The Daily Shaarli
Deux excellents articles de presse qui déconstruisent la prétendue volonté du gouvernement d'organiser un débat public, d'écouter réellement les citoyens, etc. On le devinait, mais c'est toujours mieux d'avoir des échanges d'emails, une chronologie, une explication de texte, etc. bref, des faits concrets sur lesquels s'appuyer. Le grand débat est donc une opération de communication d'un gouvernement errant qui cherche à limiter la casse aux élections européennes et, qui, à mon avis, prépare l'opinion publique à l'inévitable violence du prochain echelon de sa risposte anti-Gilets jaunes qui sera légitimée par un refus des Gilets jaunes de rentrer chez eux après ce grand débat qui sera présenté comme étant vertueux, comme étant l'écho de la voix du peuple donc comme une incontestable fin de partie. D'où il est important de rétablir la vérité sur la véritable nature de ce grand débat.
Et quand Chantal Jouanno annonce ce 9 janvier qu’elle reste présidente de la CNDP mais qu’elle n’assumera pas, contrairement à ce qui était prévu, le pilotage de ce grand débat national, l’opinion retient que c’est cette polémique sur sa rémunération qui est à l’origine de cette embardée catastrophique pour le pouvoir.
[…] Et nul ne se doute que cette mise en retrait de Chantal Jouanno est surtout l’aboutissement ultime de très vives tensions entre la CNDP d’un côté, et l’Élysée et Matignon de l'autre, sur la manière de conduire ce grand débat national.
[…]
L’histoire commence donc au début du mois de décembre. Emmanuel Macron a alors annoncé son intention d’ouvrir un grand débat national pour tenter de désarmer la colère des gilets jaunes et leur apporter la preuve qu’il est à l’écoute.
Le 5 décembre, Chantal Jouanno, qui préside la CNDP, dont la mission est précisément d’être le garant de la neutralité et de l’impartialité de tous les débats publics organisés dans le pays, est donc approchée. Dans un premier temps, c’est Damien Cazé, conseiller au cabinet du premier ministre, qui lui demande si elle accepterait de piloter le grand débat. Mais la demande est curieusement formulée : son interlocuteur lui demande si elle accepte de le faire « à titre personnel ». Réponse de Chantal Jouanno : c’est impossible ! Si le gouvernement veut la saisir, cela ne peut être qu’ès qualités, comme présidente de la CNDP. Il faut donc que le gouvernement respecte les procédures et fasse une saisine officielle de la CNDP.
Le sous-entendu est très clair : la CNDP est régie par des règles. Et si le gouvernement veut faire appel à elle, il devra les respecter. Comme dans tous les débats organisés par la CNDP, il ne peut y avoir de « lignes rouges », c’est-à-dire de sujets interdits. La neutralité et l’impartialité des débats devront être assurées, et c’est la CNDP qui en est nécessairement le garant – et non un ministre ou un responsable politique. Tous les intervenants dans le débat sont égaux : en clair, la parole d’un président de la République, s’il intervient, ne peut pas peser plus que celle d’un autre citoyen. Ou alors, si le président ou un ministre participe, ils ne peuvent présider la séance ni être sur une tribune ou au centre de la salle, de sorte que tous les participants soient égaux. Quant aux restitutions et au compte-rendu final des débats, c’est aussi la CNDP qui doit en avoir la maîtrise, de sorte qu’ils ne soient pas biaisés par quiconque. Toutes ces règles, la puissance publique les connaît évidemment, et le premier échange ne fait qu’y faire allusion.
Alors pourquoi Damien Cazé demande-t-il à Chantal Jouanno de piloter le grand débat « à titre personnel » ? Le gouvernement souhaite-t-il obtenir la caution de la présidente de la Commission, mais sans saisine officielle, c’est-à-dire en s’émancipant des procédures démocratiques de la commission ? Ce même 5 décembre, un autre indice peut le suggérer. Il transparaît du courriel (voir ci-dessous) que Chantal Jouanno adresse au même Damien Cazé mais aussi à Thomas Fatome, qui est le directeur adjoint de cabinet d’Édouard Philippe. Chantal Jouanno leur signale que deux ministres, Jacqueline Gourault et Muriel Pénicaud, « rencontrent demain les organisations syndicales et associations d’élus ». Et la présidente de la CNDP d’ajouter : « Elles envisagent de définir et valider avec eux la méthode et l’organisation du débat. Ceci n’est pas en cohérence avec la volonté affichée de confier à une autorité indépendante cette organisation pour en garantir la neutralité. »
Le 11 décembre, […] Dans la soirée, Damien Cazé lui apporte une drôle de réponse. Ou plutôt, il revient vers elle pour lui poser une question : « Chantal, on peut mobiliser les équipes sans saisine formelle ? Car on risque d’avoir une gouvernance un peu compliquée… » Le message, cette fois, n’est plus allusif : la formule de « gouvernance un peu compliquée » suggère que le gouvernement cherche un moyen pour ne pas effectuer de saisine de la CNDP et donc, pour échapper aux contraintes démocratiques que cela imposerait.
Le 13 décembre, le ton commence à monter. Une réunion a lieu ce jour-là à l’Élysée, avec une délégation de la CNDP conduite par Chantal Jouanno, la secrétaire générale adjointe de l’Élysée Anne de Bayser, le conseiller spécial de Macron Ismaël Emelien, le directeur adjoint de cabinet du premier ministre et divers autres conseillers. Un premier sujet de conflit apparaît. Ismaël Emelien veut qu’il s’agisse d’un débat fermé, avec des sujets hors débat – ce qui est contraire aux principes de la CNDP. Un second sujet de désaccord apparaît quand un conseiller évoque le nécessaire « filtrage du rapport final ». Ce qui est pour la CNDP tout aussi inacceptable car les données, dans leur intégralité, doivent pouvoir être accessibles à tous, de sorte que chacun puisse vérifier la sincérité de la restitution, à la fin du débat.
[…]
Dans sa lettre à Chantal Jouanno, Édouard Philippe utilise en effet ces formules : « Je souhaite que la CNDP accompagne et conseille le gouvernement dans l’organisation de ce grand débat, et que vous assuriez personnellement cette mission. » Qui donc pilotera le grand débat : la CNDP ou le gouvernement ? La formule choisie peut signifier que la CNDP n’aura qu’une mission d’assistance et que c’est le gouvernement qui sera le pilote, ce qui serait une remise en cause du principe de neutralité.
La formule selon laquelle Chantal Jouanno assurerait « personnellement cette mission » peut aussi suggérer qu’elle ne le ferait pas forcément és qualités de présidente de la CNDP mais à titre personnel, d’autant qu’elle pourrait s’appuyer pour conduire cette mission « sur une équipe interministérielle »**.
Le 17 décembre, la CNDP rend sa décision, qui est publiée comme le veut la loi par le Journal officiel : « Article 1 – La Commission, autorité administrative indépendante, accepte la mission d’accompagner et de conseiller le Gouvernement dans l’organisation du Grand débat national et désigne sa Présidente, Madame Chantal Jouanno, pour qu’elle assure personnellement cette mission. Cet accompagnement se poursuivra jusqu’au lancement du débat. Article 2 – La poursuite de cette mission jusqu’à la rédaction du rapport final suppose un engagement du Gouvernement à respecter pour ce débat public les principes fondamentaux de la Commission nationale du débat public. »
[…]
La formule a de quoi inquiéter Chantal Jouanno car le même jour, peu avant, une réunion a eu lieu, toujours à Matignon, au cours de laquelle on lui a dit que la CNDP piloterait le grand débat, mais qu’elle serait assistée de personnalités faisant office de garants. Ce que Chantal Jouanno a refusé, toujours pour la même raison : le garant, le seul, ne peut être que la CNDP, puisque c’est précisément sa raison d’être.
Pour lever toutes les équivoques, la CNDP transmet d’ailleurs au gouvernement ce 18 décembre « une proposition de méthode pour la conduite du Grand Débat National » (proposition qui, parmi d’autres documents, figure dans le rapport final de la CNDP, que nous examinerons plus loin).
Dans le lot de ces recommandations figure celle-ci : « Nous déconseillons fortement de préciser publiquement avant le débat les “lignes rouges”, c’est-à-dire les propositions que le gouvernement refusera quoi qu’il advienne de prendre en compte, et plus encore les sujets dont il ne veut pas débattre. L’expérience de la CNDP lui permet d’affirmer qu’afficher une telle position avant l’ouverture du Grand Débat National en videra les salles ou en radicalisera plus encore les oppositions. Un débat qui ne permet pas d’aborder l’option zéro d’un projet, c’est-à-dire son abandon, est systématiquement un échec. Par contre, il ne vous sera jamais reproché de répondre négativement et de manière argumentée. Nous déconseillons également très fortement d’utiliser les mots de pédagogie, d’explication, ou tout autre terme qui laisse à penser que les décideurs n’écoutent pas et se placent toujours dans une position de supériorité. Plus généralement, l’expérience de la CNDP permet d’affirmer que la seule pédagogie acceptable lors d’un débat est la “pédagogie réciproque” et non unidirectionnelle. Un débat renseigne toutes les parties prenantes des points de vue, des arguments et des informations dont chacun dispose. Enfin le débat ne sert pas à faire accepter les projets, mais à faire émerger leur condition de faisabilité. »
Au chapitre « Neutralité et écoute pendant le Grand Débat National » figure cette autre recommandation : « Pendant le Grand débat national, les membres du gouvernement comme les parlementaires doivent s’engager à adopter une posture d’écoute active […]. La posture d’écoute active implique de ne jamais prononcer de discours en ouverture, en clôture ou depuis une estrade, mais de répondre éventuellement aux questions posées. »
[…] Par une lettre adressée ce 21 décembre à Édouard Philippe, elle lui fait donc savoir qu’elle ne peut pas se livrer à cet exercice. C’est un épisode qui était jusque-là inconnu, car on avait toujours pensé que la décision de se mettre en retrait avait été prise par Chantal Jouanno bien plus tard, le 9 janvier, dans le prolongement des polémiques sur sa rémunération. Or non : dès ce 21 décembre, Chantal Jouanno refuse la mission, telle que le gouvernement la conçoit.
[…]
Panique à Matignon ! À peine la lettre arrive-t-elle à Matignon que le directeur de cabinet d’Édouard Philippe, Benoît Ribadeau-Dumas, adresse un SMS à Chantal Jouanno la priant instamment de ne pas se retirer. Et le directeur adjoint de cabinet lui téléphone, lui disant en substance : « Ne fais pas cela ! Tu vas nous ruiner. On va trouver une solution… »
[…]
Le 28 décembre, elle a pourtant très vite la confirmation que son espoir est vain. Sur le site du gouvernement qui annonce le grand débat, deux phrases ont été retirées du projet initial. Un retrait lourd de sens, puisque les deux phrases disparues disaient ceci : « Le compte-rendu [du grand débat] sera réalisé par la Commission nationale du débat public » ; « C’est la Commission nationale du débat public (CNDP) qui assure la coordination opérationnelle et garantit la neutralité de l’ensemble de la démarche ». Aussitôt, Chantal Jouanno fait part au directeur de cabinet de Matignon de son inquiétude.
Le 4 janvier, Chantal Jouanno adresse un courriel au directeur de cabinet de Matignon, Benoît Ribadeau-Dumas, pour lui expliquer dans le détail les contours que pourrait prendre le grand débat national, et elle lui joint une note de travail. Mais en préalable, elle lui demande (voir ci-dessous) si le gouvernement a clarifié la question du rôle de la CNDP et de la mission […]
[…]
Le 7 janvier, La Lettre A sort son « indiscret » sur la rémunération de Chantal Jouanno, et des sources gouvernementales multiplient les attaques contre la présidente de la CNDP.
Le 8 janvier dans la soirée, Chantal Jouanno en vient donc à la conclusion que rien n’a changé depuis sa lettre de mise en retrait du 21 décembre, adressée à Édouard Philippe, et que le gouvernement ne veut pas être contraint par les procédures du débat public. Elle annonce donc au gouvernement qu’elle met en application ce qu’elle annonçait au premier ministre ce 21 décembre.
Le 10 janvier, une réunion de passation du dossier a lieu entre la CNDP, dont la mission s’arrête, et le Service d’information du gouvernement (SIG). La rencontre se passe mal, et les membres de la CNDP comprennent que toute la méthodologie mise au point va voler en éclats. Alors que la CNDP défend un débat avec « des thèmes ouverts, et pas de lignes rouges », le SIG veut une « fermeture des thèmes ». Et tout est à l’avenant. Alors que la CNDP défend « une posture d’écoute du décideur », le gouvernement veut confier à deux ministres, qui seront donc juges et parties, la gestion et le pilotage du grand débat, etc. Jusqu’à la restitution qui aurait été transparente, sous la responsabilité de la CNDP, et qui va passer sous le filtre du gouvernement, au risque d’être orientée…
Suite : https://www.mediapart.fr/journal/france/020219/sous-le-grand-debat-la-manipulation-macron
D'abord, il y a donc « l’indépendance ». En clair, pour qu’un débat soit honnête, il ne peut pas être piloté par un responsable public – élu, ministre, chef de l’État – qui aura ensuite à tirer les enseignements du débat. […]
Or, dans le cas présent, avec le grand débat, nulle indépendance ! C’est Emmanuel Macron qui, de bout en bout, est à la manœuvre. Et, pour piloter le grand débat, le gouvernement a choisi de remplacer Chantal Jouanno par Emmanuelle Wargon, secrétaire d’État auprès du ministre de la transition écologique et solidaire, et Sébastien Lecornu, ministre chargé des collectivités territoriales
[…]
La seconde valeur d’un débat public honnête, telle qu’elle est définie par la CNDP, c’est la « neutralité » […]
Or, de cette « neutralité », Emmanuel Macron n’a jamais voulu entendre parler – et c’est précisément pour cela que le gouvernement a refusé de faire une saisine officielle de la CNDP qui l’aurait contraint à respecter ces procédures. La neutralité aurait en effet voulu que les citoyens mettent sur la table tous les sujets qu’ils souhaitent, sans que le débat ne soit constamment orienté, encadré, et pour tout dire cadenassé. Cela s’est senti dès le début quand, lançant le grand débat, Emmanuel Macron a écrit sa « Lettre aux Français ».
Car cette lettre n’invitait pas à un débat ouvert. Non, d’emblée, le débat a été fermé – ou plutôt enfermé dans la doxa libérale, suggérant que, quoi qu’il se passe, le gouvernement ne changerait pas de politique (lire ici). « Comment pourrait-on rendre notre fiscalité plus juste et plus efficace ? Quels impôts faut-il à vos yeux baisser en priorité ? », demandait ainsi ingénument Emmanuel Macron. Comme s’il était hors de question de demander le relèvement de certains impôts, comme ceux sur les revenus du patrimoine et du capital.
« Quelles sont les économies qui vous semblent prioritaires à faire ? », poursuivait le chef de l’État, suggérant ainsi qu’il serait hors de propos de plaider pour des mesures allant à l’encontre de la politique d’austérité. « Faut-il supprimer certains services publics qui seraient dépassés ou trop chers par rapport à leur utilité ? », demandait-il encore, jouant perpétuellement des mêmes thématiques néolibérales.
En bref, le grand débat a été lancé, dès le premier jour, sur un registre contrevenant à ce principe de neutralité. Et chaque jour qui passe apporte de nouvelles illustrations de cette violation du principe de neutralité. Alors que selon les règles de la CNDP, les responsables publics auraient dû être dans une posture d’écoute, sans peser d’aucune manière sur le débat, ni préjuger de ses conclusions, chaque ministre a son mot à dire. Tant et si bien que dans les médias « mainstream », privés comme publics, ce sont même les ministres qui monopolisent la parole.
Un jour, c’est le ministre du budget qui se prononce pour la suppression définitive de la taxe d’habitation ; le lendemain, c’est le premier ministre qui se dit favorable à un sixième taux pour l’impôt sur le revenu ou qui lâche à propos du référendum d’initiative citoyenne : « Le RIC, ça me hérisse »…
[…]
Enfin, dans les règles de la CNDP, il y a encore une autre valeur, qui est celle de « l’égalité de traitement » […] Traduction : dans un débat public digne de ce nom, tous les citoyens sont égaux, quelles que soient leurs fonctions. Simples citoyens, ou maires, ou députés, ou même président de la République, ils ont tous le droit d’intervenir, mais dans les mêmes conditions. Aucun n’est au-dessus de l’autre. Il n’y a donc pas de responsable public qui domine le débat de la tribune, ou qui se met au centre du débat. Il n’y a aucun responsable public qui ouvre le débat ou qui le conclut : l'égalité doit être totale.
[…] Dans d’innombrables réunions, ce sont les deux ministres qui ont distribué la parole à leur guise. Et souvent, ce sont des personnes préalablement désignées par les préfets des départements concernés qui ont eu accès aux micros.
C’est même plus grave que cela. Dans d’innombrables cas, quand Emmanuel Macron a fait intrusion dans le débat public, l’égalité de traitement a été violée pour céder la place à un « One man show » présidentiel.
Il s’agit d’une photo prise le 24 janvier lors du débat avec les habitants de Bourg-de-Péage. Mais s’agit-il d’un débat ? En réalité, la vidéo qui retrace les échanges montre clairement qu’il ne s’agit pas d’un débat où tous les participants sont égaux. Non, le chef de l’État est au centre de tout. C’est lui qui distribue la parole, c’est lui qui parle, c’est lui qui répond. Ce n’est pas un grand débat, c’est un meeting de campagne, très proche des scénarios dont raffolait Emmanuel Macron lors de la campagne présidentielle.
Car, en vérité, lorsque l’on examine toutes les péripéties du grand débat, tout conduit à la même conclusion : si Chantal Jouanno a été mise sur la touche et si sa commission n’a pas été saisie, c’est qu’Emmanuel Macron a pris prétexte d’un supposé grand débat pour entrer en campagne. Non pas pour consulter les Français et les écouter, mais pour se jeter dans la mêlée, à quelques mois des élections européennes, et battre les estrades à son unique profit.
Au mépris des règles du débat public, Emmanuel Macron a décidé de mobiliser les moyens de l’État, en même temps que l’argent public, pour se financer à bon compte une campagne avant l’heure. Et si tel est le cas, il est important d’observer comment les rouages démocratiques ont fonctionné – ou dysfonctionné – pour interdire ou favoriser cette manipulation du débat public.
[…]
Il y a d’abord le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Car depuis que le grand débat a commencé, c’est un véritable rouleau compresseur qui s’est mis en branle dans tous les médias, privés mais aussi publics. Il n’est pas un média « mainstream » qui n’applaudisse et salue le succès de l’initiative. […]
[…] Non sans raison, le parti Les Républicains a d’ailleurs interpellé l’autorité indépendante dès le 28 janvier, pour lui enjoindre de faire respecter « l’équilibre des temps de parole ». « Nous sommes en effet assez étonnés des one-man-shows successifs » du chef de l'État, a déclaré l'un des porte-parole de LR, Gilles Platret, lors d'un point-presse. « Le monopole de la parole présidentielle, en tout cas en direct, sur un grand nombre de médias en information en continu – non pas que les médias soient en cause – nous interroge, et nous nous permettons de formuler vis-à-vis du CSA des interrogations sur le respect de l'équilibre de la parole publique. »
Mais jusqu’à présent le CSA est resté muet, sans faire savoir les suites qu’il entendait donner à cette interpellation.
Il y a enfin une autre autorité indépendante qui pour l’instant brille par son silence. La Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques […]
Or cette campagne de communication, organisée de bout en bout pour permettre à Emmanuel Macron d’essayer de reprendre pied, et de surmonter la crise des gilets jaunes, va coûter une véritable fortune. S’il s’agissait d’un véritable grand débat, honnête et impartial, on ne pourrait que s’en réjouir. Mais comme il s’agit d’une campagne de com’ qui ne dit pas son nom, cette utilisation des deniers publics à des fins personnelles retient pour le moins l’attention.
[…]
En réalité, le gouvernement ne communique que très peu d'informations, arguant que toutes les données financières ne sont pas encore connues et qu’elles seront rendues publiques en temps et en heure. Ce qui est certain, c’est que le grand débat, organisé pour le profit exclusif d’Emmanuel Macron, va porter « sur un coût estimé entre 10 et 15 millions d’euros », soit une somme pas très éloignée de ce que le candidat Emmanuel Macron a dépensé pour sa campagne pour le premier tour de l’élection présidentielle, soit 16 698 320 d’euros
Et encore ! Cette somme de 10 à 15 millions d’euros devrait comprendre l’ensemble des dépenses prévues pour ce grand barnum, sauf celles engagées pour les shows… d’Emmanuel Macron qui, compte tenu de l’importante logistique engagée, vont aussi coûter très cher.
Je trouve que Mediapart sacralise trop la CNDP qui, dans le passé, a montré les limites de sa vigilance portant sur la neutralité des débats. Voir, par exemple, l'excellent dossier de Reflets.info sur le débat public autour d'Europacity.
Le Comcyber, le Commandement de la cyberdéfense française, créé en 2017 et placé sous l’autorité du chef d’état-major des armées, peut se vanter d’avoir fait des débuts prometteurs sur Internet. Nos vaillants pioupious du Net se sont ainsi dotés pour communiquer d’une adresse Gmail, propriété du géant américain Google !
Rien d'étonnant : le sinistère de la Défonce a signé un contrat open-bar Microsoft depuis 2009. De même, la direction centrale des directions interarmées des réseaux d'infrastructure et des systèmes d'information pousse à l'utilisation de logiciels privateurs depuis plus de 5 ans…
x0rz — pseudo d’un spécialiste de la sécurité informatique très actif sur les réseaux sociaux — vient de faire cette découverte en épluchant le compte Twitter du Comcyber, et il s’est empressé de populariser la nouvelle sur la Toile. La boulette est d’autant plus étonnante que les liens entre les barbouzes américaines de la NSA et les géants US de l’informatique sont de notoriété publique. Bonjour le secret-défense…
Au contraire, ceci n'explique-t-il cela ? ;) Après tout, les ricains ne sont-ils pas nos grands amis et alliés (ironie inside) ?
Mais l’exemple vient de haut. Macron possède lui-même une adresse Gmail, qu’il utilise depuis de nombreuses années et qui semble avoir été piratée en juin 2017, peu après son installation à l’Elysée (le « JDD », 20/1 ). Pour le dédouaner, l’entourage du chef de l’Etat affirme que cette adresse — diffusée très largement — ne sert que pour des correspondances banales ou familiales.
Pour désamorcer tous les soupçons, qu’attend Donald Trump pour créer une adresse sur « laposte.net » ?
Dans le Canard enchaîné du 23 janvier 2019.
La condamnation, le 18 janvier à Cahors, de Jean-Paul Gouzou (67 ans au moment des faits) à 25 ans de prison pour le meurtre de son épouse, Djeneba (37 ans), a conclu une triste affaire de féminicide (109 femmes tuées par leur mari, leur ex ou leur compagnon en 2017), mais aussi de divagations judiciaires. Comme l’avait raconté « Le Canard », le procureur de l’époque et son adjointe avaient méchamment envoyé bouler les amis de Djeneba, et même la déléguée interministérielle aux droits des femmes, qui les alertaient du danger que représentait Couzon. Expédiés quelques jours avant le crime, leurs courriels, plutôt gênants, ont été produits à l’audience.
« Le parquet n’a pas vocation à être le bureau des pleurs », affirmait le proc, soutenant son adjointe, qui, pour sa part, avait qualifié ces appels de « fatras de doléances », encombrant « les boîtes mail des magistrats ».
Moche indifférence
Les magistrats n’apprécient guère qu’on attaque leur chère institution, et la cour de Cahors ne fait pas exception. Le président et l’avocat général se sont agacés, lors du procès, qu’« une bonne âme ait transmis ces mails au “Canard” ». Achevant de les exaspérer, Anne Bouillon, l’avocate de la Fédération nationale solidarité femmes, a également découvert que le juge aux affaires familiales s’était planté en rédigeant l’« ordonnance de protection ». Cette dernière interdisait au mari d’approcher Djeneba durant quatre mois, alors que la loi avait changé et étendait cette durée à six mois puis la prolongcait indéfiniment dès la demande de divorce, déposée en juillet 2016.
Quant aux courriels si aimables de l’ancien procureur et de son adjointe, ils sont desormais « en cours d’analyse » à la Chancellerie…
N'est-ce pas ce qu'on nomme pompeusement non assistance à personne en danger ?
Dans le Canard enchaîné du 23 janvier 2019.
Oui c'est ça, tapons encore sur les jeunes. C'est la faute aux jeux vidéo, j'imagine ?
Vieux cons.
Vous voulez savoir ?
Voici quelques raisons :
- dans une économie ruinée par vos soins, les jeunes bossent en stage 12h par jour 500€/mois dans une boîte différente tous les mois.
- à force de voir votre génération dormir dans les hémicycles, n'espérez pas qu'ils vous fassent confiance.
- quand le jeune s'exprime, on dit dit constamment "t'es trop jeune, tu peux pas comprendre"
- plus généralement, on nous a toujours dit "tais toi et écoute" : c'est pas avec un speech à la télé qu'on connard qui dit qu'il y aura un débat va pouvoir pousser tout le monde à parler.
- quand ils marchent dans la rue, votre génération évite la leur. Ne venez pas faire de leçons de confiance.
- ils savent que le monde est perdu : emploi, climat, société, pauvreté... Il n'y a que deux choses qui peuvent changer ça : la fin de l'humanité et la fin du modèle societal actuel (une révolution, quoi). Vous avez prouvé qu'un compromis est impossible.
Enfin les jeunes (et pas que) s'activent ailleurs : on prend un velib ou une trottinette, pas un 4x4 en ville pour montrer "tavu j'ai bossé toute ma vie pour ruiner ce qui reste de celle des autres" ; on monte des petites boîtes ou des associations (dans un monde où y'en a que pour les vieux du cac40, c'est pas simple) ; on se met au libre, au hacking (pas seulement informatique), on combat l'obsolescence programmé, on aide ses prochains et pas son compte en banque (qui est vide de toutes façon).
Bref, on essaye de se passer de vous parce que tout ce que vous avez fait ou faites ne fait qu'empirer les choses, année après année, jour après jour.
Votre génération, en particulier en politique et en entreprise, est celle qui a ruiné et détruit le monde et qui continue de le faire.
Vous êtes attachés à vos erreurs et continuez de les faire "parce qu'on a toujours fait comme ça", et rejetant d'un revers de la main toutes les idées d'un jeune parce que "ta gueule tu peux pas comprendre (bis)" (demandez à mon ex-patron pourquoi je me suis tiré de la boîte plutôt que continuer à bosser comme à l'âge de pierre).
On sait pertinemment qu'on ne peux pas compter sur vous pour résoudre les problèmes. Du coup on essaye de survivre malgré ce parasite sur notre dos.
On verra quand le vase débordera franchement.(ps : ce message n'est pas contre les vieux en général, il est contre cette classe sociale qui a tout eu (de l'essence à 3 Francs, une croissance à 2 chiffres, de l'immobilier pas cher, une retraite depuis 57 ans et de la place pour vivre, et j'en passe) et qui donne des leçons sur tout (typiquement la population d'un hémicycle). Elle se trouve être composée majoritairement de vieux (cons).
Je n'ai pas de mots assez forts pour abonder dans le sens de ce texte. Et oui, l'injonction faites aux jeunes de se rendre aux urnes et de participer au grand débat national sont deux moyens de s'assurer que rien changera, de s'assurer que la jeunesse sera bien formatée comme il faut pour se taire tout en croyant avoir la parole.
Dans le monde du tennis, un sport de gentlemen, il y a les stars, qui passent à la télé et gagnent des millions sur la pelouse de Wimbledon ou la terre battue de Roland-Garros, et puis il y a les autres, qui tapent la balle dans les gymnases de Bressuire, gagnent des clopinettes et finissent au poste de police.
Classés entre la 200e et la 600e place mondiale, ces forçats de la raquette rament dans les tournois secondaires de la planète pour ramasser quelques centaines d’euros qui leur paient à peine le voyage et l’hôtel. Ce petit monde-là se divise encore en deux catégories : ceux qui acceptent entre 1 000 euros et 10 000 euros pour perdre un point, un set ou un match, sous la pression des mafias des paris en ligne, et ceux qui refusent, menaces à la clé.
Depuis que la tentaculaire affaire de matchs truqués a éclaté à Bressuire, il y a quinze jours, les témoignages édifiants sur cette violence planquée pleuvent comme des smashs. La copine du Belge Yannick Mertens, 522e joueur mondial, reçoit de doux messages sur son compte Facebook après les défaites de son compagnon (TF1, 19/1) : « Ton copain Mertens, je vais lui casser les jambes et la tête ! » Le Français Hugo Nys, 434e à l’ATP, décrit son quotidien réjouissant (« L’Equipe », 16/1) : « On te dit qu’on va violer ta copine, qu’on te souhaite d’avoir un cancer. C’est incroyable, on subit ça et personne ne fait rien. »
Même régime chez les filles, avec Constance Sibille, que des gugusses ont accostée lors d’un tournoi en Roumanie, il y a cinq ans déjà, alors qu’elle était 265e mondiale (« L’Est républicain », 18/1) : « J’ai déjà reçu des menaces de mort parce que j’avais fait perdre de l’argent à des parieurs. C’est devenu banal. » Pour Marine Partaud, 417e mondiale (« L’Equipe Magazine », 2/11/18),ça continue : **« On est sûres de recevoir des messages horribles, des injures, des menaces de mort, toutes les semaines, sur tous les tournois (…). C’est dangereux pour notre sécurité (…), ils commen- cent à venir nous menacer. On va attendre qu’une joueuse se fasse tabasser pour réagir ? »
A part mettre des vigiles sur tous les terrains, la réaction risque de se faire attendre, vu le fonctionnement des paris en ligne sur ces matchs secondaires, interdits depuis la France mais autorisés partout ailleurs. Le joueur Hugo Nys résume bien l’absurdité du système : « Comment ça se fait qu’un mec puisse parier en Ouzbékistan sur un premier match de qualif en Turquie ? »
C’est le monde merveilleux du blé et de l’Internet…
Dans le Canard enchaîné du 23 janvier 2019.
Nom, antécédents judiciaires, “implications associatives”… le Renseignement territorial veut tout savoir sur les “meneurs” des ronds-points.
C'est une instruction secrète qui a été transmise, début janvier, par le ministère de l’Intérieur à ses troupes, chargées du Renseignement territorial : autour des ronds-points, les poulets ont mission de recenser systématiquement et nonminativement les « meneurs du mouvement des gilets jaunes ». Le Service central du renseignement territorial (SCRT), qui dépend de la Direction générale de la police nationale, est chargé de ce fichage très sensible.
Comme le stipule un document en possession du « Canard », le SCRT et ses agents doivent repérer « les personnalités exerçant une réelle influence sur le mouvement ou se signalant par des discours ou des commentaires vindicatifs ou subversifs trouvant de l’écho sur les réseaux sociaux ». Et d’affiner le trait : « des individus qui, aujourd’hui, jouent un rôle réel par leur présence constante, par le caractère fédéateur de leurs actions, par le fait qu’ils ont un potentiel pour être des interlocuteurs des pouvoirs publics ou, au contraire, sont entrés dans une forme de radicalité ». Ça en fait, du monde !
Catho ou franc-mac ?
Pour chaque « personnalité », on demande aux flics de remplir une fiche informatisée. Y figurent, outre sa photo et un état civil complet (pseudo inclus), une foultitude de renseignements : son adresse, son téléphone, sa profession, son véhicule et son immatriculation. Mais aussi, précise le document de l’Intérieur, « ses antécédents et procédures judiciaires », « son implication associative », « son influence et son activité sur les réseaux sociaux », « son implication médiatique », « ses liens avec des éléments ou mouvements radicaux » et le « financement » du mouvement. Et rien sur la couleur de son gilet ?
Onze ans après leur suppression par Sarko, revoilà donc les bons vieux RG et leur parfum de police politique ! Un retour aux sources qui suscite un malaise au sein de la maison poulaga et chez certains préfets. « A la rubrique “Implication associative”, on indique quoi ? “Franc-maçon” ? “Va à la messe” ? » s’inquiète un gradé du Renseignement.
Ben, non, car il y a des activités mieux vues que d'autres qu'il n'est donc pas nécessaire de noter. C'est pourtant simple, voyons ! :P
La Cnil court-circuitée
D’autant que, une fois bouclée cette collecte de terrain, tous les renseignements sont récupérés par la Place Beauvau, à Paris. Vérification faite par « Le Canard », ce fichage qui ne dit pas son nom n’a fait l’objet d’aucune déclaration à la Commission nationale de l’informatique et des libertés. Et la loi ? C’est pour les chiens (policiers) ? Pris en flag, le ministère de l’Intérieur fait savoir au « Canard » que « les services font leur travail avec les moyens juridiques autorisés par la loi ».
En constituant ce fichier clandestin, le SCRT et l’Intérieur poursuivent un double objectif : d’abord, mieux surveiller les gilets jaunes et identifier ceux qui pourraient basculer dans la violence ; ensuite, interpeller des meneurs pour tenter d’en faire des balances. Au chapitre « Observations », on peut en effet lire : « L’intéressé a-t-il fait l’objet d’un contact avec le service, avec des administrations ? Un contact est-il envisageable ? » Pour faire des « jaunes » (traîtres)… sans gilet ?
D'un côté, qu'une des parties à l'œuvre dans un conflit cherche à se renseigner sur ses adversaires, c'est la base. D'un autre côté, je trouve cela glaçant : de par les informations collectées (notamment l'appartenance associative, liens et financement), on perçoit que ce fichage perdurera au-delà du mouvement des Gilets jaunes afin d'assurer d'autres objectifs… Souhaitons-nous qu'un État dispose de ces informations et puissent agir dans le futur contre des mouvements naissants ?
Dans le Canard enchaîné du 23 janvier 2019.
Bonne entrevue avec Jérémie Zimmermann. Une transcription intégrale est disponible chez l'April. Ce genre d'entrevue est très reposant : on se pose, on prend de la hauteur, on décortique les mots et les concepts bullshit éculés, on essaye de revenir à une réflexion sur l'essentiel, loin des paillettes. C'est très appréciable. Merci jz.
Je retiens 4 points clés :
Moi, de plus en plus, j’ai l’impression que penser l’informatique et l’usage des ressources – ordinateur, réseaux, tout ça – en termes de ce qui est facile et pas facile, ce qui est confort et pas confort, user-friendly ou pas user-friendly, c’est en fait un piège intellectuel. Que quand quelqu’un te dit « vas-y clique ici, ça marche tout seul, c’est user-friendly », en fait il est en train de t’arnaquer. Et penser que des outils aussi complexes que les ordinateurs et les réseaux qui les lient puissent être simples, en fait c’est une erreur intellectuelle. Et de la même façon qu’on va dire « tu cliques ici pour parler espagnol ». Non ! Tu sais que tu vas devoir passer quelques centaines d’heures voire quelques milliers d’heures avant de parler espagnol ! « Clique ici pour savoir jouer du violon ! » Eh bien non, ce n’est pas du violon ; c’est peut-être Guitar Hero avec quatre boutons, mais ce n’est pas une vraie guitare. Et personne ne va être choqué à l’idée de se dire qu’il faut passer des centaines d’heures avant de savoir jouer de la guitare. Je ne dis pas que chacun devrait passer des centaines d’heures à apprendre l’informatique avant d’utiliser l’informatique, mais le fait est que si tu ne prends pas le temps d’essayer de comprendre et d’utiliser des choses qui peuvent te sembler un petit peu arides, eh bien il y a de très fortes chances que tu te fasses arnaquer. Donc au lieu de penser d’un côté en termes user-friendly et de l’autre côté « oh c’est trop compliqué parce que, tu comprends, moi j’ai autre chose à faire », on devrait plutôt penser en termes de : une politique qui permette aux gens de s’émanciper, de s’organiser et d’agir librement versus une politique du contrôle qui capture les gens, leurs données et leur vie.
Le luddisme est un mouvement qui a souvent été décrit comme des gens qui étaient contre les machines et qui étaient contre le progrès. En réalité c’est issu de mouvements très structurés de travailleurs, d’employés, qui s’organisaient contre les abus de pouvoir de leur patron. Des gens qui s’organisaient contre l’exploitation, qui ont vu les machines arriver comme un outil de l’exploitation et qui se sont opposés aux machines comme une des formes d’opposition à l’exploitation. Donc le luddisme ce n’est pas juste des gens, des crétins qui vont aller casser les machines ; ce n’est pas du tout ça. Ce sont des gens qui ont eu un recul et une analyse politique du rôle des machines dans les interactions entre les humains et qui ont dit « si les machines doivent être utilisées comme ça, alors on ne veut pas les utiliser ». Ce qui est intéressant aussi c’est que les luddites ont été écrasés par l’armée. Ils ont tellement fait peur au pouvoir en place qu’on a envoyé l’armée écraser les mouvements luddites, pour dire à quel point ils étaient perçus comme une menace et peut-être pour dire à l’époque combien le pouvoir en place était main dans la main avec les industriels. Donc l’histoire des luddites je crois que ça en dit long sur l’histoire des mouvements sociaux, sur l’histoire des mouvements de résistance, sur l’histoire des mouvements qui contestent quelque chose qui nous est imposé comme étant « c’est le progrès, c’est l’innovation donc on doit tous l’accepter » ; allez hop ! tous une puce dans le cou, tous les empreintes digitales, tous des caméras partout, tous des machins. Des gens qui vont dire « attends, wait ! On souffle un coup, on réfléchit et on se pose la question : est-ce qu’on veut ça, oui ou non ? » Je ne sais pas ce que nos amis les internets entendent par néo-luddisme mais qu’il y ait partout dans le monde, dans tous les milieux et pas seulement dans telle ou telle petite niche politique, des gens qui se posent aujourd’hui la question de notre rapport aux machines, de nos interactions avec les machines et entre nous humains au travers des machines et qui se demandent s’il n’y a pas, peut-être, une forme d’urgence à reprendre le contrôle ou d’urgence à sortir de l’urgence, je pense que c’est quelque chose de très sain.
[…] Avec une bande d’amis on a créé un truc tout à fait informel qui s’appelle Hacking With Care. C’est une espèce de jeu de mots ; hacker au sens originel de bidouiller, hacker avec le care, mais en même temps hacker le care ; care que l’on comprend comme les façons que l’on a entre humains de prendre soin les uns des autres, de partager de la bienveillance, de la bonté et, quelque part, de voir ce care comme autant de technologies que l’on peut s’approprier, que l’on peut hacker, que l’on peut partager. […] L’idée c’était de partager ses compétences, de partager ses technologies et c’est aussi bien le massage que le yoga, que la méditation, que certains soins par les plantes. Et réfléchir ensemble à comment on peut penser, pour le coup vraiment en dehors de la machine, mais réfléchir à l’humain en même temps que l’on réfléchit à la société, à la politique, au combat, etc. […] Le massage des mains pour tous, un petit livre qui ressemble au fucking manual de Read the fucking manual que tu peux imprimer, laisser traîner dans ton hackerspace, dans ton bureau avec tes copains, etc. ; le massage des mains comme un truc qui se donne, comme un cadeau et qui, en même temps, crée un espace d’intimité dans lequel on se retrouve, dans lequel on se parle comme on se touche ; on a perdu l’habitude un peu de se toucher dans un monde super individualiste. Retrouver des espèces de canaux de communication entre les individus, je pense que c’est directement connecté à tout ce dont on a discuté sur la façon de s’organiser, sur la façon de se retrouver, sur la façon de reprendre le contrôle de nos vies et ne plus se voir comme des unités autonomes, individualistes, randiennes, performantes, algorithmiques, etc., mais comme des gens, des humains faits de chair et d’os, de forces et de faiblesses, de moments difficiles et apprendre dans nos vies mais aussi dans nos structures, dans nos mouvements, dans nos modes d’organisation à gérer ces descentes, ces moments difficiles et à ne pas dire « non, non, lui il est fou de toute façon. De toute façon, lui, c’est un connard, machin », mais prendre soin des autres, s’ouvrir sur les autres.
Donc quelque part peut-être apprendre à reprendre le contrôle de nos vies, de notre temps, de nos pensées et par là, peut-être, redécouvrir ou découvrir tout court, si on en a été privé assez tôt, nos humanités. Le fait d’être un humain en face d’un autre humain, avec du gibolin ou pas, avec une bonne assiette de fromage ou des graines ou je ne sais pas quoi, mais ce qui nous connecte, ce qui nous met en face et qui n’a pas des ordinateurs en chemin ; des trucs sans les écrans, sans les claviers, sans les réseaux, mais où on se sent être les uns avec les autres ; où on se sent en lien, où on se sent en solidarité, où on se sent en capacité ; où on partage l’expérience ensemble et de là se demander, en fait, ce qu’on veut faire maintenant. Sans les « du passé faisons table rase » et autres slogans éculés ; sans pensées préconçues, sans idéologie.
Le reste des points abordés n'est pas nouveau :
[…] Et on comprend tous pourquoi. La surveillance, tout le monde se dit : hou là, je n’ai pas envie d’être surveillé. Peut-être que la surveillance c’est justifié de temps en temps, mais moi je n’ai pas envie d’être surveillé ! Alors que protection, tout le monde a envie d’être protégé. Donc on voit comment le sens des mots est utilisé pour neutraliser la capacité à penser. […] Tu as parlé de Google et le fait de dire Fuck off Google à des gens ; leur expliquer que Google c’est cette bande de gens qui, au travers du programme des drones US, aide à identifier et suivre des cibles ; que Google fonde l’évasion fiscale à hauteur de milliards d’euros par an ; que Google c’est la surveillance de masse. Tu leur dis ça et ils sont là « ah oui, mais Google ! » Tu vois comme dans 1984 on dit « mais on a toujours été en guerre avec l’Eurasie » ; ces mantras qu’on a tellement entendus qu’on les a intériorisés : « mais Google, c’est Google ! Comment tu veux te passer de Google ! »
Quand c’est une entreprise qui, par définition, est transnationale, elle a beau avoir son siège en Silicon Valley, elle a des conseils stratégiques qui lui viennent de la Virginie où se trouvent les espions ou de Washington où se trouve le Pentagone. Elle a un siège social en Irlande qui vend de la propriété intellectuelle à son siège en France, qui va revendre ses bénéfices à la filiale néerlandaise, ce qu’on appelle un double Irish Dutch sandwich qui permet à Google, par exemple, de faire évacuer 60 milliards de dollars aux Bermudes et de ne payer quasiment aucun impôt sur les sociétés en Europe. Donc ces machins-là n’ont même pas de centre ; il n’y a même pas un endroit où tu peux tourner le regard et te dire : là il y a un problème et là c’est l’ennemi.
J’ai arrêté d’utiliser un machin qui s’appelle Signal, que beaucoup d’activistes utilisent aujourd’hui, qui est une messagerie dite sécurisée ; j’ai arrêté de l’utiliser parce que l’auteur, Moxie, a interdit aux gens de le distribuer sans son autorisation et de le distribuer autrement que par Google. Donc la question est-ce que c’est vraiment un logiciel libre se pose. Tu dis « mon truc c’est un logiciel libre donc tout le monde a le droit de l’utiliser, de le copier, de le modifier et de l’étudier », mais si tu dis ça et que tu dis au passage « au fait les gens n’ont pas le droit de le modifier », qu’est-ce qui se passe vraiment ? Donc il y a ça, il y a le fait que Signal t’oblige à donner ton numéro de téléphone ; pas juste d’avoir un nickname ou un machin jetable. Non ! Tu es obligé d’avoir un numéro de téléphone. […] Signal centralise toutes les métadonnées sur son infrastructure à lui qui repose sur Amazon et sur Google ( NDLR : ce n'est plus le cas depuis 2017, à ma connaissance ] et au passage Signal, comme beaucoup de projets qui sont dans le domaine de la sécurité, de la protection de la vie privée, etc., a un financement en grande partie par le gouvernement US. Donc voilà ! Signal ils ont fait des choix d’enlever de l’interface le fait de vérifier la clef de chiffrement de ton correspondant. Avant, dès que tu ouvrais un truc dans Signal ils faisaient « attention, le truc n’est pas vérifié, cliquez ici. » Et puis tu allais voir : est-ce que c’est la bonne personne ? Tu passes un coup de fil « dis donc c’est bien toi 3AB28 ? » Eh bien ça ils l’ont enlevé de l’interface ; maintenant il faut aller dans « menu, clac, bidule, en bas, option, clac, tu déroules, en bas, tu cliques, vérifier. » Ah ! C’est bizarre ça ! Parce que si tu enlèves ça, ça rend plus facile le fait de s’introduire dans les communications de quelqu’un, même si c’est chiffré. Mais ils l’ont juste poussé, poussé, poussé. Ils l’ont poussé pourquoi ? Tu sais pourquoi ? Pour rendre ça plus user-friendly, plus agréable, plus facile, plus simple d’accès. Un monde plus doux, plus simple plus joli, plus tout ça !
il y a une espèce de techno béatitude… […] Blockchain voilà. Ah ben tiens, la démocratie ne marche pas, on n’a qu’à faire une démocratie sur la blockchain et ça va marcher ! Right ! Donc il y a une forme de techno béatitude. On nous a dit « oui liquid democracy, machin, tu vois, tu cliques ici ». […] Donc il n’y a pas un truc magique sinon ça ferait longtemps qu’on l’aurait exprimé et ce n’est pas le fait d’ouvrir les entrailles des institutions comme la NSA avec les machins de Snowden, ce n’est pas le fait d’exposer qui va magiquement changer les institutions, les transformer en quelque chose de meilleur.
