jeux ou aux substances psycho-actives, obéit à une dynamique de « craving », selon le neurobiologiste Michel Reynaud : pour obtenir l’effet recherché, le dépendant est condamné à augmenter les doses. Si la servitude à l’alcool, comme une asymptote, tend vers la pathologie mentale, celle au porno tend à la dévalorisation des femmes. Jusqu’à la brutalité. C’est du moins ce qu’établit l’anthropologue Agnès Giard dans Darkness, censure et cinéma. Elle y analyse les tendances les plus récentes de l’industrie pornographique : SM, simulation de viol, mises en scène associant jouissance et soumission, sexe et avilissement. D’après elle, pour soutenir l’intérêt d’un spectateur blasé, les producteurs sont entrés dans une surenchère où la chair est suppliciée. Fatalement, cela influence les comportements, comme le relève le sexologue Patrice Lopès pour lequel « la violence s'invite de plus en plus souvent dans les chambres a coucher » (France Culture, 9/10/2017). A ce stade, déjà, le constat est accablant. Mais pour qui rêve d’une réforme totale de la société et se demande pourquoi cette perspective ne cesse de s’éloigner, rappelons cette évidence : l’ADSL est un distributeur à porno. Les motivations qui, à la fin des années 1990 et au cours des années 2000, poussèrent les foyers à s’abonner à un fournisseur d’accès furent « surtout les réseaux sociaux, la drague en ligne et le X » avançait déjà 20 Minutes il y a quelques années (16/3/2012). Chacun, d’un simple clic, peut accéder à quantité de vidéos qui, pour reprendre l’expression du professeur Reynaud, vont « stimuler les circuits dopaminergiques de récompense ». Je me souviens d’une instit’ qui réussissait à obtenir de tous, y compris des plus dissipés, un silence complet en nous distribuant des cartes avec des soldats, des fleurs, des animaux. Le contrôle par l’image, ça commence tôt, et ça n’a rien de nouveau.
Heu… D'une part, débuts de l'ADSL en France : 1999-2000. Envol : 2002. Facebook/Twitter : 2006. Un équivalent de Meetic existait déjà sur Minitel. Donc, non, ce n'est probablement pas ces sites web-là qui ont fait décoller l'ADSL en France. D'autre part, j'ai déjà écrit que les questions des élèves lors des cours d'éducation sexuelle peuvent aussi être du foutage de gueule en réaction à des intervenant⋅e⋅s maladroit⋅e⋅s et/ou froid⋅e⋅s et/ou avares en explications.
Mener le peuple à la braguette
Dans une dystopie pas si éloignée de notre société, les scénaristes de l’excellente série Black Mirror (saison 1, épisode 2) imaginent un monde où chacun, pour survivre, est tenu de pédaler. Les plus chanceux, pour échapper à leur triste condition, peuvent participer à une sorte de Star Academy à peine plus abjecte que celle que nous connaissons. Quant à la majorité, cantonnée dans des habitations recouvertes d’écrans de télévision, elle est shootée chaque soir de fictions, de pornographie et de publicités. Cette caricature, forçant tout juste le trait, dit tout de notre réalité. Les mécanismes qui produisent des narcisses aussi grossiers qu’obsédés. La résignation, à force de masturbations dévitalisantes, à sa condition et au monde tel qu’il est. La violence, légitime à l’encontre de l’ordre établi, muée en excitation à grands renforts de stimuli pornographiques. Les petites morts plutôt que le Grand Soir. Libre à chacun, évidemment, de s’astiquer à longueur de journées face à des orgies pixellisées mais cette hémorragie de sperme n’est pas sans effets. Freud, déjà, insistait sur la nécessité de la sublimation : la conversion de la libido en force de travail, en créativité. Sans elle il n’y aurait jamais eu de Gauguin ou encore de vaccins, de Napoléon ou de révolutions. En incitant au soulagement rapide de la pulsion, voilà de quoi la pornographie peut nous priver. Si on ajoute à cela comment des multinationales comme MindGeek, le « Monsanto du porno », échappent via des filières mafieuses à l’impôt (Internaute mag, 24/5/2018), on comprendra qu’avec cette industrie, de surcroît, on passe de Sodome à Gomorra.
Des branleurs héroïques
On ne peut qu’être sidéré par le raffinement des classements des vidéos porno. Des milliers de sous-catégories invraisemblables : couple imberbe interracial, joueuses de volley dans les vestiaires, etc. Je crois que s’ il existait un amateur de naine vénézuéliehne lesbienne et tatouée, il finirait par trouver de quoi s’émoustiller. C’est pourquoi il m’arrive de rêver. De rêver naïvement que ces milliards de milliards de bits qui forment sur les écrans des corps dénudés soient, grâce à un hacker de génie, réagencés pour transmettre d’autres données. Comme le protocole à suivre pour effacer en quelques clics la fortune bâtie sur la misère d’exploités, qu’un requin aurait planquée, mettons dans les îles Caïman. Ou la localisation et description précises des dizaines de villas, par exemple, de la baronne Paradis ou du roitelet Pagny. Le public mesurant la distance qui les sépare des bénéficiaires de ces propriétés, écœuré, finirait, souhaitons-le, par les vandaliser. Je rêve d’images qui dissuaderaient les internautes, par millions, de se branler le chibre pour ébranler enfin le système jusqu’à ses fondations.
Analyse intéressante du porn comme opium du Peuple (et ce n'est pas le seul).
Dans le numéro septembre-novembre 2018 de Fakir.
[…]
A la place, c’est réunion d’équipe. Et mon collègue Cyril nous alerte, lui-même alerté par Marine Martin : « Macron doit recevoir les dirigeants du médicament ce soir à l’Elysée. » Ah bon ? s’étonne-t-on. On n’en a pas entendu parler.
Mais en effet, une dépêche de l’AFP est bien tombée :« Le Dolder, club ultra-discret de la ‘‘big pharma’’, a rendez-vous lundi à Paris.
Le gotha de la pharmacie mondiale s’invite lundi à Paris, à l’occasion du ‘‘Dolder’’, un forum privé et dont les échanges restent secrets. De quoi alimenter les fantasmes déjà nombreux sur l’opacité de la « big pharma ». [...]
Ce petit sommet d’environ vingt-cinq patrons est encore plus confidentiel que son modèle, le club Bilderberg, qui réunit chaque année à huis clos une centaine de personnalités du monde des affaires et de la politique. Car à l’inverse du Bilderberg, le Dolder n’a pas de site officiel divulguant au moins le lieu et la date du rendez-vous, les thèmes des discussions et la liste des participants. [...]
Le patron d’une grande entreprise du pays d’accueil de chaque Dolder joue d’habitude le rôle de maître de cérémonie. Aussi cette fonction incombera lundi à Olivier Brandicourt, le directeur général de Sanofi, qui ‘‘fera un discours d’introduction’’, indique à l’AFP une porte-parole du géant pharmaceutique français.
La date et la tenue du Dolder cette année à Paris n’ont rien d’anodin. La réunion a lieu la veille du Conseil stratégique des industries de santé (Csis), une instance de dialogue entre l’Etat et les entreprises du secteur se réunissant tous les deux ans depuis 2004 sous l’égide du Premier ministre. »Et la dépêche se concluait sur cette phrase :
« Par ailleurs, les PDG du Dolder seront reçus à dîner par Emmanuel Macron lundi soir, a indiqué l’Elysée à l’AFP. »
[…]
Durant des décennies, votre groupe Sanofi a vendu un médicament qui a engendré des milliers, des dizaines de milliers d’enfants autistes. Des études officielles, émanant des pouvoirs publics, en attestent désormais. Que faites-vous ? Vous les contestez. Vous refusez d’abonder à un fonds d’indemnisation.
Durant des mois, des années, l’usine de Mourenx a rejeté des vapeurs toxiques, cancérigènes, sur les Pyrénées-Atlantiques. Que dit votre firme ? « On ne savait pas. » Puis : « C’est sans danger, le vent emportait tout ça. »
Et le jour même de ce scandale, vous rencontrez qui, à l’Elysée ? Le chef de l’Etat français. C’est pas rien. Même sous les traits de Macron, c’est pas rien. Vous allez vous faire tirer les bretelles, quand même, on se disait ? Notre président va vous rappeler à l’ordre ? Il va nous défendre, contre vos crimes chimiques ?
En bien non. Le lendemain, vous arborez dans le journal un sourire de vainqueur. Pas un mot de honte, de compassion, de remords. Rien sur la Dépakine, rien sur Mourenx. Que de la joie dans ses propos ! Vous êtes venu avec votre liste de courses, et le Président, et le Premier ministre, ont tout coché. Il vous accordé un blanc-seing. Ils vous ont récompensé, même. Il faut les détailler, leurs cadeaux, les nôtres de fait, les décrypter :
« Notamment le raccourcissement des délais administratifs et l’accès facilité à l’innovation pour les patients. » Ça signifie quoi, en clair ? Moins de tests en labo, moins de précautions. Comme si, pour la Dépakine, Sanofi en avait abusé !
« Les mesures prévoient notamment une croissance minimale annuelle de 3 % pour les médicaments innovants et ceci au cours des trois prochaines années. » Pour les soignants de l’hôpital psychiatrique, d’Amiens, du Havre, de Rouen, l’Etat ne garantit rien. > L’Etat ne les reçoit pas d’ailleurs, ni à l’Elysée, ni même dans les Agences régionales de santé. Mais pour vous et la Big Pharma, c’est hausse des revenus assurée.
« Nous avons conclu un protocole d’accord avec BPI France pour lancer InnoBio2 auquel nous apportons 50 millions d’euros sur un total de 200 à 250 millions d’euros. » Sanofi, ce sont, depuis dix ans, quatre mille postes de chercheurs sacrifiés dans le monde, un tiers des effectifs. Et pour cause, rien ne va à l’investissement, tout part en dividendes : 3,7 milliards versés aux actionnaires, le record du Cac 40, soit 52 % de ses bénéfices. Et pour que votre firme daigne, à nouveau, se consacrer à la ‘‘Recherche et > Développement’’, il faut la gaver d’argent public ?
Enfin, et pour la forme.
Pour ce plan-là, Emmanuel Macron n’a attendu ni Noël ni la rentrée.
Il n’a pas fait battre les tambours, pas fait sonner les trompettes.
La moiteur de l’été, la discrétion de la Coupe du Monde lui convenaient bien.
Il faut les nommer pour ce qu’ils sont, alors, lui et Philippe :
Vos complices.[…]
J’ai découvert votre entretien ce samedi, et hier éclatait « l’affaire Benalla ».
A quelques jours d’intervalle, donc.
Vous êtes les deux mêmes, pour moi.
Oh, en plus rustique, en plus fruste, en plus bourrin, dans son cas, il est vrai. Il n’a pas la raie de côté et les lunettes désignées. Il n’a pas les diplômes bien en ordre et le langage policé. Et ses coups, c’est du brutal, du primitif, du rouge qui tache et qui laisse des traces, du trop visible surtout. Vous faites, je l’admets, dans le plus subtil, plus sophistique, plus raffiné.
Un style vous distingue.
Mais c’est la même logique, au fond.
C’est la même certitude de l’impunité.
Le Prince l’avait adoubé, lui, il l’entretenait dans sa cour, et comme en un ruissellement de la toute puissance, il s’est cru à l’abri, tout permis, couvert. Et il l’a été, en effet : qui le poursuivrait pour, même pas un tabassage, ou à peine, quelques côtes brisées ?
Vous aussi, avec le Prince dans votre poche, vous transpirez l’assurance, l’arrogance que ni l’Etat ni la Justice ne viendront vous importuner. Au lendemain de Mourenx, de la Dépakine, pourtant, avec à votre passif des milliers de cancers, d’enfants autistes, vous devriez trembler, la conscience ébranlée : risquez-vous la garde à vue ? la mise en examen ? la détention provisoire ? Mais non, rien, le sourire, la jovialité, la liesse, comme si vous flottiez au-dessus de la morale commune et des lois humaines. Comme si vous apparteniez à une autre espèce, à un autre monde, demi-dieux de l’oligarchie, jouant avec nos destinées, avec notre santé, depuis votre Mont Olympe fait de faïence et de dorures.
C’est le sort des héros antiques : frappés de d’« hybris », de démesure, ils se prennent pour des dieux. Jupiter et ses sœurs et ses frères se vengent alors des prétentieux, et le sort s’acharne sur eux. Le malheur crève la montgolfière de leurs egos, ôte leur inoxydable sourire, bref, les ramène à leur humaine condition, les yeux percés d’Oedipe pour enfin voir.
En démocratie, vox populi, vox dei.
C’est le Peuple qui remplit cette fonction.
Et un jour viendra, peut-être.
Ou peut-être pas.
Le jour des justes récompensés et des méchants punis. Que vous soyez, à votre tour, hanté par la honte de vos crimes, et par la crainte d’un châtiment : un Travail d’Intérêt Général, peut-être, tout simplement, comme éducateur dans un centre pour enfants autistes, ou comme clown dans un service d’oncologie.
Dans le numéro septembre-novembre 2018 de Fakir.
Ce sont des malfaiteurs. Pas des militants, non. Pas des journalistes, des agriculteurs, des enseignants à la retraite, des jeunes (ou pas jeunes) gens qui partagent les mêmes convictions. A Bure, la justice en a décidé ainsi : tous les opposants au projet de poubelle nucléaire géante sont des malfaiteurs. Ils forment donc une « association de malfaiteurs ». Infraction fourre-tout qui permet de poursuivre en justice quiconque est soupçonné d’avoir préparé à plus de deux personnes des actions supposées frauduleuses. Une cinquantaine d’entre eux le sont. Plusieurs procès sont en cours. Lors du dernier, mardi 13 novembre, l’un d’eux, âgé de 22 ans, a écopé de 8 mois ferme pour avoir, ivre et le visage dissimulé, insulté des gendarmes lors d’une manif. Malfaiteur !
Pourquoi cette désignation ? Parce que, voilà plus d’un an, le 21 juin 2017, une poignée de personnes masquées ont pénétré dans le hall d’un hôtel du coin, saccagé la réception et jeté au sol une bouteille enflammée contenant des hydrocarbures — départ de feu aussitôt éteint par un employé pendant qu’ils s’enfuyaient. Pas bien malin, évidemment… Mais cette action de quelques individus isolés a suffi pour que le mouvement dans son entier se retrouve criminalisé.
Jusqu’alors, les opposants installés sur place étaient déjà harcelés. Depuis, ils sont fliqués en permanence par une « cellule Bure » qui em- ploie une dizaine de gendarmes à plein temps. Et qui se régale : la justice a permis que tous les moyens autorisés par la loi antiterroriste du 8 juin 2016 soient utilisés, comme le révèlent les quelque 10 000 pages (!) du dossier d’instruction (« Libération », 15/11). Téléphones de sept personnes (au moins) écoutés jour et nuit. Ces mêmes personnes géolocalisées, avec « fréquence de rafraîchissement de dix minutes ». Pose de balises GPS sous plusieurs voitures. Lors des manifs, hélicos-flics filmant tout (et, comme ça ne suffit pas, ordre à France Télés de donner toutes les images tournées par les journalistes).
Ce n’est pas tout. Lors du moindre rassemblement, pose d’Imsi-catchers, ces fa- meuses valises espionnes qui captent toutes les conversations alentour. Perquisitions par dizaines, avec saisie de centaines de téléphones mobiles, d’ordinateurs, de disques durs, de clés USB. Notamment ceux de Gaspard d’Allens, journaliste forcément redoutable puisqu’il a osé écrire un livre contre Bure et s’est installé sur place. Et ceux d’Etienne Ambroselli, avocat de tous ces « malfaiteurs », qui, en juin, s’est retrouvé 36 heures en garde à vue.
Le chantier de Bure est prévu pour durer cent ans (les derniers déchets y seront acheminés vers 2100, puis on rebouchera le tout). Cent ans de transport de déchets ultra-dangereux et de travaux titanesques confiés à des milliers de salariés à surveiller de près… Ce territoire est en passe de devenir le plus fliqué de France. On n’y verra pas un seul malfaiteur ! Le bonheur.
Dans le Canard enchaîné du 21 novembre 2018.
Écrire “Macron-Pétain-Câble” peut conduire en garde à vue.
En pleine célébration jupitérienne du centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale, en compagnie de 70 chefs d’Etat conviés à l’Elysée, ce n’était pas le moment de plaisanter. Mal en a pris à Christophe, Lubin et Vincent, trois jeunes militants anti-publicité, de placarder sur un Abribus une affiche sur laquelle était écrit au feutre : « Macron-Pétain-Câble ». A peine leur crime de lèse-président commis, dans le quartier de Montparnasse, à Paris, les trois larrons se sont fait serrer par la patrouille. Et, là, fini de rigoler !
Conduite toutes sirènes hurlantes au commissariat du Ve arrondissement, les délinquants sont présentés à un officier de police judiciaire qui juge l’affaire de la plus haute importance. On ne badine pas avec le respect dû au chef de l’Etat, surtout un 11-Novembre. Résultat : une douzaine d’heures de garde à vue chacun, avec interrogatoires au beau milieu de la nuit.
Las, le flic qui pensait pouvoir leur coller une « offense au chef de l’Etat » s’aperçoit que le délit n’existe plus depuis le 5 août 2013. Désormais, les impertinents qui se rendent coupables d’ironie, d’irrévérence ou de moquerie envers le président de la République ne peuvent plus être poursuivis.
Qu’à cela ne tienne, le chef poulet replonge dans son Code pénal et trouve une autre incrimination : « outrage à une personne dépositaire de l’autorité publique commis en réunion ». Peine encourue : 2 ans de ballon et 30 000 euros d’amende.
Caramba, encore raté ! Le parquet n’a pas suivi et a ordonné de libérer les garnements sans aucune poursuite à leur encontre.
Ça l’affiche bien…
Ha… Le zèle et la proportionnalité des actions des flics…
Dans le Canard enchaîné du 21 novembre 2018.
Les interprètes de la cour d’appel de Paris vont être payés. Il était temps : les malheureux attendaient depuis des mois ! Le 12 novembre, soutenus par de nombreux magistrats, ils ont protesté devant les tribunaux d’Ile-de-France.
L’Union des interprètes-traducteurs, leur association, s’efforce aussi de défendre le sérieux de la profession. Elle s’interroge sur les conditions d’inscription sur les listes des experts assermentés et s’étonne du « nombre inquiétant de mauvais interprètes, qui parlent mal soit la langue à traduire, soit le français ».
Des avocats parlant l’arabe se plaignent : il leur arrive de devoir engueuler l’interprète, avant de prendre le relais d’une traduction « bancale ». Dans un commissariat parisien, face à un dealer marocain, un traducteur réussit l’exploit de transformer « cannabis » en « cadavre enterré ». De quoi aggraver le corps du délit ! Les commissariats possèdent des « experts » attitrés, sélectionnés parfois sur des critères très approximatifs, genre : « conjoint d’une collègue de la PJ ».
Le monsieur te demande…
A Roissy, dans la zone d’attente où sont confinés les demandeurs d’asile, l’avocate Sophie Weinberg a assisté à la recherche éperdue d’interprètes parmi les voyageurs en partance.
« Sollicitons les chefs de poste, est-il consigné dans un PV du 23 octobre, afin que les gardes-frontières aux filtres “départ” et “arrivée” décèlent toute personne susceptible de servir d’interprète en langue comorienne… » Des recherches la plupart du temps « infructueuses ».
La Cour nationale du droit d’asile est, elle, secouée par un scandale : trois de ses traductrices sont soupçonnées d’avoir rapporté les secrets de réfugiés à l’ambassade d’Azerbaïdjan, entraînant des arrestations au sein de familles restées là-bas. Révélée par StreetPress, l’affaire a causé le renvoi de plusieurs audiences.
Recrutement fantaisiste
Ce bordel n’a pas échappé à la Commission européenne, qui, dans une étude, tacle sévèrement la France, où « personne ne connaît exactement les critères » de recrutement des interprètes. Si, dans d’autres pays de l’UE, les candidats sont soumis à de vrais examens, la France se contente d’« un simple entretien » avec des magistrats incapables de repérer qui parle le pachtou, le mandarin ou le tamoul. « Un sérieux problème », conclut la Commission européenne. Et un doute : son rapport a-t-il été bien traduit aux autorités françaises ?
Dans le Canard enchaîné du 21 novembre 2018.
L’Office national d’indemnisation des accidents médicaux (Oniam) affiche une petite mine. Ses principaux dirigeants — présents et passés — doivent bientôt être entendus par la section de recherche de la gendarmerie de Paris. Une enquête préliminaire a été déclenchée il y a près de deux ans par le parquet national financier, à la suite d’un contrôle de la Cour des comptes. Les enquêteurs cherchent à mettre la main sur 25 millions d’euros. « Cet argent s’est évaporé, assure une source judiciaire. On ne sait pas encore où. Ni dans la poche de qui. » Pas dans celle des victimes, en tout cas.
En 2017, l’Oniam a géré 4 600 demandes d’indemnisation et a versé près de 135 millions d’euros à des victimes d’accidents médicaux et autres aléas thérapeutiques — un chiffre inédit depuis sa création, il y a quinze ans. Pourtant, constate une source proche du dossier, « c’est un incroyable bordel, multiforme. Une gestion budgétaire et administrative ahurissante pour une telle structure publique ». Près de 30 millions d’euros de créances, par exemple, n’ont pas été identifiées. Et autant n’ont pas été réclamées aux assureurs et aux mutuelles entre 2011 et 2015 !
L’un des anciens cadres de l’Oniam, notamment, se serait gardé de réclamer son dû à une compagnie d’assurances avec laquelle il partageait des intérêts financiers. Si on ne peut plus avoir d’amis…
La Cour des comptes s’est ainsi intéressée à deux marchés de communication : l’un, en 2013, d’un montant de 245 000 euros, et l’autre, en 2016, de 480 000 euros. Si tous deux s’exécutent, en principe, à émission de bons de commande, les magistrats de la Rue Cambon n’ont trouvé aucune trace desdits bons. Quant aux factures, elles sont « sommaires ». C’est grave, docteur ?
Dans le Canard enchaîné du 21 novembre 2018.
Les services de renseignement ont alerté l’Elysée sur la mainmise de l’ultra-droite et les risques de coagulation du mouvement
Heureusement que les Renseignements généraux ont disparu et que les mouvements sociaux et politiques échappent à toute surveillance officielle ! A la veille du « blocage national contre la hausse du carburant » du 17 novembre, Emmanuel Macron disposait pourtant, sur son bureau, d’au moins deux rapports « à diffusion restreinte », dont « Le Canard » s’est procuré une copie : l’un, rédigé par la Direction du renseignement de la Préfecture de police de Paris (DRPP) ; l’autre, à visée nationale, cosigné par les Directions générales de la police et de la gendarmerie. Leurs conclusions sont similaires : le mouvement est parti pour durer, voire pour « agréger d’autres mécontentements ». Et pourquoi pas une « convergence des luttes » ?
Avant d’aboutir à ces analyses osées, les flics du Renseignement ont filé, en province comme en région parisienne, et depuis au moins trois semaines, les leaders autoproclamés du mouvement.
A côté des plaques
Eric Drouet, par exemple, qui est à l’initiative d’une pétition nationale, est pisté en Seine-et-Marne. Le 10 novembre dans l’après-midi, les poulets de la DRPP le retrouvent sur le parking d’un centre commercial, sur la commune de Collégien. Pendant qu’une quarantaine de manifestants l’écoutent, les flics notent les plaques minéralogiques : « Outre la Seine-et-Marne, les autres départements de la grande couronne étaient représentés. » Puis les poulets entendent Drouet appeler ses comparses à « converger vers le palais de l’Elysée ». Ce que les « gilets jaunes » ont tenté de faire le 17, sans succès, et qu’ils retenteront le 24.
N’ignorant pas grand-chose de ces surveillances parfois peu discrètes, « certains organisateurs ont transmis des consignes de discrétion » à leurs troupes. Finis les messages Facebook, Twitter et autres réseaux sociaux, vivent les messageries cryptées telles WhatsApp ou Telegram ! Et ce « afin de créer un effet de surprise vis-à-vis des forces de l’ordre ».
La « mouvance d’ultra-droite », elle, n’a pas brillé par sa réserve. Partout, poulets et pandores ont identifié une ribambelle de fachos ayant enfilé le gilet jaune sur leurs habituels brassards bruns. C’est ce qui a permis à Macron, lors de son interview à TF1 le 14 novembre, de déclarer : « Je dis méfiance, parce qu’il y a beaucoup de gens qui veulent récupérer ce mouvement. » Pas son genre, évidemment…
A côté, ceux de la « mouvance d’ultra-gauche » — de type zadistes, squatteurs… — passent pour une bande de rigolos. A l’exception d’une poignée de « militants calaisiens » qui, à la faveur des bouchons consécutifs au blocage des routes par les gilets jaunes, « incitent les migrants à se dissimuler dans des poids lourds ». C’est malin…
Dans le Canard enchaîné du 21 novembre 2018.
Une simple puce électronique « made in USA » bloque depuis près d’un an la vente de 24 Rafale supplémentaires par la France à l’Egypte, explique « Challenges » (31/10).
Le comble, c’est qu’elle n’est même pas un composant de l’avion de Dassault mais de son armement. En effet, cette simple puce embarquée sur le missile français Scalp pour permettre son guidage par GPS est utilisée par l’administration Trump comme un levier stoppant toute la vente.
Ce stratagème résulte de la réglementation américaine draconienne Itar (International Traffic in Arms Regulation), qui permet à l’administration US de proscrire purement et simplement l’exportation de matériel militaire dans le monde entier, dès lors qu’une seule pièce est de conception américaine…
Autrement dit, Itar, avec son nom de missile, est l’arme absolue, utilisée à discrétion par Washington pour torpiller les contrats des copains !
Et, singulièrement sous Trump, en plein bras de fer comercial, pour tordre le bras de ses alliés également vendeurs d’armes…
Impérialisme, j'écris ton nom.
Dans le Canard enchaîné du 14 novembre 2018.
Une friche. Voilà à quoi ressemblent la police et la justice antiterroriste après vingt ans passés à exploiter la pseudo-piste agricole dans l’affaire Erignac.
La cour d’appel de Paris a confirmé, le 6 novembre, le jugement, rendu le 27 mars 2017, condamnant l’Etat à indemniser plusieurs personnes mises en cause à tort dans l’assassinat du préfet de la Corse. Un non-lieu général avait été prononcé le 30 juin 2016, dix-huit ans après l’ouverture de l’enquête.
Sitôt la mort brutale du préfet, le 6 février 1998, le patron de l’antiterrorisme, Roger Marion — surnommé par ses hommes « Eagle 4 », pour « Il gueule fort » —, avait vendu au ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, cette piste agricole : un réseau de paysans nationalistes. Il en avait également convaincu la juge antiterro Laurence Le Vert, chargée de l’instruction.
En tout, 31 personnes seront mises en examen dans cette procédure hors norme. Perquisitions, interrogatoires, incarcérations, mesures de contrôle judiciaire : rien ne sera épargné aux terroristes supposés comme à leurs proches. Pas même la découverte inopinée d’un sachet d’explosifs dans une bergerie au milieu d’un domaine de 900 hectares. Lors de l’enquête, le gardien dudit domaine avouera avoir déposé le paquet à la demande de Marion. Toutes ces péripéties et autres invraisemblances n’empêcheront pas la juge Le Vert de rendre son ordonnance de non-lieu, quelques jours seulement avant son départ à la retraite, alors qu’aucun acte d’instruction n’est intervenu depuis seize ans.
Quant à Marion, convoqué en mars au titre de témoin assisté par un magistrat, l’ex-superflic, devenu préfet honoraire, est soupçonné de « dénonciation calomnieuse » dans cette histoire de fausse piste agricole.
Une nouvelle affaire qui va s’embourber ?
Entre le mythe du groupe terroriste d'extrême-gauche dit de Tarnac et ça, existe-t-il, en France, une chasse aux sorcières antiterroriste qui n'a pas mal tourné vers le n'importe quoi absolu ? :O
Dans le Canard enchaîné du 14 novembre 2018.
A toute blinde et en moins de quatre heures, le vendredi 9 novembre, à la veille du week-end, les députés de la commission des Lois sont revenus à la version initiale de la réforme de la justice. Ils ont donc piétiné tout le boulot des sénateurs, apparemment plus soucieux des libertés qu’eux.
Camouflet supplémentaire pour les avocats en colère contre ce texte, la commission des Lois compte pas mal de leurs consœurs, dont la présidente LRM, Yaël Braun-Pivet, fervent soutien d’une réforme qui donne encore plus de pouvoir aux procureurs et aux flics. On dit : merci, maître ?
Réunis le 5 novembre, lors d’une conférence de presse, à Paris, bâtonniers et célèbres pénalistes ont hurlé contre cette « catastrophe », cette « régression jamais vue », « ce triomphe des procureurs ! ». Par avance, la ministre de la Justice avait traité leur colère de « postures ». Pourtant, difficile de leur donner tort, tant le texte semble dicté par le ministère de l’Intérieur.
Grands vainqueurs, les flics et les procs, qui, au détriment des juges indépendants, montent en puissance et acquièrent de nouvelles prérogatives, Dont la généralisation galopante des écoutes téléphoniques, des géolocalisations, des interceptions numériques et autres intrusions dans la vie de chacun.
Sur ce point, lire « Des perquisitions sévèrement contrôlées… par des fantômes ».
Sans trop de garde-fous : les enquêtes conduites par les procureurs sont facilitées. Or elles sont secrètes, sans accès au dossier ni recours. Au nom, sûrement, du respect des droits de la défense !
Dans le Canard enchaîné du 14 novembre 2018.
D’un côté, les lecteurs font fête à « La vie secrète des arbres », qui raconte comment ceux-ci communiquent entre eux par leurs racines et s’envoient des messages par champignons interposés. De l’autre, les pouvoirs publics donnent partout le feu vert (si l’on peut dire) aux ratiboisages massifs : haro sur le bois Lejuc pour y creuser, près de Bure, la plus grande poubelle nucléaire du monde ; sur la forêt de Kolbsbeim, près de Strasbourg, pour y faire passer une nouvelle autoroute ; sur la forêt de Roybon, dans les Alpes, pour y installer un Center Parcs rutilant et chacune de ces forêts devient un « territoire en lutte » (1)…
D’un côté, on clame partout que les forêts sont les amies du climat puisqu’elles absorbent moult quantités de C02. De l’autre, le gouvernement fait tout pour transformer l’ONF, qui gère un quart des forêts françaises, en une entreprise qui sacrifie tout à la rentabilité, notamment ses missions de service public (entretien, prévention des incendies, information du public), pour se concentrer sur la production et la vente de bois, planter des douglas (résineux à pousse rapide) partout et, au passage, rendre la vie impossible à ses 9 000 salariés (une cinquantaine de suicides depuis 2005) et mieux les virer (226 postes supprimés l’an prochain) (2)…
D’un côté, le gouvernement s’apprête à lancer à grand tapage le plan d’une — attention les yeux — « stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée » (SNDI), qui ambitionne de faire en sorte que nous autres Français ne soyons plus responsables de la destruction annuelle de 14,8 millions d’hectares de forêt tropicale : le soja dont se nourrissent nos bovins, l’huile de palme dont sont farcis nos aliments, le caoutchouc de nos pneus, etc., tout cela vient de terres conquises sur la forêt (3). De l’autre, ce même gouvernement autorise le champion du CAC 40 Total à importer jusqu’à 550 000 tonnes d’huile de palme dans son usine de La Mède (Bouches-du-Rhône).
Mieux encore : ce plan a toutes les chances de n’être qu’un catalogue de vœux pieux, comme le redoute Clément Sénéchal, de Greenpeace (« Le Monde », 26/8). Ayant consulté sa première mouture, il note que, contrairement à son engagement auprès de l’ONU consistant à mettre un terme à la « déforestation importée » en 2020, le gouvernement a repoussé l’échéance de dix ans. Pratique : en 2030, il ne sera plus aux manettes ! Il note que, en plus, ce plan, qui se gargarise de « finance verte », ne prévoit aucune sanction, aucune mesure réglementaire, ne fixe aucun calendrier de réduction de notre dépendance au soja, n’évoque même pas la baisse de la consommation de viande et de produits laitiers : « Ce texte condense tous les vices classiques des tentatives écologiques en milieu ultralibéral, pour aboutir, in fine, à une démission lamentable de la puissance publique. » Auprès de mon arbre…
(1) « Etre forêts, habiter des territoires en lutte », par Jean-Baptiste Vidalou, Zones, 2017.
(2) « Nos forêts en danger », par Alain-Claude Rameau, Atlande, 2017.
(3) Le WWF vient de sortir un rapport accablant sur la « Déforestation importée ».
Un condensé de quelques compromissions que certain⋅e⋅s osent encore nommer « compromis ».
Dans le Canard enchaîné du 14 novembre 2018.
Depuis sa création, en 1976, par le regretté Lionel Stoléru, le Genepi reçoit des subventions du ministère de la Justice. C’est bien le moins. Car cette bande d’étudiants, bénévoles, donne son temps et dispense des cours aux prisonniers. Hélas, depuis quelque temps, c’est la grosse bagarre avec l’administration pénitentiaire.
Déjà, en 2016, Jean-Jacques Urvoas, garde des Sceaux, avait sucré une partie de sa subvention, avant de se raviser devant le tollé, et voilà que Nicole Belloubet s’y met, comme l’a révélé « Le Monde ». finie la manne du ministère ! Dans une lettre adressée en avril au cabinet de Belloubet, le directeur de la pénitentiaire étalait ses griefs. A commencer par cette campagne, intitulée « La prison nuit gravement à la santé ». Difficile à contredire et pourtant, les reproches furax fusent, du genre : « On ne mord pas la main qui vous nourrit. »
Punis pour insolence
Les impudents ont tenu bon et la ministre s’arc-boute : « Le Genepi développe des thèses très hostiles à la politique publique… » Certes, mais il n’est pas le seul. Les surveillants ou les travailleurs sociaux aussi, dont les syndicats, très virulents, ont la critique bien plus dure que le Genepi. Tout le monde s’en mêle ! Même Taubira, qui a demandé à Belloubet de rétablir la subvention. Et des tas d’associations et de personnalités, alarmées de ce « mauvais signal pour l’engagement des jeunes », soutiennent les jeunes profs.
La conseillère justice de Macron tente de trouver une sortie. En attendant, les portes des taules se claquent au nez des « genepistes », qui continuent de revendiquer leur indépendance, « choqués qu’un partenariat avec l’administration puisse être conditionné par l’absence de critique et de réflexion sociétale ».
Les taulards vont adorer !
Une illustration supplémentaire qui me permet d'alimenter mon moulin d'appel à la prudence concernant les subventions et les réductions d'impôts dans le milieu associatif.
Dans le Canard enchaîné du 14 novembre 2018.
Un gorille surgit dans l’église de Verdun, le 6 novembre, et brandit sa plaque de flic pour ordonner d’accélérer la messe d’enterrement. Motif : l’arrivée imminente du Président, en « itinérance mémorielle », obligeant la maréchaussée à neutraliser la rue. Pour ne pas gêner le cortège présidentiel, même les morts doivent se mettre « en marche » !
En six jours, la caravane élyséenne, forte d’une quarantaine de véhicules, a sillonné neuf départements de l’est et du nord de la France. « Le Président avait exclu l’emploi de l’hélicoptère, trop dispendieux. On a donc slalomé pour éviter les ”gilets jaunes” », raconte un participant du Macron Tour.
On reparle d'écologie (est-ce que cette consommation d'énergie fossile et cette pollution au CO2 sont justifiées ou même justifiables) ? :))))
A chaque étape, rameutées des quatre coins du pays, pas moins de six unités de CRS (65 hommes chacune, et une vingtaine de véhicules) étaient chargées de tenir à distance les grincheux et autres contestataires. Des troupes locales — jusqu’à 200 poulets et pandores — s’occupaient de la circulation et faisaient le vide autour de Jupiter. Sans compter les poilus du Président : une soixantaine d’hommes du GSPR, chargés de lui filer le train, ainsi que des membres de la CRS 01 et les tireurs d’élite du Raid et du GIGN, perchés sur les toits. Ça en fait, du monde, dans la tranchée !
On reparle du « pognon de dingue » ? :))))))
Fausse nonne, vrai kebab
Si le dispositif n’a pas empêché Macron de se faire chahuter, ses poulets se sont montrés impitoyables. A Pont-à-Mousson le 5 novembre, ils ont plaqué au sol une fausse nonne qui entendait exorciser Emmanuel. Il s’agissait en fait d’un étudiant de 20 ans qui, après être passé à confesse, a été relâché.
Le lendemain, à Reims, une écolo a écopé d’une garde à vue. Son crime ? Avoir tagué sur les marches de la mairie : « On veut des coquelicots, halte au pesticide glyphosate. » Le procureur, ayant jugé l’affaire de la plus haute importance, a convoqué la protestataire en janvier.
Le 8 novembre, enfin, sans doute impatient de voir ressortir Macron de l’hôtel de ville d’Arras, un citoyen a vociféré : « Va te faire égorger, fils de pute ! » Aussitôt dit, aussitôt interpellé ! Montant dans le fourgon, l’impudent a juste eu le temps de lancer à sa moitié : « Prends mon kebab, je pars en garde à vue. »
Finalement, c’est lui qui a dégusté !
Cet article illustre une toute partie du problème qu'il y a à désigner, par suffrage, un homme (ou une femme) providentiel censé nous guider, nous protéger, décider en dernier ressort en plus haut-lieu : cette désignation, par sa conception même, le met à l'écart des autres, au-dessus des autres, il est quelqu'un d'exceptionnel qui mérite une protection renforcée, une attention particulière, un service aux petits soins alors qu’il est juste une petite merde de plus parmi 7 milliards d’autres. La déconnexion des élites commence comme ça. Il serait temps de réviser notre conception du pouvoir et surtout la manière de l'incarner (ou non).
Dans le Canard enchaîné du 14 novembre 2018.
La nouvelle a tourné en boucle sur les radios et les chaînes d’info continu, la semaine demière : Macron venait d’échapper de justesse à un attentat. Sous le sceau du secret-défense, la Place Beauvau expliquait aux journalistes que, ce 7 novembre, la DGSI avait démantelé « un groupe paramilitaire d’ultradroite » qui s’apprêtait à attaquer le Président, en pleine « itinérance mémorielle » du côté de Charleville-Mézières (Ardennes).
De l’info puisée à la meilleure source, mais à prendre avec des gants. Entre eux, les flics du Renseignement intérieur appellent ça le « cadeau de bienvenue » : lorsqu’un nouveau patron prend la tête de la boutique, ses hommes lui offrent sa petite affaire. Il y a dix ans, l’histoire de Tarnac, montée à la hâte au moment de la création de la DCRI, avait saturé les médias sur le thème du « terrorisme d’ultragauche »… avant de finir en eau de boudin.
Fachos fêlés
Nicolas Lerner n’a pas dérogé à la tradition : trois semaines après son arrivée à la DGSI, le 17 octobre, il y a eu droit. Un joli paquet-surprise avec, cette fois, la mention « terrorisme d’ultradroite ».
Quatre zinzins se revendiquant « survivalistes », que nos contre-espions surveillaient gentiment, ont donc été opportunément interpellés puis déférés pour « association de malfaiteurs terroriste criminelle ».
Le prétexte de la DGSI pour réaliser le coup de filet du 7 novembre ? Le cerveau de la bande, un retraité de 62 ans, avait annoncé ses intentions sur les réseaux sociaux et quitté son domicile de l’Isère pour retrouver ses complices, à une heure de route de la caravane présidentielle. A l’intérieur de la 406 Peugeot des suspects : trois sacs de couchage, des matelas de camping, une paire de gants en cuir noir et un couteau de cuisine en céramique, censé servir d’arme pour attaquer Macron.
Le nouveau secrétaire d’Etat à l‘Intérieur, Laurent Nuñez, qui, pour avoir dirigé seize mois la DGSI, connaît la musique, a préféré la jouer très modeste (le « JDD », 11/11) : « Il faut rester prudent, car l’enquête est en cours, mais il semble que le président de la République était pour eux une cible potentielle, même si le projet n’était pas abouti. » On a connu plus convaincu.
Lui-même, en juin 2017, avait reçu comme cadeau de bienvenue le démantèlement d’un groupuscule, déjà qualifié d’« ultradroite », qui menaçait de s’en prendre à Mélenchon et à Castaner, alors porte-parole du gouvernement.
Des zozos utiles, ces fachos ?
Je suis dubitatif : si tout le monde connaît la combine (quand elle est publiée dans un journal national à grand tirage, on peut aisément estimer qu'elle est connue de longue date par tout le gratin politicien et journalistique), quel en est l'intérêt ? Le⋅a politicien⋅ne sait que c'est du flan (donc le nouveau dirlo en poste ne peut pas se faire mousser), le⋅a citoyen⋅ne aussi (donc l'effroi se dissipe rapidement)…
Interpréter les propos de l'ex-patron de la DGSI dans le sens qui arrange alors qu'il y a toujours une prudence dans l'expression de ces gens-là tant que l'enquête est en cours (sauf quand le terroriste est musulman, mais c'est un autre problème), c'est pas fameux non plus.
Dans le Canard enchaîné du 14 novembre 2018.
Incroyable mais vrai ! Une des annexes au projet de loi de finances pour 2019 donne quelques occasions de sourire : celle qui détaille, en 55 pages, le coût de fonctionnement et le nombre de réunions des 887 « commissions et instances consultatives placées directement auprès du Premier ministre ou des ministres ».
Le lecteur y apprend ainsi que l’Observatoire des finances et de la gestion publique locales, composé de 16 membres, ne s’est réuni qu’une seule fois l’an dernier. Coût de fonctionnement annuel dela commission : 210 000 euros. Ça fait cher les retrouvailles.
Dans le même genre, les 47 membres de l’Observatoire national de la politique de la ville ne se sont concertés que deux fois en 2017, pour un coût de fonctionnement de 310 000 euros — en augmentation de 82 % par rapport à 2016, où l’instance s’était pourtant réunie quatre fois.
Quant à la commission interministérielle des données d’origine spatiale, rattachée au Premier ministre, dont le coût de fonctionnement pour l'année 2017 a été évalué à 19 000 euros, elle n’a pas jugé utile d’organiser la moindre réunion en 2017. A moins que ses 5 membres aient eu la tête dans la lune…
Les 10 membres de l’Observatoire des jeux — dont le coût de fonctionnement atteint 90 000 euros — se sont, eux, surpassés, puisqu’ils se sont retrouvés à trois reprises en 2017. Tout comme les 26 membres de l’Observatoire national de la vie étudiante. Coût de fonctionnement de leur instance : 327 000 euros. Pour bien observer, rien ne vaut la prise de recul !
A se demander pourquoi la « commission centrale des appareils à pression » (ça a existé) ainsi que la « commission des phares » ont été supprimées. Elles en faisaient vraiment beaucoup moins que les autres ?
Je propose la création d'un observatoire sur les observatoires Théodule. \o/
Je note néanmoins de la mauvaise foi dans cet article : le nombre de réunions d'un groupe ne permet pas d'exprimer la quantité de travail produite en amont par ledit groupe, une réunion sert souvent à se mettre d'accord sur des détails et à trancher les différends.
Dans le Canard enchaîné du 14 novembre 2018.
C’est en catimini qu’EDF est en train d’acquérir des terrains aux abords de ses centrales nucléaires : 140 ha près de celle de Belleville, 116 ha à Saint-Laurent-des-Eaux, 120 ha à Chinon…
Pourquoi pareille frénésie foncière (relevée par le Réseau Sortir du nucléaire, le 31 octobre) ?
Pour préparer le démantèlement des réacteurs, des opérations exceptionnelles de grand carénage… et le « développement des nouveaux moyens de production décarbpnnée » (« Le Parisien », 7/11), explique benoîtement EDF.
En clair, pour accueillir les six EPR que l’électricien rêve de construire avant 2050. Rêvons : d’ici là, l’EPR de Flamanville, dont la construction a commencé en 2007 et dont le chantier n’en finit pas de ne pas finir, aura peut-être produit son premier kilowattheure…
Dans le Canard enchaîné du 14 novembre 2018.