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——————————— May 3, 2019 - Friday 03, May 2019 ———————————

Extraits d'un entretien entre François Ruffin et Pablo Servigne, docteur en biologie et auteur d'un bouquin sur la collapsologie (mon avis sur ce concept qu'il n'a pas inventé) et d'un nouveau sur l'entraide, livre qui se veut plus idéologique que scientifique, c'est assumé, l'auteur veut proposer une autre mythologie moins agressive.

Pablo Servigne : […] Pierre Kropotkine, géographe, anthropologue, zoologue, et anarchiste. C’est un prince russe, lui, né à Moscou en 1842, d’une grande famille aristocratique, mais avec une nourrice française, et elle lui donne le goût des Lumières. A dix-neuf ans, il renonce au confort de la cour impériale, il préfère les sciences. Le livre-clé de Darwin, De l'origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, vient de paraître, et Kropotkine l’a adoré. Il part alors en Sibérie pour ses recherches, mais qu’est-ce qu’il observe ? Presque l’inverse de Darwin. Qui survit ? Non pas les plantes ou les animaux les plus forts, mais ceux qui coopèrent le plus. En fait, Darwin avait fait ses observations dans les milieux tropicaux, où il y a l’abondance, l’abondance de chaleur, de lumière. Là ou le vivant peut perdre son énergie en guerre, en compétition. En milieu hostile, dans le froid de la Sibérie, il n’y a pas d'énergie à perdre, il faut s’entraider pour survivre.

François Ruffin : Mais tu relèves que Darwin lui-même avait eu cette intuition, de la sélection naturelle par l’entraide

Pablo Servigne : Oui, il faut relire Darwin, c’est magnifique, vraiment délicieux. Il voyait, par exemple, le sacrifice de l’abeille ouvrière, elle défend son nid, elle vous pique, elle laisse son dard et elle meurt. L’individu se tue pour défendre le groupe. Là, Darwin se gratte la tête, il se dit : « C'est pas possible, ça ? Comment l'altruisme a pu être sélectionné ? Alors qu'il sacrifie sa descendance ? Et ça dure pourtant depuis des millions d'années ? Ça ne colle pas avec ma théorie. » En 1871, il propose donc une idée : « Il ne fait aucun doute que les tribus qui possèdent de nombreux membres qui sont toujours prêts a aider les autres et a se sacrifier pour le bien commun sortiraient victorieuses des autres tribus. Et cela serait de la sélection naturelle. » Donc, c’est la sélection naturelle au niveau du groupe (et pas de l’individu), c’est la cohésion du groupe, la coopération qui permettent de survivre mieux que les autres.


[…]

Pablo Servigne : C’était chez lui [ NDLR : Darwin ] une intuition. Une intuition formidable, de ce qu’on appelle aujourd’hui « la sélection de groupe ». Mais lui n’avait pas les matériaux pour une démonstration. Nous les avons, désormais. Depuis quelques années, en sociobiologie, il y a tellement de découvertes formidables, sur l’entraide, ses multiples formes, chez les êtres vivants, humains compris… Et aussi, on a déformé Darwin. Dans l’Angleterre victorienne, avec l’essor du capitalisme, les philosophes, les dirigeants avaient besoin d’une justification biologique : hop ! Darwin !
[…] c’est la thèse de Jean-Claude Michéa, que je trouve assez pertinente : les philosophes comme Hobbes, comme Smith, comme Hume, tous les fondateurs du libéralisme, ils étaient traumatisés par les guerres de religion au Moyen Age. Ils se sont dit : « Quel système politique on peut mettre en place, le plus neutre possible ? Sans éthique, sans religion, surtout pas ! Vraiment le minimum syndical. C'est quoi ? C'est l'économie, c'est le marché. On est tous égoistes. » Ils étaient déçus de la nature humaine. Cent-vingt ans de carnages, c’est horrible, et les guerres civiles sont les plus atroces des guerres. Donc tu sors de là, tu as perdu toute confiance dans ton prochain. Après ça, ils en tirent des leçons : la nature humaine est mauvaise, et la nature tout court est une arène impitoyable, où on se massacre tous. Donc: 1) il faut un marché, pour qu’on s’entende entre égoïstes. 2) il faut un État fort pour contrôler le marché. Voilà notre inconscient collectif, notre mythologie. Charles Darwin est relu à cette lumière, lui-même sélectionné, détourné. Il offre un socle scientifique, biologique, à cette mythologie : la sélection par la compétition, par la prédation.

Hum, donc, d'une part, on ne savait pas tout d'où des théories incomplètes et, d'autre part, on a trouvé ce qu'on a bien voulu chercher.


[…]

Françosi Ruffin : Alors, allons-y : qu’est-ce qui, dans la nature, relève de l’entraide ?

Pablo Servigne : Tout. Presque tout. On pourrait prendre mille exemples, chez les abeilles bien sûr, les étourneaux, mais aussi le mutualisme entre les anémones de mer et des escargots, entre des récifs coralliens et les poissons-clowns, etc. […] La respiration, elle est issue d’une fusion bactérienne ancestrale, c’est une association. Et que font nos cellules ? Elles collaborent pour former un organisme, avec une division du travail. Notre corps ne peut pas vivre sans microbiote. […] Les arbres, en réalité, sont connectés par des champignons, les mycorhizes. Donc, déjà, il y a une entraide entre arbres et champignons : les champignons apportent à l’arbre de l’eau, des nutriments, et lui fournit des sucres aux champignons, de l’énergie. […] Dans un bois, tu as de vieux arbres, immenses, qui ont leur vie derrière eux, qui ont accès au soleil, et tu as les jeunes pousses qui galèrent. Eh bien, les grands arbres transmettent des sucres aux jeunes arbres. Ce sont les allocations familiales ! Ils se transfèrent des sucres, des minéraux, entre espèces, un sapin transfère des sucres à un bouleau malade, qui galère à l’ombre. C’est la Sécurité sociale, des millions d’années avant nous ! L’entraide est un facteur d’innovation dans le vivant, dans son évolution, depuis 3,8 milliards d’années : les plus coopératifs survivent. Ça n’est pas un petit fait divers, c’est le phénomène massif. L’autre loi de la jungle, la compétition, elle existe bien sûr, mais plutôt ponctuellement. Pourquoi ? Parce qu’elle est source de stress, elle est épuisante, dangereuse, elle coûte aux espèces…


[…]

François Ruffin : Mais est-ce que, pour rétablir la balance, Kropotkine et toi, vous ne faites pas tout basculer du côté de la coopération ? Contre la compétition ?

Pablo Servigne : Tu n’as pas tort. La sélection naturelle est un équilibre, ou plutôt une conjugaison, entre ces deux forces: la compétition, l’association. À l’intérieur d’un groupe, la première prime souvent : la sélection favorise les individus les plus aptes, souvent les plus égoïstes, les plus agressifs. Mais cette force provoque des conflits, en biologie on la qualifie de « perturbatrice ». La deuxième force, l’association, agit de l’extérieur des groupes, elle favorise les groupes constitués d’individus plus coopératifs, voire altruistes, qui rendent le collectif globalement plus efficace. Voilà l’essence de la nouvelle sociobiologie. C’est résumé en une formule lapidaire par David et Edward Wilson : « Au sein d’un groupe, l’égoïsme supplante l'altruisme. Les groupes altruistes supplantent les groupes égoïstes. Tout le reste n‘est que commentaire. »


[…]

Pablo Servigne : Encore une fois, il y a la couche culturelle. Depuis 70 000 ans, on se raconte des histoires, et on y croit à mort. Depuis quatre siècles, notre récit, c’est « L'homme est rationnel et égoïste », même s’il n’est ni rationnel ni égoïste. En tout cas il n’est pas que ça. Ensuite, on vit en milieu d’abondance. Ici, dans les pays industrialisés, on est globalement très riches. On peut se permettre d’être individualistes, égoïstes. Pourquoi ? Grâce au pétrole. On en consomme tous énormément, pour nous nourrir, nous déplacer, nous instruire, nous chauffer, etc. Nous, les Européens moyens, c’est comme si on disposait de cinq cents esclaves énergétiques. On est tous des pharaons : toi, cinq cents esclaves ! Moi, cinq cents esclaves ! Elle, cinq cents esclaves ! On est très nombreux dans cette salle, en fait ! On est hyper riches, et on peut se permettre de dire à notre voisin : « Je n’ai pas besoin de toi. J’ai des esclaves énergétiques, je m’en fous, je peux manger sans toi. » C’est comme pour les tropiques de Darwin : en milieu d’abondance, une culture de l’égoisme peut émerger. Depuis des décennies, on a poussé dans cette direction à fond. Mais en milieu de pénurie, comme dans la Sibérie de Kropotkine, les solidarités se renforcent.



Servigne explique également que l'entraide, ce n'est pas bon ou mauvais (on peut s'entraider pour massacrer quelqu'un, par exemple), que ça se travaille, et qu'il y a des règles :

  • Il faut prévoir des sanctions pour les égoistes et/ou des récompenses pour les altruistes ainsi qu'une faible tolérance aux abus, sinon le pot commun s'épuise ;

  • Il faut être spontané dans les échanges. Réfléchir réduit l'entraide ;

  • Il faut utiliser le puissant levier de la réputation afin d'influer sur les comportements et favoriser ainsi l'entraide ;

  • L'entraide diminue quand la taille d'un groupe augmente (désigner un énnemi commun permet de souder les gens… pour le meilleur ou le pire). Pour pallier à cela, le groupe doit avoir des règles précises (qui servent, entre autres, à dire qui est membre du groupe et qui ne l'est pas), un gardien des règles et une compréhension des arrivées et des départs dans le groupe.

Tout cela me rappelle les travaux d'Elinor Ostrom autour des communs et l'évolution de la confiance dans une société humaine.


[…]

Pablo Servigne : C’est le grand débat de l’inné et de l’acquis. Dans nos comportements, qu’est-ce qui relève de la nature ? Qu’est-ce qui relève de la culture ? Par exemple, si vous êtes plus radin que votre collègue, c’est dû à quoi ? A votre patrimoine génétique, ou à votre environnement ? Ces questions sont aujourd’hui dépassées : le déterminisme génétique a vécu, on sait désormais qu’il y a une interaction, constante, de tous les instants, entre les gènes et l’environnement. L’épigénétique, c’est la science de ces relations, de comment un gène se modifie, s’adapte. En fait, les gènes sont la comme un répertoire, comme un catalogue de possibles, et ils vont s’activer en fonction des activités, des connexions nerveuses avec le cerveau, des interactions avec nos neurones. Eh bien, l’entraide, c’est pareil…

Je ne crois pas une seconde à l'épigénétique. Il y a des interactions entre l'environnement et les gènes, c'est sûr, mais cela se fait sur le long terme. Je ne crois pas à l'activation / désactivation de gènes quasiment à la demande.


François Ruffin : C’est-à-dire ?

Pablo Servigne : C’est un possible qui existe en nous, en chacun de nous, dans notre patrimoine génétique, dans la société, et qui peut ou non s’activer. Nous pourrions dessiner, concevoir des institutions, des normes sociales, qui favorisent l’émergence de comportements altruistes, pro-sociaux. C’est ça, surle papier, l’art de la politique, permettre ça, plutôt que prôner une compétition déjà présente partout. Quand j’entends les gens dire : « Avec l’effondrement, on va tous s’entretuer, c'est la nature humaine », je réponds « non ! ». La nature humaine n’est ni bonne ni mauvaise, ni altruiste ni égoïste. Nous avons les deux, les deux sont en magasin. C’est la culture néolibérale, moderne, qui va faire qu’on peut s’entretuer. Mais on peut sortir de ça, et on a de gros leviers en nous, et ça peut aller très vite, potentiellement. C’est pas gagné, mais on vient ouvrir une brèche dans l’imaginaire.

Dans le numéro de novembre 2018 - janvier 2019 de Fakir.

Deux, cinquante ou même cent milliards d’euros de fraude fiscale en France… Un simple coup d’œil sur les banques de données ne peut que laisser perplexe le contribuable « normal ». Surtout que jamais il n’est précisé par quelle méthodologie et quel miracle ces chiffres peuvent se révéler aussi précis pour une activité par nature clandestine.

Ça répond, partiellement, à ma question de l'autre jour. Notons que c'est bien pareil pour la fraude sociale ou les trafics de drogue, mais, bizarrement, là, l'État trouve comment évaluer et sévir… Donc attention à ne pas transformer ce constat en "toute façon, on peut rien y faire".


Pour tout simplifier, nombreux, notamment parmi les politiques et les journalistes, sans parler des gilets jaunes, sont ceux qui confondent fraude, optimisation et évasion fiscales. Commençons par le plus simple : la fraude consiste à soustraire à l’impôt tout ou partie d’une matière imposable. L’évasion fiscale se définit comme une pratique consistant à échapper à l’impôt en faisant franchir une ou des frontières à des bénéfices, à des revenus ou à des capitaux. Quant à l’optimisation fiscale, c’est l’exercice qui permet de diminuer l’impôt en profitant des possibilités offertes par les règles et les failles des lois fiscales. Une législation qui ne cesse d’être modifiée et dont la complexité fait un des charmes de l’Hexagone.

L'évasion fiscale est donc une sous-catégorie de la fraude fiscale. Mais elle peut aussi être une sous-catégorie de l'optimisation fiscale : aucune loi interdit de faire remonter, sous-forme de revente de marque, par exemple, le chiffre d'affaires d'une filiale dans une maison mère située dans un paradis fiscal. De même, certaines fraudes fiscales peuvent être vues comme de l'optimisation fiscale. Exemple : les modalités du CIR sont floues donc tout projet de prétendue recherche est défendable. La pratique deviendra fraude quand un tribunal précisera la définition ou les modalités du CIR.


Avec l’arrivée de François Hollande à l’Elysée, les lois, décrets et autres circulaires supposés lutter contre la fraude se sont multipliés. Parfois dissimulés sous le prétexte de la lutte contre le terrorisme, ils interdisent par exemple de payer en liquide toute dépense supérieure à 1 000 euros. Et exigent que tout souscripteur à un contrat d’assurance-vie indique la provenance des sommes investies, incitent les agents immobiliers, banquiers, notaires et autres experts-comptables à avertir de leurs soupçons les agents de Tracfin, dépendant de Bercy, etc. Sous Macron, une police fiscale a même été créée, dotée quasiment des mêmes pouvoirs que la douane judiciaire.

Haha… À part lutter contre la fraude fiscale et surtout le blanchiment d'argent sur de l'argent de poche (donc des montants riquiqui), je ne vois pas trop l'intérêt de la limite à 1 000 €. De même, exiger des personnes qui sont rémunérées pour concevoir, valider et héberger les fraudes de cafarder est une garantie de succès, à n'en point douter.


Quel est le bilan de la mise en place d’un tel arsenal ? Personne ne s’en est encore préoccupé : les parlementaires votent sans trop traîner les pieds des textes de plus en plus répressifs mais se gardent bien de tenter d’évaluer l’ampleur des phénomènes constatés. Il y a six mois, comme le rappellent « Les Echos » (18/4), le ministre du Budget, Gérald Darmanin, avait annoncé la création d’un observatoire de la fraude et de l’évasion. Mais il n’est toujours pas né. Aux dernières nouvelles, Macron devrait, lors de sa conférence de presse, en relancer l’idée. Cependant, comme le souligne un haut fonctionnaire des impôts, « cela s’annonce comme un exercice impossible. L’OCDE, qui s’y est risquée pour l’optimisation fiscale, a fait un travail d’une grande rigueur pendant des mois et a seulement pu conclure que, dans les Etats les plus développés (36 pays, au total), elle se situait entre 85 et 205 milliards d’euros ».

Comme quoi, il y a des fois où l’absence de précision est plus scientifique que la précision elle-même…

Dans le Canard enchaîné du 24 avril 2019.

  • Il y a trente ans déjà, en 1989, lors de la toute première campagne de sensibilisation aux violences conjugales, une « vague de libération de la parole » s'était produite. Une ligne d'écoute téléphonique temporaire avait été ouverte, le temps de recueillir « la parole des femmes afin que les pouvoirs publics concernés trouvent des solutions quand elles n'existaient pas ». Elle fut aussitôt saturée. Des milliers de femmes témoignèrent pour la première fois des violences qu'elles subissaient.

  • Les violences faites aux femmes ont déjà été « grande cause nationale » en 2010.

  • En 2017, 130 femmes ont été tuées par leurs compagnons. 21 hommes ont été tués par leur partenaire.

Dans le numéro de mars 2019 de Siné mensuel.

Quand elle était jeune, ma mère portait souvent des talons aiguilles. Je devais avoir sept-huit ans quand lui ai posé un jour cette question et sa réponse m'avait un peu laissé sur le cul.
‒ Ça ne te fait pas mal de marcher sur la pointe des pieds ?
Il faut souffrir pour être belle.

Ma mère souffait donc tous les jours, et moi j'ai tout de suite haï les talons aiguilles. Je me demandais comment elle faisait pour marcher un peu soulevée par l'arrière du pied sans tomber en avant. Chaque fois qu'elle en portait, je ne pouvais pas m'empêcher d'avoir les yeux rivés dessus et de les associer immédiatement à la douleur.

Plus tard, les premières questions sont arrivées. Pourquoi les femmes s'imposent-elles cette souffrance quotidienne ? Comment ont fait les hommes pour convaincre les femmes qu'elles étaient plus belles dans la douleur ? D'où a surgi cette idée stupide de leur foutre deux petites échasses sous les talons, ces prothèses ridicules pour leur faire gagner quelques centimètres juste pour paraître d'une taille qu'elles n'ont pas ? Est-ce un handicap d'être en moyenne moins grandes que les hommes ? Est-ce pour pallier à juste titre un sentiment de domination des grands cons que nous sommes ? Marcher sur la pointe des pieds, cette position antinaturelle, ne provoquerait-il pas des dégâts sur la colonne vertébrale et ailleurs ? Depuis, j'ai toujours trouvé les femmes à talons plats incomparativement plus naturelles et séduisantes.

Quand, plus tard, j'ai pris conscience du pouvoir qu'avaient les hommes sur les femmes et dont ils abusaient copieusement, j'ai haï les talons aiguilles encore plus. Comment se fait-il que cette manipulation d'un sexe sur l'autre a longtemps été à sens unique ? Pourquoi les femmes n'ont-elles jamais eu l'idée d'imposer aux hommes des contraintes à la con pour les rendre plus séduisants ? Une pince à longe sur le nez ? Une demi-barbe pour avoir le choix des calins avec ou sans poils ? S'épiler les aisselles ? Des prothèses sous les talons valent bien une aiguille à tricoter plantée et qui traverse les joues ou la peau du cou. Mon beau-père le faisait bien, lui, sur scène du temps de ses spectacles de mahie pour plaire à son public. Ça aurait pu faire partie des canons de beauté masculine s'il y avait eu plus de justice. les hommes de certaines peuplades africaines se foutent bien des os dans le nez et des plateaux sous la lèvres, pourquoi pas nous ?

Il existe fort heureusement aujourd'hui des modes encore plus nases que les talons aiguilles et qui ridiculisent les mecs autant que les femmes, comme celle du pantalon baissé sur le bas des hanches qui laisse apparaître la raie des fesses et qui traîne par terre avec tous ses plis sur les chaussures. Cette mode stupide est en train de passer, peut-être depuis qu'on a appris qu'elle provenait des taulards qui descendaient leur froc pendant les promenade pour signifier leur disponibilité sexuelle et affective. En prison, ça se comprend, mais ailleurs, ça n'a aucun sens. Pire encore, les vêtements volontairement déchirés pour imiter les habits de la misère. Insupportable. Mais comment en est-on arrivés là ? On décade à mort et tout le monde s'en fout.

C'est tout de même curieux que parmi les femmes qui se sont imposé les talons aiguilles et autres opérations de chirurgie esthétique pour avoir de plus gros seins et des peaux de visage trafiquées soient parfois les mêmes que celles qui gueulent contre le port du voile. Mais lorsqu'un barré entoure un pont d'un tissu qui le rend moche à pleurer, tout le monde applaudit. Ça sent la fin d'un cycle.

Je partage l'essentiel de cette B.D. : oui, les femmes à talons plats et aux petits seins naturels sont incomparablement plus attirantes et séduisantes. La comparaison talons / voile est bien sentie. Pour le pantalon qui traîne par terre avec des plis sur les chaussures, je pratique. Motif : la flemme de faire des ourlets et la standardisation en œuvre dans les commerces de fringues qui fait que les pantalons sont rarement taillés pour mes pattes…

Dans le numéro de mars 2019 de Siné mensuel.

Jusqu'en 2016, la loi française imposait aux personnes transgenres de prouver « le caractère irréversible » de leur transition pour obtenir le changement de la mention de sexe sur leur état civil. Irréversible comme une ablation de l'utérus ou des testicules. Certains tribunaux se contentaient d'une mastectomie (ablation des seins). Tout ça pour une malheureusement petite lettre. Or, sans papiers d'identité en accord avec son genre, difficile de prendre l'avion ou même de récupérer un colis à la poste. On vous en a parlé dans Siné Mensuel numéro 48. La France a d'ailleurs été condamnée par la Cour européenne des droits de l'homme pour la stérilisation imposée aux trans. Aussitôt votée, aussitôt critiquée, la loi de 2016 entendait faciliter le changement d'état civil : la demande s'effectue toujours auprès d'un tribunal, mais la présence d'un avocat n'est plus obligatoire et « l'absence de preuve médicale ne peut constituer un refus ». « La formulation de la nouvelle loi reste vague et globalement ne fait qu'entériner des pratiques qui avaient déjà fait jurisprudence. Nous voulions aller plus loin », déplore Jules, coprésident de l'association OUTrans. « On se rend compte que certains tribunaux comme celui de Versailles ne respectent pas la nouvelle loi et continuent de rejeter des dossiers au motif qu'il manque des certificats médicaux ! » L'association recommande de dénoncer systématiquement ces situations auprès du Défenseur des droits. Pour le moment, ce dernier ne s'est pas exprimé sur le sujet. La loi de 2016 devait également simplifier le changement de prénom en mairie, mais là encore les pratiques varient. Anne Hidalgo, maire de Paris, a annoncé en novembre la formation des agents municipaux à l'accueil des personnes trans. Ailleurs, c'est souvent à la gueule du client. « En mairie comme au tribunal, on a basculé sur une évaluation totalement arbitraire fondée sur le physique des personnes », s'inquiète Jules. « Il y a quelques mois, j'ai lu dans le compte-rendu d'une audience que le requérant s'était présenté avec une belle barbe au tribunal et que, donc on pouvait lui accorder le changement de ses papiers. Que se serait-il passé s'il s'était rasé ? » L'association OuTrans continue à lutter pour un changement d'état civil libre et gratuit en mairie, sur simple déclaration, y compris avant l'âge de la majorité. Elle dénonce également les pratiques des équipes hospitalières des parcours de transition abusivement appelés « officiels » qui considèrent encore la transidentité comme une maladie psychiatrique. En dehors de ces parcours pris en charge intégralement par la Sécurité sociale, les personnes trans peuvent s'adresser à des praticiens exerçant en libéral. Les associations partagent les coordonnées de médecins bienveillants. Cependant, et en particulier pour les actes chirurgicaux, les dépassements d'honoraires représentent un écueil pour les personnes précaires. Bilan : pour les droits des personnes trans, la France écope d'un « peut mieux faire ».

Dans le numéro de mars 2019 de Siné mensuel.

Surprise au comité de rédaction du « Figaro », ce 19 avril à 10 heures. Alexis Brézet, le patron des rédactions, y accueille trois invitées : des représentantes du laboratoire Boiron. Admirable preuve de tolérance quand on sait que le quotidien a publié plusieurs articles anti-homéopathie — la spécialité de Boiron. Au début de 2018, il avait même diffusé une tribune signée par 124 médecins, émaillée de vilains termes tels que « charlatanisme », « tromperie » ou « promesses fantaisistes ».

Egopathie

Heureusement pour la noble cause des granules, « Le Particulier Santé », propriété du « Figaro », a consacré, en janvier, un numéro entier à l’homéopathie, sous le titre « Pourquoi ça marche ». Au milieu : une jolie page de pub pour Oscilococcinum, l’un des produits vedettes de Boiron. Le labo ne lésine pas sur la pub et la communication. Selon le document de référence 2018 du groupe, il a consacré à la « promotion » un quart de son chiffre d’affaires, soit 155 millions d’euros, et a mobilisé sur l’activité 1 116 salariés — un tiers du personnel. Et la recherche pharmaceutique ? Elle pèse un chouia moins lourd : son budget s’élève à… 3,8 millions et elle emploie une armée de 13 personnes.

Un qui n’accablera pas ces producteurs de microbilles sucrées, c’est Xavier Bertrand. Le patron des Hauts-de-France combat avec ardeur le projet gouvernemental de déremboursement de l’homéopathie, actuellement pris en charge à 30 % par la Sécu. Il faut dire que Boiron exploite deux usines dans sa région, à Lambersart et à Villeneuve-d’Ascq.

En prenant cette position « sociale », Bertrand soigne donc ainsi son électorat et son ego. Lequel n’a rien d’homéopathique.

Ces chiffres m'ont scié. J'ai été les vérifier dans le document de référence 2018 de Boiron. La recherche représente donc 0,6 % du chiffre d'affaires de Boiron et 0,3 % de ses effectifs. En nombre de salariés, la promotion occupe la deuxième position derrière la préparation et loin devant les autres postes. En pourcentage du chiffre d'affaires, la promotion représente un peu plus que la préparation et la production industrielle.

Je sais depuis longtemps que les producteurs de médocs passent une grande partie de leur chiffre d'affaires à essayer de convaincre les toubibs de nous vendre leurs médocs (visites de démarchage, séminaires, cadeaux, etc.), mais là, chapeau. Chez Sanofi, pourtant fortement décriée pour avoir fermé des labos et réduit sa recherche, celle-ci représente tout de même 17 % de son chiffre d'affaires en 2018 (source).

Après, ça ne veut pas forcément dire que l'homéopathie nécessite peu de recherche : ces chiffres peuvent aussi signifier que le groupe Boiron vit sur une rente établie (comme l'Oscilococcinum) et effectue moins d'activités de recherche. Néanmoins, quand cette répartition des effectifs est constante depuis au moins 2015 (cf le document de référence des années précédentes), on peut avoir un vrai doute, soit sur la viabilité de l'entreprise à long terme, soit de la nécessité de la recherche dans le domaine de l'homéopathie. Les financiers n'étant pas idiots, le choix est vite fait.

Dans le Canard enchaîné du 24 avril 2019.

Le ministère de l’Intérieur s’est rendu compte avec stupeur, il y a peu, que ses désormais célèbres lanceurs de balles de défense (LBD), utilisés pour le maintien de l’ordre, étaient classés par la réglementation internationale en… armes de guerre ! L’explication est toute bête : le LBD, à l’origine, est un lance-grenades militaire bidouillé pour devenir une arme antiémeute. Pas de bol : les règlements internationaux, qui prennent notamment en compte le calibre des engins, empêchent de les classer comme des armes civiles…

La Place Beauvau s’est vue subséquemment contrainte de modifier discrétos un appel d’offres lancé en fin d’année dernière pour l’achat de 1 280 nouveaux LBD. A la demande d’industriels — qui craignaient de voir le marché annulé pour irrégularité —, le ministère a dû biffer toute référence à la réglementation « civile ». Ce qui revient à reconnaître le caractère d’arme de guerre du LBD… Heureusement, son fabricant apporte une précision rassurante. Le LBD, explique-t-il, est « une arme à létalité atténuée » (sic). Une mort allégée, c’est tellement plus doux !

Ce détail risque de fournir une cartouche supplémentaire à tous ceux qui réclament l’interdiction de ces engins au motif qu’ils ont déjà éborgné 23 gilets jaunes en 23 week-ends.

Quitte à flinguer un peu plus la com’ de Castaner…

Je pense que la catégorisation n'est pas importante. Un flic peut tout aussi bien faire des dégâts avec des armes de petits calibres (« civiles », donc), une matraque, un poing américain, etc. Ce qui importe, c'est le contexte et l'intention. Acceptons-nous que les manifestations, découlant d'un droit fondamental, soient encadrées de la sorte (ça, c'est le contexte) ? Acceptons-nous que les maniements autoritaires (découlant d'une pulsion d'autorité) de ces armes (de guerre ou non), que l'on nomme pudiquement « dérapages », soient faiblement sanctionnés (ça, c'est l'intention) ? Bref, il faut distinguer les considérations techniques des considérations éthiques.

Dans le Canard enchaîné du 24 avril 2019.

Michel Houellebecq a donc reçu, le 17 avril à l’Elysée, les insignes de la Légion d’honneur des mains de Macron (lire aussi p. 6). Ont eu la chance d’assister à cette cérémonie : Nicolas Sarkozy, le maire du XIIIe arrondissement parisien, Jérôme Coumet, Bruno Le Maire, le chanteur Jean-Louis Aubert, Alain Finkielkraut, Frédéric Beigbeder, David Pujadas et deux journalistes de « Valeurs actuelles ».

Peu après, à l’exception de Sarko, parti très vite, cette belle assemblée éclectique a eu l’immense honneur de visiter les salons de l’Elysée qui viennent d’être réaménagés. Et c’est Brigitte Macron qui leur a servi de guide.

Moment privilégié : le passage dans le salon où succomba le président Félix Faure, le 16 février 1899, pendant (ou après) une fellation pratiquée par sa maîtresse.

« C’est le canapé le plus célèbre de l’Elysée, a lancé alors Brigitte Macron, vous connaissez tous l’anecdote. »

Tout le monde a souri, mais personne n’a osé demander des précisions. Ni rappeler le mot de Clemenceau à propos de Faure : « Il voulut être César, il ne fut que Pompée. »

J'ignorais cette histoire. :O 1899 ! Monica et Bill (1995-1997) peuvent aller se rhabiller, cocoricooooooo. \o/ C'est également le bon moment pour utiliser le mot « épectase ». :D

Dans le Canard enchaîné du 24 avril 2019.

Finkielkraut est considéré en France comme un philosophe profond et original ; dans les pays anglosaxons, des personnes comme lui ou BHL seraient relégués au rang de parleurs dans des programmes de variétés de l'après-midi, entre l'éleveur de serpents à sonnette et la femme qui a trouve l'amour en entrant chez les béndictines.

Finkielkraut est tout au plus un publiciste réactionnaire qui a fait son fonds de commerce en instrumentalisant les accusations d’antisémitisme pour salir les meilleurs (Morin, Menuet, Siné). Cela dit, les attaques antisémites dont il a été l’objet dans une des manifestations des gilets jaunes sont inadmissibles et doivent être condamnées sans équivoque. De telles attaques salissent les gilets jaunes.

Les rares slogans antisémites entendus dans les rassemblements des gilets jaunes ont fourni l’occasion à certains politiciens français de relancer une campagne visant à pénaliser non pas les propos racistes et donc aussi antisémites (ils le sont déjà dans plusieurs lois), mais ce qu’ils appellent des propos antisionistes. Le député Sylvain Maillard vient de proposer un projet de loi dans ce sens, et affirme: « On a le droit de critiquer le gouvernement israélien, mais pas de remettre en question le droit de l’État [d’Israël] d’exister. Personne ne remet en question le droit a l’existence de la France ou de l’Allemagne. »

Doublement faux : contrairement à la France ou à l‘Allemagne, l’État d’Israël est le produit d’une colonisation, et nombreux ont été les États colonialistes dont on a refusé la légitimité (la Rhodésîe ou l’Afrique du Sud, pour ne donner que deux exemples). De même que l’existence ne fait pas le droit, la non-existence ne signifie pas l’absence du droit à exister, connue l’ont montré le sort de dizaines d’États colonisés qui sont devenus souverains.

Deuxième erreur: l’antisionisme est originellement une idéologie juive et pas une invention d’islamo-gauchistes. Quand, au tournant du XXe siècle, le sionisme a vu le jour, l’immense majorité des Juifs s’y étaient opposés : les religieux pour des raisons théologiques, le mouvement ouvrier juif (en particulier le Bund) par socialisme… et les Juifs bourgeois d’Europe occidentale par peur de perdre leurs droits civiques.

L‘antisémitisme est une forme de racisme et doit être combattu sans répit — d’autant plus qu en Europe et aux États-Unis, il relève la tête, ou plutôt, sort au grand jour. L’antisionisme, lui, est une opinion politique, la forme spécifique de l’anticolonialisme en Palestine-Israël. Cette opinion n’est pas seulement légitime ; de mon point de vue, elle est juste. Quand Emmanuel Macron avait, en 2017, fait l’amalgame, il voulait caresser les dirigeants du Crif dans le sens du poil. Quand Sylvain Maillard propose son projet de loi, il veut dédouaner les dirigeants israéliens du véritable problème de ces dernières années : leur tentative de renforcer un front des États européens d‘extrême droite (Hongrie, Pologne, Slovaquie, etc.) et senmi-totalitaires, pour affaiblir la « vieille Europe », attachée à une certaine conception du droit et des droits et donc critique face a la politique plus raciste que jamais de Benyamin Netanyahou.

Dans le numéro de mars 2019 de Siné mensuel.

Les lecteurs de Siné mensuel connaissent déjà les bienfaits des greffes de matières fécales couramment utilisées pour traiter les diarrhées récurrentes, les maladies inflammatoires de l'intestin et d'autres troubles intestinaux. Pour les diarrhées récurrentes, le taux de guérison dépasse les 90 %. D'après un récent article de Frontière in Cellular and Infection Microbiology, il existerait des « super-donneurs » de caca dont les résultats sont encore meilleurs. Ces dernières défèquent « plus riche » en bactéries, virus et champignons. Ils fournissent ainsi un microbiote intestinal nécessaire à la production de molécules chimiques qui font défaut chez les malades. Leurs selles pourraient même aider à prévenir d'autres maladies : asthme, allergies, affections cardiaques, Alzheimer, sclérose en plaque et même cancers ! Il ne reste qu'à percer le secret de ces « super-donneurs » de caca.

Je ne crois pas un mot de l'avant-dernière phrase, mais waaaoooh pour le reste. :O Je me mets à imaginer un film romantique où un don du sang permettant de sauver l'un des tourtereaux serait remplacé par un tel don de microbiote fécale. Ça serait si chou. J'ai même la réplique d'un film porno : « non, pas de sodomie, franchement, j'aimerai beaucoup, comme toute personne dans un porno, mais je suis super-donneur de caca ».

Dans le numéro de mars 2019 de Siné mensuel.

Les élections aux chambres d'agriculture qui se sont déroulées du 7 au 31 janvier sont remarquables par leur record d'abstention (53,48 %). Dans cette version agricole de la crise des corps intermédiaires, la FNSEA passe sous les 50 % des suffrages exprimés dans un tiers des départements. Un désaveu qui ne l'empêche pas de plastronner comme syndicat majoritaire, car les règles électorales lui assurent la suprématie dans quatre-vingt-une chambre d'agriculture sur quatre-vingt-dix. En effet, la liste arrivée en tête prend d'office la moitié des sièges puis partage la seconde moitié avec les autres listes. Avec un quart ou un tiers des voix, on rafle 75 % des sièges. Avec les voix d'un quart des agriculteurs, la FNSEA va donc continuer d'imposer au pays sa vision industrialo-chimique de l'agriculture. Les insectes n'ont plus qu'à se tenir à l'écart des champs et les consommateurs à digérer sans broncher du glyphosate et autres substances cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques.

Dans le numéro de mars 2019 de Siné mensuel.

D’après les médias, les gilets jaunes sont infiltrés à la fois par l’extrême droite et l’extrême gauche, ce qui revient au même.

Si y a un truc qui me gave, c’est ce cliché pondu par le prêt-à-penser, ou plutôt le prêt-à-éviter-de-penser, qui renvoie dos à dos extrême gauche et extrême droite.

Les extrêmes se rejoignent, il paraît. Vrai pour notre sphérique planète. Tu pars vers l’est, tu pars vers l’ouest, tu finis par te retrouver à la maison, OK. Vrai aussi pour les totalitarismes. Nazisme et stalinisme unis sur le sombre podium méchamment encombré des massacres du XXe siècle. Notez que je compare nazisme et stalinisme et non pas nazisme et communisme.

On dit que le stalinisme était inscrit dans la théorie communiste. Or celle-ci fut trahie, dévoyée au point que rien n’en persista. Les antistal les plus acharnés furent d’ailleurs communistes.

Le nazisme, lui, n’a pas trahi ses principes. Il les a appliqués. Nuance. Et il a fonctionné en servant le capitalisme, au point de lui fournir de la main-d’œuvre gratos. Pour autant, on ne dit pas que le nazisme serait inscrit dans le concept même de capitalisme. Fétide mauvaise foi. Or le stalinisme est au communisme ce que le nazisme est au capitalisme. Une excroissance monstrueuse.

Aujourd’hui, gauchos et fachos se rejoindraient ? Sur quelles valeurs ? Le moteur de l’extrême droite est la haine de l’autre. L’extrême gauche prêche la fraternité universelle. Elles sont aux antipodes sur tout. Pour ne pas le voir, faut être débile. Ou salement malhonnête. Ou les deux.

Dans le numéro de mars 2019 de Siné mensuel.

Lors du carnaval de Nice, la reconnaissance faciale pourra être être testée, mais de façon très limitée.

[…]

« L’expérimentation se déroulera pendant plusieurs dates » du carnaval, a déclaré le premier édile lors d’une conférence de presse le 18 février. Trois principaux objectifs sont mis en avant avec cet essai : l’amélioration des contrôles d’accès, la détection d’une personne d’intérêt au milieu d’une foule et la capacité à en retrouver une au moment du passage aux portiques de sécurité.

[…]

Ainsi, seules six caméras seront utilisées dans ce cadre (sur les 2 350 que compte la ville, soit une caméra pour 145 habitants) et dans un périmètre précis. Juste une partie des lieux dédiés au carnaval sera couverte. En outre, il n’y aura que deux jours d’expérimentation et des panneaux d’information ont été prévus à différents endroits pour informer le public. Enfin, et c’est le point le plus important, la reconnaissance faciale ne fonctionnera que sur un millier de visages, sur la base du volontariat. Les autres finiront floutés.

[…]

Et alors que les conclusions du test sont encore loin très d’être tirées, Christian Estrosi a d’ores et déjà annoncé la publication d’un rapport et le dépôt d’une proposition de loi « qui doit permettre de faire évoluer les lois Informatique et Liberté de 1978 et celle sur la vidéosurveillance de 1995 », en arguant que les pouvoirs publics doivent « utiliser toutes les innovations possibles au service de [la] sécurité ».

[…]

En septembre, l’autorité administrative indépendante estimait que les textes en vigueur « n’apportent pas nécessairement de réponse appropriée à l’ensemble des techniques et usages nouveaux ». Plaidant pour « un réexamen d’ensemble », la CNIL jugeait alors utile de créer de nouveaux « garde-fous » chargés « d’encadrer les finalités pour lesquelles ces dispositifs peuvent être déployés et prévenir tout mésusage des données traitées par leur biais ».

Via le numéro de mars 2019 du Ravi, enquêtes et satire en PACA.

Suite de « Les blouses blanches face à un drôle de fichage des gilets jaunes ».

« Tir flashball », « trauma mâchoire », « plaie oreille » : le secret médical est bien gardé.
Et les manifestants blessés ont été inscrits sans le savoir dans le répertoire SI-VIC.

Rien à fiche ! Ni l’article du « Canard » (17/4) consacré au fichage des gilets jaunes blessés ni la saisine de la Cnil par l’Ordre des médecins n’ont entamé l’entrain des autorités sanitaires. Celles-ci ont tranquillement renouvelé leur consigne d’archivage des noms des manifestants ayant échoué à l’hôpital le 20 avril. Selon les documents obtenus par le Volatile, des gilets jaunes, des badauds et des journalistes ont de nouveau été fichés par les services d’urgence, qui ont noté leur nom, leur adresse, leur numéro de téléphone, voire la nature de leurs blessures.

La veille, la Direction générale de la santé (DGS) s’était fendue d’un message « important » aux hôpitaux et aux Samu, leur enjoignant d’activer, une nouvelle fois, « l’application SI-VIC pour assurer la saisie des victimes prises en charge dans [leur] ES (établissement de santé) ».

Ce flicage des blessés a été élaboré en 2016 pour les attentats et les « situations sanitaires exceptionnelles ». Mais son usage a été discrètement élargi à un autre type de catastrophe, beaucoup moins sanitaire que politique… La DGS a activé le dispositif SI-VIC lors des manifs des gilets jaunes des 8 et 15 décembre, et le petit jeu a continué les 16 et 23 mars ainsi que le 13 avril, au grand dam de l’urgentiste Gérald Kierzek, qui a dénoncé une forme de « délation ».

« Rien de nominatif», avait tenté de rassurer, dans « Libération » (14/4), Martin Hirsch, le patron de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), en dépit des consignes contraires délivrées par son administration et suivies avec zèle. Plusieurs extraits du fichier, consultés par « Le Canard », montrent qu’aucun détail n’a été oublié, pas même les « chaussettes vertes à petits pois » d’un blessé !

Dans un communiqué, l'AP-HP a finalement reconnu, le 20 avril, que ce répertoire contenait : « sexe, date de naissance / tranche d’âge, nom, prénom, nationalité, adresse ». Mais, attention : « Dans le respect du secret médical, il ne comporte pas de données médicales, c’est-à-dire aucune donnée sur la nature des blessures prises en charge. » Des clous !

Détails embarrassants

Les extraits scrutés par « Le Canard » le confirment : à côté des noms, la case « Commentaires » est truffée d’infos médicales. « Tir flashball : plaie arcade », « tuméfaction ORL : plaie oreille », ou encore « traumatisme main gauche », égrène le fichier du 16 mars. Rebelote le 20 avril : « flashball cuisse », « plaie œil et trauma mâchoire », et aussi « problème au poignet (suite coup de matraque selon le patient) ». Curieux secret médical, vu que les données sont destinées à des services administratifs

Plus redoutable encore : le SI-VIC est renseigné en temps réel par les hôpitaux. L’inscription d’Untel résidant à telle adresse, pris en charge à 16 h 46 pour un tir de flashball à l’hôpital Cochin, représente une info en or pour les flics qui voudraient le cueillir ou simplement enrichir leur répertoire de manifestants.

Car le décret du 9 mars 2018, encadrant le dispositif SI-VIC, est une vraie passoire. Selon le texte, le fichier est consultable par des « agents habilités » du ministère de la Santé, mais aussi par « les ministères de l’Intérieur, de la Justice, des Affaires étrangères ». Mais pas par le pape, au moins ?

Il existe bien une procédure d’anonymisation, mais seulement pour… les forces de l’ordre ! Selon un message du 19 avril de la DGS, les flics blessés « devront faire l’objet d’une fiche victime SI-VIC qui devra être anonymisée [et ne contenir que leur] numéro de matricule ». Pas comme les gilets jaunes, inscrits sous leur petit nom…

Un numéro de matricule n'équivaut pas à un anonymat. C'est un pseudonyme. Plus facile à compromettre par la hiérarchie que par le citoyen lambda, on est d'accord, mais pseudonyme quand même. Cela reste une donnée nominative.


Anonymes mais pas trop

Dernier dérapage incontrôlé : en décembre 2017, la Cnil avait autorisé ce fichier à condition que « les établissements de santé informent les personnes [victimes et proches] ». Il convenait même de leur « remettre un document d’information ». Des nèfles, là encore ! « Sur mes 15 clients pris en charge dans les hôpitaux parisiens, aucun n’a été averti d’un tel fichage », assure Arié Alimi, avocat de plusieurs gilets jaunes. L’un d’eux, Sébastien Maillet — pris en charge à l’hôpital Pompidou pour une main arrachée —, a déjà porté plainte pour « collecte illicite de données à caractère personnel » et « violation du secret professionnel ». Quant à ce journaliste blessé le 16 mars, il a, lui aussi, été fiché à l’hôpital Bichat… à l’insu de son plein gré : « Je n’ai aucun souvenir d’avoir été prévenu par l’hôpital », raconte-t-il au « Canard ».

Le 20 avril, en pleine manif, la dircab de Martin Hirsch a mobilisé derechef les hostos dans un mail : « Nous vous rappelons qu’il convient de renseigner SI-VIC pour faciliter la régulation sanitaire. » Prudent, le chef des urgences de la Pitié-Salpêtrière, Bruno Riou, lui a répondu : « Sur le plan déontologique, un médecin aurait du mal à remplir nominativement un tel fichier sans avoir recueilli au préalable l’autorisation du patient, sauf à être poursuivi par le patient lui-même ou par le Conseil de l’ordre pour rupture du secret médical. »

Et pour les toubibs rebelles, il y a un fichier ?

Dans le Canard enchaîné du 24 avril 2019.

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