Interrogatoire, réquisitoire, plaidoirie, délibéré, jugement… et, hop ! en trente-six minutes tout compris - c’est une moyenne - l’affaire est emballée. Ça se passe tous les jours, samedi inclus, au tribunal de Paris, dans les deux chambres correctionnelles (la 23-1 et la 23-2), où sont expédiés les prévenus jugés en comparution immédiate.
Ce minutage précis est l’œuvre de professionnels présents sur place. Paris, qui se pose souvent en modèle, n’a donc rien à envier à des juridictions comme Toulouse et Lyon, où le chronomètrage avait été effectué par des associations. Résultat : une moyenne de vingt minutes, mais sans le délibéré. Pas mieux, pas pire non plus.
De l’abattage, dit-on souvent de cette justice. « Les comparutions immédiates, on n’y voit que des pauvres, venant de quartiers défavorisés, et on les juge en quinze minutes ! Ils mériteraient quand même plus d’attention… » a regretté, le 20 octobre, un magistrat habitué de ces audiences, lors du colloque parisien de l’association Lapac (pour « La Parole est à l’accusé »).
A Paris, pourtant, la hiérarchie judiciaire se vante volontiers d’avoir réussi a circonscrire le nombre de prévenus défilant aux « flags ». La norme est de ne pas dépasser 18 personnes. Les magistrats siègent, en moyenne, entre huit et dix heures d’affilée, à partir de 13 h 30, mais tous commencent à examiner les dossiers vers 10 ou 11 heures, « soit plus de douze heures sans nous arrêter », se plaint l’un d’eux.
Il faut imaginer leur état quand l’audience s’achève et que, yeux rougis, bâillements étouffés, ils s’emmèlent parfois les jugements, confondant les noms ou les personnes.
Et voilà comment, chaque année en France, on traite environ 46 000 affaires aux flags. Une procédure responsable de plus de la moitié des entrées en prison…
L’avocat Henri Leclerc, qui y plaidait souvent, fustigeait jadis ce système dans « Le Monde » : « Quelques minutes pour chaque affaire (...). Le prévenu est un objet. De lui, on ne sait rien, sinon un casier (…). Il y a là une dimension de dérision grotesque et tragique qui nous saisit de honte. » Et c’était il y a… quarante ans. Aujourd’hui, affirme-t-il, « pas une virgule, pas un mot à changer… » C’est pourquoi, depuis le 6 juin 2001, une circulaire signée Marylise Lebranchu, alors garde des Sceaux de Lionel Jospin, impose de ne pas dépasser six heures d‘audience.
Elle n’a, bien sûr, jamais été respectée…
Dans le Canard enchaîné du 25 octobre 2017.
Suite de http://shaarli.guiguishow.info/?1fxNQw
Héroïque France ! Après sa condamnation par la Cour de justice de l’Union européenne, en juin, pour usage abusif du fichage ADN, elle n’a pas hésité, le 11 octobre, à rédiger une circulaire censée remédier au problème. L’affaire concernait un agriculteur, syndicaliste, condamné en 2008 à 2 mois de prison avec sursis pour un innocent coup de parapluie asséné à un gendarme lors d’une manif. En garde à vue, le plaisantin avait refusé le prélèvement ADN. Il a écopé de 500 euros d’amende.
La cour d’appel puis la Cour de cassation lui ayant donné tort, il s’est tourné vers la Cour européenne. Et, là, petit hic. Car la France, pendant quarante ans — une durée quasi « indéfinie », critique la Cour européenne —, conserve l’ADN dans son énorme Fnaeg, le fichier national automatisé des empreintes génétiques, qui recense 3,5 millions d’entre nous et ne cesse d’enfler. Seules les personnes mises hors de cause ont la possibilité d’en être effacées, pas les condamnés. Qu’ils aient volé trois bonbons ou braqué une banque ne change rien.
Voilà pourquoi la dernière circulaire annule l’avant-dernière, qui préconisait de poursuivre « systématiquement » tous les réfractaires au prélèvement ADN. Désormais, les procureurs devront procéder « au cas par cas », « au regard de la gravité de l’infraction ». Oui, mais… la circulaire dit aussi que « l’objectif d’une alimentation régulière de ce fichier ne devra jamais être perdu de vue », car cela garantit son « efficacité opérationnelle ». Autant dire que tout va continuer comme avant.
Alors, à dans dix ans devant la Cour européenne !
Nan mais tu vois, les droits de l'Homme c'est nous, la France, qui en sommes à l'origine, alors c'pas les bouseux⋅euses de l'UE qui vont nous faire la leçon, on connaît mieux le sujet qu'eux⋅elles, quoi, non mais alors, pour qui il⋅elle⋅s se prennent ! … … … La France est coutumière de cette attitude chauvine et nombriliste à deux sous…
Dans le Canard enchaîné du 25 octobre 2017.
Non, ce ne sont pas des patrons voyous ! Mais des patrons responsables, soucieux des intérêts de leur entreprise. D’ailleurs, s’ils ont saboté l’usine qu’ils avaient dans les Vosges, c’est tout à fait légalement.
En 1978, ces finlandais avaient racheté l’usine à papier de Docelles. Ils l’ont mise à l’arrêt, en 2014. Pas assez rentable. Cent soixante salariés dehors. Restait à vendre les machines. Tout en s’arrangeant pour qu’elles ne soient pas rachetées par des concurrents qui leur auraient taillé des croupières. « Les uns après les autres, raconte “Le Monde” (21/10) , les lourds cylindres de métal utilisés pour transformer la pâte à papier ont été systématiquement percés. Il y en avait plusieurs di- zaines. » Et l’un d’eux était neuf, encore dans sa boîte, d’une valeur de 700 000 euros. Le commissaire-priseur a fait ses calculs : « Neuve, une machine à papier allemande comme cela vaudrait 100 millions d’euros. Mais, dans son état actuel, elle partira sans doute à 1 ou 2 millions seulement. » Un beau gâchis ? Mais non, puisque les patrons finlandais ont fait ça, par contrat, pour ménager leurs intérêts…
D’autres patrons aussi ont ménagé leurs intérêts. Mais en dehors des clous, ceux-là. En 2004, deux affairistes américains rachètent pour 1 euro symbolique les ateliers Thomé-Génot, une usine métalurgique située à Nouzonville, dans les Ardennes. Deux ans plus tard, liquidation judiciaire. Les patrons ont siphonné la trésorerie. Trois ans plus tard, ils écopent de 5 ans de prison et 15 millions d’euros d’amende pour « banqueroute par détournement et abus de biens sociaux ».
Mais, comme entre-temps ils étaient rentrés aux Etats-Unis et que le magistrat chargé de l’instruction leur avait envoyé un courrier à Nouzonville au lieu de Los Angeles, ils affirment n’avoir jamais été informés de l’enquête pénale. Ils ont attaqué l’Etat en justice et ont obtenu du tribunal de Paris 10 000 euros chacun en réparation de leur préjudice.
Et, là aussi, c’est tout ce qu’il y a de plus légal !
Et après, nos élu⋅e⋅s et le MEDEF t'expliquent qu'il n'est pas nécessaire de prendre des mesures contre ce genre d'ordures. Et après, on vient t'expliquer qu'il faut protéger la planète en consommant intelligemment et en pratiquant le tri sélectif… pendant que d'autres pratiquent à la chaîne ce genre de massacres. Pfff, comme si ça pouvait rééquilibrer la balance… Une pointe de bonnes pratiques dans un océan de mauvaises pratiques impunies. :(
Dans le Canard enchaîné du 25 octobre 2017.
Macron l’a redit sur TF1 : désormais, les chômeurs qui refusent sans motif légitime deux « offres raisonnables d’emploi » seront sanctionnés. Le problème, c’est que ces sanctions sont déjà prévues par la loi, et ça fait un bail : depuis 2008 !
Pour être exact, il s'agit d'offres raisonnables d'emplois qui correspondent au Projet Personnalisé d'Accès à l'Emploi (PPAE) défini avec les conseillier⋅e⋅s popole (combien de kilomètres êtes-vous prêt⋅e à parcourir chaque jour ? Disposez-vous d'une voiture ? Temps plein ou temps partiel ? Quel métier précis voulez-vous exercer ? etc.). Ce dernier pouvant être (rendu) flou, bon courage aux conseiller⋅e⋅s popole pour démontrer que l'offre refusée y correspond et qu'une radiation est donc justifiée. :)
En théorie, celui qui refuse est radié. Il ne touche plus un sou. Il ne peut se réinscrire à Pôle emploi qu’au bout de deux mois. Point.
Mais, comme le notent les « Echos » (20/10), pourtant pas spécialement mélenchonistes, cette mesure est rarement appliquée et quasiment inapplicable. Car le marché du travail est beaucoup moins statique qu’on ne l’imagine. Comme le remarque « un bon connaisseur du dossier », près de 70 % des 6,4 millions d’embauches au deuxième trimestre de cette année ont concerné des CDD de moins de un mois. Ce qui veut dire que l’écrasante majorité des chômeurs accepte tout ce qu’on lui propose, même le plus furtif ou le plus précaire des boulots ! L’idée du « fainéant » qui refuse les boulots à la chaîne n’est donc qu’un fantasme…
Jupiter ferait bien d’atterrir.
Dans le Canard enchaîné du 25 octobre 2017.
Comme « Le Canard » l’indiquait il y a déjà trois semaines, le chef de l’Etat entend bien s’attaquer au calendrier des élections municipales ainsi qu’au scrutin des européennes, et ce dès le printemps prochain.
Pour les élections européennes de 2019, il veut revenir au scrutin proportionnel par listes nationales, qui était en vigueur jusqu’en 1999. Cela aidera la future liste LRM—MoDern, dans une élection qui « nous est très favorable », remarque une ministre centriste.
Quant aux élections municipales, en principe prévues pour 2020, l’Elysée a acté l’idée de les repousser d’un an, histoire de les regrouper avec les élections départementales et régionales de 2021. Et, accessoirement, de laisser un an de plus aux candidats d'En marche ! pour s’implanter localement
A part quoi Macron ne fait pas de politique à l’ancienne…
Quelle idée géniale d'éviter la diversité des opinions politiques au sein du millefeuille administratif ! :( Tou⋅te⋅s bien en rang derrière le chef, rien qui dépasse, efficacité avant tout ! :(
Dans le Canard enchaîné du 25 octobre 2017.
almaryø: Aujourd'hui j'ai eu un entretien de 10 min qui pourrait s'avérer concluant, je dois attendre quelques semaines qu'ils m'appelent pour confirmer.
almaryø: Cet entretien a eu lieu après une réunion de deux heures il y a 3 semaines
almaryø: Qui s'est suivi d'une demi journée de test MRS à pole-emploi. Ces tests "pratiques" de "mise en situation" ont avant tout pour but de voir notre capacité d'asservissement à des regles stupides tout en gardant le sourire.
almaryø: Donc voila, 3 étapes de sélections pour pouvoir occuper potentiellement un emploi dans 2 MOIS, quand la boite ouvre son magasin..
almaryø: Cette societé donc.. La nasa? Le kgb? La fonction publique? Un poste de commercial ou un boulot avec des responsabilités quelconques? Non c'est Burger King qui cherche des "équipiers polyvalent".
almaryø: Donc pour résumer, 1 mois de recrutement, 2 mois d'attente, Plus de 5H de tests divers.. POUR ETRE UN PUTAIN D'ESCLAVE A 600 BOULES PAR MOIS.
almaryø: Et il faut sourire..
Chronique des temps modernes.
L'affaire Harvey Weinstein n’est ni la première ni, sans doute et malheureusement, la dernière du genre. Mais, à mesurer l’ampleur du flot de paroles qu’elle ne finit pas de susciter, elle est indéniablement celle de trop. A tout le moins celle du trop-plein.
Après deux, puis trois, puis dix et près de trente récits non anonymes d’actrices, de mannequins, de collaboratrices révélant avoir été victimes de beauferie bestiale et de chantage sexuel de la part du sur-puissant et désormais déchu producteur hollywoodien dont dépendaient leur carrière ou leur succès, c’est un déferlement. Des milliers d’autres récits d’autres victimes de drague lourdingue, de harcèlement, de pressions, d’agressions de la part d'autres hommes abusant de leur pouvoir pour abuser d’elles ont envahi les réseaux sociaux. Aux Etats-Unis, bien sûr, pays dont le délicat président Trump - même si Harvey Weinstein a beaucoup financé ses concurrents démocrates — s'est, quant à lui, grassement vanté de la facilité, quand on est riche et connu, d’ « attraper les femmes par la chatte », et est également accusé par plusieurs d’entre elles. Mais aussi dans le monde entier, et chez nous, au pays de DSK en particulier, avec le hashtag #balancetonporc ! C’est du brutal !
Et du plus violent que le #metoo (« moi aussi »), lancé dans le même esprit « name and shame » (« nommer et faire honte ») par l’actrice Alyssa Milano, aux Etats-Unis. Ici comme ailleurs, il convient évidemment d’écouter les mots de ces femmes qui, hier ou dans des délais prescrits, ont eu à subir l’intolérable violence de ce harcèlement, ces chantages, ces attouchements, voire ces viols, dont elles n’avaient jusque-là rien dit ou osé dire. Il convient de saluer leur courage d’en parler et de mesurer la difficulté de le faire.
Et, après cela, finasser sur la brutalité des mots « porc » et « balance » peut sembler aussi déplacé que de s’indigner d’une main sur la figure méritée après une main au cul non souhaitée. Mais, si le choix des mots de ce hashtag vengeur dérange, ce n’est pas parce que la violence de son intitulé n’est rien par rapport à celle qui a été subie et qu’il entend mettre à mal. Si #balancetonporc met mal à l’aise, ce n’est pas par ce qu’il dénonce, c’est par la façon dont il le fait. Traiter les hommes de « porcs » quels qu’ils soient et quoi qu’ils aient fait, c’est régler des comptes en usant d’une violence contre une autre. Et, inviter à « balancer », avec tous les risques de dérives et de dérapages que l’on sait, ce n’est pas dénoncer à la justice, c'est, dans une logique de vengeance justicière, livrer des hommes à la vindicte populacière. Les femmes victimes de ces actes insupportables, et pas seulement celles des milieux où s’exerce le pouvoir, méritent mieux que d’être des « balances ». Et, même si les réseaux sociaux ont un rôle à jouer dans la prise de parole et de conscience, ces femmes ont droit à une autre justice que celle, expédifive et arbitraire, des vengeurs de Twitter ou des Zorro anonymes de la Toile, qui ne s’embarrassent pas de preuves.
La culpabilité d’un harceleur, d’un agresseur sexuel, d’un violeur ne se décrète pas sur Twitter. Elle relève d’une démarche judiciaire. Les lois en ce sens existent et ne manquent pas. Elles peuvent sans doute être améliorées, et la difficulté pour les victimes d’apporter des preuves, comme celle d’en parler, ne facilite pas, bien sûr, leur application. Mais, dans une démocratie, ce n’est en rien une raison de vouloir se venger des « porcs » par une « justice » de cochon.
Cet édito du Canard enchaîné du 18 octobre 2017 me pose problème en cela qu'il est corporatiste, dans le déni de la réalité et qu'il rejoue une énième fois la mise en lumière excessive de la violence des victimes dans le but de ne retenir que celle-ci pour discréditer l'action. Bref, c'est un plaidoyer implicite en faveur d'un monde qui ne change pas.
Commençons par les faits : selon le documentaire « Harcèlement sexuel, le fléau silencieux » diffusé sur France 5 (mon avis) : 95 % des plaintes pour harcèlement sexuel sont classées sans suite (un chiffre similaire, 93 %, est avancé par Alliance, le syndicat des flics (!), pour les violences sexuelles en général). C'est-à-dire que le Parquet estime qu'il n'est pas utile d'enquêter ni de saisir le tribunal pour l'ouverture d'un procès. Un classement sans suite peut signifier que le délai de prescription est écoulé, que le Parquet estime qu'il n'y a pas assez d'éléments dans le dossier, que la justice est débordée donc merci de ne pas la déranger ou que… Bref, c'est vague.
Pour moi, le vrai problème est là : comment ce taux s'explique-t-il ? L'absence de preuve est une excuse bien pratique. Sauf que le documentaire de France 5 illustre que des plaintes avec des enregistrements sonores ont été classées sans suite (alors que les juges ont jusque-là reconnu l'exploitabilité d'écoutes privées dans l'affaire Bettencourt, par exemple). De plus, quand les journalistes de ce documentaire s'informent sur ces cas précis auprès du Parquet, pouf, les dossiers sont rouverts ! Magie ! Alors quoi ? Manque de moyens de la Justice donc les Parquets ne traitent que ce qu'ils estiment être important ? Manque de formation des procureur⋅e⋅s leur permettant de détecter les dossiers solides ? Manque de parité dans les postes clés des Parquets (point 4 de la page 32) entraînant une justice de la caste des hommes ? D'autres pistes ?
Oui, il est toujours possible de déposer une plainte avec constitution de partie civile afin de saisir directement le tribunal. Encore faut-il connaître cette procédure et/ou avoir des sous pour l'avocat⋅e…
La Justice qui s'égare parfois, le Canard enchaîné la connaît bien. D'ailleurs, sous cet édito se trouve un article questionnant le classement sans suite de l'affaire Ferrand / Mutuelles de Bretagne. Dans le numéro précédent (11 octobre), il y a un article qui s'indigne des propos glaciaux et peu courtois qu'une juge aurait réservés, en audience, à un journaliste du Canard et à son avocat dans une action en diffamation intentée par Marcel Campion.
Voici donc la solution que le Canard propose aux femmes : utiliser la presse, le fameux 4e pouvoir, pour contre-balancer une justice en dérive ! Évidemment, tous les journaux sérieux auront le temps d'enquêter et d'éventuellement médiatiser toutes les affaires de « drague lourdingue, de harcèlement, de pressions [et] d’agressions ». Évidemment, les journalistes sont plus habilité⋅e⋅s que le⋅a citoyen⋅ne moyen⋅ne pour « décréter » « la culpabilité d’un harceleur, d’un agresseur sexuel, d’un violeur » et bien plus encore. Au moins, la presse « [s’embarrasse] de preuves », elle ! Quel corporatisme… Nous ne sommes plus au 20e siècle, la presse n'a plus le monopole de la diffusion d'une information de qualité ni celui du formatage de l'opinion ni même celui de l’expression écrite. Et c’est tant mieux.
Un autre problème de fond, c'est que la justice traite au cas par cas (et c'est très bien ainsi). Or, ici, nous avons besoin d'une prise de conscience de la société dans son ensemble, car le problème est global. Comment espérer l'émergence d'une telle prise de conscience, la seule à même d'endiguer cette deuxième bonne excuse qu'est le « Not all men » - vu le nombre de témoignages, certains devraient réfléchir avant d'exprimer ceci - dans un système judiciaire plutôt opaque (les minutes - décisions - des tribunaux sont publiques, mais difficiles à se procurer et pas toutes pérennes, par exemple) ? Les femmes doivent-elles patiemment attendre que les médias, en perte d'audience donc de pouvoir, s'intéressent à leur condition ? Quand les voies sont bouchées, do it yourself.
Au final, le Canard enchaîné retiendra uniquement la violence des opprimées (voir aussi), gag classique pour éviter de réfléchir au fond du sujet posé et moyen d'affirmer que l'on est une personne dominante dans la société actuelle et que tout va bien pour nous. L'empathie, oui, mais la remise en cause, non, faut pas charrier ! Quelles gourdes, ces femmes, elles auraient dû utiliser la procédure (inefficace) habituelle pour se défendre et se faire entendre, un peu comme un⋅e lanceur⋅euse d'alerte doit d'abord passer par sa hiérarchie avant de faire fuiter l'info ! Ainsi, elles n'auraient pas blessé ces pauvres choux d'hommes, tous innocents, qui trouvent trop « brutal » de se voir (temporairement, c'est ça, le pire !) assimilés à des porcs. Le vrai drame, c'est que des animaux sont comparés à des pratiques humaines détestables.
Mais, que les femmes se rassurent, car « il convient évidemment d’écouter [leurs] mots »… et de les laisser immédiatement sortir par l'autre oreille ? Les pauvres femmes sont tellement trop sensibles - ça doit être les hormones ou les gènes - qu'il convient de les écouter, car elles « méritent mieux » que de se donner en spectacle. Ben voyons…
Accessoirement, il faudrait sortir du schéma bien français dans lequel la dénonciation est toujours implicitement assimilée à la collaboration de Vichy (« les risques de dérives et de dérapages que l’on sait »). Oui, une justice réellement indépendante avec les moyens de son ambition est l'idéal à poursuivre sans cesse. Oui, il y aura de faux témoignages. Oui, il y aura des abus. Comme toujours. Le numérique n'a rien inventé, mais c'est toujours bon de sortir cet argument à un lectorat vieillissant. En attendant, le mouvement #balancetonporc me semble plutôt positif dans l'ensemble… à condition qu'il ne retombe pas aussi vite qu'il est devenu populaire. De plus, il est bon de rappeler que tout le monde n'a pas 400 000 suiveur⋅euses⋅s sur Twitter ni que Google ne classe pas premier des résultats tout écrit pour toujours. Ça aide à relativiser la portée de la « vindicte populacière » : agglomérat de voix dissonantes n'est pas lynchage public, l'effet d'amplification se perdant en chemin.
En bon ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb ne manque jamais de rendre hommage aux forces de l’ordre quand elles « neutralisent » un terroriste ou autre malfaisant dans le feu de l’action. L’embêtant, c’est que, selon une note de l’Inspection générale de la police nationale évoquée par « Le Monde » (14/10), on constate « des tirs accidentels plus nombreux » et « une hausse du recours aux armes à feu » de la part des flics. On a compté 192 tirs au premier semestre 2017, soit 39 % de plus qu’en 2016.
Quand ça défouraille à tout-va, il y a forcément plus de risques.
Dans le Canard enchaîné du 18 octobre 2017.
Ce n’est pas Yanis Varoufakis, l’ex-tonitruant ministre des Finances grec, qui s’écrit, dans le bouquin qu’il vient de publier, « Conversation entre adultes ». C’est la Banque centrale européenne qui le reconnaît (« Les Echos », 11/10). « La crise grecque a rapporté près de 3 milliards à la BCE », résume le journal, qui précise : « L’institution gardienne de l’euro vient de dévoiler les bénéfices réalisés, depuis 2012, dans le cadre des rachats de dette grecque. »
Les Grecs devraient être fiers que leur dette rapporte.
Dans le Canard enchaîné du 18 octobre 2017.
Armée de l'air et éolienne sont sur un bateau. Qui tombera à l'eau ?
Quand un général de l’armée de l’air regarde une carte de France, il ne voit pas la même chose que le commun des mortels. Il voit des Zones de Vols Tactiques (VOLTAC) pour les hélicoptères de combat, des Secteurs d’Entraînement à Très Basse Altitude (SETBA), un Réseau Très Basse Altitude (RTBA), et aussi des Zones interdites, des Zones dangereuses, des Zones réglementées, des Zones réglementées temporaires, des Zones de ségrégation temporaire, des Zones transfrontières…
Du coup, tout ce qui pointe son nez dans ces Zones est plutôt mal vu. Ainsi les éoliennes, qui ont le toupet de culminer à 180 mètres. Non seulement elles constituent un obstacle pour tout ce qui vole à basse altitude, mais leurs pales ont la particularité de faire disparaître pendant quelques secondes la trace radar d’un objet volant, ce qui perturbe les contrôleurs du ciel militaire.
Dans un ouvrage écrit avec Gilles Luneau, « Le vent nous portera », Jean-Yves Grandidier, patron du groupe éolien Valorem, dénonce la haine grandissante de l’armée envers les éoliennes. En 2013, écrivent-ils, les contraintes des radars militaires et des centrales nucléaires les interdisaient sur 12,3 % du territoire métropolitain. Lequel pourcentage est monté à 50,25% l’an dernier. Et, « selon les informations en notre possession, l’évolution voulue par l’armée va geler 86% du territoire métropolitain ».
L’armée considère en effet que l’équipement français en éoliennes a atteint son « niveau de saturation », et, allant dans ce sens, le secrétaire d’Etat Sébastien Lecornu vient d’affirmer au « Monde » (14/10) qu’il faut désormais « travailler à des logiques de compensation ». Ainsi, « les terrains du ministère des Armées peuvent peut-être permettre d’installer des panneaux photovoltaïques pour aboutir à un accord gagnant-gagnant ».
Est-on sûr que trop de panneaux solaires ne vont pas aveugler nos chevaliers du ciel ?
Dans le Canard enchaîné du 18 octobre 2017.
Un dessin publié dans le numéro du 18 octobre 2017 du Canard enchaîné.
Le samedi 28 octobre 2017, de 14h à 18h, au Shadok, les associations ARN, HackStub et Seeraiwer organisent une série d'ateliers dédiés à la reprise en main de nos activités en ligne et de nos données numériques :
- Paramétrage du navigateur web (Firefox, Chrome, etc.) afin de limiter les traces émises à notre insu ;
- Découverte de services numériques éthiques remplaçants des géants (Microsoft, Google, Twitter, etc.) peu respectueux des droits et des libertés ;
- Installation d'un système d'exploitation éthique sur votre ordinateur (GNU/Linux) ou votre smartphone (LineageOS) ;
- Initiation à la Brique Internet, une solution clé en main pour créer votre cloud ou héberger facilement vous-même votre site web ou vos mails et plein d'autres usages.
Ces ateliers sont gratuits et tout public, y compris les personnes débutantes.
Le Canard enchaîné profite de la sortie de la 8e loi de moralisation de la vie politique (mon avis) en 45 ans pour tirer un dossier qui revient sur des magouilles politiciennes.
Tout y passe : les emplois fictifs et familiaux aux parlements français et européens (FN, MoDem, LR, etc.), les conflits d'intérêt (parlementaires conseillers), les fraudeurs (Cahuzac, Thévenoud, le couple Balkany), les financements irréguliers de partis politiques (LR-Sarko-Estrosi, FN, les magouilles durant 18 ans à la Mairie de Paris (emplois fictifs, HLM et parc locatif octroyés aux copains pour pas cher, tambouille électorale du RPR dans certains arrondissements, piston, etc.), le train de vie particulier de nos élu⋅e⋅s (logements de fonction splendides, transports, frais de bouche, frais de coiffure / maquillage, frais divers comme des cigares, vie de château mal acquise, etc.), l'argent public utilisé pour s'enrichir personnellement ou les copains (IRFM, réserve parlementaire, etc.) et le manque de moyens / d'ambition des institutions de contrôle (HATVP, CCNFP, BNLCCF, etc.)…
Tout cela est à vomir… Mais, un des articles du Canard se veut optimistes : il est clair qu'il y a eu plus d'affaires sous les 5 Républiques françaises que sous la monarchie. Mais cela n'est-il pas dû au fait que ce qui était toléré ou passé sous silence du temps de la monarchie ne l'est plus et que l'équilibre, certes bancal, des pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire, presse) permet de poursuivre et / ou de dénoncer plus de magouilles ?
D'un autre côté, Olivier Saby, énarque et magistrat à Montreuil nous dit :
Nous vivons dans une société de gruge. Dès qu'on peut gratter à droite, à gauche, on le fait. Nos élites sont le miroir de cet état d'esprit.
Même si la première partie du dossier est tout à la gloire du Canard qui a contribué à révéler toutes ces affaires, ce dossier fait naître chez moi quelques réflexions intéressantes (sur la nécessaire transparence des comptes des partis politiques et sur le salarriat des assistant⋅e⋅s parlementaires) que je publie ci-dessous.
Quelques notes :
Je suis radicalement opposé à l'école (que ce soit celles de l'éduc' nat' ou celles sous contrat ou celles hors contrat) depuis ma scolarité. À la fin de la version papier du guide d'autodéfense numérique, dans la section « du même éditeur », ce livre de Catherine Baker était référencé. Je m'étais dis que ça serait cool de lire ce que d'autres ont écrit afin de formaliser et affûter mes arguments anti-école.
Entre temps, j'ai lu le livre-recueil de quelques écrits d'Aaron Swartz (mes notes) dont certains ont l'école comme sujet. Ce dernier se concentre sur les faits historiques pour illustrer que l'école a été conçue, au moins aux États-Unis, comme un moyen de contrôle social au service du patronat. Il effleure aussi la psychologie pour expliquer l'échec de l'école à instruire depuis 2 siècles ainsi que la volonté implicite de domination de celle-ci.
Dans ce livre, l'auteure étudie le sujet sous les angles de la philosophie, de la morale et de la psychologie. Elle nous y parle de l'école comme lieu de maintien du Système, comme d'un empêchement de l'enfant de réfléchir au monde qui l'entoure et de se construire (ce qui en fera un⋅e citoyen⋅ne passif⋅ve). Tout comme Aaron, elle expose la violence de l'école (domination, humiliation, etc.). Elle réfute les arguments pro-école classiquee "l’école n’est plus comme ça de nos jours !" et "il n'y a pas d'uniformisation puisque il y a la liberté de l'enseignant⋅e". Au final, l'auteur⋅e explique que l'enfant est un adulte à part entière et qu'il ne faudrait pas le considérer comme un être diminué, donc il faut lui reconnaître sa capacité de réflexion, sa liberté totale, sa possibilité de travailler et de baiser, etc. ainsi que de participer aux choix qui construisent son environnement. Ce livre et les écrits d'Aaron sont complémentaires.
Ce qui manque à ce livre, c'est un contrepoint : ni l'école, ni l'instruction en famille ne sont parfaites, mais l'auteure s'acharne uniquement sur la première. Dans certains chapitres, l'auteure semble réfuter implicitement l'autorité (parfois sous la forme de manipulation pour tromper l’enfant dans ses choix afin de le conduire à faire ce que l'on veut) et la reproduction sociale qui sévit dans certaines (toutes ?) familles. L’auteure n’écrit pas un mot sur le fait que tout le monde n'a pas le temps d'instruire son enfant. De même, tout le monde ne sait pas instruire sans forcer ni vivre en groupe (famille) sans imposer à l'autre. Je n'ose pas croire que la vie des instruit⋅e⋅s en famille est aussi idyllique que celle décrite par l'auteure ("je ne t'ai jamais rien ordonné, on a toujours discuté, sauf une fois où je ne voulais pas que tu achètes des boucles d'oreille", "tu décides librement de tout, d'ailleurs tu vas te coucher bien après moi depuis tes 4 ans").
Le style littéraire (l'auteure s'adresse à sa fille à travers ce livre) rend certaines pages vraiment pénibles à lire, mais on les repère vite (début/fin de chapitre, par exemple), donc on peut les ignorer. En effet, l'auteure en fait parfois des tonnes sur les dommages que provoquerait l'école sur les enfants et sur les (ir)responsabilités qu'on lui prêtera concernant la non-scolarisation de sa fille. Mais, d'un côté, je comprends cette forte externalisation des sentiments… Après tout, je suis celui qui a écrit, dans un courrier à des élu⋅e⋅s, que « l'école de la République [est] une machine à échecs qui broie des âmes. » et qui assume ces propos. Mais je comprends qu’ils puissent faire peur en apparaissant « too much ».
Je recommande vivement la lecture de ce livre.
Quelques notes :
Partout, on enseigne de gré ou de force « pour le bien de l'humanité ». Partout, tu trouveras sous toutes les latitudes, les mêmes règles scolaires : on te fait entrer dans le troupeau des gens nés la même année que toi, on t'oblige à écouter quelqu'un, ce quelqu'un que tu n'as pas choisi et qui ne t'a pas choisie est payé pour te mettre, quels qu'en soient les moyens, certaines choses dans le crâne, lesquelles choses sont choisies par les États qui, en fin de course, sélectionnent par les diplômes la place qu'ils t'assignent dans leur société. Ton espace est aussi clôturé que ton temps : tu ne peux participer d'aucune manière à la vie de ceux qui ne sont pas en âge d'être scolairement conscrits.
Libérale ou non, l'école postule l'inachèvement de la jeunesse. Elle doit avoir une action « maturante ». Bien sûr, me dit-on, que les fruits de toute façon mûriront, mais ils seront plus beaux si on a mis de l'engrais aux arbres ! Peut-être, mais vos fruits n'ont plus de goût.
Il faut garder la jeunesse du vrai savoir (alors on lui donne du savoir « placebo » pour canaliser ses curiosités) afin qu'elle ne rivalise avec ses aînés que sur des sujets sans grand intérêt.
L'individualisation de chaque être ne mène pas à une solitude pire. Au contraire, seul l'être humain dégagé de son animalité sociale (de sa bêtise organisée) donne une chance à chacun de vivre dans un monde où peuvent enfin s'aimer des individus délivrés des mécanismes.
Je me posais beaucoup de questions sur le mouvement social espagnol des Indignés et sur Podemos, le parti politique engendré par ce mouvement. J'ai déniché ce livre alors que je flânais dans une librairie…
Après lecture, je suis toujours aussi mitigé sur Podemos…
D'un côté, il fait de la politique autrement (populisme de gauche, outils numériques, cercles locaux de réflexion, style vestimentaire populaire au parlement, etc.), il a fait exploser le bipartisme gauche socialiste + droite libérale historique, il a rendu vivante la démocratie participative pendant quelques temps, etc.
De l'autre, il n'y a rien de neuf dans la formation du mouvement : les fondateurs mouillent dans le milieu intellectuel aisé (coucou, les bobos), les discussions sur les places et les outils collaboratifs ont été utilisés avant Les Indignés, le mouvement s'est très vite compromis pour devenir un parti "classique" (vertical, éloigné de sa base, le mode représentatif remplaçant le mode participatif et les cercles locaux devenant vite des antennes locales du parti, etc.) dans l'optique de remporter les élections (adieu, l'encapacitation citoyenne initiale, adieu élections basées sur des idées, bonjour élections basées sur le charisme et la popularité, etc.).
Tout ça, tous ces renoncements pour finalement reconduire les partis politiques historiques (PP et PSOE) dans leurs fonctions et se payer une présence locale par-ci, par-là… Le FN fait tout pareil en France… Je crois de plus en plus au plafond de verre qui empêche toute formation politique qui ne fait pas partie du bipartisme, sorte "d’ordre naturel des choses", d'arriver au pouvoir au niveau national. Pour le confirmer, il faut attendre les prochaines élections et vérifier que Podemos s’inscrit durablement dans le paysage politique espagnol.
Pour résumer : je salue l’immense travail abattu par Podemos, mais je reste déçu : fallait-il vraiment se compromettre, renoncer au participatif pur et à l’encapacitation citoyenne comme premier objectif pour parvenir à ce stade ? Était-il vraiment plus important de tenter de gagner les élections que d’encapaciter les citoyen⋅ne⋅s ? Ce faisant, n'a-t-il pas perdu son utilité (encapaciter les citoyen⋅ne⋅s) ? Une démarche puriste n'était-elle pas envisageable pour parvenir au même point ?
J'aime beaucoup ce livre, car il ne se contente pas de présenter les Indignés / Podemos, mais il présente aussi le contexte politique et social qui a permis l'émergence et la croissance de Podemos. Il décrit Podemos comme un grain de sable dans un ensemble plus vaste. Il reste relativement honnête sur les apports et les résultats de Podemos.
J'en recommande vivement la lecture.
Quelques notes :
Contexte international qui fait naître les Indignés / Podemos : la crise grecque et l'évidence que l'Espagne sera la suivante, le référendum constitutionnel islandais, le Printemps arabe, les crises portugaise et chilienne ;
Contexte national (liste non ordonnée) :
Suite aux mouvements sociaux découlant des événements listés aux points précédents, ces mêmes intellectuels décident de tenter de convertir l'indignation générale en changement politique lors des élections européennes de 2014. C'est la naissance de Podemos. Ce parti répond à un appel d'air, à un besoin : les cercles locaux se sont créés dès la publication du manifeste et avant l'officialisation du parti (sauf dans les régions dans lesquelles d'autres projets de gauche forte existaient antérieurement, comme en Galice). ;
Fonctionnement de Podemos :
Limites de Podemos :
Pour décrédibiliser Podemos durant les campagnes électorales, les vieux partis joueront la partition habituelle : assimiler Podemos à la dictature de Maduro (à cause des activités du numéro 3 de Podemos, lire ci-dessus), flinguer, au niveau de l'UE (le PP, parti au pouvoir est, à ce titre membre du Conseil de l'UE ;) ) les initiatives de refinancement de la dette grecque initié par SYRIZA afin de dénoncer le manque de sérieux politique d’un projet politique identique en Espagne, assimilation à l'ETA quand Podemos dénonce simplement les conditions d'enfermement loin de leur famille des membres d'ETA… ;
Stratégie et résultats électoraux :
Alors que je cherche toujours à approfondir ma compréhension des droits de l'Homme (origine, contexte, signification, justifications philosophiques, etc.), je suis tombé sur l'accroche de ce livre qui se propose d'illustrer la déclaration des droits de l'Homme (celle de l'ONU, en 1948) avec des dessins et des sélections de textes.
Les dessins présents dans le livre sont plutôt réussis : ils transmettent de l'émotion et/ou se montrent critiques sur l'application effective de tel ou tel droit ou liberté. L'absence d'explication de fond des articles de la Déclaration est un manque patent. Les textes d'illustration permettent de se forger une opinion, mais ils manquent de diversité : les corpus proposés pour un article de la Déclaration vont souvent dans le même sens et des auteurs reviennent très très très souvent. D’autres textes sont plutôt méconnus donc il est intéressant de les trouver ici.
Bref, c'est un livre que l'on peut lire, mais sans plus.
Quelques notes :
Nous prenons conscience d'abord de la liberté ou de son contraire dans notre commerce avec d'autres, non dans le commerce avec nous-mêmes. Avant de devenir un attribut de la pensée ou une qualité de la volonté, la liberté a été comprise comme le statut de l'homme libre, qui lui permettrait de se déplacer, de sortir de son foyer, d'aller dans le monde et de rencontrer d'autres gens en actes et en paroles. Il est clair que cette liberté était précédée par la libération : pour être libre, l'homme doit s'être libéré des nécessités de la vie. Mais le statut d'homme libre ne découlait pas automatiquement de l'acte de libération. Être libre exigeait, outre la simple libération, la compagnie d'autres hommes, dont la situation était la même, et demandait un espace public commun où les rencontrer — un homme politiquement organisé, en d'autres termes, où chacun des hommes libres pût s'insérer par la parole et par l'action.
L'égalité naturelle ou morale est donc fondée sur la constitution de la nature humaine commune à tous les hommes, qui naissent, croissent, subsistent et meurent de la même manière [ NDLR : malgré des différences biologiques ]. […] je connais trop la nécessité des conditions différentes, des grades, des honneurs, des distinctions, des prérogatives, des subordinations, qui doivent régner dans tous les gouvernements ; et j’ajoute même que l’égalité naturelle ou morale n’y est point opposée. Dans l’état de nature, les hommes naissent bien dans l’égalité, mais ils n’y sauraient rester ; la société la leur fait perdre, et ils ne redeviennent égaux que par les lois.
Le droit et la loi, telles sont les deux forces ; de leur accord naît l’ordre, de leur antagonisme naissent les catastrophes. Le droit parle et commande du sommet des vérités, la loi réplique du fond des réalités ; le droit se meut dans le juste, la loi se meut dans le possible ; le droit est divin, la loi est terrestre. Ainsi, la liberté, c’est le droit ; la société, c’est la loi. De là deux tribunes ; l’une où sont les hommes de l’idée, l’autre où sont les hommes du fait ; l’une qui est l’absolu, l’autre qui est le relatif. De ces deux tribunes, la première est nécessaire, la seconde est utile. De l’une à l’autre il y a la fluctuation des consciences. L’harmonie n’est pas faite encore entre ces deux puissances, l’une immuable, l’autre variable, l’une sereine, l’autre passionnée. La loi découle du droit, mais comme le fleuve découle de la source, acceptant toutes les torsions et toutes les impuretés des rives. Souvent la pratique contredit la règle, souvent le corollaire trahit le principe, souvent l’effet désobéit à la cause ; telle est la fatale condition humaine. Le droit et la loi contestent sans cesse ; et de leur débat, fréquemment orageux, sortent, tantôt les ténèbres, tantôt la lumière. […] La persistance du droit contre l’obstination de la loi ; toute l’agitation sociale vient de là.
Que les droits de l'homme ne délivrent pas l'homme de la religion, mais lui offrent la liberté religieuse ; qu'ils ne le délivrent pas de la propriété, mais lui offre la libre propriété ; qu'ils ne le délivrent pas du sordide gagne-pain, mais lui accordent au contraire la liberté de la profession.
Ils éprouvaient ainsi la souffrance profonde de tous les prisonniers et de tous les exilés, qui est de vivre avec une mémoire qui ne sert à rien. Ce passé même auquel ils réfléchissaient sans cesse n'avait que le goût du regret.
Diriger les subordonnés avec simplicité, gouverner le peuple avec générosité. La punition n'atteint pas les descendants, les récompenses s'étendent aux héritiers. Pardonner les erreurs, quelle que soit leur gravité ; punir les crimes intentionnels, quelque légers qu'ils soient. Traiter comme légers les crimes dont la gravité est douteuse et comme grands les mérites dont l'importance n'est pas évidente. Il vaut mieux négliger une irrégularité que de tuer un innocent.
Quel est donc le droit, si ce n’est celui de la force, qui peut donner à un juge le pouvoir de faire subir un châtiment à un citoyen, alors qu’on est encore dans le doute quant à sa culpabilité ou à son innocence ? Le dilemme n'est pas nouveau : ou le délit est certain, ou il ne l'est pas ; s'il est certain, il ne faut pas lui appliquer d'autre peine que celle qu'ont fixée les lois, et la torture est inutile, puisque l'aveu du coupable n'est plus nécessaire ; s'il est incertain, on ne doit pas torturer un innocent, puisque tel est, selon la loi, un homme dont les délits ne sont pas prouvés.
Tant il est vrai qu'on est persuadé que les voyages forment le jugement et perfectionnent l'homme, qu'on prétend être comme ces plantes qui ne peuvent porter de bons fruits qu'après avoir été transplantées.
Certains pensent qu'ils font un voyage, en fait, c'est le voyage qui vous fait ou vous défait.
Il élargit la vision du monde et la connaissance des hommes, ; il dissipe les brouillards des conformismes et des particularismes étouffants ; il préserve d'une suffisance patriotique qui n'est en vérité que médiocre contentement de soi-même.
C'est la propriété acquise par le travail, ou par droit de premier occupant, qui fit sentir le premier besoin des lois. Deux hommes qui semèrent chacun un champ, ou qui entourèrent un terrain d'un fossé, et qui se dirent réciproquement : Ne touche pas à mes graines ou à mes fruits et je ne toucherai pas aux tiens, furent les premiers législateurs.
Celui qui se nourrit des glands qu'il a ramassés sous un chêne, ou des pommes qu'il a cueillies aux arbres d'un bois, se les est certainement appropriés. Personne ne peut nier que ces aliments soient à lui. Je demande donc : Quand est-ce que ces choses commencent à être à lui ? Lorsqu'il les a digérées, ou lorsqu'il les a mangées, ou lorsqu'il les a fait bouillir, ou lorsqu'il les a rapportées chez lui, ou lorsqu'il les a ramassées ? Il est clair que si le fait, qui vient le premier, de les avoir cueillies ne les a pas rendues siennes, rien d'autre ne le pourrait. Ce travail a établi une distinction entre ces choses et ce qui est commun; il leur a ajouté quelque chose de plus que ce que la nature, la mère commune de tous, y a mis ; et, par là, ils sont devenus sa propriété privée. Quelqu'un dira-t-il qu'il n'avait aucun droit sur ces glands et sur ces pommes qu'il s'est appropriés de la sorte, parce qu'il n'avait pas le consentement de toute l'humanité pour les faire siens ? Était-ce un vol, de prendre ainsi pour soi ce qui appartenait à tous en commun ? Si un consentement de ce genre avait été nécessaire, les hommes seraient morts de faim en dépit de l'abondance des choses [...]. Nous voyons que sur les terres communes, qui le demeurent par convention, c'est le fait de prendre une partie de ce qui est commun et de l'arracher à l'état où la laisse la nature qui est au commencement de la propriété, sans laquelle ces terres communes ne servent à rien. Et le fait qu'on se saisisse de ceci ou de cela ne dépend pas du consentement explicite de tous. Ainsi, l'herbe que mon cheval a mangée, la tourbe qu'a coupée mon serviteur et le minerai que j'ai déterré, dans tous les lieux où j'y ai un droit en commun avec d'autres, deviennent ma propriété, sans que soit nécessaire la cession ou le consentement de qui que ce soit. Le travail, qui était le mien, d'arracher ces choses de l'état de possessions communes où elles étaient, y a fixé ma propriété.
Les croyances dogmatiques sont plus ou moins nombreuses, suivant les temps. Elles naissent de différentes manières et peuvent changer de forme et d’objet ; mais on ne saurait faire qu’il n’y ait pas de croyances dogmatiques, c’est-à-dire d’opinions que les hommes reçoivent de confiance et sans les discuter. Si chacun entreprenait lui-même de former toutes ses opinions et de poursuivre isolément la vérité dans des chemins frayés par lui seul, il n’est pas probable qu’un grand nombre d’hommes dût jamais se réunir dans aucune croyance commune. Or, il est facile de voir qu’il n’y a pas de société qui puisse prospérer sans croyances semblables, ou plutôt il n’y en a point qui subsistent ainsi ; car, sans idées communes, il n’y a pas d’action commune, et, sans action commune, il existe encore des hommes, mais non un corps social. Pour qu’il y ait société, et, à plus forte raison, pour que cette société prospère, il faut donc que tous les esprits des citoyens soient toujours rassemblés et tenus ensemble par quelques idées principales ; et cela ne saurait être, à moins que chacun d’eux ne vienne quelquefois puiser ses opinions à une même source et ne consente à recevoir un certain nombre de croyances toutes faites. Si je considère maintenant l’homme à part, je trouve que les croyances dogmatiques ne lui sont pas moins indispensables pour vivre seul que pour agir en commun avec ses semblables.
Rappelons-le : dans l'acception du dictionnaire, on est intolérant quand on combat des idées contraires aux siennes par la force, et par des pressions, au lieu de se borner à des arguments. La tolérance n'est point l'indifférence, elle n'est point de s'abstenir d'exprimer sa pensée pour éviter de contredire autrui, elle est le scrupule moral qui se refuse à l'usage de toute autre arme que l'expression de la pensée.
Si tous les hommes moins un partageaient la même opinion, et si un seul d’entre eux était de l’opinion contraire, la totalité des hommes ne serait pas plus justifiée à imposer le silence à cette personne, qu’elle-même ne serait justifiée à imposer le silence à l’humanité si elle en avait le pouvoir. Si une opinion n’était qu’une possession personnelle, sans valeur pour d’autres que son possesseur, et si le fait d’être gêné dans la jouissance de cette opinion constituait simplement un dommage privé, il y aurait une certaine différence, suivant que le dommage serait infligé seulement à peu ou beaucoup de personnes. Mais le mal particulier qui consiste à réduire une opinion au silence revient à voler le genre humain : aussi bien la postérité que la génération présente, et ceux qui divergent de cette opinion encore plus que ces détenteurs. Si l’opinion est juste, ils sont privés de l’opportunité d’échanger l’erreur contre la vérité ; si elle est fausse, ils perdent un avantage presque aussi grand : celui de la perception plus claire et de l’impression plus vive de la vérité, que produit sa confrontation avec l’erreur.
Voilà à quoi se réduisent ces soi-disant libertés politiques. Liberté de la presse et de réunion, inviolabilité du domicile et de tout le reste, ne sont respectées que si le peuple n'en fait pas usage contre les classes privilégiées. Mais, le jour où il commence à s'en servir pour saper les privilèges - ces soi-disant libertés sont jetées par-dessus bord.
La sécurité sociale est la garantie donnée à chacun qu’en toutes circonstances il disposera des moyens nécessaires pour assurer sa subsistance et celle de sa famille dans des conditions décentes. Trouvant sa justification dans un souci élémentaire de justice sociale, elle répond à la préoccupation de débarrasser les travailleurs de l’incertitude du lendemain, de cette incertitude constante qui crée chez eux un sentiment d’infériorité et qui est la base réelle et profonde de la distinction des classes entre les possédants sûrs d’eux-mêmes et de leur avenir et les travailleurs sur qui pèse, à tout moment, la menace de la misère.
Il existe donc une cause nécessaire d’inégalité, de dépendance et même de misère, qui menace sans cesse la classe la plus nombreuse et la plus active de nos sociétés. Nous montrerons qu’on peut la détruire en grande partie, en opposant le hasard à lui-même ; en assurant à celui qui atteint la vieillesse un secours produit par ses épargnes, mais augmenté de celles des individus qui, en faisant le même sacrifice, meurent avant le moment d’avoir besoin d’en recueillir le fruit. […] C’est à l’application du calcul aux probabilités de la vie et aux placements d’argent que l’on doit l’idée de ces moyens, déjà employés avec succès, sans jamais l’avoir été cependant avec cette étendue, avec cette variété de formes qui les rendraient vraiment utiles, non pas seulement à quelques individus, mais à la masse entière de la société qu'ils délivreraient de cette ruine périodique d’un grand nombre de familles, source toujours renaissante de corruption et de misère.
Il faut rappeler avec fermeté que la protection sociale n'est pas seulement l'octroi de secours en faveur des plus démunis pour leur éviter une déchéance totale. Au sens le plus fort du mot, elle est pour tous la condition de base pour qu'ils puissent continuer d'appartenir à une « société de semblables ».
L’erreur principale de l’époque fut de persister à croire que, si les travailleurs étaient livrés à eux-mêmes, ils feraient preuve de suffisamment d’imagination pour s’assurer individuellement ou par l’intermédiaire de dispositions collectives volontaires. L’erreur aurait dû être évidente. Les travailleurs étaient tellement absorbés à survivre au jour le jour qu’ils avaient à peine le temps de considérer les éventualités lointaines. Subvenir aux dépenses du jour avait la priorité sur épargner pour demain. Ils n’avaient pas non plus d’argent disponible en cas de maladie ou de chômage.
Le repos, la détente, l'évasion, la distraction sont peut-être des « besoins » : mais ils ne définissent pas en eux-mêmes l'exigence propre du loisir, qui est la consommation du temps. Le temps libre, c'est peut-être toute l'activité ludique dont on le remplit, mais c'est d'abord la liberté de perdre son temps, de le « tuer » éventuellement, de le dépenser en pure perte. (C'est pourquoi dire que le loisir est « aliéné » parce qu'il n'est que le temps nécessaire à la reconstitution de la force de travail - est insuffisant. L'« aliénation » du loisir est plus profonde : elle ne tient pas à sa subordination directe au temps de travail, elle est liée à l'impossibilité même de perdre son temps. La véritable valeur d’usage du temps, celle qu’essaie désespérément de restituer le loisir, c’est d’être perdu. Les vacances sont cette quête d’un temps qu’on puisse perdre au sens plein du terme, sans que cette perte n’entre à son tour dans un processus de calcul, sans que ce temps ne soit (en même temps) de quelque façon « gagné ». Dans notre système de production et de forces productives, on ne peut que gagner son temps : cette fatalité pèse sur le loisir comme sur le travail. On ne peut que « faire valoir » son temps, fût-ce en en faisant un usage spectaculairement vide. Le temps libre des vacances reste la propriété privée du vacancier, un objet, un bien gagné par lui à la sueur de l’année, possédé par lui, dont il jouit comme de ses autres objets – et dont il ne saurait se dessaisir pour le donner, le sacrifier (comme on fait de l’objet dans le cadeau), pour le rendre à une disponibilité totale, à l’absence de temps qui serait la véritable liberté.
C'est l'humanité qui caractérise notre espèce : elle n'est en nous qu'une virtualité native et doit être proprement cultivée. Nous ne l'apportons pas toute faite en venant au monde : elle doit devenir le but de nos efforts terrestres, la somme de nos activités, notre valeur […]. Même ce qu'il y a de divin dans l’espèce résulte de la culture de l'humanité en nous […]. Cette culture est une œuvre à poursuivre sans fin ni cesse, ou bien nous sombrons, grands et petits, dans la bestialité et la brutalité primitives.
Le déracinement est de loin la plus dangereuse maladie des sociétés humaine, car il se multiplie lui-même. Des êtres vraiment déracinés n’ont guère que deux comportements possibles : ou ils tombent dans une inertie de l’âme presque équivalente à la mort, comme la plupart des esclaves au temps de l’Empire romain, ou ils se jettent dans une activité tendant toujours à déraciner, souvent par les méthodes les plus violentes, ceux qui ne le sont pas encore ou ne le sont qu’en partie. Les Romains étaient une poignée de fugitifs qui se sont agglomérés artificiellement en une cité ; et ils ont privé les populations méditerranéennes de leur vie propre, de leur patrie, de leur tradition, de leur passé, à un degré tel que la postérité les a pris, sur leur propre parole, pour les fondateurs de la civilisation sur ces territoires. Les Hébreux étaient des esclaves évadés, et ils ont exterminé ou réduit en servitude toutes les populations de Palestine. Les Allemands, au moment où Hitler s’est emparé d’eux, étaient vraiment, comme il le répétait sans cesse, une nation de prolétaires, c’est-à-dire de déracinés ; l’humiliation de 1918, l’inflation, l’industrialisation à outrance et surtout l’extrême gravité de la crise de chômage avaient porté chez eux la maladie morale au degré d’acuité qui entraîne l’irresponsabilité.
Ce livre est un recueil de trois plaidoiries exprimées par l'auteur, François Sureau, devant le Conseil constitutionnel, durant les six premiers mois de 2017, pour contester des lois liberticides : le délit de consultation de sites web terroristes, ce qui caractérise la préparation d'un acte terroriste et l'interdiction administrative de séjour dans le département de toute personne cherchant à entraver l'action des pouvoirs publics.
Les plaidoiries sont disponibles en vidéo sur le site web du Conseil constitutionnel (ici, là et là-bas). La force de ce livre, c'est que les références employées par l'auteur sont explicitées en note de bas de page. De même, il est possible de penser les propos de l'auteur, ce que ne permet pas une plaidoirie débitée à haut-débit entre expert⋅e⋅s du droit. Enfin, je conçois l'achat de ce livre comme une manière de recompenser l'auteur en manifestant un intérêt public pour la défense de nos libertés : nous sommes trop peu nombreu⋅x⋅ses à encore les chérir.
Ce livre explicite plein de choses : l'origine des libertés, comment elles s'articulent, comment mettre en exergue les biais dans l'argumentation de nos élu⋅e⋅s, quelques principes du Droit, etc. C'est très intéressant.
Bref, ce livre est court et très très enrichissant donc j'en recommande vivement la lecture.
Quelques notes générales :
Le système des droits n'a pas été fait seulement pour les temps calmes, mais pour tous les temps. Rien ne justifie de suspendre de manière permanente les droits du citoyen. Cela n'apporte rien à la lutte contre le terrorisme. Cela lui procure au contraire une victoire sans combat en montrant à quel point nos principes sont fragiles. […] Le discours islamiste […] consiste à dire : au fond, les droits de l'Homme, c'est une religion de substitution, en Occident, et pire encore, c'est une religion de substitution à laquelle les gens ne croient même pas. La preuve, quand ça les atteint dans leurs intérêts, eh bien ils sont prêts à suspendre leur religion de substitution (les droits de l'Homme), alors que nous, il ne nous viendrait pas à l'idée de suspendre le Coran par exemple.
Ici, le métier de l'avocat ne consiste pas à exposer des raisonnements auxquels les juges n'auraient pas pensé. Au début de ces neuf brèves audiences, je savais bien que les neuf juges constitutionnels avaient déjà pesé le pour et le contre. Le métier de l'avocat consiste seulement à donner à chacun de ces raisonnements un peu de vie, et même, peut-être, à s'adresser au citoyen derrière le magistrat. Le simple fait d'être écouté, et parfois entendu, suffit à son bonheur civique.
En 1971, le ministère de l'Intérieur refuse de délivrer un récépissé de déclaration [ NDLR : au motif de « dangerosité sociale ] de l'association « Les Amis de la Cause du peuple » [NDLR : mouvance maoïste d'extrême-gauche ] soutenue en particulier par Simone de Beauvoir. Le gouvernement fait voter une loi instituant un contrôle administratif de la déclaration des associations, dont les dispositions sont déférées au Conseil constitutionnel. Dans sa décision 71-44 DC du 16 juillet 1971, le Conseil constitutionnel décide que la protection des droits et des libertés fondamentaux relève de son office : il confère pleine valeur constitutionnelle au Préambule de la Constitution du 4 octobre 1958 et consacre, pour la première fois, un principe fondamental reconnu par les lois de la République, à savoir le principe de la liberté d'association. Sur ce fondement, il déclare la loi anticonstitutionnelle.
Que voulez-vous ? La liberté est partout en péril et je l’aime. Je me demande parfois si je ne suis pas l’un des derniers à l’aimer, à l’aimer au point qu’elle ne me paraît pas seulement indispensable pour moi, car la liberté d’autrui m’est aussi nécessaire.
Quelques notes sur le délit de consultation de sites web terroristes qui est une atteinte à la liberté de penser :
Quelques notes sur les soi-disant caractéristiques de la préparation d'un acte terroriste qui est une atteinte à l'existence d'un fait à reprocher et à la proportionnalité de la peine qui en découle :
Quelques notes sur l'interdiction administrative de séjour dans un département de toute personne cherchant à entraver l'action publique qui est une atteinte à la liberté d'aller et venir
La législation de Vichy, par exemple, conçue pour réprimer la Résistance, a été largement utilisée pour poursuivre les femmes coupables d'avortements.
Je vous recommande également de lire la retranscription du passage de l'auteur sur les ondes de France Culture. Morceaux choisis :
OG : Merci d'être avec nous. Trois questions de droit dont on tirera ensuite quelques grands principes et peut être aussi quelques matières à discussion si vous le voulez bien. La première, pour nos auditeurs : une incrimination de consultation habituelle de site terroristes, quel axe de défense avez-vous eu sur cette question ?
[…] Au delà, il y a une question de principe qui est fondamentale, c'est que quand vous avez autorisé l'État une fois à vous dire ce que vous pouvez aller lire ou voir, c'est fini pour toujours. C'est à dire qu'aujourd'hui, on vous dit : c'est pas bien d'aller sur les sites djihadistes, demain, une fois que ce verrou aura sauté, vous aurez des gens qui vous diront que c'est pas du tout bien d'aller sur des sites qui pensent que le capitaine Dreyfus était innocent par exemple, ou sur des sites qui critiqueraient le Front National. Et une fois que le premier verrou a sauté, vous n'avez plus aucune raison de principe pour vous opposer aux verrous ultérieurs. Je pense que c'est aussi ça quand le Conseil Constitutionnel a suivi.
OG : Donc en défense d'une certaine liberté intellectuelle, liberté d'aller lire ce que l'on veut, et de se faire un jugement par rapport à cela, en tout cas ce n'est pas en amont que l'on peut juger d'intention de, le fait d'aller lire, tant qu'il n'y a pas d'acte répréhensible, ce qui nous amène peut-être, au second cas pratique, à la seconde question de droit.
MS : Attendez, avant la seconde question, j'voudrais pouvoir revenir à la première. Est-ce que vous vous entendez parler ? Est-ce que vous vous rendez-compte que vous trouvez qu'il existe un objet normal de débat, qui est le point de savoir si un citoyen libre peut lire ce qu'il veut. Vous le posez volontairement à des fins pédagogiques, critiques et de discussion, mais ça a fini par faire partie de notre espace de pensée. Il a fallu arriver jusqu'au Conseil Constitutionnel pour que neuf juges viennent dire : « Il est inadmissible qu'on empêche les français de lire ce qu'ils veulent et de s'informer sur ce qu'ils veulent. » Est-ce que vous vous rendez-compte que le simple fait que ceci soit devenu un objet de débat, manifeste un point de dégradation civique probablement jamais atteint. On se pose la question. Est-ce que vous trouvez normal de me poser la question de savoir, par exemple, s'il ne faut pas revenir à une monarchie élective, ou si le catholicisme ne doit pas redevenir religion d'état ; vous trouveriez ça ahurissant. Et pourtant, vous venez de poser dans le débat une question que vous considérez comme normale, qui est la question que tout le monde se pose, que les politiques se posent, qui est : pour lutter contre le terrorisme, ne convient-il pas de supprimer la liberté d'information ? Le simple fait que cette question soit posée, qu'elle n'ait rencontré aucun obstacle sur son chemin, ni au gouvernement (qui était à l'époque un gouvernement de gauche, mais sur ces questions, la gauche et la droite c'est absolument pareil), ni au parlement, ni nulle part, jusqu'à la fin…
[…]
Henri Le Blanc : comment vous l'expliquez ça, parce que c'est ça finalement le plus surprenant, comme vous le dites.
FS : Je l'explique, et c'est à mon avis le nœud du problème, je l'explique pour deux raisons -- par deux ou trois raisons -- qui sont des raisons successives. La première raison, c'est que la question des libertés publiques n'est pas soluble dans le terrorisme : le recul des libertés publiques a commencé avant. Quand, à l'époque du président Sarkozy, on a créé la rétention de sûreté pour permettre de conserver en prison des gens après l'expiration de leur peine, on s'est déjà totalement assis sur les principes fondamentaux du droit pénal. En réalité, dans une société vieillissante et incertaine, le désir de sécurité emporte tout, et il emportait tout avant déjà le terrorisme. Le recul des libertés publiques en France ne date pas du terrorisme. Le deuxième élément, c'est le manque d'autonomie intellectuelle des ministres. […] Ce que j'ai observé dans les vingt dernières années, c'est la réduction du délai utile de prise en main des ministres de l'intérieur successifs et des gouvernements auxquels ils appartiennent, par la fonction publique, la police et le corps préfectoral. Il a fallu une semaine à Nicolas Sarkozy pour être pris en main par la police, quatre jours à Hortefeux, trois jours à Manuel Valls, deux jours à Caseneuve, 48h à Collomb. Quand j'étais jeune, c'était globalement le ministre de l'intérieur qui gouvernait les préfets, maintenant c'est le préfet qui gouverne les ministres de l'intérieur. La deuxième raison, c'est l'affaiblissement de l'autonomie intellectuelle du personnel politique. Et puis la troisième raison, c'est une raison purement, démagogique, face à la crainte provoquée par ces attentats abjects, c'est l'idée de présenter une réponse. Or en France, qui est un pays où globalement on ne sait plus réorganiser la police ou lui donner les moyens pratiques de son action, on préfère faire ce qu'on fait ailleurs : de la politique normative. C'est quand même beaucoup plus simple d'aller bidouiller quatre articles de loi qui s'asseyent sur la Déclaration, plutôt que d'expliquer qu'on va réformer la police nationale. Voilà les trois raisons et ces raisons sont affligeantes.
[…]
OG : et ça montre aussi, ça montre aussi François Sureau qu'il faut quand même s'interroger sur la réponse qui peut être donnée au terrorisme aujourd'hui. Or en se limitant, et c'est le cas dans le deuxième et le troisième point que vous évoquez, au passage à l'acte, on condamne toute possibilité pour les pouvoir publics d'élargir le champ de la prévention, c'est quand même étonnant que cette prévention on la mette en avant dans tous les domaines (la santé, l'environnement), et pas pour le terrorisme. Donc il faut toujours attendre que l'acte ait lieu, que l'attentat ait lieu pour pouvoir faire quelque chose.
FS : Ah oui, c'est ce qu'on a voulu faire au dix-huitième siècle, sans ça y'a une autre solution, c'est comme ça que Mussolini a démantelé la mafia, c'est comme ça que Staline a réduit le taux de criminalité à l'intérieur de Moscou à partir de 1930. C'est sûr que si à chaque fois qu'un sous préfet ou un agent de police délégué par lui peut vous juger un tout petit peu inquiétant on pourrait effectivement vous fourrer au ballon à titre préventif. […]
[…]
OG : Sur la consultation habituelle des sites terroristes, le premier cas que vous avez eu à plaider, quelle différence pour vous par exemple dans le fait que puisse être répréhensible aujourd'hui la production de contenus pédo-pornographiques et la consultation de ces sites, et la même chose pour des sites terroristes.
FS : Alors il y a deux choses totalement différentes, c'est que la production et la diffusion de contenus pedo-pornographiques en réalité porte atteinte à des personnes réelles, à savoir les personnes des enfants qui sont utilisés pour produire les images, et pour être représentés dans ces images, ce qui permet d'incriminer les auteurs sur le terrain de la complicité, et ça me parait parfaitement justifié. La simple consultation est une consultation cognitive, qui n'implique pas d'adhésion positive à un réseau de trafic particulier. Au surplus d'ailleurs, je dois vous dire, au risque de vous faire bondir, que j'ai des doutes et j'ai toujours eu des doutes, mais qui n'engagent que moi, y compris en matière de pédo-pornographie, sur le lien ténu qui existe entre la simple consultation et l'exploitation des enfants, voilà. […] Ça veut dire que globalement, regarder des images, même blâmables pour en tirer une satisfaction sexuelle… […] Pour moi, ne correspond pas à un passage à l'acte réel au sens des grands principes de droit pénal. […] Je dit naturellement pareil pour les sites terroristes, je veux pouvoir, en tant que citoyen libre, continuer de regarder (ce que je fais de temps en temps pour m'informer) les grands sites djihadistes connus, c'est quand même très utile de savoir ce que ces gens pensent.
[…]
HLB : Alors je voudrais revenir sur cette phrase que vous avez dites : « avant l'acte, il n'y a rien ». Mais l'acte, où commence-t-il, et où s'termine-t-il ? Est-ce que, justement, le débat ne peut pas avoir lieu, de savoir si les préparatifs d'un acte ne sont pas déjà l'acte, et cette frontière, que vous l'air de présenter comme absolument évidente, n'est-elle pas quand même floue ?
FS : Vous avez raison et il y a une réponse à ça, c'est qu'on ne peut pas l'apprécier de manière générale, parce que ça dépend beaucoup des circonstances, et de temps, et de lieu et d'espèce, et du pedigree de la personne qu'on soupçonne de vouloir passer à l'acte et ainsi de suite, et c'est la raison pour laquelle, nos constituants, et la totalité de la tradition juridique française ont remis cette appréciation entre les mains d'une personnalité indépendante du gouvernement, et qu'on appelle : un juge. La caractéristique des lois d'exception, c'est qu'en réalité on se passe de la personnalité indépendante du gouvernement, et qu'on prend un fonctionnaire aux ordres. Le fonctionnaire aux ordres, eh bien il peut penser que vous là, êtes susceptibles de passer à l'acte, et il peut le penser simplement parce que son ministre lui aura donné l'ordre de le penser. C'est précisément la caractéristique d'une société non démocratique. C'est la raison pour laquelle le rôle de l'institution judiciaire, dont la constitution nous dit quelle est gardienne des libertés publiques, est un rôle absolument fondamental. Je vous rappellerai d'ailleurs sur le plan archéologique quand même quelque chose d'intéressant, c'est que cette disposition de constitution qui prévoit que l'autorité judiciaire est la gardienne des libertés publiques c'est exactement pour ça, il faut que cette appréciation à laquelle vous pensiez soit faite par un juge indépendant. Cette disposition a été écrite par Michel Debré, qui lui non plus n'était pas plus que Roger Frey un humaniste bêlant, et a été introduite par Michel Debré dans la constitution de 58, au moment de la guerre d'Algérie, où entre les attentats du FLN, les attentats de l'OAS et les morts au combats, il y avait peut être, et certainement même, plusieurs morts par jours. Ça ne l'a pas amené à dévier de cette idée fondamentale, que dès lors qu'il s'agit de porter atteinte à la liberté individuelle, ça ne peut être fait que par un juge indépendant. C'est quand même pas compliqué à faire. Le juge indépendant n'est pas lui non plus un humaniste bêlant. Vous avez déjà rencontré des magistrats anti-terroristes, ce ne sont pas des gens qui pensent qu'il faut se montrer mou sur la répression. La clé de notre liberté, c'est qu'un juge indépendant doit décider.
[…]
OG : François Sureau, un corps social endolori et quelque part endormi…
FS : J'suis d'accord avec ça. Y'a un élément qu'on oublie quand même assez souvent, mais c'est vrai que j'y suis sensible professionnellement, c'est quand on parle du couple "sécurité et liberté", d'abord on fait comme si c'était antinomique, alors que le rêve de notre démocratique politique c'est que les deux vont ensemble, la liberté et la sûreté, c'est le rêve de notre démocratie politique. On peut choisir d'y renoncer parce que 300 criminels font sauter une boîte de nuit, on peut choisir de renoncer au rêve de notre démocratie politique, celui qui nous anime, mais j'aimerais qu'on le sache et qu'on ne se paye pas de nous. Le deuxième élément c'est : y'a un tiers dans ces affaires, entre les individus (le corps social), et les terroristes (et c'est sans cesse oublié par les français), c'est l'état. En réalité, quand on augmente la partie "sécurité", ce qu'on augmente simplement c'est le pouvoir de l'État sur chacune de nos vies, à nous qui ne sommes pas des terroristes, ça n'est pas nécessairement qu'on diminue la sécurité dont les terroristes jouissent. Et c'est très très frappant parce que cette question de l'État comme tiers entre la liberté et la sécurité, c'est une question qui a été très bien vue par les révolutionnaires anglais de 1689, elle a été très vue par les déclarants américains (Jefferson et Hamilton), elle était très bien vue par les rédacteurs de la déclaration des Droits, et compte-tenu de la place symbolique très importante prise par l'État dans le système politique français, elle a fini par être légèrement oubliée. La vérité de tout cela c'est, encore plus à l'époque de l'interconnexion des fichiers, à l'époque du numérique et ainsi de suite, toute augmentation des prérogatives sécuritaires des pouvoirs publics aboutit simplement à la mise en place d'une société de surveillance par l'État, et je trouve qu'il est quand même un tout petit peu temps de s'en rendre compte.
[…]
FS : […] Vous savez ce qui me frappe, c'est que, moi je fais partie des gens qui sont nés en 57, comme tous les gens qui sont nés en 57 et qui, en fonction des histoires familiales des uns et des autres, se sont demandés comment les choses du passé avaient été possibles (hein, je ne suis pas un partisan du point heu du théorème de Machin, heu Godwin ou de la répression…) enfin, quand même, j'ai passé ma jeunesse à me demander comment ça avait été possible. Je me suis demandé, qu'à fait grand papa pendant la guerre, qu'à fait l'oncle machin et toi, pourquoi tu n'as rien dit au moment de, hein ? […] Et ça, si vous voulez on a tous été élevés la dedans. La découverte douloureuse, des dix dernières années que nous venons de vivre, ça a été de voir la facilité avec laquelle ces principes cédaient chez ceux qui avaient la charge de les défendre. Ceux qui avaient été mes maîtres, ceux qui avaient été mes éducateurs, ceux avait été ceux que j'admirais quand j'étais jeune, ceux qui avaient été premier ministre, ministre, président du parlement, président de la chambre criminelle, le vice-président du Conseil d'État, etc. En réalité, l'option policière est rentrée là dedans comme dans du beurre, ce qui fait que je n'ai plus, en réalité maintenant je n'ai plus de surprise attristée quand je lis les récits du passé et je dis simplement : voilà, c'est à nous de faire ce que nos anciens n'ont pas toujours fait, ceux que certains d'entre eux ont fait avec héroïsme d'ailleurs et ceux à quoi ma génération est confrontée maintenant.
J'ai actualisé ce bout de documentation pour y ajouter la manière de déclarer une politique de routage IPv4 et IPv6 et pour y ajouter la manière de déclarer un collecteur (projet ring nlnog, par exemple) dans une politique de routage.
Un dessin publié dans le numéro 42 du Postillon (journal satirique local dans la cuvette grenobloise) que j'aime beaucoup. Il représente la scène politicienne des partis telle qu'elle est de nos jours. Bien vu.
Une fois passée la provoc', on trouve de très intéressantes réflexions dans cette entrevue.
Va t-on expérimenter la légalisation du cannabis à Grenoble ? C'est la polémique de l'été. Le 26 juillet, le procureur de la République de Grenoble Jean-Yves Coquillat fait une sortie dans Le Daubé pour déclarer qu‘il n'avait « de toute [sa] carrière », « jamais vu une ville aussi pourrie et gangrenée par le trafic de drogue (…) Le sentiment d’insécurité de ces quartiers se ressent finalement dans toute la ville pour qui veut y prêter attention ». Les oppositions sautent sur l'occasion pour dire du mal du maire Éric Piolle, qui lui aussi reprend la balle au bond : « Jean-Yves Coquillat a raison ! Son constat est courageux et lucide : nous dépensons des fortunes pour un travail vain. » (Le Monde, 7/07/2017) Et de relancer le débat sur la légalisation du cannabis. Une question qui intéresse également procureur : « Je dis que toutes les politiques répressives ont échoué depuis trente ans. J’ai passé ma vie à appliquer une politique qui ne fonctionne pas ! »
Depuis, tous les politiciens locaux ont donné leur avis. La droite est contre la légalisation. Jérôme « Iznogood » Safar « appelle à faire de Grenoble un territoire expérimental » sur la légalisation du cannabis, Stéphane Gemmani, postulant macroniste pour la mairie en 2020, est « pour la légalisation du cannabis… en salle de shoot ». Si sur ce débat, on entend beaucoup les politiques et un peu les consommateurs enthousiastes, il existe des personnes particulièrement concernées dont on ne connaît pas l’opinion : les dealers. Le Postillon a décidé de faire témoigner l‘un d'entre eux.
On l'appellera Ali. il est quarantenaire et « dans le business » depuis le collège. L‘ancien petit dealer de cannabis d‘une cité grenobloise, installé maintenant dans un autre quartier, a gravi progressivement les échelons, au point de gérer désormais son propre réseau, en partenariat avec quelques associés. Polyconsommateur — « coke et shit, occasionnellement MDMA » — mais « petit consommateur », insiste-t-il, il vend « de tout sauf de l‘héroihe » : cannabis, cocaïne, ecstasy, amphétamine, LSD, kétamine… Avec ses plus de 25 ans d‘expérience dans ce milieu, il nous donne son avis à propos de la légalisation, mais surtout « raconte l'histoire d‘un destin ».
Comment êtes-vous devenu dealer ?
Avant de parler de mon cas personnel, il faut replacer les choses dans le contexte. On ne peut pas comprendre sans connaître l‘histoire du crime organisé à Grenoble. Avant, on avait des entités mafieuses, généralement liées aux différentes vagues d‘immigration arrivées dans la région - souvent des gens qui travaillaient pour des salaires ridicules et qu‘on a laissés se débrouiller. Après-guerre, c'est le milieu corse qui dominait Grenoble, puis il y a eu la guerre avec les Italiens qui se sont débarrassés des Corses à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Ensuite, les Italiens se sont battus entre eux ou contre les Gitans de l'Abbaye et du centre-ville. Et la fin des années 1980 met quasiment un terme au règne des italiens : la plupart d'entre eux [NDR : ceux qui ne sont pas morts dans les règlements de compte] sont devenus des notables. Du coup, on assiste à l’émergence des petits voyous de cité, souvent issus de l'immigration maghrébine. Ceux-ci ont compris qu'ils pouvaient être les chefs de quelque chose et dans les années 1980 et 1990, ils tentent d'implanter un système mafieux. C'est une phase qui va durer jusqu'en 1999-2000 à peu près.
Que se passe-t-il ensuite ?
Le début des années 2000 marque un vrai tournant : on passe de grosses structures aux indépendants ! On a toute une génération charnière — dont je fais partie —, née entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, qui va prendre petit à petit les commandes du trafic de drogue. Cette jeune génération s'est instruite dans les foyers, les MJC, les internats, et a compris que le pouvoir était à elle, à portée de main. Fini les grandes familles, les caïds les structures hiérarchisées ; nous sommes devenus totalement indépendants, plus rien ne nous faisait peur !
Cette prise de pouvoir ne s‘est pas faite sans violence…
Oui, la conclusion logique de tout ça, c'est la guerre des gangs dans les années 2000, avec notamment des vagues d'assassinats en 2001-2002 et 2007-2008. Un par un, les membres des familles mafieuses grenobloises (les Morival, les M'Sallaoui, le clan de Fontaine, etc.) sont exécutés, mis sur la touche ou s'éliminent entre eux. La guerre des gangs, c'était une guerre d‘indépendance ! Les jeunes de ces familles-là et les jeunes comme moi qui s'en sont sortis vivants se sont dit qu'entre faire rentrer 50 000 euros dans l'année ou alors 150 000 euros en tuant ses rivaux, ils préféraient la deuxième option.
Pour revenir à votre cas, comment vous êtes-vous fait votre place, à l‘époque ?
J‘ai commencé par vendre du shit au collège, quand j'étais en cinquième : lorsque tu comprends que tu peux avoir tout un collège pour toi, que tout le monde te mange dans la main, tu n‘as surtout pas envie d‘arrêter. Et puis un jour, tu te retrouves avec des gamins à nourrir, et donc avec un choix à faire. Du coup, une fois que tu connais tous les rouages, tu passes du 25 grammes de shit au kilo puis aux drogues chimiques. Ensuite, tu prends des associés et tu grandis. Le deal, je suis un peu né dedans quelque part, la société m'a conduit naturellement sur cette voie.
Par la suite, vous avez dû construire votre réseau. De quelle manière ?
À la fin des années 1990, les indépendants comme moi ont commencé à aller se fournir en Espagne et aux Pays-Bas. On n'était plus fournis par les Lyonnais et les Parisiens, comme le milieu d'avant. Il a donc fallu aller s‘pprovisionner directement à la source, pour avoir de grandes quantités et de la bonne qualité. Mais pour cela, il faut avoir les bonnes connexions, ce qu‘on a réussi à faire au fur et à mesure avec mes associés. Les sources sont différentes selon les drogues. Ma cocaïne vient soit de Saint-Martin pour la commerciale, soit de Guyane pour l'artisanale. Pour la faire venir, chacun a son système. Moi, j'ai mon propre voilier, acheté 40 000 euros, avec un skipper qui travaille pour moi : il ramène la coke en bateau d' Amérique du Sud vers l'Europe. Je fais une marge d'environ 30 000 euros par kilo. Pour le cannabis, c'est Marbella : on traite avec des familles grenobloises implantées en Espagne. Quant aux drogues chimiques (ecstasy, speed, kétamine, LSD), on les ramène de Hollande ou Belgique, notamment avec des trafiquants indonésiens et surtout marocains à Rotterdam. La seule drogue qu'on ne fait pas, c'est l‘héroïne : c‘est souvent le cas pour les gens de ma génération qui ont vu l‘hécatombe des années 1980-1990 dans les cités. Ce business-là est tenu par les « Muslims » — ça peut surprendre mais certains sont connectés aux Talibans en Afghanistan — et les Albanais. Les Albanais, ce sont les plus cinglés avec les Tchétchènes ! Ces deux groupes-là, on ne travaille ni avec eux ni contre eux : quand t‘as connu la guerre et la torture comme eux, ce ne sont pas des règlements de compte dans une cité française qui vont te faire peur…
Comment faites-vous pour blanchir l‘argent de la drogue ?
Je blanchis dans l'immobilier en investissant dans la pierre. Je suis propriétaire de plusieurs biens immobiliers (maisons, appartements), dans différents endroits, mais pour ça, il faut être malin et ne pas laisser de traces : j‘ai dû utiliser des prête-noms. Ce sont des personnes qui sont au courant de la combine et qui en profitent financièrement en échange.
Vous avez mentionné la violence liée à la guerre des gangs et aux règlements de compte ? Y avez-vous été confronté de près ?
Oui, pour les gens de ma génération, comme mes cousins et moi, on a souvent été « élevés » par des bandes rivales qui se sont tiré dessus dans les années 2000. Pourtant, on se connaît tous, on a tous fait des bouffes ensemble au resto, mais ça ne nous a pas empêchés de nous tirer dessus et même, pour certains d'entre nous, de nous tuer. je dis « nous » mais je n'ai pas été directement impliqué, même si je l'ai échappé belle une ou deux fois. Cette guerre des gangs, c'était la conquête de l'indépendance et une fois que tu as tué le pouvoir, tu ne te retrouves qu'avec des jeunes impulsifs. Maintenant, les gens se tirent dessus de partout dans la ville alors qu'avant, tu ne pouvais pas faire ça pour des dettes ridicules comme aujourd'hui, en tout cas pas sans avoir l'accord des boss. il y a quand même eu une vingtaine de morts dans notre génération. Tout le monde a peur de cette « violence des indépendants » car elle est incontrôlable. L‘exemple typique, c'est Mehdi Chine, le mec parti d'en bas et qui a gagné sa place tout seul [NDR : cet ancien caïd du quartier Teisseire a été assassiné en 2010, à 24 ans, sans doute par ses propres lieutenants].
Cette violence suscitée par le trafic de drogue a conduit le procureur Jean-Yves Coquillat, cet été, à rouvrir le débat sur la légalisation, dans lequel se sont engouffrés Éric Piolle et une partie de la classe politique locale. Y êtes-vous favorable, pour le canabis et pour les drogues en général ?
Sur ce sujet, je vais être assez contradictoire car mes souhaits et mes intérêts ne sont pas toujours compatibles. En tant que citoyen, je suis pour la légalisation du cannabis car il faut rendre au citoyen son droit de disposer de son corps comme il l'entend. Et plus largement, je suis pour la légalisation de toutes les drogues sous forme naturelle, comme la feuille de coca ou le khat [NDR plante traditionnelle mâchée pour ses effets stimulants et euphorisants dans la Corne de l'Afrique et au Yémen, et classée comme stupéfiant en Europe]. Par contre, pour les drogues sous forme synthétique, sans savoir ce qu'il y a dedans et sans connaître les produits de coupe, je suis plus réservé. Ou alors il faudrait une forme de contrôle médical. Tout dépend comment c'est fait en réalité. Mais je rappelle que les amphétamines, par exemple, n'étaient pas destinées aux civils à l'origine mais à la guerre. Après, en tant que dealer, est-ce que la légalisation nuirait à mon business ? Évidemment, ça ne m'arrangerait pas mais j'ai déjà préparé l'étape suivante : me reconvertir en producteur et fournisseur. Ce serait juste un changement de patron : je pourrais bosser pour l’État et fournir le cannabis et la cocaïne avec mes connexions. Après, ça implique de rentrer dans le système avec les taxes, la TVA, tout ça… Pas trop mon délire quoi.
Selon vous, la légalisation pourrait-elle permettre de diminuer la violence ?
Alors ça, pour moi, c'est prendre le débat à l'envers. La priorité, c'est d‘abord de réhabiliter l'école et l'éducation, remettre des éducateurs dans les quartiers, des profs dans les écoles, rouvrir des lieux pour les jeunes… En gros, remettre ce que la société nous a donné, à notre génération, dans les années 1980 et 1990, sous Mitterrand. C'est la disparition des services éducatifs, sociaux et culturels dans les quartiers populaires qui a engendré toute cette violence. Penser que légaliser les drogues va l'enrayer, c‘est essayer de soigner un problème avec la maladie. La violence n'est pas née avec le trafic de drogue, elle est liée à la concurrence.
C'est curieux, quand on vous écoute, on a l'impression que vous avez une éthique « sociale », alors que vous évoluez dans un secteur ultra-concurrentiel où règne la loi du plus fort…
Je reconnais que c'est une contradiction mais je ne peux pas me voiler la face : en tant que dealer, je suis un capitaliste et même un macroniste en puissance ! C'est la France qui m'a appris à être comme ça, maintenant je lui rends la monnaie de sa pièce. Le capitalisme est venu se loger dans le monde du dealer, c'est la faute de la société. Le problème du dealer, c'est que s'il se fait trop manger par la sphère capitaliste, il s'effondre. Mais il y a des valeurs qui permettent de durer dans ce métier et j'ai toujours eu une éthique qui m'a permis d'avancer loin : ne pas profiter de sa situation, ne jamais s'en prendre aux civils, ne jamais utiliser la drogue pour baiser des filles… J'ai eu des associés qui ne respectent pas le travail et qui s'en fichent de la morale : ils claquent tout dans les grosses bagnoles et les putes. C'est très dangereux ! Sinon, j'ai une autre ligne de conduite, c‘est que je ne travaille pas avec des jeunes de moins de 25 ans. Ils doivent d‘abord faire leurs preuves, en attendant ils ne sont pas assez fiables et trop impulsifs.
On dit aussi que le trafic de drogue et les bénéfices engendrés empêchent indirectement une explosion sociale. Qu'en pensez-vous ?
Tout à fait ! En France, on a du mal à réaliser ça. Pourtant, ici le deal fait vivre des familles entières, dans les cités mais aussi au bled, en Algérie, au Maroc ou en Tunisie. Ça, l'État le sait très bien : le trafic de drogue engendre certes de la violence mais le paradoxe, c‘est qu'il la canalise aussi. Si demain, on coupe cette source financière, on a des familles entières qui vont se retrouver dans la misère et la pauvreté et là, je peux vous dire que la violence sera encore pire ! En fait, dans beaucoup de pays, les gens sont habitués à la violence mais plus en France, c‘est pour ça qu‘elle fait si peur.
La prison peut-elle avoir un effet dissuasif ? Pour de nombreux professionnels, c'est au contraire une « école du crime » qui n'est pas du tout adaptée…
J'en ai fait un peu, comme beaucoup de gens dans mon secteur, et non, la prison ne fait plus peur. Personnellement, 10 ans d'incarcération, si j'ai 500 000 euros de côté, je les fais. Ce qui fait peur maintenant, c'est qu'avec Tracfin [NDR : organisme gouvernemental chargé de la lutte contre le blanchiment d'argent et l'argent sale], tout est visionné et analysé. Un type qui a fait du business toute sa vie, si tu lui enlèves ses 500 000 euros, il n'a plus rien. Sinon il ne lui reste plus que l'islam comme refuge : c'est pour ça qu'il est dominant en prison. Mais pour moi, la prison, c‘est du repos. Je peux continuer à faire rentrer un peu d'argent sans avoir à gérer les embrouilles du quotidien. Dans les prisons iséroises, on retrouve tous les copains, c'est un monde en miniature, comme une MJC.
Avec le recul et votre expérience, comment jugez-vous l'évolution de la répression contre le trafic de drogue ?
Sarkozy a détruit tout ce qui était humain dans la société. Avant, on jugeait selon l'individu, en tenant compte de sa vie, de son passé : on adaptait les peines en tenant compte des circonstances atténuantes. Aujourd'hui, on juge de manière collective. Au tribunal, on ne juge plus vraiment les caïds et les gros dealers mais les subalternes, c'est-àèdire les petits dealers de cité, du centre-ville ou des stations de ski. Résultat des courses : on remplit les prisons avec des gens qui n'ont pas grand-chose à y faire.
À propos de répression, il existe un nouveau risque pour vous désormais : c'est le fisc qui peut réclamer aux dealers de payer des impôts sur les revenus du trafic de drogue…
Oui, avec Tracfin, c'est plus compliqué. J'ai reçu une feuille comme quoi je devais payer des impôts sur une saisie après une perquisition. Ça aussi, ça peut créer de la violence car tu es prêt à prendre le risque d‘aller quelques années en prison si tu sais que tu as de l'argent t'attendant a ta sortie. Mais si tu sors et que tu n'as plus rien, que le fisc t'a tout pris, là tu deviens fou !
Quel est l'impact du numérique et des monnaires virtuelles sur votre business ? À votre avis, cela va-t-il profondément modifier les règles du trafic de drogue dans les années à venir ?
Quand on est passé du franc à l'euro, au début ça a posé un vrai problème aux dealers avec la conversion. Il aurait presque fallu annuler une année de vente. Mais lorsque l'euro s'est stabilisé, on a été gagnants et on s'est enrichis. Maintenant, le virtuel, on est en plein dedans… On avance à petits pas mais dans le futur, quand on ira acheter un kilo de coke à Amsterdam ou Rotterdam, on le fera en crypt-monnaie. Internationalement, il y a un vide juridique. Moi, je convertis une partie de mes bénéfices en crypto-monnaie (Bitcoin, Ether, Litecoin…) et je fais de grosses plus-values en surveillant le cours quotidiennement : après l‘envolée de cette année, les cours sont repartis à la baisse dernièrement mais ils vont obligatoirement remonter. C'est une occasion en or pour multiplier ses gains ! A l'avenir, on aura tout notre portefeuille qui tiendra dans notre smartphone, j‘en suis persuadé. Par contre, je ne vends pas sur le « dark web » [NDR : sites où se vendent notamment des choses illégales] : pas assez de garanties, si tu le fais, c'est à tes risques et périls.
Avez-vous des regrets ?
À la limite, si je me reproche quelque chose, c'est le mal que je peux faire indirectement à certaines populations, comme les paysans en Amérique du Sud victimes des conséquences du trafic de cocaïne. Mais j'essaye de le compenser par d'autres moyens, par exemple en faisant des actions humanitaires ou en hébergeant gratuitement des clandestins dans l'une de mes maisons. Sinon, d'un point de vue plus personnel, si ça ne tenait qu'à moi, je n'aurais pas voulu être dealer. J'aurais bien aimé être « normal », faire comme tous les jeunes de centre-ville, des études, un métier légal, etc. Mais le deal, je suis tombé dedans, j'ai suivi une voie toute tracée. Il y a une grosse différence entre les jeunes des cités et les étudiants et jeunes du centre-ville qui, même s'ils sont dans des galères, savent comment faire pour obtenir des aides. Pour la plupart des jeunes des cités comme moi, on a été élevés par la rue, pas par nos parents.
Comment voyez-vous vote futur ?
Je serai dans le « business » sûrement jusqu'à la fin de mes jours mais j‘espère bien prendre quand même ma « retraite » dans les prochaines années : après je serai juste là pour investir et compter mes sous ! J'ai toujours envisagé la vente de drogue de 25 à 40 ans pour ensuite pérenniser mon business et assurer ma succession. J'aurai ainsi le parcours classique du dealer qui réussit coursier, détaillant, demi-gros, gros et enfin « retraité ». L‘idée, ce serait d'imiter les voyous italiens des années 1970, qui sont presque tous devenus des notables. ils ont racheté des bars un peu partout dans le centre de Grenoble, avec bien sûr la complicité ou au moins l'accord des flics. Au niveau pénal, c'est sûr que c‘est moins risqué de racketter des gens placés en gérance de bars que de continuer à vendre de la drogue. À mon avis, dans le futur, le trafic de drogue appartiendra aux Albanais, Syriens, Afghans, Tchétchènes : les gens issus des dernières vagues d'immigration prendront la relève, imitant les immigrés italiens, corses ou maghrébins quelques décennies avant eux. Pendant ce temps, nous, on fera comme les Italiens on se sera installés et on palpera les sous.
Dans le numéro 42 du Postillon (journal satirique dans la cuvette grenobloise).