Je ne vois pas de problème. Avec la peine de mort toujours en vigueur dans plusieurs États, la torture, le camp de Guantánamo, l'espionnage numérique de masse, les frappes par drone sans procès, la politique impérialiste ainsi que la politique migratoire et anti-IVG de Trump, les États-Unis ont une vision très étriquée des droits de l'Homme depuis des décennies.
Ce départ lève l'hypocrisie qui consiste à vouloir apprendre les droits de l'Homme aux autres quand on ne se les applique pas à soi-même. La France devrait en prendre de la graine.
Sur ce point, je rejoins ambassadrice de Washington à l'ONU :
« Pendant trop longtemps, le CDH a protégé les auteurs de violations des droits de l’homme et il a été un cloaque de partis pris politiques », a-t-elle fustigé en s’en prenant particulièrement à la République démocratique du Congo (RDC), qui y siège, tout comme au Venezuela, à la Chine, à l’Egypte ou à l’Iran.
Le CDH est certes « imparfait », s’est émue l’ancienne diplomate américaine Suzanne Nossel. « Aucun instrument multilatéral ne peut être pur ou presque parfait (…). Ses défauts sont les défauts des Etats membres qui sacrifient parfois les droits humains au profit d’objectifs politiques ou économiques », a-t-elle assuré, déplorant la décision de Washington.
Oui, l'ONU a toujours été à géométrie variable. Notamment quand 5 États peuvent mettre le monde à feu et à sang ou s'y opposer. Notamment quand une guerre devient propre car elle se déroule sous mandat de l'ONU. Fumisteries.
On rappellera que l'Arabie Saoudite (entre autres) est membre du Conseil des droits de l'Homme de l'ONU, ce qui en démontre la valeur, aussi élevée que celle d'une Légion d'honneur distribuée à tout-va aux copains et copines.
Pour l'instant, la presse relate que les États-Unis n'ont pas claqué la porte par honnêteté, mais en répression aux résolutions prises contre l'Israël. Je pense surtout que c'est un joli écran de fumée qui arrange bien les ricain⋅e⋅s. Coup double.
WOW, superbe vulgarisation chez Thinkerview. Je recommande.
Lois de la physique qui ne correspondent pas avec ce qu'on observe. Soit changer la loi, soit constater qu'elle a raison mais qu'on ignorait un des éléments qui la compose ;
Une interaction entre particules fondamentales se matérialise (se transmet) par un champ dans l'espace. Ces champs sont caractéristiques de l'interaction subie par une particule. Dans le monde de l'infiniment petit, il y a 3 interactions :
Si la masse des particules qui matérialisent une interaction est nulle, alors la portée de cette interaction est infinie. À l'inverse, si la masse est élevée, la portée de l'interaction est très faible (un millionième de milliardième de mètre) ;
Nom des particules qui ne subissent pas l'interaction forte : leptons. Nom de la catégorie des particules qui la subissent : hadron ;
Ces interactions sont décrites depuis la 2e moitié du 20e siècle dans le modèle standard de la physique des particules. Problème : si les équations de ce modèle sont correctes, alors la masse de toutes les particules qui matérialisent une interaction devrait être nulle, donc l’interaction devrait être d'une portée infinie. Si ces particules ont une masse nulle, alors les particules qui la subissent doivent aussi avoir une masse nulle. Or, les électrons, les bosons, etc. ont une masse non nulle ;
En 1964, Englert, Brout et Higgs font l'hypothèse que le modèle standard des particules est correct, mais que nous nous trompons sur la définition de la masse : masse et matière ne sont pas forcément imbriquées. Une particule n'a pas une masse du simple fait qu'elle est une particule de matière, mais elle en acquiert une via une interaction avec le vide… qui n'est en fait pas vide. Un champ (de Higgs) serait présent en tout point de l'univers. Toutes les particules auraient une masse nulle et c'est l'intensité de l'interaction avec ce champ qui donne une impression de masse ;
La masse d'un corps n'est pas forcément égale à la masse des corps qui le constitue. Exemple : dans le corps humain, la somme des masses de nos particules élémentaires (électrons et quarks) représentent quelques pourcents de notre masse totale. Notre masse principale vient de E=mc² : nos particules interagissent violemment entre elles, ces interactions déploient une certaine énergie qui correspond à une masse effective ;
En juillet 2012, on observe des signaux de la présence du boson de Higgs. Donc toute l'hypothèse se confirme. Le modèle standard est désormais complet : toutes les particules exigées pour son fonctionnement ont été détectées. Les collisions dans le LHC ont permis de reproduire des conditions de l'univers primitif qui n'existent plus aujourd'hui comme la température (l'univers s'est considérablement refroidi). Ainsi, nos bosons de Higgs ont une durée de vie de 10^-23 secondes ;
À la naissance de l'univers, le champ de Higgs n'existait pas, donc les particules élémentaires n'avaient pas de masse, donc elles se déplaçaient à la vitesse de la lumière, donc la théorie de la relativité générale nous dit que ces particules n'avaient pas de temps propre puisqu'aucun révérenciel temporel ne peut leur être associé. Tout d'un coup, le champ de Higgs apparaît dans tout l'espace, les particules élémentaires se couplent plus ou moins intensément à ce champ, ce qui leur donne une masse non nulle, qui engendre un temps propre. Qu'est-ce qui a déclenché ça ? Peut-être une rupture spontanée de symétrie ;
Le modèle standard ignore la gravitation. Or, si l'énergie augmente, la gravitation va intervenir. Nouvelle question : comment résoudre le modèle standard et la relativité générale ? ;
Matière noire ? Si la force qui décrit le mouvement des galaxies est la gravitation, comment expliquer que, pour prévoir ces mouvements, il nous faut ajouter à nos calculs de relativité 10 fois plus de masse que celle que l'on observe ? On présume l'existence d'une matière noire, d'une matière qui n'émet pas de lumière et qui agirait sur la gravitation des galaxies. Cette matière noire n'est qu'une explication parmi d'autres ;
Hypothèse de l'inflation ? Le principe d'inertie énonce qu'un corps qui est soumis à aucune force a un mouvement rectiligne et uniforme. Or, en tout point de l'univers, il y a la gravitation donc tous les corps présents dans l'univers subissent au moins une force. Donc le principe d'inertie n'est pas observable. Ou alors la gravitation n'est pas une force ? Einstein démontre cela : la gravitation n'est pas une force, mais une déformation de l'espace-temps. La terre aurait un mouvement inertiel (rectiligne), la courbure de l'espace-temps la fait tourner autour du soleil. L'univers observable est plat (pas 2D, mais on ne constate pas une courbure généralisée). Pourquoi c'est plat ? Inflation. Dans l'univers primordial, les distances ont augmenté de 10^50 dans un temps restreint de 10^-32 secondes. Donc, en moins d'un instant, l'univers a acquit la moitié de sa taille observable. Dans ces conditions, il est possible que nous observions une portion seulement de l'univers, car la courbure généralisée échappe à notre observation ;
Je cherchais des textes argumentés sur tout ça. Parmi ce que j'ai lu et écouté, je retiens et je conseille la lecture de (liste non ordonnée) :
Je retiens :
Bref, encore une fois, on ne traite pas les vrais problèmes comme l'accroissement du nombre d'étudiant⋅e⋅s ou l'échec de la politique de mise en concurrence des universités… C'est un choix, c'est voulu, ce n'est pas une erreur.
Tous les journaux l’ont écrit, les radios et télés l’ont annoncé, les réseaux sociaux en frémissent encore : une loi destinée à lutter contre les fake news va entrer en vigueur. En même temps, « vigueur » est peut-être un bien grand mot. Pas un ténor de la politique ne s’est risqué à saluer cette naissance. Pas un juriste de renom, pas un professeur de droit, pas une association de journalistes. Les commentateurs les plus aimables ont observé que ce texte ne servirait à rien.
D’autres, moins optimistes, craignent des effets pervers : un petit coup de canif dans la liberté d’expression, la création d’un label de vérité d’Etat, ou encore, plus amusant, un résultat à l’exact opposé du but poursuivi. Une information estampillée de « faux officiel » s’en trouvera valorisée, et ne manquera pas d’exciter la curiosité.
En apparence simple initiative parlementaire, le texte d’origine a été déposé par le groupe LRM de l’Assemblée. En réalité, il venait tout droit de l’Elysée. Traumatisé par la circulation d’informations malveillantes pendant sa campagne, et par l’expérience funeste de Hillary Clinton, Macron tenait absolument à cette loi. Difficile, d’ailleurs, de soutenir que la flambée virale, sur le Net, d’imputations diffamatoires ne mérite pas une réponse. Mais l’idée d’une procédure judiciaire, ultrarapide en période électorale, pour ordonner le retrait d’une information a été presque unanimement saluée comme vraisemblablement inapplicable, peut-être dangereuse, et sûrement inefficace. Sur cette base solide, le texte a poursuivi son bonhomme de chemin.
Mascarade mondaine
La commission des Lois a entendu par dizaines des juristes, des avocats, des experts divers, des journalistes, des informaticiens. Ils ont été écoutés poliment : tous ou presque ont soutenu que la démarche n’était pas la bonne. Au terme de cette mascarade mondaine, les disciplinés députés n’ont tenu aucun compte des avis qu’ils avaient sollicités. Egalement consulté, le Conseil d’Etat, dans les termes choisis qui font son charme, a observé que « le droit français contient déjà plusieurs dispositions visant en substance à lutter contre la diffusion de fausses nouvelles ». Et de noter que rapporter devant un juge la preuve de la fausseté d’une information ne sera pas une promenade de santé. Au total, selon le Conseil, « la réponse du juge des référés, aussi rapide soit-elle, risque d’intervenir trop tard (…), voire à contretemps ».
Et c’est ainsi, au bout du chemin de croix, que ce chef-d’œuvre législatif, conspué de tous bords, a été triomphalement adopté à l’Assemblée grâce aux seules voix des macronistes. Il est probable que ce texte ne fera pas trop de mal. Il ne fera même rien du tout. Sauf nous rappeler la forte maxime de Montesquieu : « Les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires. »
ÉDIT DU 24/06/2018 À 11H12 : la proposition de loi n'a pas été définitivement adopté le 7 juin. Déjà car il n'y a que l'Assemblée nationale qui l'a étudié, ensuite parce que les créneaux impartis dans l'agenda parlementaire ont été dépassé. L'étude de ce texte par l'Assemblée continuera le 3 juillet et les jours suivants. Puis par le Sénat a une date inconnue. FIN DE L'ÉDIT DU 24/06/2018 À 11H12.
Que c'est beau, la soi-disant démocratie : tout le monde est contre ? D'accord, faisons ça !
Que c'est beau, le corporatisme de la presse. Les journalistes, même ceux et celles des journaux que j'apprécie comme le Canard, sont toujours prompts à nous exposer en détail en quoi les lois qui visent leur profession sont malsaines. Dommage qu'il⋅elle⋅s ne fassent pas de même avec les autres lois…
Dans le Canard enchaîné du 13 juin 2018.
« Quatre français sur dix jugent le niveau des aides sociales trop élevé. » C’est le verdict des « Echos » (8/6) commentant un sondage Elabe qui devrait fournir du biscuit aux partisans des purges dans les minima sociaux. Mais, vu de plus près, les supporteurs du « trop d’aides » ne sont pas si nombreux : pour l’allocation de chômage, ils sont 34 % de sondés à trouver les sans-emploi excessivement secourus. Et pour les allocations familiales ? Seulement 25 % de cobayes protestent. Pour le logement : 22 %. La pauvreté : 15 %. La santé, la vieillesse, les retraites : moins de 10 % !
Alors, comment arrive-t-on à ce chiffre de 40 % ? Une seule explication : certains estiment les autres trop soutenus « en général ». Mais, lorsqu’on descend dans le détail (santé, emploi, grand âge, etc.) et que l’on se sent soudain très concerné, l’indignation décroît.
Pour le coup, ce sont peut-être les sondeurs — et quelques journalistes — qui auraient besoin d’aide pour prendre la vraie mesure de la psychologie française…
Ne faisons pas de procès aux Echos, car nombre d'autres journaux ont choisi de relayer ce sondage sous ce titre et d’en tirer la même conclusion : BFM, l'Express, Europe 1, Sud-Ouest, Liberation, Valeurs actuelles, le Figaro, etc.
Ensuite, il faut mettre ces titres en relation avec une déclaration off d'un conseiller gouvernemental relayée par le Canard enchaîné :
Pour éviter que les oppositions se coagulent contre ces économies budgétaires [ 7 milliards d'économies sur les minima sociaux d'ici à 2022 ], il était prévu qu'aucune donnée chiffrée ne devait sortir avant que l'opinion soit préparée par des sondages opportuns et par une communication gouvernementale justifiant par avance ces mesures. Au nom de l'efficacité et de la nécessaire réforme. »
Elabe et la presse subventionnée se sont chargées des sondages, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin, Agnès Buzyn et les médias aux ordres habituels (Europe 1, RTL, etc.) se sont occupés de la communication gouvernementale.
Dans le Canard enchaîné du 13 juin 2018.
L'expérience est édifiante. L’hiver dernier, un journaliste de la BBC est allé trouver la police de la ville de Guiyang (sud-ouest de la Chine) pour lui proposer un petit jeu. Il confie aux agents une de ses photos, se perd dans la foule et attend de voir en combien de temps il est retrouvé. Sept minutes plus tard, il est encerclé. Cette histoire est extraite d’une incroyable enquête, publiée par « Les Echos » (6/6), sur la mise sous surveillance de près de 1,5 milliard de Chinois. Les caméras de surveillance dopées à la reconnaissance faciale qui sont installées jour après jour dans les villes et les campagnes font des merveilles. C’est le plus grand et le plus efficace réseau du monde…
Le deuxième pilier de la surveillance à la chinoise s’appelle le « crédit social ». Ça a l’air banal, dit comme ça, mais c’est terrifiant. Il s’agit de classer les comportements des citoyens en fonction d’une batterie de critères, récoltés via le big data, puis d’en déduire une note en fonction de laquelle on se voit attribuer des droits… ou en perdre.
Sont notées la promptitude à régler ses factures, les habitudes d’achat et de consommation, mais aussi les relations d’amitié. Vous passez du temps sur les jeux vidéo, une petite bibine à la main ? Vous serez classé personne oisive ou peu digne de confiance, on peut vous empêcher de prendre le train ou l’avion. Le crédit social est encore à l’état d’expérimentation au niveau local, mais 11 millions de Chinois en vivent déjà quotidiennement les conséquences.
Notons que les USA font quelque chose de similaire pour évaluer la solvabilité des emprunteurs. Des sociétés commerciales comme Acxiom, Equifax, Epsilon, Experian, etc. collectent des données intimes afin de permettre de noter les demandeurs de crédits.
Le géant américain Facebook a admis récemment avoir noué des accords de partage de données avec l’équipementier Huawei, soupçonné d’être utilisé par Pékin comme instrument d’espionnage (« Wall Street Journal », 7/6). A Sanmen, les personnes téléphonant à de mauvais payeurs tombent immédiatement sur un message les informant que leur interlocuteur est sur liste noire.
Faut-il pour autant s’inquiéter ? Les dirigeants chinois ne veulent que le bien de leurs ressortissants. « Le sentiment de sécurité est le meilleur cadeau qu’un pays puisse offrir à son peuple », a expliqué Xi Jinping juste avant le XIXe congrès du Parti, à l’automne dernier. Merci qui ?
Dans le Canard enchaîné du 13 juin 2018.
Mais qu'arrivent-ils aux agriculteurs affiliés à la FNSEA, fameux syndicat ami des néonicotinoïdes, du productivisme et de la dérègulation ? Les voilà au coude-à-coude avec les écolos, qui hurlent contre la bioraffinerie de La Mède ! Ils s’insurgent contre Total, qui, pour faire tourner cette raffinerie, va importer 300 000 tonnes d’huile de palme ! Ils veulent « alerter l’opinion publique ». Ils disent que « la nourriture des Français est en danger » (France Inter, 1/6). Et les orangs-outans d’Indonésie aussi, que menace la déforestation due à la plantation frénétique de palmiers.
Se seraient-ils convertis à l’écologie, à la protection des espèces menacées et de l’environnement ? Non : ils veulent juste protéger leur propre filière française d’huile tirée du colza et leur groupe agro-industriel Avril, qui produit oléagineux et protéagineux, et ne se gêne pas pour importer 200 000 tonnes d’huile de palme par an. Ouf!
LALALALALALALALALALALALALALALALALALALALALALALALALA !
Dans le Canard enchaîné du 13 juin 2018.
Chirac s’était battu pendant sept ans à Bruxelles pour obtenir le taux réduit de TVA dans la restauration, avant que Sarkozy l’impose, en 2009. Et voilà-ti-pas que Macron, qui décidément ne respecte rien, veut revenir sur cette grande conquête sociale. Il s’agit de faire des économies. Et notamment de diminuer de 5 milliards les aides aux entreprises, a annoncé le ministre des Comptes publics, Gérald Darmanin.
Stopper quelles aides ? Les aides pour se lancer et les aides aux TPE / PME ou les aides pour les multinationales du CAC 40 ? D'accord pour les deuxième, pas toujours d'accord pour les premières, ça s'étudie au cas par cas.
Il faut dire que, depuis des années, les rapports s’empilent pour montrer l’inutilité de la mesure, qui détourne 3 milliards par an des caisses de l’Etat. La dernière en date, menée par l’Institut des politiques publiques (IPP), est la plus cruelle. Contrairement au « contrat d’avenir », signé en 2009 avec la profession, qui prévoyait le partage du bonus en trois parts égales, les bénéfices des restaurateurs ont augmenté de 24 %, contre seulement 4,1 % pour les salaires, les prix ne diminuant que de 1,9 %. Plus grave, la baisse de charges n’a entraîné aucune création d’emplois, alors que les restaurateurs en avaient promis 40 000.
La cause semble donc entendue, et la TVA avait déjà été remontée à 10 % sous Hollande. Mais Darmanin, après avoir lancé son ballon d’essai, est revenu à plus de prudence. Il y a 175 000 restaurateurs en France qui ne demanderont sûrement qu’à expliquer à leurs centaines de millions de clients leur opinion sur la promesse de Macron de ne pas augmenter les impôts.
Ho, c'est tout comme le CICE. Ainsi il ne suffit pas de baisser les abominables charges qui pèseraient sur le gentil patronat pour que celui-ci crée des emplois ou répartisse mieux la richesse au sein de ses sociétés commerciales. Qui l'eût crû ?!
Dans le Canard enchaîné du 13 juin 2018.
Autre salve du Premier ministre : il canonne, cette fois, la députée Aurore Bergé et ses amis, qui se sont montrés très offensifs lors de la discussion sur la loi Elan :
C'est aux députés de se mettre d'accord en amont avec les ministres, plutôt que de débouler en séances avec des dizaines d'amendements. »
Mais en voilà une bonne idée ! Que la loi soit conçue, en secret, par les conseillers technocrates de Matignon ou, mieux, de l'Élysée, en parfaite contradiction avec la séparation des pouvoirs !
Rien de neuf… Isabelle Attard parlait déjà de cette concentration du pouvoir à l'Élysée en 2015. Juste une énième confirmation…
Dans le Canard enchaîné du 13 juin 2018.
Ruffin, comme d'autres avant lui, nous expose l'organisation des débats dans notre parlement, une organisation conçue pour décourager les député⋅e⋅s et de limiter les débats sur le fond sur des sujets de société.
Qu’on résume : depuis une semaine, sur le projet de loi agriculture, nous siégeons de 9 h 30 le matin à 1 h du matin suivant. Samedi et dimanche compris. Avec, en parallèle, les missions et les commissions. Dans ce tunnel continuel d’amendements, plus de deux mille au total, difficile de deviner quand vont passer les trucs importants. On fait le guet. On perd des centaines et des centaines de votes, à lever la main en cadence. Et après sept jours de cette guerre d’usure, ce mardi, à 1 h moins deux minutes, le président de Rugy décide, arbitrairement, de prolonger les débats. Comme si le glyphosate était un point anecdotique, ou justement parce qu’il ne l’est pas. Parce que, sinon, ça repoussait la discussion au mardi 16 h 30. Et alors, l’hémicycle serait plein, les débats animés sur cette promesse du président Macron, la passion soulèverait les rangs.
Et ça, il ne faudrait surtout pas.
[…]
Oui, il faut accuser : le président de Rugy, qui organise lui-même le sabotage du parlement! Comment? Par ces prolongations nocturnes, certes, ces méthodes de cosaques. Mais au-delà: lui qui devrait nous protéger, lui qui devrait préserver le législatif contre l’exécutif, lui s’en fait le complice quotidien pour nous gaver de lois. Car, pour ce projet Agriculture, qui s’annonçait un marathon, de Rugy aurait pu bloquer deux semaines. On serait retournés chez nous le vendredi, en circo, les idées remises au clair. Mais non, il fallait faire vite. Au pas de charge. Parce que, derrière, arrive Elan, sur le logement, et là encore, on bouclera et bâclera en une semaine, samedi et dimanche compris. Et qu’on se souvienne, juste avant, du projet de loi « Asile et immigration », voté en catimini un dimanche soir ! C’est un dimanche, encore, ce dimanche dans la nuit, que fut rejetée la fin des poules en cages, autre engagement du candidat Macron.
[…]
Le président de l’Assemblée fait tout, alors, non pour permettre le débat, mais au contraire, pour le miner, pour l’enterrer, pour l’amoindrir. Plutôt que de résister à la toute-puissance de l’Elysée, il agit en porte-flingue.
« J’y peux rien »
Je le cite: « Ce n’est pas le Président de l’Assemblée qui décide de l’ordre du jour. »
Hypocrisie.
Certes, c’est la conférence des présidents qui en décide. Mais, avec les présidents de commission et les vice-présidents, le groupe En Marche! y est ultra-majoritaire.
Et si le président de Rugy, face au gouvernement, disait: « Ca suffit. Vous allez cesser ce gavage. Nous ne travaillons plus dans des conditions dignes pour fabriquer la loi. Nous ne pouvons pas siéger sept jours sur sept. Nous prendrons deux semaines pour étudier l’agriculture, et votre Elan sur le logement sera repoussé à plus tard », bref, si le président de l’Assemblée nationale jouait son rôle, c’est-à-dire défendre l’Assemblée nationale, il est évident que la donne en serait bouleversée, que l’exécutif prendrait un peu moins le Parlement pour son paillasson.
Mais François de Rugy s’est choisi un autre rôle : non pas de résistant au gouvernement, mais de quotidien complice.
La preuve avec son choix, très personnel celui-là, le fait du prince, de prolonger les débats jusqu’à 2 h du matin.
Pour s’assurer que l’hémicycle, en pleine nuit, ne serait pas secoué par des polémiques.
Donc, j’accuse toujours de Rugy.
Pas seulement sur cet amendement, mais de même sur la loi logement, de même sur asile et immigration, et qu’importe qu’on soit pour ou contre, là n’est pas le souci, c’est juste une question de démocratie.
J’accuse de Rugy de rendre l’Assemblée morte et morne, de veiller sur elle comme un croque-mort, d’en faire une chambre d’enregistrement des désirs du président. Et de préparer, avec l’Elysée, une réforme constitutionnelle qui ne fera qu’aggraver le mal : tout le pouvoir à l’exécutif.
Le 6 juin, de Rugy continuait de se dédouaner sur l'Élysée sur France Info…
"On dépense un pognon dingue en aides à la presse pour que les Français lisent @LePoint, alors qu'ils pourraient s'abonner à @Fakir_." (Et c'est le "leader du free market" qui le dit...)
Je tousse. Fakir a bénéficié d'environ 13 k€ d'aide publique directe à la presse en 2015 et 20 k€ en 2016 (source). Moins que Le Point, mais je n'aime pas la malhonnêteté.
Un équipement actif de réseau informatique (switch, routeur) stocke, dans des compteurs, le nombre d'octets émis et reçus sur chaque port depuis son démarrage. Afin de mesurer un débit, les outils de métrologie (comme Cacti) interrogent un équipement réseau à intervalle régulier, en utilisant le protocole normalisé SNMP, pour relever les compteurs. Un calcul permet d'obtenir le débit à partir de ces nombres : nouveau relevé (octets) - relevé précédent (octets) / temps écoulé entre les deux relevés (secondes).
Sur combien de bits sont codés ces compteurs ? Historiquement, 32 bits. Cela signifie qu'un tel compteur peut stocker tout au plus qu'un échange de 4 gigaoctets (on stocke un nombre d'octets sur 32 bits, donc 2^32/1024/1024/1024 gigaoctets) a traversé le port qu'il représente entre deux mesures par le logiciel de métrologie. Si cette quantité est dépassée, le compteur va dans le négatif ou revient à zéro avant de recommencer sa croissance, c'est l'integer overflow habituel. Il y a perte d'information.
Or, sur des réseaux 1 gb/s voire 10 gb/s, cela arrive très vite. 500 mégabits/seconde = 62 mégaoctets/s. Il faudra donc 65 secondes pour faire déborder le compteur. 2 gb/s = 250 mo/s = 16 secondes. Si le logiciel de métrologie relève les compteurs toutes les 5 minutes, il y a de la perte d'information.
Les équipements réseaux proposent depuis longtemps des compteurs codés sur 64 bits. 2^64 octets, cela fait 16 exaoctets, soit 16384 pétaoctets, soit 16777216 téraoctets. Quand on sait que les débits les plus élevés de nos jours culminent à quelques térabits/seconde dans la pratique (sur les liaisons transocéaniques) et à quelques dizaines de térabits/seconde en laboratoire, on se dit qu'il y a le temps de voir venir avant de pouvoir transférer une telle quantité de données en 1 minute comme en 5 (intervalles de collecte souvent utilisés dans les logiciels de métrologie).
Sur des réseaux d'une capacité égale ou supérieure à 1 giga/seconde, il vaut mieux utiliser les compteurs SNMP 64 bits. Ils sont désignés par des OID différents (des index dans le grand tableau multidimensionnel interrogé par SNMP) dans la section ifMIB de la MIB-II normalisée à l'IETF, 1.3.6.1.2.1.2.2.1.(10|16) en 32 bits, 1.3.6.1.2.1.31.1.1.1.(6|10) en 64 bits, donc il faut configurer son logiciel de métrologie pour aller les chercher. Par exemple, avec Cacti, il faut créer un graphe « In/Out bits (64 bits counters) ». Attention : certains équipements les exposent uniquement si on les interroge avec la version 2 du protocole SNMP (de toutes façons, la version 1 ne devrait plus être utilisée et l'on devrait migrer doucement vers la version 3 et ses mécanismes d'authentification plus poussée et de chiffrement, m'enfin bon…).
Au taff, nous avons des liaisons 1G et 10G et un Cacti qui relève et calcule les débits toutes les 5 minutes. Au cœur du réseau, les graphes ne dépassaient jamais les 100-120 mégas. Les sauvegardes inter-sites géographiques apparaissaient à peine sur les graphes nocturnes. Après un passage en 64 bits, on a découvert que notre cœur de réseau pédale en réalité à 500-700 mégas en heures pleines. Nos sauvegardes inter-sites apparaissent à 2 gb/s pendant des heures. Les anciens graphes étaient plus en dent de scie, moins courbés, moins harmonieux, comparés aux nouveaux. Et surtout, nous mesurons désormais les mêmes débits (entrant / sortant) que notre opérateur vers les Internets.
‒ That will be $23.03. Also, I'll pay you 24 cents for your last name, 35 cents for a list of your family members, and $1.20 if you hand me your phone quand let me scroll through your Facebook posts.
Loyalty cards and rewards account offers get way weirder if you think of them as separate transactions.
We'll pay you $1.47 to post on social media about our products, $2.05 to mention it in any group chats you're in, and 11 cents per passenger each time you drive your office carpool past one of our billboards.
Gros +1.
L’intuition, je l’ai eue assez tôt : si j’ai un smartphone, je n’arriverai pas à le lâcher. Pas de smartphone, pas de problème.
Je suis en cure de désintox de mon ordiphone depuis février (c'est-à-dire que je le laisse complètement à la maison, tous les jours). Il y a quelques jours, j'en avais besoin (tout du moins, je le croyais, une réflexion a posteriori m'a permis d'identifier une autre façon de faire sans ordiphone), donc je l'ai apporté au travail. Lors de la sortie "aller chercher à manger", j'ai constaté que je l'avais machinalement apporté avec moi. Je ne me suis pas rendu compte de mon geste et je n'en garde aucun souvenir. Ce que je voulais faire avec mon ordiphone était fait, je savais pertinemment que personne me téléphonerait ou me smserait à midi (et que si c'était le cas, ça pourrait bien attendre le soir), j'ai aucune application distrayante qui pousse à la consommation (Candy Crush, FB, Twitter, etc.) et pourtant, je l'ai pris, machinalement. Je trouve ça assez effrayant.
[…] Pluuuuuuus. Je l’ai tout le temps, ma batterie dure cinq heures et je réponds à mes mails dans la minute. Aucune limite, pas même la sociabilité de base : il mange avec moi, il ponctue mes conversations IRL. Je désapprends aussi très vite le droit à la non-réaction : si on me demande, c’est toujours crucial, et si je veux parler à quelqu’un, j’attends une réponse immédiate. Tout est à égalité, stages, amis ou activités, tout, sauf mon sens des priorités.
J’ai mis un an à déchanter. Il y avait une app pour tout, sauf pour me faire lâcher mon téléphone, et ça m’épuisait. Et surtout, j’ai découvert Damasio et sa distinction spinoziste pouvoir/puissance vis-à-vis de notre rapport à la technologie. Voici son constat : la technologie m’apporte du pouvoir — le GPS me guide, j’ai toujours la réponse à tout sous la main — mais me retire de la puissance — capacité à m’orienter, capacité à mémoriser les choses par moi-même. Et cet équilibre varie en fonction des individus.
Dans le cas de mon ordinateur, j’étais et je reste catégorique : c’est un outil qui m’empuissante énormément. Dans le cas du smartphone, c’était moins évident. Est-ce que c’était juste pratique, ou est-ce que c’était indispensable ? Et sans téléphone, je savais toujours aller d’un point A à un point B ? Sans accès à mes mails, je retrouvais mes rendez-vous ? Est-ce que je supportais encore de ne pas avoir accès à une information immédiatement ? […]
Mon smartphone, c’était exactement le technococon dont parle Damasio : il me permettait de me sentir en sécurité tout le temps, de satisfaire immédiatement mes besoins, de m’orchestrer un monde sans friction.
On constate le même phénomène dans le métro parisien. Le rapport aux autres est tellement déprimant que les gens se replient sur leur technococon, ce qui intensifie encore la sensation de tristesse. La technologie nous protège, nous parle et nous rassure. C’est notre Big Mother.
– Alain DamasioD’ailleurs, c’est la rencontre avec Damasio qui m’a le plus ébranlée : il vit sans agenda, et sans portable. On avait rendez-vous dans un bar de Marseille, 7h d’aller-retour depuis Paris pour moi, sans aucune certitude qu’il serait là, et sans aucun moyen de le joindre. Juste un gros espoir. Assise à la terrasse d’un café, à le guetter, avec tous mes petits pouvoirs bien inutilement sur la table, et mon impuissance chevillée au corps.
Et je suis arrivée en retard à tous mes rendez-vous — quand je suis arrivée6). J’avais perdu plein de réflexes : enregistrer les numéros importants, noter l’adresse de l’endroit où je vais, lire un plan (bon, en vrai j’ai toujours été nulle, mais la suite va vous surprendre). C’était invivable pour moi et pour les autres : je stressais en permanence d’avoir oublié une information cruciale, je misais sur les WiFi publics avec un succès très relatif, et les gens commençaient à être fatigués de m’attendre. Résultats des courses : l’extrême déconnexion, pas un grand succès. Le shlag, ça fonctionne mieux quand personne n’a besoin de vous joindre.
La déconnexion quasi totale fonctionne quand elle est préparée des mois et des mois auparavant (en apprenant aux gens à te contacter par mail, en expliquant qu'une réponse à une question autre que "on va s'boire un verre ?" peut arriver plusieurs semaines après, etc., etc.) ou quand la personne qui la pratique a une autorité morale suffisante (c'est-à-dire est une personne adorée et/ou une personne consultée pour des problèmes persos, etc.) pour pouvoir se permettre un tel comportement.
[…]
Finalement, ce que je ne veux plus, c’est le technococon : je veux que l’outil reste un outil. Être seule sans angoisser. Être capable de m’orienter sans suivre bêtement mon GPS, supporter de ne pas répondre immédiatement à mes messages, avoir la patience de chercher pendant 20 minutes le nom de ce mec, mais si, tu sais, celui qui a écrit ce bouquin là… J’adhère beaucoup à la théorie selon laquelle ces petits efforts fastidieux, à la fois permanents et insignifiants, nous aident à construire nos briques de mémoire.
Je pense qu'il est sain d'accepter nos imperfections d'êtres humains. On en a tou⋅te⋅s. On nous fait croire que la technologie permet de les lisser voire de les effacer. Tout ça, c'est du bluff. Je suis convaincu que la solution, c'est la tolérance. Savoir que telle personne a une mémoire vacillante et faire avec en lui rappelant gentiment ses engagements. Accepter que cette conversation va échouer car tu es incapable de te souvenir d'un fait ou d'une théorie philosophique qui aurait pu l'alimenter… tans pis, y'aura d'autres conversations, et d'ici là, y'aura le temps de chercher. Accepter qu'autrui ne soit pas à ta disposition en permanence et te réponde des semaines après.
Je me souviens de ce mec, la cinquantaine qui m'expliquait qu'au début des années 80, il n'y avait pas le téléphone dans chaque foyer. En revanche, il y avait des cabines téléphoniques dans les rues (un appel depuis ces cabines coûtaient un bras, mais c'pas le sujet). La semaine, il bossait à 600 km de son lieu de vie, donc de sa douce. Et il m'expliquait qu'il et elle arrivaient à se synchroniser pour se téléphoner, tel jour à telle heure, entre deux cabines. Cette histoire m'a scié et m'a fait prendre conscience à quel point c'est inconcevable aujourd'hui. Justement parce qu'on vit dans la certitude que la technologie nous permettra d'avertir autrui de notre retard alors que le plus simple serait de tenir notre engagement et de tout faire pour arriver à l'heure convenue.
Je veux aussi conserver la friction que m’a enlevée le smartphone. La friction, c’est ce laps de temps luxueux pendant lequel je peux me demander si ce que je suis en train de faire est vraiment nécessaire ou intéressant : devoir taper mon code de carte bancaire plutôt que de l’enregistrer, oublier les événements pas si importants, noter le titre d’un livre au lieu d’aller voir immédiatement de quoi il s’agit, réfléchir au message que j’ai envie d’envoyer. Prendre un peu de recul sur mes actes, et me demander s’ils me retirent ou m’ajoutent de la puissance.
[…] C’est la démarche qui m’intéresse d’abord : réfléchir à ce que m’apportent mes appareils, et à ce qu’ils m’enlèvent. J’y ai beaucoup gagné en sérénité, en capacité à prioriser mes tâches, en capacité aussi à ne pas faire ce qui ne m’intéressait pas. Je ne me sens plus redevable de ma disponibilité auprès de qui que ce soit, mais du coup je tiens mes engagements et je suis à mes rendez-vous. Si j’oublie de faire quelque chose que je n’ai pas pu faire immédiatement, je constate que c’était inutile dans l’immense majorité des cas. Je pense que tout le monde gagnerait à faire cette analyse pouvoir / puissance et réfléchir à ce qu’on fait par automatisme, par facilité ou par besoin.
J’ai repris les cours en janvier sur une « mission » : c’est comme ça qu’on désigne les semaines qu’on passe à imaginer des solutions innovantes pour des grosses boîtes en mal de « digital » (parce qu’en école de commerce, on est digitaux). Et ça commence : la mission est pour une grosse boîte de cosmétiques. Objectif : trouver de nouveaux et nouvelles client·e·s. Notre cible : les millenials européen·ne·s, dans les aéroports.
Dans l’idéal, il s’agit de trouver une solution qui s’appuie sur les données qu’on a sur eux pour leur pousser une offre au bon moment. Tous les moyens sont permis : collecte de données, beacons qui tracent leur déplacement dans l’aéroport, app qui les flique… Pourquoi on fait comme ça ? Parce que les gens voyagent de plus en plus. Parce qu’on sait qu’ils sont plus vulnérables quand ils s’ennuient. Parce qu’on peut faire de belles campagnes de display grâce à ces écrans qui remplacent les affiches. Parce que les produits de beauté se prêtent bien à l’ambiance un peu luxe de l’aéroport et du duty free. Parce qu’une entreprise qui ne croît pas, c’est une entreprise qui meurt, alors il faut toucher de nouveaux et nouvelles client·e·s, à tout prix.
Très bien, sauf que chacun de ces éléments va contre tout ce que je fais au quotidien. Je considère l’avion comme un désastre écologique. Je lutte contre les injonctions à la beauté, la plupart du temps je ne me maquille pas, je ne m’épile pas. Je lutte contre la collecte de données et le profilage qui cherche à nous atteindre dans nos moments de vulnérabilité. Je rage sur la consommation électrique de ces centaines d’écrans qui sont installés dans les métros, les gares, la rue, à un moment où la tendance générale devrait être à la décroissance si on voulait avoir une infime chance de limiter notre impact environnemental.
Et je me retrouve à écouter, concevoir et présenter des plans marketing sur la base suivante : puisque ces tendances existent, il y a de l’argent à faire dessus. Je le fais parce que c’est là-dessus que je suis évaluée, parce que finalement, ce n’est qu’un jeu, on joue aux consultant·e·s et ils jouent au comex, alors ça ne compte pas vraiment… Mais je ne crois pas qu’on puisse impunément jouer au consultant, tous les jours, sans que ça ait un impact sur la façon dont on appréhende le monde. Et même si je hais la solution que je leur propose, je me rends compte que je n’arrive pas à ne pas défendre sa pertinence quand on la remet en question au jury d’évaluation. Même si, de fait, cette proposition est aux antipodes de la société idéale que je projette (si tant est que j’en projette encore une).
[…]
C’est pour cela que je parle de dissonance cognitive. On m’évalue avec la règle tacite suivante : « comment maximiser le retour sur investissement dans telles et telles conditions ». Le présupposé : changer les conditions n’est pas une option. Même si elles te débectent. Le travail des consultant·e·s, c’est de transformer les conditions et les tendances en opportunités de croissance, et peu importent les conséquences. Exit le recul critique, exit la réflexion sur ce que ça fait de nous en tant que personnes. Un autre point : on travaille systématiquement en groupe. Insidieusement, ça force à limiter la critique et à agir de manière à ne pas trop ralentir la marche du projet. On peut se plaindre, mais pas trop – personne n’a envie d’être là de toute façon, que ce soit par flemme ou par désintérêt.
Alors, en quatre ans, je me suis résignée, d’autant que je sais qu’il y a de grandes chances que le reste du groupe ne partage pas mes idées. Si quelqu’un les partage, c’est peut-être pire encore, puisqu’on se retrouve à se regarder l’un l’autre abdiquer sans même avoir combattu. Et voir l’autre abdiquer valide sa propre abdication. À quoi bon avoir des pudeurs de gazelles pour bien montrer que « non, non, nous on n’est pas comme ça ». Peu importe ce que tu es, tu participes. Qu’est-ce qu’on va faire, se mettre en grève scolaire pour absence d’éthique du capitalisme ?
[…]
Deux réponses qu’on me fait souvent, c’est que je suis là pour « apprendre à connaître l’ennemi», une sorte de cinquième colonne qui paierait de sa personne pour mieux détruire le système de l’intérieur. Et la deuxième, un peu dans la même veine, c’est que ce que j’apprends ne me conditionne pas, et que ce n’est qu’un socle clos de connaissances sur des domaines variés (marketing, finance, etc). Ça ne m’empêche pas d’agir selon mes principes et mes valeurs. Spoiler : ce n’est pas aussi simple.
Il n’y a pas de cinquième colonne. Parce que la revendication principale de ce système c’est l’absence d’idéologie – rien de mieux pour couper l’herbe sous le pied de la cinquième colonne. Faire comprendre que le pragmatisme est une idéologie en soi, c’est long, et dans 99% des cas, ça revient à mettre de grands coups de poings dans un bloc de gelée indifférent. C’est facile, ça ne fait pas mal. Mais ça n’a aucun impact. Tu peux frapper aussi fort que tu veux, la gelée absorbe le coup, se déforme légèrement le temps de l’impact et revient à son état initial. Tu ne t’es pas fait mal, mais tu t’épuises rapidement, sans aucun résultat.
Quant à considérer ces années en école comme un socle de connaissances neutres, ça ne fonctionne pas non plus. Ce qu’on m’apprend, c’est un savoir-être, une manière de penser et d’appréhender le monde. C’est comme ça que l’école de commerce fait son œuvre : elle t’apprend à te résigner devant la sacro-sainte neutralité des « indicateurs», de la « mesure de la performance » ; à passer du souci scolaire au sérieux managérial, avec les conséquences qu’on connaît. Elle sape toute volonté de révolte en te faisant intégrer, vivre les schémas cohérents derrière le système en place, que ce soit l’actionnariat, les dividendes, la gouvernance, les plans sociaux, et j’en passe. En te montrant les rouages, en te mettant en situation, elle te fait comprendre que c’est ce que toi aussi tu aurais fait, que la décision « réduire les coûts», « verser de hauts dividendes » est la décision la plus froidement logique dans ces conditions. Et même si tu tiques, que tu désapprouves, on convoque TINA : il n’y a pas d’alternative. Ou elle n’a pas sa place ici. Le capitalisme, ça se fonde sur le capital, et cette vérité crue s’incarne dans le fait que, majoritairement, l’argent va là où l’arbitrage est le plus favorable. Dans ces conditions, pas de cinquième colonne, plutôt une cinquième roue du carrosse. Et le carrosse, ça ne l’empêche pas d’avancer.
Gros +1.
Deux arrêts rendus le 31 mai dernier par la Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH) sont passés un peu inaperçus. Pourtant il y avait une actualité à laquelle les relier. Dans une affaire contre la Pologne [ NDLR : heeeu ? La Roumanie, non ? ] et une autre contre la Lituanie, la Cour reconnaît que la CIA a joué un rôle dans la torture de civils, dans le cadre de son combat contre le terrorisme et que certains Etats européens, dont les deux cités précédemment, ont joué un rôle facilitateur. Cela tombe à point, au moment où les Etats-Unis nomment à la tête de l'agence de renseignement extérieur Gina Haspel, qui gérait une prison occulte pratiquant la torture en 2002.
[…]
En ce qui concerne l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme : "Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants", la Cour estime que la Roumanie n'a pas agi contre un programme dont elle savait qu'il comportait des risques pour les personnes qui y étaient soumis et a même apporté son aide.
[…]
Dans son arrêt sur la Lituanie, la Cour estime que la Lituanie était au courant de la présence sur son sol d'un centre de détention de la CIA
[…]
Ce sont désormais cinq Etats européens qui ont été reconnus coupables par la CEDH pour leur participation au programme de torture des Etats-Unis : Macédoine, Italie, Pologne, Lituanie, Roumanie. Toutes décisions qui ne font ni chaud ni froid aux présidents Américains ayant succédé à George Bush, y compris Barack Obama qui s'est refusé à toute poursuite de l'Administration précédente. […]
Suite aux attentats du 11 septembre 2001, des pays européens ont accueilli des centres de détention secrets de la CIA sur leur sol, ont facilité la torture de personnes désignées par les USA comme responsables des attentats et ont permis leur extradition vers les USA (ce qui est contraire au droit UE puisque ces détendus allaient bénéficier d'un traitement moins favorable à leurs droits humains aux USA)… sans plus de procès et sans rendre de comptes… La Cour expose bien que ces pays n'ignoraient pas ce qu'ils faisaient, donc qu'ils sont complices…
Vie et assassinat d'un ado américain trans. Les scènes clés de ce film sont poignantes et le contraste entre la scène la plus tragique et l'une des plus belles scènes d'amour du ciné (au moins, elle sonne largement moins faux qu'un paquet d'autres) fait aussi son effet.
Inspiré d'un fait divers qui s'est déroulé en 1993 aux USA. 25 ans plus tard, je perçois aucune évolution de nos sociétés, sur ce sujet comme sur d'autres et je constate que la tolérance est toujours une notion abstraite. Ce film s'inscrit malheureusement dans l'actualité.
À voir.
Maître de conférences à l’université de Rouen, Ludivine Bantigny a accompli un remarquable travail d’historienne pour son livre sur Mai 68. À partir d’archives consultées dans toute la France, souvent inédites, elle s’est attachée aux luttes petites et grandes et sort 1968 des clichés entretenus par les uns et les autres.
Première idée reçue : la France de 1968, prise dans le tourbillon des « Trente Glorieuses », se porterait bien économiquement.
Certes, on vit dans une société bien différente de celle de l’immédiat après-guerre qui avait souffert de toutes les pénuries. Là, on a un taux de croissance qui est confortable, plutôt stable, de l’ordre de 5 % par an. Mais derrière cette croissance se cachent des inégalités sociales très profondes. 5 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, 2 millions avec des salaires de l’ordre de 400 ou 500 francs par mois, a peu près l’équivalent en euros aujourd’hui. La moitié des logements n’ont ni eau courante ni toilettes. Beaucoup de familles habitent dans une ou deux pièces à six, à huit. Il y a entre 470 000 et 500 000 demandeurs d’emploi. Évidemment par rapport aux chiffres actuels, ça paraît faible. Mais beaucoup d’entreprises ferment dans le textile, la métallurgie, la mécanique. On commence à dire que les conditions de production françaises ne sont plus assez compétitives, concurrentielles, dans un monde où le marché commun se met en œuvre, où le libre-échange se diffuse à l’échelle internationale. L’ANPE est créée en 1967. On ne crée pas une agence nationale pour l’emploi s’il n’y a pas de problème de chômage. La même année est créé le poste de secrétaire d’État à l’emploi occupé par Jacques Chirac ! Ses détracteurs l’appellent Monsieur chômage… On lit sur les banderoles de la CGT et même de la CFDT le 1er mai 68 : « Défense de l’emploi » « Non aux licenciements »…
Les jeunes étaient moins bien payés, pourquoi ?
Pour les jeunes, il y a l’abattement d’âge c’est-à-dire qu’ils ne touchent qu’un pourcentage du salaire des travailleurs adultes à travail égal. Concrètement, on a 16 ans et on gagne 60 % du salaire d’un adulte, à 17 ans 70 %… Ces très bas salaires pour les jeunes vont d’ailleurs être une des étincelles de la mobilisation, avant même mai 68.
Autre idée reçue : tout commence à Paris.
Les premiers pavés n’ont pas été lancés au quartier Latin mais à Quimper, en octobre 67, avec de grandes manifestations paysannes. À Caen en janvier-février 68, il y a des grèves très importantes de jeunes ouvriers, surtout dans les entreprises sous-traitantes de l’automobile. Les patrons avaient « délocalisé » en province, hors des bastions ouvriers traditionnels de la région parisienne, notamment dans l’Ouest. Ils espéraient que cette main-d’œuvre d’origine rurale serait plus servile, et les salaires sont beaucoup moins élevés à travail égal par rapport a la région parisienne. Ce sont ces jeunes—là qui vont se mobiliser les premiers dans une grève très dure où les rejoignent des paysans, des étudiants et des salariés du secteur tertiaire. Caen, c’est aussi une place forte de la jeunesse communiste révolutionnaire qui vient prêter main-forte aux grévistes. À tel point que le préfet du Calvados rédige des rapports quasiment chaque jour envoyés au ministère de l’Intérieur pour alerter sur cet alliage de groupes sociaux qui se rencontrent à la faveur de la grève, une situation qu’on pourrait, prévient-il, retrouver à l’échelle nationale. Pendant les événements, outre les régions très industrialisées, j’ai découvert avec surprise que, par exemple, dans les Vosges, il y avait des grèves avec occupation dans de nombreuses industries textiles, parfois implantées en milieu rural, avec dix ou vingt salariés.
Cela nous amène au troisième lieu commun : 68 ne serait qu’un petit mouvement d’étudiants
L’événement est défiguré partout par le discours médiatique un peu hégémonique — même s’il est en train de changer — qui dit que tout ça était une petite révolte de fils à papa qui ne savaient pas très bien ce qu’ils voulaient, qui jouaient à la révolution mais qui, ensuite, se sont bien tranquillement rangés. On a occulté pendant des décennies la grève générale, le mouvement social, les occupations d’usines, de bureaux, de magasins, de ports, de gares, de théâtres, de lycées, d’universités… Il y a eu cette occultation tout simplement pour éviter que ça ne se reproduise.
On a aussi occulté les victimes
Il y a quand même eu six morts en 68. Le 12 juin, par exemple, Pierre Beylot et Henri Blanchet, deux ouvriers de Peugeot Sochaux, meurent lors des affrontements avec les CRS, dont l’un d’une balle en pleine tête. Deux morts dans la plus grosse usine de France. Que fait la CGT ? Elle appelle à un débrayage d’une heure ! Ça paraît assez fou ! La grève générale du 13 mai comme la grande manifestation du même jour s’organisent contre les violences policières. Et donc on aurait pu avoir le 15 juin quelque chose d’encore plus gigantesque étant donné que, cette fois, il y avait des morts ! Eh non, il ne se passe rien. Il y a encore un peu plus de 2 millions de grévistes à cette date-là; c’est encore beaucoup même si, au sommet de la grève, il y en avait 9 ou 10 millions. Mais il s’agit de préparer les élections, et de les gagner. Donc il ne faut pas que la grève reparte.
Le PCF et la CGT ont joué un rôle ambigu…
La ligne du Parti communiste, c’était la voie française au socialisme. Ça ne sera pas une révolution, ça ne sera pas Pékin, ni Alger, ni La Havane, ça sera la voie française, une forme de programme commun, d’union de la gauche. Le PC est persuadé d’y arriver : les élections législatives de 67 avaient vu les différentes organisations de gauche être tout près de les remporter. Et tout ce qui peut troubler cette stratégie est dangereux. Donc les gauchistes, c’est le vocable qui revient tout le temps, sont soit naïfs, soit romantiques, soit manipulés, voire pire. Certains dirigeants du PC laissent entendre qu’ils seraient, pour certains, des flics, en tout cas qu’ils feraient le jeu du pouvoir en voulant créer une situation de guerre civile. Pareil pour la direction de la CGT, j’insiste sur le mot direction car, section par section, ça se décline très différemment. Elle met en avant des revendications matérielles, notamment des augmentations de salaire. Au-delà, le reste n’est que littérature. Le discours de De Gaulle du 30 mai qui annonce la dissolution de l’Assemblée nationale arrange bien le PC. Georges Séguy qui dirigeait alors la CGT raconte dans ses mémoires que de Gaulle lui avait expliqué : au fond, on a au moins un intérêt en commun, c’est de faire cesser cette grève, et après, on verra qui remporte les élections.
La CFDT est sur la même position ?
Non, à l’époque, la CFDT est très politique dans ses revendications. Elle parle clairement d’autogestion, elle pose la question du pouvoir, en lien d’ailleurs avec le FSU. Et Rocard, à l’époque, tient des discours quasiment révolutionnaires : pouvoir aux ouvriers, pouvoir aux étudiants, pouvoir aux paysans.
Il y a aussi une grosse répression envers les immigrés
Oui. Les étrangers sont particulièrement fichés, interpellés et arrêtés par la police. Beaucoup de militants et d’ouvriers qui viennent du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne. La répression se traduit soit par des expulsions, des centaines en juin 68 — d’où les affiches « Non aux expulsions de nos camarades étrangers » — soit par des interdictions d’accès au territoire français pour tous ceux qui ont à un moment donné quitté la France. Il y a aussi des phénomènes de solidarité : beaucoup d’étudiants qui font des collectes pour contribuer à aider les familles de grévistes, notamment étrangères et notamment dans les bidonvilles. L’exemple qui va marquer le plus les esprits mais qui n’est que l’arbre qui cache la forêt, c’est celui de Daniel Cohn-Bendit. Il se rend en Allemagne pour faire le pont avec Berlin-Ouest. Quand il veut revenir, il est interdit d’accès au territoire français. Toute la police de France et de Navarre est mobilisée. J’ai vu dans les archives les consignes du ministre de l’Intérieur, des télégrammes « très urgents » : « Tout mettre en oeuvre pour que l’individu Cohn-Bendit ne franchisse pas la frontière. » C’est ahurissant. Quand le patronat des mines de fer lorraines demande au préfet de Meurthe-et-Moselle de liquider les piquets de grève, il refuse : « Toutes nos forces sont mobilisées à la frontière pour empêcher le retour de Cohn-Bendit. »
Quel est le rôle des étudiants dans tout ça ? Qu’est-ce qui se passe à Nanterre ?
Nanterre est une université implantée en banlieue, au coeur des bidonvilles. Les étudiants sont tout a fait conscients d’être des privilégiés. Ils représentent une toute petite minorité par rapport à l’ensemble des jeunes. Il y a moins de 10 % d’enfants d’ouvriers, moins de 7 % d’enfants d’agriculteurs dans les facs. Parmi ceux qui se mobilisent, il y a ce sentiment qu’on ne peut pas être que des étudiants, qu’on n’est pas là pour être de futurs rouages du système, pour devenir les futurs exploiteurs des ouvriers. Il y a une conscience marxiste et libertaire très importante, et aussi très internationaliste : la solidarité internationale avec les peuples qui se soulèvent dans ce qu’on appelle à l’époque le tiers-monde, et bien sûr le Vietnam. Ce sera l’une des étincelles du 22 mars, puisque les étudiants de Nanterre décident d’occuper la tour administrative après l’arrestation de leurs camarades qui, lors d’une manifestation contre la guerre du Vietnam, ont brisé les vitres de l’agence American Express. Ils se mobilisent aussi contre le carcan moral. C’est le règlement des cités universitaires où filles et garçons n’ont pas le droit de se rencontrer, un monde de non—mixité devenu insupportable pour ces jeunes. Il y a une troisième dimension qui est l’université comme lieu de reproduction de l’élite… Beaucoup ont été marqués par le livre de Bourdieu, Les Héritiers, publié en 1965. Ces trois facteurs se regroupent dans un quatrième, la solidarité entre eux et les salariés, les facs ouvertes aux travailleurs. D’emblée, ils refusent de s’isoler du mouvement social.
A l’inverse de la peur, des morts, vous parlez de la joie. Comment la définiriez-vous ?
Les gens sentent qu’ils vivent un événement extraordinaire. Ils étaient isolés les uns des autres, métro-boulot-dodo, et là tout à coup, ils se mettent à parler entre eux, discutent de sujets trop rarement abordés. Ils se sentent plus forts, à la fois comme individus et comme collectif. Et puis il y a beaucoup d’humour. Siné le raconte très bien.
Alors, 1968-2018, comparaison est-elle raison ?
Beaucoup d’ingrédients sont réunis, même si ce n’est pas du tout la même époque, les mêmes enjeux. L’immense précarité du travail rend les jeunes beaucoup moins confiants dans l’avenir. En 68, les gens se mobilisaient en espérant vraiment que le monde serait meilleur et qu’ils pourraient le changer, avec plus de justice sociale, plus d’égalité, plus d’émancipation… Aujourd’hui, c’est quand même plus difficile d’avoir ces espoirs ! Ce qui me frappe en allant dans les Zad, sur les places occupées comme pendant Nuit debout, c’est le retour, avec les difficultés et les limites que tout ça comporte, d’une grande force d’imagination politique. Le capitalisme, en plus dans sa version néo-libérale, néo-managériale, a fait tellement de ravages qu’aujourd’hui beaucoup de jeunes se disent : « Ce n’est plus possible. » Donc ils se remettent à penser, et non seulement à penser mais à mettre en accord leurs pensées politiques et leurs pratiques.
Cette entrevue n'en fait pas mention, mais 1968, c'est aussi la (re)naissance des envies d'aventures collectives, ce qu'on nomme aujourd'hui les sociétés coopératives (scop), par exemple.
Dans Siné mensuel de mai 2018.
George Orwell imaginait une dictature s’armant d’une novlangue propre à enterrer la pensée. Trump le fait ! Le maître de la Maison—Blanche tente d’évincer les mots qualifiant les problèmes de santé publique qui le dérangent.
Aux États-Unis, le réseau des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (Centers for Disease Control and Prevention, CDC) est une institution des plus respectées dont l’autorité en matière de surveillance des pathologies lui vaut reconnaissance internationale. Les CDC sont particulièreménten charge de la prévention de la morbidité et de la mortalité dans les maladies transmissibles, les maladies dues à l’environnement, les maladies chroniques, les lésions traumatiques et les risques professionnels. Traduits en langage trumpien, les CDC sont des empêcheurs d’exploiter, de polluer, d’empoisonner à petit feu, de laisser mourir les malades du Sida, de la tuberculose, etc. C’est ainsi que l’on peut interpréter la décision, le 16 décembre 2017, de la direction du CDC d’interdire à ses cadres d’utiliser sept mots dans leurs écrits officiels : « transgenre », « diversité », « foetus », « le droit a… », « fondé sur des preuves », « vulnérable » et « fondé scientifiquemen » que l’on conseille de remplacer par « la science au regard des normes et des souhaits de la communauté ».
Cette directive vaut pour les documents budgétaires, par pour les écrits scientifiques en eux-mêmes. Pour l'instant ?
Le grand effacement
Dans le monde du « fait alternatif » de Donald Trump — comme aime à justifier ses mensonges sa conseillère particulière, Kellyanne Conway — bannir des mots suffirait à réfuter l’existence de ce qu’ils recouvrent. En interdisant le mot « foetus », on effacerait l’avortement; en supprimant « transgenre », ce dernier devient transparent; en gommant « vulnérable », il n’y a plus ni pauvres, ni problèmes sociaux, ni victimes potentielles des armes à feu.
Une autre piste est celle de maximiser les chances des CDC de débloquer des crédits en n'utilisant pas de mots qui font flipper les vieux réacs conservateurs du Congrès, ceux-là même qui octroient les crédits. En gros, cette directive de l'administration Trump serait dans l'intérêt des CDC. Lolilol.
Mais quels mots choisir pour les turpitudes de Brenda fitzgerald, l’ex-directrice du CDC ? Après les mots interdits en décembre, le CDC s’est lancé en janvier 2018 dans la préparation des esprits à la guerre nucléaire, avec une conférence en ligne intitulée « La réponse de la Santé publique lors d’une déflagration nucléaire ». Son but : apprendre à planifier et préparer les interventions d’urgence en cas de détonation nucléaire. Faut-il y discerner un désir présidentiel de passer du rêve à la réalité ?
En février, Alex Azar, secrétaire à la Santé et aux Services sociaux, l’autorité de tutelle du CDC, a annoncé dans un « trumpien » parfait que les « intérêts financiers complexes » de Brenda Fitzgerald l’obligeaient à accepter sa démission. En fait, c’est le journal américain Politica qui a fait sortir les mots justes — conflit d’intérêts — en révélant que la directrice du CDC nommée par Trump avait depuis lors investi des sommes d’argent importantes dans des actions d’une multinationale du tabac, dans des laboratoires pharmaceutiques et dans une compagnie d’assurance santé.
Dans Siné mensuel de mai 2018.
Les sciences n’échappent pas à deux travers des religions et de la politique : le culte de la personnalité et le plagiat. C’est le cas en biologie, dans les théories sur l’histoire de la vie. Celles-ci n’ont pas eu un essor facile : leurs découvertes, comme celles de l’astronomie, réfutent les dogmes stupides de vieilles religions jadis toutes-puissantes. Face aux évidences observées, les scientifiques maquillaient leurs découvertes si elles contredisaient les inepties des livres sacrés. Sous peine de finir cuisinés. Ainsi, quand Buffon écrivait que l’âne et le cheval auraient pu avoir un ancêtre commun, que l’on pourrait imaginer que tous les êtres vivants soient issus de transformations, c’était pour, dans le paragraphe suivant, démentir ces « hypothèses absurdes » niant la divine création.
Lamarck a profité de la courte fenêtre de tir matérialiste de la révolution pour enseigner, en 1800, que l'histoire de la terre a duré des millions d’années et que tous les vivants sont apparus au long de généalogies parties des êtres les plus simples, eux-mêmes issus de la matière inerte. La théorie de l’évolution était écrite dès 1801 et développée dans la Philosophie zoologique, en 1809, année de naissance de Darwin. Mais l’Empire ramena les bigots au pouvoir et la Restauration aggrava les choses. Un Lamarck bashing qui persiste de nos iours !
Un demi-siècle plus tard, après avoir admis le mérite de Lamarck, Darwin prétendit ne rien lui devoir. Son originalité en évolution se limitait pourtant à la sélection naturelle, imaginée par Malthus et volée à Wallace. Darwin a plein d’autres mérites, pas ceux—là ! Ce qui n’empêche pas un culte religieux du soi-disant « père de l’évolution » dans les pays anglo- saxons, importé en France par des intégristes darwiniens incultes.
On en oublie même les autres apports de Lamarck, en particulier les propositions de méthode et philosophie des sciences de son dernier ouvrage, qui vient d’être republié. On y trouve aussi des observations étonnantes sur la façon dont les humains détruisaien la nature et ses espèces… en 1820 ! Et sur la façon dont le conflit entre instinct et raison les conduit à des comportements absurdes, destructeurs et compromettant l’avenir… Lamarck a inventé le mot biologie, mais pensait déjà écologie et biologie du comportement !
Dans Siné mensuel de mai 2018.