Quand tu trouves que ton emploi (voire la notion même d'emploi) est dénué(e) de sens…
Appelons-le Gaspard. Après ses trois ans de thèse au CEA (Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives), Gaspard aurait dû continuer à bosser dans l’industrie, ou monter une start—up. Oui, mais voilà, Gaspard, il n'a jamais compris ce qu'il faisait là-dedans. Il a du mal à expliquer son aversion pour ce monde-là, Gaspard. Des fois la sensibilité ça ne s'explique pas. C'est comme la novlangue : par contre ça, Gaspard, ça l'a toujours beaucoup amusé.
Beaucoup de gens me questionnent sur mon choix d'avoir arrêté ma carrière dans l'industrie. Ils se disent « ça va lui passer », ils me conseillent « t'es pas tombé sur le bon endroit mais réessaye dans un autre secteur », et même ils s'inquiètent pour moi « ça va être super précaire ta vie… » Alors j'ai toujours du mal à expliquer pourquoi j'ai tout arrêté, après mes trois ans de thèse au CEA. La raison principale, c'est que je ne comprenais pas ce que je faisais.
Le CEA c'est vachement valorisé, c'est une grande institution, on est censé être content d'y travailler. Pourtant, tout ce qui se fait là-dedans, je n'ai pas l'impression que ça améliore notre société. Je ne vois pas en quoi l'humanité sera plus heureuse avec un nouveau machin connecté.
Les personnes me disent « Des gens en ont marre comme toi de l‘industrie mais regarde : ils créent des start-ups, ils montent des business innovants, alors tu pourrais faire comme eux. » Mais pour moi les start-ups sont souvent des concepts vides : je crois que je n‘ai rien à voir avec tout ça, je ne veux pas inventer des trucs inutiles à vendre, je veux sortir de tout ça. L‘industrie a un problème, mais la solution des start-ups contribue au problème. Les start-uppeurs en ont marre des codes sociaux de l‘entreprise mais ne se posent pas de questions de fond. Cela ne m‘intéresse pas.
Je n‘étais pas vraiment malheureux en travaillant au CEA. À vrai dire, entre les techniciens et les chercheurs en bas de la hiérarchie, l‘ambiance n‘est pas mauvaise. Les problèmes c'est surtout pour les chefs. Lors des trois années où j‘étais thésard, il y a eu plein de burn-out au CEA. On a beaucoup de formations liées aux risques chimiques mais peu pour les risques mentaux. Une chef a fait un burn-out, sa convalescence a duré plusieurs mois, mais ça ne l'a pas empêchée d'être dans les mêmes schémas de pression permanente dès qu’elle est revenue au boulot. À un certain niveau de hiérarchie, certaines personnes ont les dents qui rayent le parquet et donc sont affreuses entre elles. D‘où les burn-out. Alors bien sûr, je pense qu’au CEA c’est moins pire que dans le privé, et même on me dit « tu sais Gaspard, on n’est pas dans le monde des Bisounours. » C’est pas ça qui m’a fait renoncer à ce milieu, mais c‘est sûr que c‘est aussi ça qui ne me fera pas y revenir. Je ne vais pas me forcer à rester dans ce système sous prétexte que « c’est comme ça. » Je trouve même au contraire que c’est faire l’autruche que d’accepter ce mode de fonctionnement sous couvert de : « l‘homme cherchera toujours à dominer ses semblables » ou alors « il faut bien gagner sa vie ».
Je n‘étais pas vraiment malheureux, parce qu'en tant que chercheur on n'a pas trop à se plaindre, par rapport, par exemple aux conditions de travail des ouvriers des mines des terres rares qu'on est tout content d'utiliser dans nos labos après. Alors c’est sûr j'ai un ordinateur, j’utilise de la technologie issue de la recherche et de l’industrie, mais ça n’empêche pas de me poser des questions.
Dans certaines réunions, on nous demande d'arriver avec un powerpoint sur notre travail, parce qu'on nous a dit d'en faire un. Alors on en fait un, bien creux, qui ne représente pas vraiment ce qu'on pense, on sait que la majorité des gens qui le regardent s'en foutent, que tout le monde s'en fout en fait de ce powerpoint mais faut le faire quand même. Cela résume assez bien la logique du travail : il faut produire du contenu même si parfois ça n’a pas de sens. Toutes les recherches menées au CEA le sont parce qu‘il y a un contrat avec un industriel, pas parce que c'est intéressant.
Finalement, je garde peu de souvenirs de ces trois années de recherche. Ce qui m‘a marqué le plus ce sont les assemblées générales. Tous les ans, il y avait une AG de notre département, une de notre institut (le liten ou le leti) et une du CEA toute entière. Celle-là c‘était la mieux : on était des milliers réunis sous un énorme chapiteau monté pour l‘occasion, avec des écrans géants qui retransmettaient les speechs pour les gens qui ne voyaient pas la scène. Et c‘était à ce moment qu‘on se rendait compte à quel point le CEA était une secte, avec Jean Therme comme messie. À l‘époque, il était encore directeur. Il faisait un grand discours où il parlait énormément de lui pour dire des choses comme « il y a plusieurs sortes de leaders, les bâtisseurs et les suiveurs. Je fais partie de la lignée des bâtisseurs. » Quand il avait fini de parler, d‘autres pontes montaient à la tribune pour toujours dire du bien de Jean Therme avec des métaphores comme « je compare Jean Therme à Lionel Messi ».
Plein de gens ne voulaient pas aller à ces AG, mais moi pour rien au monde je raterais un truc qui me fait ne pas travailler pendant une heure, boire et manger gratos. Et puis surtout c‘était des mines d’or de novlangue. Alors l‘occupais ces AG à noter dans mon carnet ces pépites, que j‘essayais de traduire. Voilà donc quelques exemples, je vous assure que tous les mots ou bouts de phrase à droite ont été prononcés dans des AG du CEA entre 2015 et 2016. Entre parenthèses, j‘ai essayé de traduire.
UPGRADER LES PLATEFORMES
(ON VA ACHETER DU MATOS)
ON A REUSS| A FÉDÉRER UN CONSORT|UM
(ON A TROUVER DES GENS AVEC OUI ON VA SE FAIRE PLEIN DE THUNES)
ON VA SWITCHER SUR LES COMPOSITIONS DE BERNARDO
(REGARDEZ L'ECRAN MEME SI C'EST CHIANT)
C’EST DANS LE PIPE
(J'AI LE JEUNE QUI POUSSE LE VIEUX)
RETROUVER DES DEGRÉS DE LIBERTÉ
(ON VA VIRER DES GENS)
ON VA ARRIVER A UNE STABILISATION DU VOLUME DE LA POPULATION D’EXPERTS
(ON EMBAUCHE PLUS DE BAC+8)
UN BOUQUET DE LIGNES PILOTE
(C'EST BEAU TOUT CE METAL)
IL FAUT SE METTRE EN CAPACITE MANAGÉRIALE
(ON VA VIRER DES GENS)
ON A UN TERREAU FERTILE SUR L’HYDROGÈNE
(AU MIEUX CE TRUC PEUT SERVIR À FAIRE DU BLÉ)
ON EST DANS UNE RÉELLE BIIECTlON
(SURJECTIFS ET INJECTIFS DE TOUS LES PAYS, UNISSEZ-VOUS !)
MARIER LES VECTEURS ÉNERGÉTIQUES
(LA MESSE SERA DITE PAR JEAN THERME)
ON VA FAIRE DES INFLEXIONS
(ON VA VIRER DES GENS)
CE QUE NOUS CHERCHONS A FAIRE, C‘EST D'ETRE DANS L‘ÉCONOMIE D’ATOMES
(ON SE FOUT DE VOTRE GUEULE)
C’EST UNE PARTIE DE LA CLE DE NOTRE AVENIR
(ON EST DANS LA MERDE)
LA PERFORMANCE SERA UPGRADÉE
(VA FALLOIR VOUS ATTENDRE À BOSSER SOUS LA PRESSION)
LA VENTILATION DES DEPARTS PRÉVISIONNELS
(ON VA VIRER DES GENS)
ON A CHOISI LA STRATÉGIE D’APPUYER SUR L’ACCÉLÉRATEUR
(LE MUR APPROCHE MAIS C’EST PAS GRAVE)
UNE GRANULOMÉTRIE DES SERVICES
(Y'A DES ENDROITS OÙ Y'A TROP DE MONDE)
UNE CERTAINE FLATITUDE
(ON FAIT PAS ASSEZ DE THUNES)
ON VA RENFORCER LES TRANSVERSALITÊS
(FAUT VOUS ATTENDRE À VOIR VOTRE POSTE ÉVOLUER)
ON EST QUAND MÊME ARRIVÉ À LE SAUVEGARDER
[EN PARLANT D'UN ETRE HUMAIN, PAS UN FICHIER]
(ON A PAS MIS GÉRARD DANS LA CORBEILLE)
IL NE FAUT PAS HÉSITER A BRAINSTORMER
(C'EST QUOI LE LOGICIEL DE BRAINSTORMING ?)
LE MAITRE MOT DE CETTE ANNÉE : APAISER NOTRE STRUCTURE
(ON VA VIRER DES GENS)
NOUS EN PARLIONS JUSTEMENT AVEC MACRON LA SEMAINE DERNIÈRE…
(JE PESE DANS LE GAME)
NOUS AVONS UNE GRANDE FLEXIBILITÉ FACE AUX MILESTONES
(Y'A LA COM' ET Y'A LA RÉALITÉ)
C’EST UNE PARTIE DE LA CLE DE NOTRE AVENIR
(ON EST DANS LA MERDE)
Dans le numéro 42 du Postillon (journal satirique dans la cuvette grenobloise).
Lors de l‘université d‘été des mouvements sociaux, organisé par l‘association Attac fin août à Toulouse, Éric Piolle a fait le beau. Pour résumer une de ses interventions, le maire de Grenoble écrit sur Twitter « Le @gouvemementFR attaque au tribunal notre outil de participation citoyenne. Nous irons au bout et j‘espère que nous gagnerons ». Ce qu‘il omet de dire, c‘est que leur « outil de participation citoyenne » n‘a pas besoin du gouvernement pour être sabordé : en la matière, la mairie pratique pour une fois une autogestion exemplaire. Petite explication détaillée.
Tout le monde le dit, y compris la majorité municipale : au regard des lois actuelles, un certain nombre d‘éléments du « dispositif d‘interpellation et de votation citoyenne » sont illégaux (le vote des ados de 16-17 ans ressortissants de l'Union européenne, la subordination des décisions du Conseil municipal au vote d‘un nombre de citoyens inférieur à 50% du corps électoral,…). C'est pour cette raison qu‘aucune délibération n‘a été votée au Conseil municipal de février 2016 pour mettre en place l‘interpellation citoyenne, espérant ainsi éviter tout recours du Préfet (en vain). Cela dit, mettre en place des dispositifs illégaux mais légitimes, pourquoi pas ? Au Postillon, on ne peut pas être contre. Le problème, c‘est que le but de ce dispositif n‘est pas de faire une sincère expérience démocratique, mais simplement de donner le beau rôle à la mairie verte & rouge. Le dernier épisode autour de la lutte contre les fermetures des bibliothèques, que l‘on va tenter de résumer, en offre une parfaite illustration.
Suite à la décision prise sans aucune concertation en juin 2016 de fermer les bibliothèques de Prémol, de l'Alliance et d‘Hauquelin, des salariés et un collectif d‘usagers ont mené une tripotée d‘actions pour contester cette décision (voir Le Postillon n°36, 37 et 38). Après six mois de mobilisation et le lancement d‘une pétition contre cette décision, la mairie a lâché un peu de lest, avec la réouverture très partielle de la bibliothèque Alliance. Mais le collectif a continué à faire signer la pétition, recueillant plus de 42 000 signatures. Dans le dispositif prévu par la Ville, recueillir plus de 22 000 signatures permet que la demande du collectif soit examinée au conseil municipal, et entraîne, si elle est refusée par les élus, la mise en place d‘une votation. La réouverture des trois bibliothèques est donc examinée au conseil municipal du 22 mai et la majorité propose une solution au rabais (la transformation des bibliothèques Prémol et Hauquelin en « relais-lectures » ouverts une demi-journée par semaine). Pendant six semaines, le collectif essaye encore de négocier, mais devant la fermeté de la mairie, décide d'aller à la votation citoyenne. Peine perdue ! La Ville se sert du prétexte de la démission des porte-paroles du collectif en désaccord avec la majorité du collectif pour refuser la votation citoyenne. Au conseil municipal du 10 juillet, les élus verts & rouges refusent de la mettre en place - malgré une lettre au maire rédigée par les démissionnaires, demandant à ce que leur démission ne serve pas d’argument à la Mairie pour refuser la votation citoyenne.
Bref. Sur le sujet des bibliothèques, la majorité municipale a décidé de faire grosso modo comme elle avait décidé toute seule à l'origine et tant pis pour les « innovations démocratiques » tant vantées dans la communication municipale. L‘année dernière, une votation « pour une concertation sur la hausse des tarifs de stationnement » avait abouti à un semi-échec. Les partisans d'une concertation avaient remporté plus de 70 % des 6 700 suffrages, mais leur avis n‘avait pas été pris en compte à cause du seuil énorme des 20 000 voix nécessaires. Cette année, les choses sont encore plus simples : il n'y aura tout simplement aucune votation. Une fois de plus, le « laboratoire de la démocratie participative » a su innover : si le résultat de l'expérience risque de ne pas vous convenir, jeter l‘éprouvette à la poubelle tout en expliquant urbi et orbi (à l'Université d‘été d’Attac par exemple) que vous allez vous battre comme un chien pour en faire connaître les résultats ! Et tout cela sans aucun risque de recours juridique puisque vous n'avez pris aucune délibération pour établir les règles de la pétition-votation…
Dans le numéro 42 du Postillon (journal satirique dans la cuvette grenobloise).
La progression de la biométrie dans les écoles continue… :(
Au collège Jolimont de Toulouse, pour manger à la cantine, à partir de cette rentrée, c’est soit biométrie, soit carte à l’ancienne. Mais ceux qui refuseront la biométrie passeront en fin de service !
Et comme l'enfant voudra, fort légitimement, manger avec ses ami⋅e⋅s, il est très difficile aux parents, mêmes impliqué⋅e⋅s de ne pas céder à ce chantage. C'est l'effet de réseau habituel…
Antoine, parent d’élève récalcitrant, a rameuté médias locaux (« La Dépêche », 8/9) et réseaux sociaux. En vain. Seule concession obtenue : « On regroupera, pour qu’ils passent ensemble, les enfants qui refusent la biométrie. »
La RCM, reconnaissance du contour de la main, c’est apparemment bien pratique : on glisse la main entre les picots d’un boîtier, on tape son code, on passe… Du coup, tous les parents ou presque ont signé l’autorisation. Antoine se sent « un peu tout seul ».
En 2005, dans un lycée de Gif-sur-Yvette, trois activistes mettent hors d’état de nuire une des premières machines biométriques installées dans une cantine. Et se retrouvent au tribunal. La Ligue des droits de l’homme, le Syndicat de la magistrature, la MGEN (qui évoque l’« avènement de Big Brother »), la FCPE-Paris, qui dénonce l’« éducation des jeunes à l’acceptation de techniques de surveillance », les soutiennent. Ils écopent de 4 mois avec sursis et 1 500 euros d’amende. Le débat est lancé.
Les doigts de l’homme
Neuf années plus tard, le sénateur PS Gaëtan Gorce, inquiet du risque de fichage généralisé, lié à l’ « interopérabilité des systèmes », propose une loi encadrant le recours à toute « biométrie de confort ». L’Assemblée nationale la rejette en 2016, laissant le soin à la Cnil de trancher au cas par cas.
Depuis, dans les cantines, on s’équipe à qui mieux mieux : 13 % de plus en un an, selon Pierre Benguigui, le patron d’Alise, une boîte du secteur. L’an dernier, la Cnil a reçu de 1 038 bahuts l’annonce qu’ils allaient s’équiper en biométrie. Près d’un collège ou lycée sur dix (il y en a 11 300 en tout) ! Ce n’est qu’un début. « Tout ce qui rend plus aisé la vie de l’établissement nous paraît une bonne approche », avance Michel Richard, du syndicat des personnels de direction de l’Unsa.
Quand on met la main dans l’engrenage…
Dans le Canard enchaîné du 11 octobre 2017.
Faites ce que je dis, pas ce que je fais, énième numéro. Mais, "à gauche", pour une fois.
« Le Canard » a « balancé des inexactitudes », a grondé Raquel Garrido, très énervée à la suite de la parution de notre article sur un arriéré de 82 215 euros qu’elle doit à la CNBF, la caisse de retraite des avocats. Deux jours après, la porte-parole de Mélenchon, ci-devant chroniqueuse télé chez Vincent Bolloré, dénonçait « un acharnement injustifié ». Demandant « qu’on [lui] lâche la grappe ! », elle invoquait les « milliers » de petits artisans et commerçants « qui ont des arriérés de cotisations ». Et rien sur les surendettés, familiers des Restos du cœur ?
Quoi qu’il en soit, « Le Canard » se doit d’être honnête. Pan sur le bec ! Deux « inexactitudes » se sont bien glissées dans l’entrefilet daté du 4 octobre.
La première apparaît de manière éclatante dans le document n° 1 ci-dessous. Nous avions parlé d’un arriéré de « cotisations sociales » de 32 215 euros, alors qu’il s’agissait d’une « dette de cotisations et contribution aux droits de plaidoirie » du même montant due à la caisse de retraite, qui en a informé ses administrateurs fin septembre.
La seconde est encore plus grave. Nous avons totalement passé sous silence le fait que Me Garrido n’a pas déclaré un sou de revenus à l’Urssaf en 2016. C’est dur d’avouer qu’on s’est trompé…
Du coup, l’Insoumise en scène a été, en mars 2016, l’objet d’une « contrainte » de 6 118 euros délivrée par l’organisme public (voir document n° 2). Et ça ne s’est pas arrangé. Le 28 septembre dernier, l’Urssaf l’a rappelée à ses obligations de déclaration et de versement : « Nous ne sommes pas en possession de votre déclaration de revenus professionnels et de vos cotisations personnelles obligatoires 2016. » Résultat, voilà Raquel Garrido victime d’une « taxation d’office ». Encore « un acharnement injustifié », à tous les coups.
« Ces documents sont caducs ou erronés », répond l’avocate au « Canard ». Elle aurait donc tout réglé en moins de dix jours ?
Devinette : qui a écrit dans un tweet, en 2014, que, « dévaloriser le financement des mécanismes de solidarité, c’est les tuer » ?
De crainte d’être accusés d’« acharnement », on ne donnera pas la réponse…
Dans le Canard enchaîné du 11 octobre 2017.
Pour un succès, c’est un succès : après quinze ans de lutte prétendument sans merci pour les éradiquer, les niches fiscales ne se sont jamais aussi bien portées. En 2003, date du lancement par le ministre des finances Francis Mer du premier plan de lutte anti-niches, elles privaient l’Etat de 35 milliards de recettes. En 2018, leur nombre - 457 - explosera, et elles coûteront 6,8 milliards de plus que l’ année précédente, pour atteindre 99,8 milliards, selon les prévisions de Bercy ! Lesquelles sont chaque année dépassées…
Ainsi, l’année prochaine, le montant total des niches fiscales sera supérieur à la somme de l’impôt sur le revenu et de l’impôt sur les sociétés (99 milliards, au total) que va collecter l’Etat.
Encore un petit effort, et il n’y aura bientôt plus d’impôt du tout. Juste une grande niche. Le rêve.
Huhu… Les centaines de dérogations au régime fiscal général coûtent (par manque à gagner) aussi chères que ce que rapportent l'IRPP et l'IS. :O T'ajoutes les niches sociales (dérogations pour réduire les cotisations sociales), le service de la dette et la fraude fiscale et tu comprends mieux comment on arrive à t'expliquer qu'il est impossible de créer / maintenir un état providence : à cause de politiques électoralistes (ceux et celles qui veulent remporter une élection promettent d'alléger les impôts pour tel ou tel groupe social : restaurateur⋅rice⋅s, propriétaires, détenteur⋅rice⋅s d'assurance-vie bien garnies, etc.), par renoncement et par le mensonge.
Dans le Canard enchaîné du 11 octobre 2017.
Au milieu du fatras des documents budgétaires, « Le Monde » (6/10) a déniché une petite curiosité dans les dépenses militaires. « Faute de posséder assez d’avions, écrit le journal, la France loue des gros-porteurs sur le marché privé, des appareils dont les compagnies russes et ukrainiennes ont le quasi-monopole. » Et les Russes sont gourmands : 67 500 euros l’heure de vol, soit 37 % de hausse en un au. C’est si gros(-porteur) que la Cour des comptes et peut-être bientôt la justice ont été saisies.
Nos vaillants soldats transportés aux quatre coins du monde par des avions de Poutine, c’est suspect.
Dans le Canard enchaîné du 11 octobre 2017.
Dans son édition du 11 octobre 2017, le Canard enchaîné met en lumière de jolies girouettes de la scène politicienne. Après tout, l'important, ce ne sont pas les idées, c'est de remporter les élections, non ?
Les voilà devenus Verts, les élus hamonistes du conseil régional d’Ile-de-France. Ils sont partis tous les dix, Hamon en tête, rejoindre leurs copains d’EELV. Pour expliquer leur départ du groupe PS, ils ont dit : « valeurs communes », « rassemblement de la gauche ». Ils ne veulent pas « participer au repli et à la division en restant focalisés sur les batailles d’appareil qui n’intéressent que les initiés ». C’est vrai que les hamonistes s’y connaissent en « repli », avec 6,35 % des voix à la présidentielle. Quant aux Verts, même pas présents, ils s’étaient très bien « repliés ».
Leur départ est donc motivé par un vrai débat d’idées, pas par des histoires sordides de vieille politique, et pas du tout dans l’optique de prendre le pouvoir à EELV et d’obtenir, en 2019, quelques députés européens.
Non, mais, quelle idée.
À quoi ça tient… Des années durant, et notamment tout au long de la dernière campagne électorale, Marine Le Pen l’a dit, répété, martelé, et tout l’état—major FN derrière elle, et l’a écrit dans ses tracts, ses affiches, ses brochures, son programme : il fallait sortir de l’euro et sortir de l’Europe. « Comme l’Union soviétique en son temps, elle n’est pas réformable car construite sur l’idéologie à l’état pur, » Et basta !
Et, on s’en souvient, le parti lepéniste se prétendant aux portes du pouvoir, certains tremblaient à l’idée que l’Europe, après le Brexit, explose sous l’effet d’un Frexit frontiste : le chaos nous pendait au nez.
Mais à peine l’anti-européen Florian Philippot viré avec pertes et fracas Marine Le Pen l’annonce : plus question de sortir ni de l’euro ni de l’Europe. fini, la souveraineté monétaire triomphante, le patriotisme économique béton, la préférence nationale sourcilleuse, la pulvérisation de l’espace Schengen !
Une fois lepénisée, la France restera sagement dans l’Europe honnie et se contentera d’« élaborer un projet de traité simplifié ». En clair, elle essaiera de réformer l’Europe de l’intérieur.
Ah, ces européistes…
Il est fort, ce Roundup ! Il désherbe tout, même l’éthique ! Suffit de savoir qui arroser… Prenez le gars qui supervisait le dossier du glyphosate à l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA), un certain Jess Rowland. Un type ouvert, ce Jess : depuis qu’il a pris sa retraite, début 2016, il bosse comme consultant pour l’industrie chimique. Tranquille ! Et, à l’EPA, il était déjà à tue et à toi avec Monsanto. C’est l’une des énormités dénichées par « Le Monde » (5/10) dans la masse de documents que la firme, poursuivie par des malades du cancer, a dû livrer àla justice US. « Jess se mettra en retraite de l’EPA dans cinq ou six mois, écrit un cadre de Monsanto dans un mémo, le 3 septembre 2015. Et il pourrait encore npus être utile dans la défense en cours du glyphosate. » Thank you, Jess ! Les « Monsanto Papers » éclairent aussi d’un jour très frais l’affaire de Gilles-Éric Séralini. En 2012, ce biologiste de Caen publie une étude qui fait un effet bœuf à la une des journaux : ses rats nourris avec un mais arrosé de glyphosate ont développé des tumeurs énormes.
Monsanto riposte au bulldozer et, quelques mois plus tard, bingo ! l’étude est « rétractée » de la revue scientifique qui l’a publiée. Du jamais-vu : d’habitude, seule une fraude justifie un retrait. Mais le rédacteur en chef de la revue s’est montré arrangeant : en sous-main, et depuis 2012, il était payé… par Monsanto, 400 dollars l’heure. Plus c’est gros, plus c’est miam !
Dans un livre-enquête, Marie-Monique Robin révèle bien d’autres coups fourrés. Dès 1981, Monsanto a ainsi manipulé ses propres études pour planquer des résultats alarmants sur les risques de cancer…
Acheter des experts ou infiltrer les agences sanitaires : le mode d’emploi est simple comme l’étiquette d’un désherbant !
Dans le Canard enchaîné du 11 octobre 2017.
Comment pervertir et pourrir une bonne idée… Démonstration par le ministère du Travail…
Que voilà une idée qu’elle était généreuse : le candidat Macron avait promis que les travailleurs indépendants et les salariés démissionnaires (volontaires, donc, pour quitter leur emploi) pourraient bénéficier des allocations de chômage au même titre que leurs copains mis à la porte par leur patron.
Même si l’on ne comprenait pas bien l’utilité d’une telle mesure, personne n’a moufté car elle ne coûtait pas trop cher — moins de 1,5 milliard, avait chiffré le candidat. L’Institut (libéral) Montaigne, lui, avait tiré la sonnette d’alarme en évoquant un coût de 2,7 milliards. Ce sera plus, beaucoup plus : de 3 à 5 milliards en vitesse de croisière, selon une étude du ministère du Travail (« Les Echos », 3/10). Et même entre 8 et 14 milliards (admirons la précision) la première année, en raison de l’effet d’aubaine de la mesure. Si, aujourd’hui, il n’y a que 50 000 chômeurs indemnisés après une démission (notament pour suivre un conjoint muté), l’aubaine risque en effet de susciter des centaines de milliers de vocations.
Pfff… Que je suis tristesse de voir ce mythe propagé par le Canard… L'utilité de cette mesure, c'est l'émancipation, c'est donner les moyens à chaque membre de notre société de se poser pour faire le point sur sa situation, d'envisager sereinement une ré-orientation (dans une autre société commerciale, dans un autre secteur d'activité, etc.), d'avoir les moyens de quitter un taff (devenu) déplaisant sans monter au conflit avec l'employeur⋅euse, etc. Bref, permettre à chaque individu de trouver sa juste place dans notre société. Quant aux travailleur⋅euse⋅s indépendant⋅e⋅s, c'est parfaitement logique qu'en échange de cotisations, il⋅elle⋅s soient couvert⋅e⋅s comme les autres contre le risque d'une perte d'activité…
Du coup, le ministère du Travail se gratte la tête et envisage la possibilité de réduire le montant des allocations de chômage, des « volontaires » comme des autres. On n’ose croire que c’était le but de la manœuvre !
Sinon, les premières réunions entre Macron et les représentants des syndicats majoritaires laissent entendre :
Dans le Canard enchaîné du 11 octobre 2017.
Par défaut, les anciennes versions de Roundcube envoyaient les messages rédigés à l'API Google spell check pour en vérifier l'orthographe. Depuis la fermeture de l'API par Google, Roundcube envoie les messages rédigés à http://spell.roundcube.net, l'implémentation de l'API de Google par l'équipe Roundcube. C'est génial, non ? :)
Le package Roundcube présent dans Debian (j'ai vérifié Jessie et Stretch) est configuré pour utiliser l'extension PHP pspell + aspell, donc tout va bien, les messages restent en local. Comme quoi, ça peut avoir du bon d'installer une appli web via le gestionnaire de paquets de son système GNU/Linux. \o/
Sinon, on peut aussi désactiver tout ça et effectuer la vérification orthographique côté client avec n'importe quel navigateur web + aspell sous GNU/Linux. On peut même y ajouter Grammalecte pour la correction grammaticale.
À force de vouloir faire multiplateformes et simple pour l'utilisateur⋅rice, on fini par tout déporter côté serveur (voire dans le "cloud", lol) et à faire fuiter la vie privée desdit⋅e⋅s utilisateur⋅rice⋅s vers des serveurs distants, même dans le monde du logiciel libre… Profonde tristesse. :'(
Popolon adresse la même remontrance à Wordpress mais je n'ai pas trouvé le plugin spellcheck de tinyMCE dans l'arborescence de la dernière version stable de Wordpress.
Via Irina sur #arn.
Vendredi soir, ARN, Fournisseur d'Accès à Internet associatif strasbourgeois tiendra son apéro mensuel ouvert à tou⋅te⋅s, sans inscription préalable, à partir de 18h au Shadok (25 presqu’île André Malraux à Strasbourg).
C'est le moment idéal pour venir nous rencontrer, échanger avec nous, etc. Il n'y a pas d'ordre du jour mega formel : on ne parle pas que d'ARN ni que des FAI associatifs mais aussi du numérique à Strasbourg et alentours, de la vie de la cité, des banalités, etc.
Viens échanger avec nous. :)
Je me demandais dans quel état est le Venezuela et quelles en sont les causes. Le numéro 157 de CQFD m'apporte des élements de réponse en interrogeant Fabrice Andreani, doctorant à Lyon-II qui étudie la révolution bolivarienne.
Une démonstration supplémentaire de la manière de vérifier la véracité (fact-checker) des informations concernant Internet qui sont diffusées dans des coupures de presse en se reposant sur l'aspect public d'Internet.
Donc, l'article de 38 North dit qu'un opérateur Internet russe connecte désormais la RDPC, qui n'était auparavant connectée que par la Chine. Vu le caractère… spécial de la Corée du Nord, cette connexion n'est pas une pure affaire de business et a sans doute nécessité une approbation par Moscou. Comment la vérifier ?
[…]
Il s'agit donc bien d'un russe, TransTelecom.
Maintenant, est-ce que cet opérateur russe est vraiment utilisé ? […]
Le lien tout neuf n'est donc pas utilisé pour l'instant. Ceci dit, la situation change régulièrement. Le 4 octobre, il n'y avait plus qu'un seul préfixe annoncé via TransTelecom, le 175.45.178.0/24 et lui est bien routé directement vers Star JV […]
Peut-être le lien vers TransTelecom est-il un lien de secours, prévu pour faire face à d'éventuelles sanctions chinoises ? Ou peut-être tout simplement le nouveau lien est en cours de configuration et que la situation n'est pas tout à fait stable ?
Et si l'on demandait à des investisseurs privés de financer des programmes sociaux innovants et que la puissance publique finance le retour sur investissement uniquement en cas de succès du programme ? What could go wrong?!
Et si, pour monter ces dossiers, on faisait un mille-feuille d'acteurs variés qui prendraient chacun leur marge au passage ? Une autorité publique, un organisme financier intermédiaire (qui organise le tour de table des investisseurs et récolte les fonds), un opérateur (entité qui mettra en œuvre le programme social) et des cabinets d'audit (pour vérifier que les objectifs du programme social ont été atteint, ce qui déclenche le retour sur investissement financé par la puissance publique).
Inspirés des Social Impact Bonds (Angleterre), les premiers contrats à impact social ont été signés fin 2016 en France et sont précisément tout cela.
Générer du profit en utilisant les personnes en détresse que l'on transforme en marchandises,
transformer l'action sociale-humaniste en logique purement comptable,
mettre en compétition les initiatives innovantes en matière sociale en brisant le modèle de coopération entre pouvoirs publics et associations de terrain au bénéfice d'un modèle prestataire/délégataire,
uniformiser et lisser les actions sociales (on ne s'adapte plus aux besoins concrets de chacun⋅e, comme si l'on pouvait répondre à un besoin commun de manière identique pour tou⋅te⋅s les bénéficiaires, comme si le social était un service unique qu'il suffit de vendre),
promouvoir le culte du chiffre (va mesurer le bonheur et le bien-être avec des chiffres),
promouvoir le culte de l'efficacité (oui, même le traitement de la détresse doit être productiviste et envoyer du chiffre),
exclure, de fait de ces programmes, et marginaliser encore plus les personnes les plus en détresse afin de faire du chiffre,
faire reculer la démocratie (si les investisseurs choisissent quelles actions sociales méritent d'exister ou nom en jugeant simplement sur leur rentabilité, à quoi sert la puissance publique ?).
Le tout premier Social Impact Bonds censé réduire la récidive des prisonniers de Peterborough, a été abandonné en cours de route par le privé, obligeant le public à le reprendre. Les contribuables ont donc payé la mise en place du SIB puis l'action sociale elle-même. Joli. :)
Via Siné mensuel numéro 68.
Autre article, de 2024, dans Basta : Les contrats à impact social : « cheval de Troie de la financiarisation des associations ».
Exemple de contrat à impact social en 2024 : « Fin 2023, le conseil départemental a signé un contrat à 4,5 millions visant à réinsérer les autoentrepreneurs allocataires du RSA. La puissance publique recourt à des investisseurs privés pour financer l’action sociale, avant de les rembourser avec intérêts. Mediapart publie cette fructueuse convention. »
La commission ITRE du Parlement européen (c'est-à-dire un sous-groupe de parlementaires qui bossent sur une thématique donnée) a adopté le futur code européen des télécoms. Maintenant, il s'agit de concilier ce que veulent les parlementaires européen⋅ne⋅s, qui va plutôt dans le sens de l'intérêt général et ce que veulent les gouvernements des États-membres de l'UE (représentés au sein du Conseil de l'UE), qui va plutôt dans le sens des gros acteurs télécoms bien établis. Cela va se faire lors de réunions à huis clos très opaques entre des représentant⋅e⋅s du Conseil de l'UE, du Parlement UE et de la Commission européenne nommées trilogues. Affaire à suivre…
Le pire a été évité, grâce à une majorité des membres de la commission à l'Industrie, à la Recherche et à l'Énergie (ITRE), qui ont résisté aux appels en faveur d'une large dérégulation du secteur. La version adoptée hier en commission laisse suffisamment de marge de manœuvre aux Autorités de régulation nationales (ARNs) pour faire face aux situations oligopolitistiques tout en tenant compte des réseaux communautaires et autres fournisseurs d'accès coopératifs ou sans but lucratif, par exemple en permettant à ces dernier d'accéder aux réseaux de fibre optique ou en promouvant un accès partagé et sans licence au spectre radio, essentiel au développement rapide de réseaux abordables et résilients.
Les membres du Parlement européen responsables du texte -- comme la rapporteure, Madame Pilar del Castillo, connue pour être proche des intérêts de l'opérateur espagnol Telefonica -- vont désormais être en charge de négocier avec le Conseil de l'Union européenne, qui représente les gouvernements européens. Mais ces soi-disant « négociations en trilogue » manquent clairement de transparence, ce qui les rend difficiles à suivre. Ceci est d'autant plus inquiétant lorsque l'on sait que le Conseil de l'UE a proposé des amendements très inquiétants, visant à revenir sur les politiques pro-diversité et à encourager l'oligopolisation des infrastructures télécom.
Le Conseil demande un moratoire de 7 ans sur la régulation après de nouveaux déploiements de réseaux (comme les nouveaux réseaux en fibre optique). Les autorités nationales de régulation n'auraient alors aucun moyen d'imposer aux premiers arrivés des obligations encourageant la concurrence, ce qui donnerait aux grandes entreprises de télécommunication toute lattitude pour étendre leurs positions d'oligopole au détriment des réseaux communautaires et autres opérateurs alternatifs. […]
Concernant le spectre radio, le Conseil entend en préserver le contrôle par les gouvernements, ce qui leur permettrait de poursuivre leur politique qui bénéficie aux acteurs les plus puissants au lieu de faire un usage de ce bien commun qui aille dans le sens de l'intérêt général. En particulier, cela nuirait aux efforts de la Commission visant à développer et étendre l'accès et le partage du spectre sans licence, qui permet le développement d'opérateurs alternatifs et stimule la diversité dans le secteur des télécommunications.
Sur les aspects institutionnels, le Conseil veut laisser les États membres décider de l'autorité qui assurera la surveillance du marché et défendra les droits des utilisateurs. Ce faisant, il permet le contournement des ARN et prend le risque de saper toute forme d'intervention indépendante au niveau national, ainsi que toute forme de coordination au niveau européen.
Le marché ne mène pas à la vertu, sauf par accident. Mais une contrainte légale simple (ici une mention de la retouche) peut avoir un effet. Aucun acteur du marché n'était capable de choisir seul la solution vertueuse. Il fallait l'imposer pour qu'elle devienne évidente.
Quand des textes comme ça sont discutés, les cyniques disent "Gnagna mondialisation, marchera pas". En fait, l'angle clef, c'est de chercher une mesure simple, que toute la profession peut assez facilement adopter, qui aille ds le bon sens. Quand c'est fait sur un marché jugé important, les effets sont toujours plus larges. Et le marché européen est toujours important. C'est pour ça que l'Europe peut beaucoup. C'est triste qu'elle fasse aussi peu, et aussi souvent n'importe comment. Sur la protection des donnés, la sécurité informatique, l'ouverture logicielle et matérielle, la neutralité du net, etc. Nous pouvons. La seule question est de savoir si nos politiques veulent.
Quand les acteurs du marché n'arrivent pas seuls à la bonne solution et qu'il faut intervenir, on parle d'équilibre de Nash. Le concept vient des maths, de la théorie des jeux. Si chacun joue pour soi seul, on arrive sur un équilibre sous-optimal. Et en pareil cas, en faisant coopérer les joueurs (genre, en mettant un régulateur, ou une loi), on peut forcer le bon équilibre. On pourra utilement lire : https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Forbes_Nash … et https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89quilibre_de_Nash … (section "Optimalité"). L'aspect amusant ? Les maths datent de 1950-53. Les économistes ont compris l'effet dans les années 90. Les politiques, souvent pas encore.
Excellente entrevue avec Benjamin Bayart sur plein de sujets : importance de la vie privée, l'intelligence artificielle n'existe pas, ne pas mélanger les prédictions et les faits, intérêts du big data, castes, origine de la dette souveraine, extrême-gauche radicale des années 70-80, état d'urgence justifié de manière illogique, lutte antiterrorisme, loi renseignement, etc. J'en recommande le visionnage. :)
Stratégie politicienne.
Pour le moment ça ressemble à la stratégie habituelle c'est-à-dire qu’on fait fuiter dans la presse un texte qui dit « on va faire rentrer tout ça », histoire que tout le monde se mette à hurler parce que c'est dégueulasse. Puis du coup ils vont en enlever la moitié. Du coup tout le monde dira « victoire ! On a obtenu que le gouvernement recule sur pouet pouet » et puis bah la moitié sur laquelle on n'aura pas réussi sera passée […] En général, la partie la plus dure est là juste comme un chiffon rouge pour nous énerver. Typiquement, le fait que, quand t'es assigné à résidence, tu dois communiquer tous tes identifiants, […] ça, ça doit être la deuxième ou la troisième fois qu'ils essaient de le faire rentrer dans une loi de prolongation de l'état d'urgence et ça a toujours été retoqué, ou bien par le Conseil d'État quand ça passait devant le Conseil d'État, ou bien par l'assemblée qui disait « non, ça, ça passera par un contrôle constitutionnel » et là ils essayent de le remettre, non pas dans une loi de prolongation de l'état d'urgence mais dans le droit commun… C'est à peu près évident que ça ne passera pas ça. Simplement, il faut quand même respecter les règles du jeu du cirque médiatique et politique. Donc on est d'accord, c'est le renouveau politique Macron tout neuf machin juste à l'ancienne comme ses prédécesseurs. Donc cette tactique qui consiste à annoncer énormément avec deux ou trois trucs très très gros qu’ils vont retirer… Simplement, il va falloir qu'on hurle et comme ils les retireront, on devra dire qu'on a eu une petite victoire alors qu'en fait on a eu une vraie défaite parce qu'ils auront réussi à faire passer de la merde quand même.
Intérêts de caste, privilèges, etc. Question posée : quelqu'un qui vote Macron, il sait ce qu'il fait ?
D'une certaine façon, oui, consciente ou non. En général, le public qui vote Macron, c'est le public dominant, c'est le public pour qui la société actuelle convient : ce sont des gens qui sont plutôt éduqués, plutôt blancs, plutôt riches. J'entends par « riche » pas forcément milliardaire, hein, […] c'est qui ont un boulot et pour qui ça va raisonnablement bien si, tu veux. Ils ont pas très peur d'être au chômage, ils ne se demandent pas comment on va faire pour nourrir les gamins, ils n'ont pas renoncé à acheter de la viande parce qu'ils n'en avaient pas les moyens, ils continuent à se chauffer l'hiver. Tu vois, ce n'est pas riche avec des salaires de PDG, c'est juste des gens pour qui ça va bien en fait. Et si tu regardes, ce sont les dominants de la société actuelle : c'est des gens qui sont plutôt cadres startuper, qui ont absolument aucune crainte du chômage, qui n'ont pas l'idée de ce que c'est que de passer deux ans sans boulot et d'arriver en fin de droits. […] En fait, c'est la France qui va bien qui vote Macron, c'est la France pour qui la société actuelle est correcte quoi, elle marche, elle apporte les bonnes réponses… Je ne sais pas si l'électorat Macron est conscient du fait qu'il est la puissance dominante et opprimante de la société actuelle, mais il l'est et il vote selon ses intérêts de caste : l'intérêt de caste de tous ces gens-là, c'est que la société ne change pas puisque c'est un modèle qui, certes, détruit plein de gens, mais qui leur permet de vivre bien. Ils en sont contents. […] Ils vont arrêter de réfléchir en mode Macron au fur et à mesure qu'ils vont tomber dans la misère. C'est-à-dire que ce n'est pas les tranches hautes de cet électorat, c'est les tranches basses, toutes les petites gens pour qui ça va à peu près bien, qui votent Macron parce que c'est modéré, que quand même, on ne va pas voter Le Pen parce que c'est du fascisme et tout ça et tout ça…
État providence et l'excuse de l'explosion de la dette souveraine.
Je n'ai pas lu, dans le programme du gouvernement actuel, l'idée de faire un traitement social de la misère, c'est-à-dire l'idée de faire en sorte qu'il n'y ait plus de miséreux en France, point. La France est assez riche pour que personne ne meurt de faim et pour que personne n'ait d'angoisses, ni en matière de logement, ni en matière d'alimentation, ni en matière d'éducation, ni en matière de santé. On a les moyens financiers de ça, simplement la répartition actuelle des richesses fait que ça n'a pas lieu.
La dette vient essentiellement de l'intérêt de la dette, c'est-à-dire que la dette ne vient pas du déficit. Elle vient du fait qu'on paye des taux d'intérêt parce qu'on emprunte sur les marchés. Quand les gens de gauche disent qu'on cesse d'emprunter sur les marchés et qu'on emprunte à la banque centrale européenne, au même taux que la BNP quand elle se refinance, juste au même taux que la BNP, c'est-à-dire à peu près de peau de balle, et, tout d'un coup, le service de la dette diminue. C'est 30-40 milliards d'euros par an les intérêts de la dette. [NDLR : 42 milliards ] […] Ça fait un putain de trou, 40 milliards d'euros tous les ans, juste d'intérêts sur la dette. Qu'on paye pour rien, il n'y a aucune raison puisque le garant en dernier ressort c'est toujours la banque centrale européenne. Donc que la banque centrale européenne se porte garante de la dette de la France ou que ça se fasse via des investisseurs à qui on emprunte et qui eux vont se refinancer à la banque centrale européenne, c'est toujours le même jeu, simplement entre temps, on a nourri des intermédiaires inutiles, […] tout le système financier qui est derrière, les gens auprès de qui on emprunte et qui eux vont refinancer leur dette. L'air de rien, quand ils doivent emprunter auprès de la banque centrale, il faut qu'ils viennent avec des titres solides qu'ils apportent en garantie. Et c'est quoi les titres solides qu'ils apportent en garantie ? C'est de la dette d'État française ! C'est de la dette d'État allemande ! Donc en fait, la France emprunte à des taux d'intérêts non nuls à des banquiers, à des compagnies de bancassureurs, des investisseurs, etc. qui, eux, iront se refinancer auprès de la banque centrale européenne en empruntant à taux nul et en apportant comme garantie les titres de dettes. Donc la France va juste déposer ses titres à la banque centrale et obtenir de l'argent en échange et ça fera bien pareil. […] Les traités européens nous l'interdisent […] les traités fondateurs de la banque centrale européenne. […] Typiquement, la banque centrale européenne n'avait pas le droit de faire du ce qu'on appelle du quantitative easing, c'est-à-dire le fait d'émettre de la monnaie et ils se sont mis à le faire et à le faire en très grande masse après la crise de 2008 pour sauver le système bancaire, mais ils le font toujours en passant par l'intermédiaire des banques. Ça pourrait se faire en prêtant directement à l'État, c'est ce que fait la réserve fédérale américaine. Juste, nous nous le sommes interdit.
Extrême-gauche et attentats politiques en Europe.
Il y a eu un travail très fort pour détruire toute la sphère d'influence de l'extrême gauche. Alors, qu'on s'entende : quand je parle d'extrême gauche, je ne parle pas de Mélenchon et de son orchestre, je parle de la vraie extrême gauche, celle d'Action Directe, celle des brigades rouges, l'extrême gauche très dure. […] Typiquement, les petits bouts qui en reste, c'est les antifas, même si ceux-là sont relativement softs. […] En fait, l'intérêt qu'avait l'extrême gauche comme structure sociale, cette extrême gauche là, c'est qu'elle récupérerait les exaltés et qu'elle les politisait, elle les éduquait. Ça en faisait pas des gentils, ça en faisant pas des tendres, mais quand ces gens-là décidaient de passer à l'acte de manière violente, ils le faisaient de manière très réfléchie et ce qu'ils faisaient de plus gros comme attentat, c'était de séquestrer un PDG et de l'exécuter. Je pense au PDG de Renault, par exemple. Ils ne visaient pas la foule, ils n'essayaient pas de faire dérailler les trains et de tuer des gens et de tirer dans la foule dans un concert. Ça prenait la forme d'un attentat politique, d'un attentat disant « OK, l'ennemi c'est le grand capital donc on va abattre le grand capital, on séquestre le PDG de Renault on l'exécute ». […] Je ne dis pas que c'est bien de faire ça, je dis que c'était une façon pas si bête de récupérer toute une génération d'exaltés et de les amener à faire de la politique au lieu de faire juste de la violence. Comme tout ce milieu d'extrême gauche n'existe plus et n'est plus capable d'absorber les exaltés, c'est les djihadistes qui les récupèrent, et eux, ils ne cherchent pas à les politiser, ils ne cherchent pas à les instruire, ils ne cherchent pas à leur expliquer Marx tome 1, tome 2, tome 3, non, ils cherchent juste à les faire passer à l'acte et vite. […] Je ne trouve pas que ça soit mieux. Le modèle où on en faisait des militants extrémistes très durs et qui, en général, finissaient en prison, n'était pas forcément plus malsain. Mais, ça fait une trentaine voire une quarantaine d'années que tous les services de police en Europe ont peur des attentats d'extrême-gauche. […] Il y a un contrôle assez fort, et qui continue, de toutes les mouvances extrêmes, même des mouvances anarchistes, alors qu'il n'y a pas eu d'attentat anarchiste en France depuis plus de 100 ans. Il reste un contrôle policier très très très fort parce qu'il y a une peur. Pas tellement que l'État perde ses pouvoirs régaliens, car je ne crois pas que ces mouvances-là puissent faire 51 % à une quelconque élection que ce soit. […] Après, il se trouve qu'effectivement, typiquement les milieux anarchistes, pour ce que j'en ai lu, développent une pensée politique un peu plus structurée que celle du parti socialiste. Tu me diras c'est pas très dur.
La radicalisation aurait lieu sur Internet, fliquons Internet ?
‒ Quand t'entends les politiques dire que les gens se radicalisent sur Internet, ça te fait penser à quoi ?
‒ Ben, c'est parfaitement vrai. Les gens se radicalisent sur Internet, les gens bradent sur Internet aussi, les gens baisent sur Internet, les gens font tout sur Internet. Donc, en fait, les gens qui se radicalisent, ils se radicalisent dans le monde dans lequel ils vivent : au 19e siècle, ils se radicalisaient au bistrot, au 20e siècle, ils se radicalisaient dans des manifs, ils se radicalisaient à la télé, ils se radicalisaient en écoutant les discours des politiques et en se disant que c'était des mensonges.
Justification illogique de l'état d'urgence.
[ NDLR : L'état d'urgence, les lois sécuritaires à gogo ] c'est de la logique Shadok, ça marche super bien : s'il n'y a pas d’attentats, les politiques expliquent que c'est grâce à l'état d'urgence, donc il faut le maintenir [ NDLR : donc on ne te rendra jamais les libertés qu'on t'a sucré ]. S’il y a des attentats, les politiques expliquent que c'est parce qu'il n'y a pas assez d'état d'urgence, donc il faut le renforcer. Donc, en fait, ils ne démontrent jamais rien, ils ne démontrent jamais que c'est utile**. […] Ça relève de la croyance, c'est exactement de la logique Shadok : si tout va bien, c'est parce qu'on pompe, si ça échoue, c'est parce qu'on pompait pas assez fort et qu'il faut pomper plus donc dans le doute on continue à pomper.
De l'impossibilité d'une lutte antiterrorisme 100 % efficace.
‒ Si un jour on dit voilà c'est de votre faute, on aurait pu choper tous les terroristes d'un coup via le renseignement ?
‒ En fait on n'aurait pas pu, c'est ça le problème. […] C'est pas un problème de technique. […] Quasiment tous les terroristes qui ont agit ces derniers temps étaient fichés. Ils étaient fichés, c'est-à-dire qu'on savait très bien qu'il y avait un problème avec eux. Pourquoi ils n'étaient pas surveillés ? Pourquoi on n'a pas vu ? […] Parce qu'en fait, pour surveiller quelqu'un à plein temps, il faut, je ne sais plus, 20 ou 25 fonctionnaires de police […] Il faut un budget de malade mental.
[…]
Il y a des questions que je ne vois pas être traitées par les politiques et qui pourtant me paraissent importantes. Pourquoi quelqu'un qui a grandi en France a envie d'aller tirer dans la foule et de mourir abattu par la police ? Pourquoi ? C'est intéressant comme question. Je te rappelle que la réponse d'un précédent premier ministre qui est en train de se débattre dans l'Essonne pour savoir s'il est élu [ NDLR : Manuel Valls ] disait que chercher à comprendre, c'est déjà excuser, et pourtant c'est fondamental. Comprendre ça, c'est vachement intéressant et je ne vois pas le politique travailler là-dessus.
Quelques mots sur la loi Renseignement de 2015.
La loi Renseignement permet la surveillance ciblée, ce qui n'est pas forcément malsain en soi. Quand il y a une suspicion légitime, contre quelqu'un, d'appartenir à la pègre, de faire du blanchiment d'argent, de préparer du terrorisme, de pratiquer l'évasion fiscale, que les services de renseignement aient les moyens de mettre, légalement, sous surveillance, sur écoute, d'aller poser des micros et de faire toutes les barbouzeries qu'ils font depuis toujours, mais qu'il y ait un cadre légal dessus, je trouve ça plutôt quoi, c'est plutôt bien.
[…]
Puis, dans la loi Renseignement, il y a les critères pour faire ça et ils sont très flous et souvent, ils ne correspondent pas avec l'intérêt général. Typiquement, quand on te dit « défendre les intérêts des acteurs économiques importants pour la nation » dans le texte, je ne suis pas tout à faire certain que défendre les intérêts d'un actionnaire privé ce soit dans l'intérêt général de la France. […] [ Pour lutter contre l'espionnage industriel international ], je pense que c'est plus efficace de former les start-ups à la protection de leurs données, un peu d'éducation informatique, un peu d’hygiène en matière de sécurité informatique, ça fait toujours du bien. […] Quand tu regardes la définition légale, […] on t'explique que c'est les entreprises qui ont une importance vitale pour la nation donc ce n'est pas des start-ups, c'est Orange, c'est Thales, Total, Elf, etc.
Vie privée sur Internet.
Il y a des choses qui n'ont pas de sens. Je te donne deux exemples très bête. Tu veux utiliser un site de rencontres pour draguer. Si, sur ton profil, tu mets ton vrai âge et une photo de toi et ton vrai prénom, t'es pas tellement anonyme quoi, à part le nom de ton patron, il ne manque pas grand’chose et je te parle d'un service relativement accessoires mais déjà t'es pas tellement anonyme et, en fait, si sur ton profil tu ne mets pas ta photo, tu perds 90% des contacts potentiels, parce que les gens savent pas à qui ils parlent, ce qui est relativement logique. […] Typiquement, tu décides que tu veux être un peu protégé, mais tu utilises Twitter. Oui, mais toutes les données qu'a Twitter, il les a quand même : c'est ton compte, sur lequel t'as tweeter telle et telle chose, t'as liké telle et telle chose, t'as passé tant de temps à regarder telle pub et ils le savent, toutes ces infos-là, même si tu passes par des proxies et des machins, ils les ont. […] La vraie question est quelles informations ils collectent à ton insu, ça c'est très embêtant, typiquement le petit like Facebook que tu vois en bas de tous les articles de blogs, de tous les articles de presse, etc. Il permet à Facebook, même si tu n'as pas de compte chez eux, de savoir ce que tu as vu, quand, à quelle heure, ce que tu regarderas après et du coup de faire du profiling : il a regardé un article sur ça puis un article sur ça, donc, du coup, c'est probablement un mec blanc dans la trentaine instruit avec tel niveau de revenus. […] Ils n'ont pas besoin de t'identifier exactement parce qu'ils s'en foutent, ils veulent pas avoir ton nom, ton prénom, ton adresse, ils s'en cognent de ça. Ils voient à peu près à quelle catégorie socioprofessionnelle t'appartient du coup t'es encore un peu jeu pour qu'on te propose les couches senior et t'es un peu vieux pour qu'on te propose les bouquins pour réviser le bac. Ils ciblent très vite en termes de marketing. Ils voient bien si tu es plutôt dans les très pauvres au RSA et à galérer en fin de mois ou si tu es plutôt du genre à te dire que ça fait trois ans que t'as pas changé de BM et il faudrait que tu en achète une neuve.
Importance de la vie privée. Voir aussi Habermas.
Tu ne peux pas développer une pensée autonome si tu te crois surveiller. Quand tu te penses légitimement surveiller, tu développes une forme de paranoïa. C'est pas que tu t'auto-censure, c'est pas seulement ça. Ce n’est pas parce que je vis sous le régime Ben Ali, je ne critiquerai pas le gouvernement, je ne vais même pas en parler à ma femme, à mes gosses, à mon voisin, j'en parle à personne parce qu'il y a tellement de gens qui coopèrent avec la police en espérant grappiller un petit quelque chose, un bakchich, un passe-droit, un truc, il y a tellement de gens prêts à collaborer avec la police donc ça va se retourner contre moi, que je parle à personne. J'ai encore un peu d'idées sur j'aime pas le gouvernement, mais je ne le dis pas. Ça, c'est l'autocensure. Mais, en fait, quand tu te penses surveiller, quand tu te sais surveillé, il y a des formes de pensée que tu ne développes plus. C'est le principe de la pensée de meute : si tu vis tout le temps en groupe, tout le temps avec des gens qui te surveillent, tu es incapable de formater, de conceptualiser une idée qui soit non cohérente avec le groupe, et donc, quand tu te sens surveiller, il y a des formes de pensée que tu n'es plus capable de développer et donc tu ne peux pas avoir une pensée politique dissidente dans un système de surveillance massive. […] C'est nécessaire une pensée dissidente. […] Et si t'es pas capable de développer une pensée qui soit hors de la norme établie, alors on est plus en démocratie parce qu'en fait tu n'es plus un être libre. La vie privée, c'est-à-dire le droit de développer une pensée autonome potentiellement en désaccord avec la majorité bien pensante de la population, c'est nécessaire. C'est nécessaire parce que sinon ça veut dire qu'il n’y a plus de pensée politique, il n'y a qu'une pensée de meute. […] On stérilise l'esprit critique, […] on empêche le développement de la pensée.
Propriété des données personnelles et accord préalable à tout traitement.
Les données que j'émets sur ma vie m'appartiennent. Si j'avais une montre connectée, ce qui n'est pas mon cas, et que donc elle mesure en permanence mon rythme cardiaque, ma pression artérielle, […] tout ce que ça veut. Tout ça génère des données sur moi. Je les envoie et je les stocke chez un prestataire mais je considère que ces données m'appartiennent. Personne ne devrait y accéder pour faire quoi que ce soit sans mon accord. Un organisme public de recherche veut faire des études statistiques sur la santé et d'un côté voudrait accéder à mon dossier médical pour savoir de quoi je suis malade et de l'autre côté accèder à ces mesures en continu pour pouvoir alimenter son analyse. Pourquoi pas, mais il faut mon autorisation. […] Ces données, je dois pouvoir les reprendre, je dois pouvoir les amener ailleurs, je dois pouvoir exiger qu'elles soient effacées. On doit considérer qu'elles sont à moi et que l'entreprise qui les hébergent les hébergent en mon nom et ne peut rien en faire sans mon accord. De la même manière, Faceboo collecte des traces de toute ma navigation. Pourquoi pas. Mais, dans ce cas-là, on doit, à mon sens, considérer que Facebook est mon prestataire et héberge en mon nom mon historique de navigation et que s'ils veulent le lire pour faire du profilage publicitaire, il faut mon accord. S'ils veulent pouvoir le vendre à un tiers, il faut mon accord. Non pas de principe, mais à chaque fois qu'ils veulent le vendre et je dois pouvoir retirer cet accord et je dois pouvoir récupérer ces données, je dois pouvoir les faire effacer.
Quand ils publient des guides d'hygiène informatique, ils sont plutôt bons, quand ils font des préconisations en matière de sécurité, elles sont plutôt bonnes. […] Quand ils font du conseil au gouvernement, ils font ça bien. Quand le gouvernement a des velléités de foutre la merde dans le chiffrement, l'ANSSI rappelle, de manière assez forte, que, non, le chiffrement de bout en bout est une nécessité impérieuse en matière de sécurité pour les gens et pour les autres et pour les entreprises. […] L'ANSSI fait du bon boulot là-dessus, le gouvernement ne suit pas. Quand la note de deux-trois pages qu'a écrit l'ANSSI fuite dans la presse, c'est parce que le gouvernement ne suit pas. Je ne sais pas d'où vient la fuite, est-ce qu'elle vient de quelqu'un dans les conseillers gouvernementaux ou est-ce qu'elle vient de quelqu'un à l'ANSSI, mais quelqu'un s'est rendu compte que c'était une grosse connerie de ne pas les écouter et a fait fuiter… Mais la note était de très bonne qualité, le gouvernement reçoit les bons conseils depuis la bonne instance donc cette instance fonctionne.
Accompagner le changement des sociétés ou provoquer un changement violent.
Quand une société change, il y a un risque que les puissants ne soient plus les mêmes et donc les puissants d'avant ont envie de le rester et s'opposent aux changements et ont peur du changement et ce genre de craintes-là, ça se traduit toujours par le fait que les puissants ont peur du peuple parce qu'ils ne comprennent pas et qu'ils ont peur de perdre le pouvoir. [ Soit le changement est violent, car la société casse, comme la décapitation d'un roi ], soit le changement se fait en douceur c'est-à-dire que le monde se réforme et change sans forcément finir en guerre civile sans, forcément finir dans un bain de sang, juste le monde change et donc les structures de pouvoir s'ouvrent. Typiquement, tout le boulot qui a été fait par Etalab […], tout ce qui est notion d'open data, d'open government, de mise à disposition de plein de données publiques, où la puissance publique accepte de dévoiler ce qu'elle fait et donc où les gens ont le droit de regarder, ont le droit d'en faire des choses […] et de travailler sur de la donnée publique, ça permet plein de choses, c'est une forme de transparence où l'État dit publiquement ce qu'il fait et c'est plutôt bien […] Tu peux voir le verre à moitié vide et dire que c'est très inabouti, que c'est encore insuffisant et qu’il faudrait faire dix fois plus, dix fois mieux, oui, m'enfin c'est un vrai bon mouvement dans le bon sens et c'est plutôt bien. […] Ça, c'est plutôt du mou du mouvement de la société se réformer et du coup elle va changer sans casser. Et puis tu as des tas de rigidités. Typiquement la loi Renseignement relève des rigidités, les velléités d'empêcher le chiffrement des communications ça relève des rigidités, de l'incapacité à comprendre, mais de si tu veux que l'amendement de François Fillon en 1996 sur le paquet télécom qui disait que pour ouvrir un site web […] il faut demander une autorisation d'émettre au CSA, c'était une rigidité, c'était une peur, tout le monde se fout de ce truc-là et le trouve totalement ridicule aujourd'hui.
Dangerosité (ou non) du Big Data & l'usage qu'en font les compagnies d'assurances.
Big data, ça veut dire grosse masse de données. Est-ce que les grosses masses de données permettant de faire des calculs statistiques, c'est quelque chose d'utile ? Tous les chercheurs en sociologie te diront que oui, c'est l'évidence même. Après, ce qu'on appelle big data, c'est-à-dire le fait que des entreprises utilisent des grosses masses de données pour faire ce qui sert leurs intérêts à elle, ça peut faire quelque chose d'utile ? Bah oui, pour les entreprises en question mais pas pour toi. Je prends un exemple que j'aime beaucoup c'est l'usage du big data par les compagnies d'assurance. Le principe même, la définition de l'assurance, c'est de mutualiser le risque. C'est de dire : OK, on te couvre contre l'infarctus du myocarde et donc on couvre toute la population contre ce risque-là. Et, en fait, en moyenne, il y a X personnes sur un million qui ont un infarctus dans l'année et donc ils vont coûter cher à soigner mais comme on est 66 millions en France, ça fera que tant chacun à payer d'assurance maladie qu'on appelle sécurité sociale et du coup, le risque est très facile à mutualiser. […] Or, si tu regardes ce que cherche à faire les compagnies d'assurance avec toutes les données statistiques qu'elles peuvent collecter sur toi, c'est établir ton profil de risque pour assurer en payant très très peu cher d'assurance les gens qui présentent très peu de risques et puis faire payer très cher aux autres. C'est-à-dire en fait ne plus mutualiser. […] C'est juste idiot, c'est totalement idiot parce qu'en fait ça veut dire que tu ne mutualises plus le risque et si tu ne veux pas mutualiser le risque, tu ne t'assures pas, c'est vachement simple en fait. Puisque, si vraiment t'as aucun risque, si tu présentes un profil mettons absolument idéal sur tel jeu d’assurances, mais, même si on te propose un contrat à deux euros par mois, c'est deux euros trop cher puisqu'il n'y a pas de risque, tu ne vas pas payer deux euros pour couvrir un risque nul, c'est débile. Donc, en fait, ce n'est intelligent que si on part du principe que c'est mutualisé, qu'on couvre pour tout le monde et que c'est 3,50 € pour tout le monde et là, ça a du sens. Effectivement, toi, tu présentes très très très très très peu de risques. Si jamais, par extraordinaire, ça t'arrivait, ben tu serais couvert. Ça t'arrivera probablement pas ben t'as payé 3 euros pour rien mais toute façon, ça permet de couvrir les autres donc t'as plutôt créé une société plus douce et un peu égalitaire, un peu pas mal où on aide les gens qui n'ont pas de bol. Mais, ce que font les compagnies d'assurance en faisant ça, c'est qu'elles sont en train de se rendre inutiles. Elles sont en train de tuer la […] poule aux œufs d'or. […] C'est une vision court-termiste et parfaitement idiote de leur métier.
Qu'est-ce que réellement l'intelligence artificielle ?
Je sais que c'est le terme approprié, c'est un terme que j'accepte d'utiliser quand je discute avec des informaticiens parce qu'on est entre gens du métier. Moi, j'ai étudié ça quand j'étais à l'école : l'un de mes sujets de spécialisation, c'était les réseaux de neurones, notamment les cartes de Kohonen pour les gens que ça intéresse. Dans la discussion en vrai français de tous les jours, je refuse d'utiliser ce mot-là parce que c'est un mot qui porte plein d'a priori dans la tête des gens. En particulier ça suppose qu'on va rendre une machine intelligente, ce qui n'est pas le cas. Aucun algorithme à aucun moment n'est doté ni de volonté ni de sentiments, il n'est donc pas intelligent. […] Il n'est pas doté de conscience non plus. […] Si l'on parle d'intelligence artificielle, le jour où on en trouvera une, parce que ce n'est pas fait ça, alors il faudra réfléchir à quels sont ses droits, quels sont ses devoirs et à quel point est ce que c'est un citoyen. Mais, il se trouve que pour le moment, tout ce qu'on fabrique, c'est pas ça du tout. Ce qu’on te vend sous le nom intelligence artificielle, c'est juste un petit peu d'analyse statistique et un petit peu d'analyse structurelle. […] Bah oui, les statistiques, c'est prédictif. Si je lance une balle, tu vas la rattraper, c'est prédictif. Parce que statistiquement, 99,9999 fois sur 100, quand la balle suit telle trajectoire, elle arrive à tel endroit et tu l'as rattrape. Il se trouve qu'une fois de temps en temps, elle est déviée par quelque chose à laquelle tu as pas fait gaffe et du coup tu la rates, mais ça c'est de l'analyse statistique et prédictive. Ça peut même être de l'analyse structurelle parce qu'il se trouve que tu calcules super bien de tête, que tu as donc su évaluer la force et l'impulsion et les mouvements que j'ai donnés à la balle et t'as fait du calcul de trajectoire, tu sais que c'est une parabole et du coup tu places ta main au bon endroit. […] C'est les deux formes se soit disant intelligence artificielle que l'on a qui sont soit de l'analyse structurelle, soit de l'analyse statistique à partir de laquelle on fait des prédictions. En moyenne, les gens qui ont regardé tel et tel et tel article du catalogue Amazon ont acheté tel truc et donc Amazon, il fait des stats et il fait « OK, t'as cherché le tome 1, le tome 2 et le tome 3 d'Harry Potter, je vais te proposer le tome 4 ». Tu parles d'un bon résultat statistique quand même.
Pourquoi la prétendue intelligence artificielle nous épate tant ?
Il se trouve que l'analyse statistique fait régulièrement ressortir des choses hyper surprenantes et que toi t'es incapable de lire à l'œil nu. L'exemple relativement classique c'est on analyse tout ce que tu achètes quand tu fais tes courses, mettons t'as la carte de fidélité de la supérette en bas de chez toi, puis tu fais tes courses régulièrement. On va être capable à partir de ça de dire plein de trucs que toi, tu ne sais pas sur ta vie privée. Parce qu’on a des modèles prédictifs là-dessus. Typiquement, quand t'as pas le moral, t'as tendance à acheter tel produit plutôt que tel autre et du coup, on arrive à dire que t'es déprimé… Si ça se trouve, tu t'es même pas rendu compte consciemment que tu étais dans une petite phase de dépression. […] On arrive à détecter si t'es malade, on arrive à détecter quand les femmes sont enceintes, [où quand on va se séparer] parce qu'il y a tel ou tel comportement dans les achats qui change. Ça c'est de l'analyse statistique prédictive et c'est très surprenant parce qu'en fait ça sait des choses sur toi dont t'es même pas forcément encore conscient ou que tu n'avais pas accepté de dire ou que tu n'as pas encore émis l'hypothèse de faire. Ça ne pose pas forcément problème, ça dépend qui en fait quoi.
Les prédictions ne sont pas les faits, elles ne valent rien en matière de justice.
Imagine, toi t'as un fils, […] dans ses comportements sur Internet, on décèle rapidement qu'il va devenir juge ou journaliste ou quelque chose dans un pouvoir qui est un peu plus dur qu'aujourd'hui. Si on l'identifie comme personne à risque pour le pouvoir dès le départ, ça peut poser problème. Tu ne dois pas pouvoir reprocher aux gens une analyse statistique tu dois pouvoir reprocher aux gens ce qu'ils ont fait. […] Typiquement, tu te sépares d'avec ta copine, il se trouve que c'est plutôt mouvementé, que ça se passe pas bien, que vous engueulez vraiment beaucoup… Statistiquement, en fait, il y a un risque que ça dégénère vraiment en crime passionnel, y a un risque, mais en fait, tant que t'as pas cédé à la pulsion, ce n'est pas un crime passionnel, il n'y a pas de crime passionnel. Si tu contrôles ta pulsion ou qu'elle contrôle sa pulsion et qu'elle te plante pas le couteau qu'elle a dans la main et qu'à la place, elle plante le couteau dans la table et puis elle prend son sac et elle se barre, il n'y a pas de crime passionnel et, en fait, tant que ça n'a pas eu lieu, tu ne peux pas savoir. Les statistiques disent que la probabilité d’un crime passionnel vient de passer, pendant ce moment-là, de 0,00001 % à 35 %, c'est colossal, mais ça n'a pas eu lieu et quand bien même ça aurait atteint 99,9 %, tant que ça n'a pas eu lieu, il n'y a pas de faits à reprocher. Ça peut justifier que les voisins s'en mêlent parce que vous criez et ça devient dangereux. On appelle la police, la police vient, elle calme tout le monde, c'est relativement classique, mais il n'y a pas de motif à incarcération, y a pas crime. Et ça, c'est un problème de fond en droit : tu ne peux pas condamner les gens pour des choses qu'ils n'ont pas encore faites, c'est l'évidence même, tous les juges le savent. […] La préparation peut être un crime. Typiquement préparer un acte de terrorisme, même si on ne le réalise pas, est en soi un crime, mais tu vas pas du tout en prison avec le même quota que si tu as réellement réalisé un acte terroriste.
Peut-on encore décentraliser Internet ?
C'est une grande question parce qu'en fait, c'est une question qui est pleine de tristesse. Peut-on être encore heureux dans le monde moderne ? J'espère bien sinon il faut se pendre. Peut-on encore créer une société un peu juste malgré… tu mets tout ce que tu veux derrière, le gouvernement le grand capital, les méchants ? J'espère bien, sinon on peut se pendre. Donc oui, j'espère qu'on peut encore décentraliser Internet. La technologie le permet donc on peut encore fabriquer des bouts d'internet neutres, propres, décentralisés qu'on opère nous même.
Dangerosité de la sécurité informatique sous le manteau.
[ La NSA et la DGSE ] sont très dangereux, parce qu'ils cherchent, voire ils fabriquent des failles. […] Ça leur arrive de contribuer à des projets et de laisser exprès traîner des failles dedans. Ces failles sont un danger public pour tout le monde, ça sera exploité par des gens malveillants, par des malfaiteurs, c'est le nid de tous les ransomwares aujourd'hui [ NDLR : WannaCry utilise une veille faille trouvée par la NSA, faille que la NSA n'a pas signalé et qu'elle s'est faite voler ]. Susciter ou maintenir ces dispositifs, affaiblir la qualité de la sécurité logicielle, c'est mettre en danger tout le monde.
Conseil aux jeunes générations.
Cultivez-vous, apprenez les choses le plus possible […], militez, faites des choses, ne restez pas enfermé chez vous, vous avez toute la connaissance du monde à portée de la main. Faites ce que vous voulez, faites du pain comme mon camarade à qui il manque une patte, passionnez-vous pour n'importe quoi, mais passionnez-vous pour quelque chose. […] Faites un truc, ce que vous voulez mais un truc.
#Thinkerview
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Answer quickly - our self-driving car is almost at the intersection.
So much of "AI" is juste figuring out ways to offload work onto random strangers.
"Crowdsourced steering" doesn't sound quite as appealing as "self driving."
\o/
Intéressant retour sur les intermédiaires obligatoires pour travailler dans le public, avec leurs marges, leurs pratiques, etc.
La Commission [ NDLR : européenne ] n’engage pratiquement pas directement de consultants externes, qu’ils soient employés ou indépendants. Il faut passer par un intermédiaire qui a remporté un contrat-cadre, marché public oblige.
Les intermédiaires sont légions dans le monde belge de l’informatique, aussi bien dans le secteur public que dans le privé. Des sociétés privées font largement appel à eux pour dénicher des freelances. Dans certains cas, ces intermédiaires disposent d’exclusivité, de telle sorte qu’il n’est pas possible pour la société commanditaire ou l’organisme public d’engager directement.
C’est largement le cas à la Commission européenne. Pour commencer mon nouveau boulot, il me fallait donc passer par un intermédiaire.
On me suggère de passer par Atos, à l’époque “Atos Origin”, une société multi-nationale qui sert déjà de conduit à mes futurs collègues. Il y aurait bien, peut-être, une autre possibilité, mais sans certitude; parfois le premier intermédiaire sur la liste n’est pas prêt à céder sa place au second, même si c’est un partenaire commercial, et puis pas besoin de chercher plus loin me dit-on. Tout cela est nébuleux, et nouveau pour moi. Je n’ai pas vraiment le choix, et mon choix ne semble de toute façon pas avoir beaucoup d’importance, le rôle de l’intermédiaire étant limité.
J’entre donc en contact avec Atos et je signe un service agreement, document qui reprend les éléments essentiels de la collaboration : identité des parties, taux journalier, lieu des prestations, et durée. Entre sociétés commerciales (car je suis indépendant, il ne s’agit donc pas d’un contrat de travail), il n’en faut pas plus pour constituer un contrat.
Mais Atos veut que je signe également un contrat plus formel, reprenant en détails les obligations de chaque partie. Le document qu’on me soumet fait plus de dix pages. Rapidement, je m’aperçois que les conditions sont tout à fait déséquilibrées, et qu’il s’agit de faire porter la charge de toutes sortes d’obligations au consultant, sans contrepartie pour Atos.
Ainsi, une clause prévoit, de manière très large, qu’en cas de faute (sans plus de précision), je devrai indemniser Atos d’un montant de 50.000 euros. Une autre clause prévoit le remboursement de tous les montants que j’aurais touché, sans limite dans le temps — autrement dit, potentiellement un an ou plus de rémunération — en cas de faute certes grave, mais l’indemnisation est proprement délirante. […] Je note encore que lors de mon départ, je serai forfaitairement redevable d’une somme de 5.000 euros, pour former la personne qui me remplace.
[…]
Je contacte le commercial chargé du suivi de mon dossier, qui m’explique que cela est “normal”.
[…]
Il était clair que je ne signerais pas en l’état, et que ma réflexion porterait uniquement sur les moyens à mettre en œuvre pour ne pas signer. Il y eu bien un rappel mais, misant sur la bureaucratie de ce genre de sociétés et évitant de répondre aux relances, la signature de ce contrat tomba dans les oubliettes corporate. En tout cas pour l’instant, car ce contrat se rappellera à mon bon souvenir quatre ans plus tard.
Je savais combien je facturais par jour à Atos, mais je n’avais aucune idée de ce que Atos facturait en retour à la Commission, et quelle était leur marge bénéficiaire. […] Interrogé sur ce point, les réponses du commercial étaient évasives : cela dépend de votre contrat-cadre, je n’ai pas accès à cette information, nous travaillons toujours de la même manière, etc. Mais le contrat-cadre étant public, tout cela n’était finalement que secret de polichinelle pour qui savait naviguer dans les méandres administratives, et il ne fut pas difficile de trouver un fonctionnaire pour me donner les chiffres.
Il s’avéra qu’Atos se réservait une marge comprise entre 14,5% et 22,5% sur nos contrats. Cela peut paraître énorme au non-initié, mais c’est la norme. 20% de marge sont considérés comme normal. Oui, cela veut dire que sur un an, vous laissez plus de deux mois à l’intermédiaire. C’est censé le rémunérer pour le temps passé à poser le besoin du client, puis à vous trouver, avec tous les coûts connexes du commercial : bureau, salaire, bonus, voiture, etc, la bureaucratie, les coûts pour répondre aux appels d’offre qu’il faut bien amortir et les pertes de temps, en ce compris tous les cas où le candidat ne convient pas.
[…]
S’il est normal de rémunérer l’intermédiaire pour son travail, cela semble moins naturel quand le recrutement s’est fait sans faire appel à ses services et sans son intermédiation, et que tout s’est fait directement entre le fonctionnaire et le développeur indépendant, fut-ce par l’entremise gracieuse d’un ami à un mariage. Dans ce cas, le seul “travail” consiste pour l’intermédiaire à apparaître après-coup, à faire signer un contrat (grossièrement inadapté) et à recevoir votre facture mensuelle pour refacturer le client, en empochant un bénéfice juteux au passage.
Il s’avère que mes collègues étaient tous dans le même cas, et avaient trouvés d’eux-même leur chemin jusque ici sans l’aide d’Atos avant de devoir faire appel à leurs “services”.
[…]
Puis, une année s’étant écoulée, aucune indexation ne nous avait été proposée, alors qu’Atos avait bien indexé de son côté. À cette époque, on parlait d’environ 2% par an.
Vint le moment où nos contrats arrivaient à expiration. Ils allaient naturellement être reconduits, tels quels. C’est alors que les collègues et moi-même convînmes de renégocier nos tarifs.
La première réaction du commercial fut sans surprise : non, ce n’est pas possible, il n’en est pas question, on n’a jamais vu cela, et si on doit le faire pour vous, alors il faudra le faire pour tout le monde, etc. Les échanges n’étaient en rien constructif, comme lors de ce dialogue risible auquel des collègues ont assisté : […] “Vous êtes payés trente jours fin de mois, alors que la Commission nous paie à trois mois; nous vous servons donc de trésorerie et cela justifie notre marge.”
[…]
Le temps passait, et cela jouait en notre faveur, car nous étions prêts à accepter ce que la plupart des consultants redoutent: une interruption de nos contrats. Une fois nos contrats arrivés à leur terme, la Commission devrait se passer de nos services. Le fonctionnaire ne peut en aucun cas se mêler de ces aspects contractuels, au risque d’interférer avec les règles du contrat-cadre, mais rien ne nous empêchait de lui faire part, peu de temps avant d’arriver au terme, qu’Atos refusait de revoir sa marge jugée trop élevée compte tenu des circonstances. Cela allait mettre le service dans l’embarras, voire dans la difficulté, et nous en étions désolé.
Le fonctionnaire ne pouvait donc pas intervenir mais, deux jours après cette brève conversation qui n’avait pour but que de le tenir informé, Atos nous recontactait avec une proposition. Le timing ne pouvait être qu’une heureuse coïncidence. Un nouveau contrat nous attendait, avec une marge réduite à 12%. L’affaire fut entendue. […]
[…]
Un ami, arrivé peu de temps après moi dans un autre service, avait pour intermédiaire Intrasoft. Lui aussi eu droit à son mur du silence quant à la marge que s’octroyait son intermédiaire. Les langues se déliant, il calcula que leur marge s’élevait à 27%. C’était proprement délirant, plus d’un quart son travail tombait directement dans la poche de la multi-nationale. Là encore, il était hors de question de revoir la marge à la baisse. Et le ton n'était pas aux politesses. La commerciale fit semblant de pleurer lors d'une réunion, et une autre entrevue avec elle eut lieu, ce qu'il perçut comme malsain.
Une autre société avait la réputation d’être encore plus agressive et de ne pas hésiter à assigner ses propres consultants en justice. Je crains même de la citer, faute de disposer d’éléments circonstanciés. Finalement, nous n’étions pas si mal lotis.
Rien n'a fondamentalement changé depuis pour lui avec Intrasoft; il a récemment dû les relancer pour connaitre une éventuelle indexation et s'assurer que son expérience des dernières années était bien prise en compte.
L’idée nous vient de devenir nos propres intermédiaires. Après tout, pourquoi pas? Les marchés publics sont ouverts à tous. Malheureusement, nous dûmes rapidement déchanter. Pour ce faire, il fallait se constituer sous forme de société anonyme, avec un capital assez élevé, et rassembler un nombre de CV de candidats en réserve bien trop important pour nous. Les indépendants ont malheureusement la faiblesse de leur indépendance et n’ont pas l’habitude de fonctionner de manière coordonnée. L’idée fut vite abandonnée.
Tous les mois, nous devions remplir une feuille de prestation, communément appelée timesheet, dont le modèle nous était fourni par Atos. Dans un élan de bureaucratie, Atos cru bon de rendre les choses plus complexes. Je reçus un jour comme mes collègues un courrier postal m’annonçant qu’il faudrait désormais encoder nos prestations dans un autre système de traitement, en plus de remplir la feuille au format Excel.
Ma première réaction fut de ne pas y donner suite, et d’attendre un premier rappel, puis un deuxième. Les collègues qui avaient obtempérés se plaignaient du caractère abscons du système, les messages d’erreurs et une absence complète d’ergonomie étant au rendez-vous m’avait-on prévenu.
J’attendis encore quelques jours avant de me connecter. Un message d’erreur apparut dès que j’entrai mes identifiants. J’en informai Atos. Une correction me fut proposée et, à nouveau, j’attendis deux rappels avant de m’exécuter.
Entre-temps, le commercial me glissa que le système ne donnait pas satisfaction et qu’il allait peut-être être abandonné. Je pris cela comme une confirmation de l’inutilité de faire le moindre effort. Le système fut effectivement abandonné après peu de temps, sans que je n’aie encodé la moindre donnée, au soulagement de ces utilisateurs malgré tout frustrés d’avoir perdu leur temps.
Ainsi va la bureaucratie dans beaucoup de grandes sociétés privées.
Les jours coulaient heureux à la Commission. Par rapport au secteur privé, notre rémunération était certes en retrait, mais nous bénéficions d’une sécurité implicite dans le renouvellement de nos contrats, et d’une stabilité sur les prix, donc cela ne nous dérangeait pas.
Vint la crise financière. Atos adressa un courrier à ses consultants. Le ton était sibyllin. La missive nous disait en substance : C’est la crise, il va falloir faire preuve d’imagination.
Mais la lettre ne disait rien de plus; et je la classai sans suite. Plusieurs semaines s’écoulèrent. Un week-end, un manager chez Atos me contacte. Au téléphone, la voix est jeune et hésitante. Il m’appelle au sujet de cette fameuse lettre. Je l’éconduis rapidement.
Quelques minutes après, un autre appel. Cette fois, la voix est ferme, sèche et assurée, et le ton, agressif. Cette personne me dit en substance que c’est la crise, que les affaires ne sont pas bonnes, qu’il va falloir réduire notre facturation. Atos contacte de la sorte tous ces consultants.
“Si je ne me trompe, le contrat-cadre est resté inchangé, et vous facturez toujours la même chose à la Commission, crise financière ou pas. Donc vous me demandez simplement de réduire mon taux horaire pour accroître vos marges, comme cela, parce que ça vous arrange.”
[…]
Lundi, de retour au bureau, j’interrogeai mes collègues sur ce nouveau chapitre de notre collaboration forcée. Mais personne n’avait été contacté. J’avais fait barrage. Ce fut l’occasion pour moi de leur raconter cette épisode devenu comique une fois qu’il fut partagé avec eux.
Vint pour moi le temps de quitter la Commission. Je pris contact directement avec mes fonctionnaires, pour leur annoncer mon départ prochain. Ils en prirent acte. Puis, et seulement après leur avoir parlé, je notifiai Atos que je mettais fin au contrat, ce qui déplut au commercial : Heu … j’aurais aimé être prévenu avant le client et d’autre part il y a qques détails à régler comme les jours de hand over free of charge ; on se recontacte lundi
Ce commercial, contrairement à l’ancien un peu largué face à des consultants revêches, était plutôt agressif et désagréable. Le jeu était fixé : me taxer des jours de prestations, sous forme de “hand over free of charge”, soit des jours de formations ou de transfert de connaissance, sans contrepartie financière.
[…]
Le soi-disant “handover” une simple indemnité en espèces sonnantes et trébuchantes. Il ne s’agissait pas de prester des jours gratuitement pour former mon successeur au profit de la Commission, mais bien de payer directement Atos. Et ce contrat bidon était bien réel.
Passablement énervé par mon refus, il me dit alors qu’il était le boss, que c’était à lui de décider. “Qui est ton patron? Hein? C’est moi ton patron.”
La conversation avait pris un tour surréaliste. Aucun commercial sensé n’aurait pris le risque de tenir ce genre de propos face à un indépendant, ouverture pour le consultant à invoquer un lien de subordination et donc, un contrat de travail déguisé, avec tout ce que cela comporte. Cette voie ne m’intéressait cependant pas, car il s’agissait pour lui de prendre l’ascendant sur moi, ou d’évacuer un trop-plein de frustrations. Je tentai de conserver un semblant de flegme. “Cette conversation devient désagréable. Non, vous n’êtes pas mon patron, car je suis travailleur indépendant. Vous n’êtes qu’un intermédiaire forcé en ce qui me concerne.” Il continua sur le même ton, en conclusion de quoi je me levai : “Il n’y a je pense plus rien à ajouter. Je vais à présent vous quitter.”
Un collègue qui s’était résigné à signer l’infâme contrat fut contraint de verser 5.000 euros pour son départ. Cette clause du contrat n’avait rien de décoratif.
Quelques jours plus tard, le commercial m’envoya un email me confirmant que j’avais raison et que j’avais bénéficié d’ “approximations” de leur service contrats.
[…]
[…] J’ai depuis appris à fuir ce genre de sociétés, à fuir ce genre d’écosystèmes dysfonctionnels, et je n’accorde pas une grande estime aux intermédiaires, surtout quand ils jouissent d’une situation monopolistique.
Les pratiques agressives et arrogantes ne sont malheureusement pas limitées à l’industrie du développement logiciel. Et ce récit n’est rien comparé à l’emprise que des managers peuvent avoir sur leurs subalternes. J’avais la chance de pouvoir gentiment envoyer mes interlocuteurs à la gare, sans risque de perdre mon travail, même face à des menaces. De par mes qualifications, et de par la rareté des développeurs Java expérimentés sur le marché du travail, le rapport de force n’était jamais en ma défaveur. Mais tout le monde n’a pas ce luxe.
Via Irina sur #arn.
Branchée en 2009 par Sarko, la Plateforme nationale des interceptions judiciaires (Pnij) souffre toujours de surdité partielle… Ça tombe mal : depuis le 12 septembre, son utilisation est devenue obligatoire pour tous les flics ! Ce qui ne l’empêche pas de coûter un bras aux contribuables. Au départ, la mise en service de ce système centralisé d’écoutes ordonnées par des juges et administrées par Thales était évalué entre 15 et 40 millions d’euros. La douloureuse dépasse aujourd’hui les 181 millions. Non mais, allô, quoi !
Jusqu’au 12 septembre. les poulets pouvaient obtenir une écoute directement auprès des opérateurs téléphoniques - avec l’aval d’un magistrat. Désormais, toute demande doit être adressée à la Pnij. Sauf que « ça ne marche pas » se lamente un gradé de l’antiterro. « Le gouvernement veut une nouvelle loi pour chasser les barbus, mais on est incapable de faire avec ce qu on a ». Barbant!
Un propos qui n’est ni radical ni isolé ! Le Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (affilié à la CFDT) vient de réclamer au Parlement une commission d’enquête sur les failles opérationnelles de cette tuyauterie. La Cour des comptes s’était déjà penchée sur la question en avril 2016. Soulignant le coût exorbitant de l’outil et s’interrogeant sur le bien-fondé d’une gestion confiée à Thales, elle s’était alarmée des bugs à répétition, susceptibles de compromettre des enquêtes judiciaires. En écho, Manuel Valls avait déclenché… un audit. L’arme fatale ! Ses conclusions demeurent secrètes. Mais « Le Canard » a repéré quelques trous dans le filet. Premier exemple : les garnements utilisant pour leurs conversations téléphoniques un opérateur mobile virtuel (autre que les « grands », tels Orange, SFR ou Bouygues…) ont toutes les chances d’échapper aux grandes oreilles.
Ne quittez pas !
Deuxième exemple : impossible, en passant par la Pnij, d’obtenir la géolocalisation dæ suspects. Troisième exemple : une écoute réalisée dans le cadre d’une enquête préliminaire (sous la responsabilité du parquet) ne peut être réutilisable si la même enquête atterrit entre les mains d’un juge d’instruction ! « Si j’ai “branché” deux individus dans deux enquêtes différentes et que je soupçonne qu’il s’agit de la même personne, explique un commissaire de police judiciaire, je ne peux même pas comparer les voix. » De quoi rester atone.
Le tout, évidemment, sans parler des pannes et des plantages en série, que « Le Canard » a déjà plusieurs fois évoqués. Heureusement, l’Etat et Thales ont tout prévu : un centre de secours, une sorte de « Pnij bis ». Installé où ? A Elancourt, pile-poil sur le site de la « vraie » Plateforme.
Sans doute pour éviter les problèmes de branchement…
Dans le Canard enchaîné du 27 septembre 2017.