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——————————— November 3, 2019 - Sunday 03, November 2019 ———————————

D'après la Chambre régionale des comptes, il y aurait une trentaine de fonctionnaires sans affectation, donc rémunérés sans poste associé, depuis 25 ans au centre de gestion de la fonction publique territoriale du Var. :O

La Chambre régionale des comptes contrôle, depuis 2011, le centre de gestion de la fonction publique territoriale du Var (CDG). Elle y a déniché quelques irrégularités. « Pratiques budgétaires portant atteinte à la sincérité des comptes », rien qu’ça ! Un siège social de 6 millions d'euros qui plombe les comptes, des budgets présentés en déséquilibre chaque année et des salles d’examen promises par le prestataire mais inexistantes. Le centre serait surtout hanté par une trentaine de « fonctionnaires fantômes », payés depuis 25 ans sans bosser car sans affectation. Une situation qui coûterait plus d’un million d'euros par an. Claude Ponzo, maire LR de Besse-sur-Issole et président du CDG 83 assure « tout mettre en œuvre » pour faire la chasse aux fantômes. Booo !

1 000 000 €, ça fait tout de suite scandaleux alors que… 1 000 000 / 12 = 83 333 € par mois. 83 333 / 30 = 2 777 € de coût employeur par tête. Si l'on prend un coefficient de 1,4 pour les charges patronales (réaliste pour la fonction publique), ça fait 1983 € brut par mois par tête. Si l'on prend un coefficient de 1,2 pour les charges salariales, ça fait 1652 € net/mois/tête.

Dans le numéro de juillet-août 2019 du Ravi, journal satirique en PACA.

Claquer 12 millions d'euros pour bétonner 8,4 hectares de terres agricoles pour y construire un parc à surf, des hôtels, des restaus, un camping, etc. à Saint-Père-en-Retz (à côté de Saint-Nazaire), soit à 5 kilomètres de l'océan atlantique et de ses vagues naturelles. Génies ! Tout ça et un gâchis d'énergie pour avoir des vagues parfaites de 20 secondes… Quel intérêt de surfer sur des vagues parfaites ?! Le projet devrait obtenir son permis de construire d'ici début 2020.

Un Surf Park artificiel à deux pas de l‘océan, au milieu des terres ? C’est ce qu'on appelle le bon sens…

« Mais on est en plein milieu des terres, ici ! C'est là qu ils veulent construire une mer artificielle ? Avec un moteur, avec des vagues ? »

Eh ben oui.
C’est bien ici.
Dans les champs, parmi les bosquets.
« C’est un projet qui s'est déjà monté en Ecosse, nous explique Yoann, la trentaine, grosses lunettes et chemise rouge à carreaux. Un grand bassin au milieu de la campagne, pour y faire du surf. Pour une heure de fonctionnement, la consommation, c’est l'équivalent énergétique de quatre foyers sur un an. Donc imaginez en multipliant par le nombre d'heures ou le bassin va fonctionner… »
Précision, quand même : on est à cinq kilomètres de l’océan… Mais le « Surf Park », lui, prévoit de bétonner 8,4 hectares de terres agricoles pour créer un bassin de 200 mètres de long sur 75 de large. Evidemment, derrière, tout est à l’avenant : un complexe sportif et hôtelier, un camping de huit hectares… Douze millions d’investissement prévus. C’est à une société privée, Nouvelle Vague, qu’est venue cette idée de génie. Il ne lui a pas fallu longtemps, remarquez, pour convaincre la commune, et la communauté de communes, et le Département, et même le ministère des Sports. Ils en rêvent, certains se frottent même les mains : quinze emplois créés, 100 000 visiteurs espérés.

Après l'échec de Notre-Dame-des-Landes et du YelloPark (l' ex futur stade de foot du FC Nantes), il fallait bien ça pour se refaire la cerise… « Mais les terres, elles sont pas cultivables ou quoi ? reprend le rédac’ chef.
Maïté : Mais si, bien sûr !
Yoann : On pourrait y faire du foin, ou mettre les animaux… On a d’ailleurs monté un collectif, Terres communes, qui se bat pour les terres agricoles, contre les accaparements de terres, comme ce projet de Surf Park.
François : Mais y a peut-être pas de maraîchers, alors, qui veulent s’installer ici ?
Yoann : Si, si, il y a des milliers de jeunes qui veulent s'installer. Mais les terres disparaissent, avec le béton, et leur accaparement par les industriels. »
Alors, avec ses collègues, au sein de leur collectif, ils pétitionnent, manifestent, pour « défendre l'avenir de la petite paysannerie ». Qui sait, peut-être les vaches ne s’exerceront-elles pas au surf de sitôt…

Dans le numéro 89 (juin-août 2019) de Fakir.

Petit rappel sur la vacuité de nos journaux. Exemples : à l'Assemblée, Ruffin propose un capital-décès pour les gamins cancéreux, les journalistes l'interrogent sur un opportunisme post-élections européennes alors que la proposition de loi auxquels ils se réfèrent a été pensée et écrite des mois auparavant. Ruffin évoque la Dépakine de Sanofi, les journaux l'interrogent sur les drapeaux européens. Il dénonce les connivences entre le Président et des grands patrons ? Ils écrivent sur sa chemise hors du pantalon. Il publie un livre sur la fabrication d'un Président par les élites économiques, ils y lisent une ambition présidentielle. Oui, la vie des grands éclipse la vie des gens. Même pas forcément pour du profit puisque la presse traditionnelle est en crise alors que les gens lisent des magazines qui écrivent sur le temps long et écoutent des vidéos politiques.

Je recommande de visionner le dessin qui agrémente cet article, car il résume tout :

(Ruffin) ‒ Mais non ! Je vous parle de ju-sti-ce so-cia-le !
(Professeur Tournesol) ‒ Oui… Oui… J'entends… Et pourquoi vous dites que votre groupe est nul à l'Assemblée nationale ?


[…]
« Au lendemain de la débâcle des Insoumis et du bon score des Verts, est-ce que cette conférence de presse aujourd’hui sur l’aérien, c’est aussi une manière pour vous de revenir dans le jeu sur les thématiques environnementales ? »
C’est le gars de Quotidien qui me demandait ça.
La salle est pleine de journalistes, aujourd’hui. Pour notre proposition sur le capital-décès (voir page 22), il n’y en avait qu’un…
J’ai répondu, posément d’abord. Que Joseph, mon attaché, travaillait sur ce texte depuis février. Qu’on l’avait déposé il y a un mois, au moins. Que la conférence de presse, et la venue de la députée néerlandaise, écolo, Suzanne Kröger, était calée avant les Européennes.
Factuel, quoi.

Un autre journaliste a rebondi, néanmoins : « Cette proposition intervient quand même au lendemain des élections européennes, où une partie de vos électeurs de la France insoumise se sont orientés vers Europe-Écologie‑Les Verts. Est-ce que cette proposition, ce n’est pas aussi une façon de remettre du vert dans la machine pour relancer le moteur ? » On allait passer une heure là dessus, donc ?
« Je trouve navrant, je vous le dis – je suis de votre métier, puisque je suis journaliste et je le redeviendrai – je vous dis que je trouve navrant qu’au moment où on est en train de s’interroger sur comment on va faire pour sortir la planète de ce guêpier, sur le plan du transport, de la culture, sur le plan de l’agriculture, comment on va faire pour ne pas foncer droit dans le mur écologique, qu’on en soit ramenés à des petites histoires de tambouilles.
Je n’en suis pas.
Ça ne m’intéresse pas.
J’essaie de porter autre chose.
Et je vous prie, vous journalistes, vous qui devez être la conscience aussi de notre pays, je vous prie de faire l’effort, le même effort, de vous demander non pas : “Qu’est-ce que ça signifie Ruffin par rapport à Mélenchon ? Pourquoi Delphine Batho est-elle à cette table ? Mais alors ils sont allés chercher une députée néerlandaise qui est verte ?” Mais de vous mettre dans cette urgence : “Punaise, comment mes enfants, demain, vont pouvoir grandir et grandir avec des hirondelles ?” C’est ça l’enjeu ! C’est ça l’enjeu.
Et si vous me ramenez à des histoires de tambouille, vous allez faire un député qui va se barrer. »

Ça a éclaté là.
Mais dans mon mandat, ça participe de ma déprime : affronter les poupées Jivaro de l’info. Qui réduisent tout à des querelles, à des chapelles, à du dérisoire.
Un mercredi, dans l’Hémicycle, lors des questions au gouvernement, je monte au créneau sur la Dépakine, sur les trente mille enfants souffrant d’autisme, sur le mépris de Sanofi, et je m’apprête ensuite, devant caméras et micros, à pointer les mensonges du Premier ministre. Mais sur quoi m’interroge‑t‑on ? Sur les étoiles du drapeau européen.

Tard le soir, en séance, malgré l’hostilité ambiante, je dénonce les complaisances et connivences entre Arnaud Lagardère et Emmanuel Macron. Que retiennent les sites Internet ? Ma chemise hors du pantalon.
Je publie un essai sur l’oligarchie, sur la fabrique des élites, comment peut-on diriger un pays qu’on ne connaît pas ?, je dépeins en contrepoint les Marie, les Anne, les Zoubir, les Peggy, que j’ai croisés depuis vingt ans, et la dépêche AFP rassemble trois lignes ici, deux là, sur mes hypothétiques ambitions présidentielles…
Je passe sur France Inter, avec toute une tirade sur le printemps silencieux, la disparition des oiseaux, le bouquin d’Amos Oz, Soudain dans la forêt profonde, et ils titrent sur un tacle, lâché presque malgré moi, « François de Rugy à l’écologie, c’est une pitrerie ».
Et surtout, le feuilleton Mélenchon. Un mot de traviole, un bafouillage, un geste, et c’est parti sur le divorce, le conflit, la guéguerre, etc.

Tout ça m’ennuie.
Tellement.
Quel est mon credo depuis vingt ans ? Que la vie des grands n’éclipse pas la vie des gens. Que la politique, les médias, ne se bornent pas à la « chronique du roi Macron », comme Saint-Simon fit celle de Louis XIV, avec les paysans bien sûr absents. Je m’efforce de les « représenter », comme on le dit pour une peinture, de les représenter dans des articles, dans des livres, dans des films, et c’est un titre qui me convient, aujourd’hui, « représentant de la Nation ». […] Mais dans les médias, nada. On en reste à la course des petits chevaux. Aux sondages. À une partie de stratèges sur l’échiquier politique. Et les journalistes, les journalistes politiques encore pires, se prennent pour des Machiavel, fascinés qu’ils sont par la lumière et les ombres de notre univers, pourtant si terne, le pouvoir… Dans leur étymologie même, les « médias » devraient être des passeurs, des intermédiaires, des médiateurs. Ils sont devenus des obstacles. Ils opacifient le réel, ils l’évacuent. La vie, le dehors, ne les intéressent plus, et les voilà enfermés dans le huis clos des élites, espérant faire du clic parce qu’Untel médit de Machin.

[…]
C’est normal, on me dira.
Il leur faut du profit.
Donc de la publicité.
Donc de l’Audimat.
Mais même, même côté audience, le calcul me paraît incertain : qui ça intéresse vraiment, ces batailles d’appareil ? Ces frottements d’egos ?
Nos millions de vues, sur Internet, pour un topo sur les clubs de foot, pour une harangue sur les femmes de ménage, pour un sermon sur les auxiliaires de vie scolaire, ces millions de vues en témoignent : il y a, dans la société française, un désir d’autre chose, profond, massif, populaire, un appétit pour une autre actualité-réalité.
[…]

Via le numéro 89 (juin-août 2019) de Fakir.

Près de Dijon, le seul fabricant français de mâts en acier (utiles pour une éolienne, par exemple), qui représente 15 % du marché national, agonise lentement (3 redressements judiciaires). Des mâts sont fabriqués 10 % moins cher en Espagne, au Portugal ou en Asie. La ministre de la transition écolo semble s'en moquer… Absence d'une vision industrielle pour l'avenir. La France ne fabrique ni les pâles ni les moteurs des éoliennes, de toute façon.

Pour faire écolo, on ferme une usine d’éoliennes, et on transporte les mâts à travers l’Europe sur de gros camions bien polluants. Vous la voyez, vous, la logique ?

Tout est immense, ici.
Dehors, c’est un hangar grandiose, cent mètres de long, peut-être plus, dix mètres sous le toit, des portions de mâts démesurés, de quatre mètres de diamètre. Même le bureau dans lequel nous reçoivent les salariés, et la direction. On est dix, on pourrait y entrer à deux cents.
On se sent tout petits. C’est Gulliver chez les géants : nous voilà au pays des éoliennes.
Mais l’affaire a du plomb dans les pâles. « On a eu trois redressements judiciaires et on n’a jamais vu personne bouger ! » Imad, les dents serrées, lâche sa colère devant sa direction.
Lui et une cinquantaine de collègues fabriquent des mâts d’éoliennes pour FrancEole, à Longvic, en lisière de Dijon.
On pourrait croire que les éoliennes ont le vent dans le dos, vont dans le sens de l’histoire. Mais non. Le seul fabricant français de mâts en acier vit une lente agonie industrielle, ponctuée de sursauts d’espoir. Comme en septembre 2017, quand l’usine est rachetée par Nimbus, un fonds d’investissement néerlandais. Qui promet monts et merveilles : la totalité des emplois préservés, des investissements. La fatalité industrielle semble s’enrayer, l’éolien français n’a pas dit son dernier mot.

Mais un an et demi plus tard, rebelote. Nimbus a certes investi, mais seulement 300 000 €. L’équivalent d’une semaine de production. Le prix d’un seul mât. 1 % du chiffre d’affaires de 2016. « Ça nous a permis de tenir dix-huit mois » soupire Sophie, la directrice, aux côtés de ses salariés. « Notre carnet de commandes est rempli jusqu’en juillet. Après, on n’a plus rien. »
L’Etat reste muet, et la boîte, 15% du marché national, meurt dans son coin.
Pourquoi ?
Parce que « la concurrence ».
Parce que des mâts qui coûtent 10 % moins cher viennent d’Espagne ou du Portugal, voire d’Asie du Sud-Est. Soit la direction s’aligne sur ces prix, et produit à perte, soit les commandes lui passent sous le nez. A ce jeu-là, la trésorerie est désormais cramée. Pour les éoliennes, la France ne fabrique aucune pâle. La France ne fabrique aucune nacelle. Et la France va donc perdre ce fabricant de mâts.
Le dossier est arrivé sur le bureau du ministre de la Transition écologique et solidaire. Pas de réponse. « Ça ne faisait pas partie de ses priorités. Pourtant, il y a en France un marché pour dix boîtes comme la nôtre. On espère que ça va changer très vite… », songe Sophie.

Au-delà de cette boîte, c’est un symptôme : de la nullité des élites françaises, infoutue de se placer sur un marché d’avenir, de mettre en œuvre une politique industrielle, d’instaurer un protectionnisme des industries naissantes…
Des camions chargés de mâts, gigantesques, vont donc sillonner l’Europe, voire le monde. Pour une énergie propre…

Via le numéro 89 (juin-août 2019) de Fakir.

Un article sur le village Emmaüs Lescar-Pau. L'une des communautés Emmaüs, c'est-à-dire un lieu où vivre, participer, faire partie d'un groupe. Depuis 2010, les compagnons sont reconnus comme des travailleurs solidaires, qui cotisent pour leur retraite et un accès à la CMU-C. Ce village près de Pau n'est pas auto-géré ni auto-suffisant, mais ça progresse. 130 habitants, 70 éco-constructions, une ferme alternative, une épicerie, un bar, un restau, un journal local, des ateliers, etc. La population inclut des ex-conseillers financiers, des ex-agent immobilier, des enfants de riches, etc. en quête d'un sens à leur vie et à leurs actions.

On pensait trouver des gueules cassées, des abîmés de la vie, des SDF paumés, chez Emmaüs. Mais non : un cadre sup’, un conseiller financier, une agent immobilier…

« Je bossais pour des multinationales, dans un cabinet de conseil en droit. Je n’avais jamais de doutes. Mais aller n’importe où en France pour faire des plans sociaux, un jour, ça vous bouffe. Alors, je suis venu ici. Je me suis mis dans le collectif. J’ai abandonné la pression.
[…]
On était dans l’enclave d’Emmaüs Lescar-Pau. 130 habitants, 70 baraques. Un territoire libéré du capitalisme. Sans doute pas parfait, non, pas une utopie, mais une expérience, sa ferme alternative, ses cochons, ses poules, ses champs pour le blé, ses maisons en éco-habitat. Et son patron-fondateur, Germain. Qui s’était présenté, d’emblée, le matin : « Des chaussures de moine, une tête de missionnaire, mais entre les deux, c’est Satan qui domine. » Un diable, donc, avec un projet politique : « On a de suite voulu faire autre chose que de la gestion du misérabilisme. On veut renverser le système, proposer autre chose. »

[…]

« Et alors, comment vous en êtes arrivés là ? », relance le rédac’ chef.
Jean-Pierre, l’ancien conseiller des multinationales, la cinquantaine, poursuit :

« Quand j’ai vécu la mort de mon frère dans mes bras, ça a tout changé. Je suis d’abord venu pour quinze jours, puis je suis rentré, j’ai tout vendu, tout liquidé, et je suis revenu. Ici, je fais plein de choses dont je ne me pensais pas capable. Quand on arrive au village, on est un peu consommateur, on a besoin de se refaire. Puis on devient acteur. Ici, si quelqu’un veut créer quelque chose, il le fait. »

Telma, une jeune quadra, a elle aussi fait sa révolution.

« J’avais envie de changer de vie. Avant, j’étais agent immobilier, je ne doutais de rien : je travaillais de 8 heures à 21 heures, et je ne voyais pas mon enfant. J’ai eu beaucoup d’argent, mais je ne profitais pas de la vie avec lui : on avait de l’argent, mais pas de temps. Je suis arrivée il y a cinq ans, un peu par hasard, et je ne suis pas repartie. »

Les mêmes histoires se succèdent, avec ça à chaque fois : la quête d’un sens, fuir des vies qui n’offraient plus d’horizon, étouffantes. […]

[…]
Marzena, elle, a débarqué à Emmaüs à 20 ans, en 1996, depuis sa Pologne natale : « Ici, c’est pas le chemin classique de la société : on n’est pas là pour un patron ou pour des bénéfices. Ailleurs, les gens sont formatés à ça. On est devenus des robots, juste bons à bosser et payer. Je ne veux pas de cette vie-là.

[…]

Via le numéro 89 (juin-août 2019) de Fakir.

Je découvre le concept de village avec des vitrines factices (autocollants dits vitrographies) afin de ne pas donner aux touristes l'image d'un bourg abandonné. Fausse boucherie, faux marchand de souvenirs, faux marchand de fruits et légumes, faux restau, etc. :O Dans cet article, il s'agit de Laon dans l'Aisne (25 000 habitants), mais le constat est identique à La Roche-sur-Yon en Vendée (54 000 habitants). Un projet identique était annoncé en 2018 pour Sainte-Ménehould dans la Marne (4 000 habitants). À Laon, le maire semble vouloir étendre le grand centre commercial à l'extérieur de la ville, lol.

Laon, 23 avril 2019.

« Regarde ! Mais regarde mieux ! » J’ouvre de grands yeux, je ne vois rien. « Mais si, la, regarde ! »

J’ai pas envie de le contrarier, Laurent, ancien routier, 49 ans, imposant, une force de la nature. Alors, je plisse les yeux, je scrute. Il me dépasse d’une tête, malgré mon mètre quatre-vingts. Entre la gare et le ciné, et chez lui, il me raconte spontanément ses problèmes de dos, ancien routier, son mariage infructueux, sa femme, quatre enfants avec lui, huit avec d’autres, et les études qu’il a reprises pour devenir juriste. Tout ça sur le ton de la confidence, comme si nous étions des amis depuis longtemps. Chez lui, il me montre ma chambre, Celle de son fils, absent ce soir-là. Et au-dessus de mon lit… Marine Le Pen. Un grand portrait. Un grand portrait de Marine Le Pen. Une affiche de campagne, les Présidentielles 2017. A côté, au mur, des affiches agricoles, avec tracteurs, moissonneuses-batteuses. Et aussi, des photos sépia de deux jeunes qui s’aiment. Avec Laurent, on visite ensuite la ville, la cathédrale et les vieilles bâtisses médiévales, qui surplombent les voies ferrées et des immeubles d’après--guerre mal entretenus. Il flotte un air de mélancolie dans cette petite cité. Les jeunes fuient, me raconte Laurent, puis se retournant, pour vérifier que personne n’entend, il me chuchote avec tristesse : « Seuls restent les cas sociaux. »

Et c'est là, donc, que je ne vois rien. Il m’avait prévenu, pourtant, avec un sourire narquois, en descendant du bus qui serpentait vers le centre-ville : « Ouvre bien les yeux ! » On est devant la principale rue commerçante, pavée en beige, proprette. Rien ne me choque mais… Si, plusieurs commerces attirent mon attention : leur façade est jolie et lisse, mais rien ne semble bouger. Pas un mouvement. Ce sont des images. Des décors. La majorité des commerces est factice, pour donner l’illusion que la rue est vivante. Deux commerces sur trois, voire trois sur quatre, sont faux. L’impression d’une vaste opération Potemkine : ne surtout pas donner l’image d’un bourg abandonné. « Tout ça, oui, c’est du faux, s’exclame Laurent. On recouvre l'ensemble des façades des commerces fermés afin que les visiteurs n'aient surtout pas l'impression de visiter une ville qui tombe en ruine. Tout est en toc. Presque plus aucun commerce ouvert ! » A côté, pourtant, un peu d’animation. « Une petite place avec quelques cafés aux terrasses vides. Sur la devanture, des drapeaux français, anglais, espagnols et allemands. Mais au moins, les cafés sont ouverts. « Alors ici, les serveurs ne sont quasi pas payés, précise Laurent, qui fait guide touristique. C’est un bar tenu par un copain du maire, tu vois, et les gens acceptent d’être pas payés ! On est si pauvres ici qu'on accepte n’importe quel boulot. Et regarde bien par ici. » Il me montre du doigt un magasin de souvenirs, en peinant à contenir sa colère. « Tu vois cette dame dans cette boutique ? Elle a 70 ans. Elle a passé sa vie a travailler et elle ne touche que le minimum vieillesse. Alors, une fois arrivée à la retraite, elle a vendu son échappe et finalement y a été embauchée. Elle n'y arrivait tout simplement pas, sans ça, avec ses 600 € par mois. Les loyers sont trop chers pour elle, il faut mettre au moins 300 € pour vivre décemment. »

Le nombre de magasins Potemkine sur la route de la cathédrale : une fausse boucherie avec des personnages dessinés et souriants, et l’inscription « ma petite boucherie ». Un faux marchand de fruits et légumes, un marchand de souvenirs factice… Il faut donner le change, ne pas perdre la face, continuer à faire croire aux habitants et aux passants que Laon n’est pas morte. Même s’il manque les humains. La dernière fierté, c’est la cathédrale, qu’on va visiter, symbole de la glorieuse histoire médiévale de la cité, ancienne capitale de France. Un panneau plein de défi ose un « Laon, cité de Dieu ». En sortant, Laurent se penche par-dessus une rambarde, et au bord du précipice me montre une clôture sur une pente escarpée. « Tu vois ça ? C’est encore un projet absurde. Le maire s'est dit qu’on mettrait des chèvres sur les bords du plateau de Laon, comme d’antan. Problème : il n'y a finalement jamais eu de chèvres, enfin si, juste quatre, car on ne savait pas trop quoi en faire, de ces chèvres. Résultat, on a bâti toute une clôture électrique pour rien tout le long du plateau, avec nos sous évidemment, et on a un élevage de chèvres fantôme. » En redescendant vers la basse ville, il maugrée. « Tu vois, la pauvreté ça fait faire n’importe quoi aux gens. On a maintenant des cas de gens qui se font poignarder le soir pour des conneries de vol. On en a eu deux depuis le début d année, il paraît. » Une autre rue commerçante, mais cette fois on ne fait même plus semblant, beaucoup de magasins fermés ou à vendre. Comme si les commerçants étaient partis en courant par crainte d’une éruption volcanique. Le plus souvent, placardée à l’entrée, une feuille arrachée d’un cahier à spirale sur laquelle est griffonné un numéro de portable. Laurent semble avoir perdu toute velléité de rébellion, il égrène simplement les dates de fermetures des différents magasins, comme autant d’épitaphes dans le cimetière économique de la ville, et « le maire qui veut qu'on étende un grand centre commercial a l'extérieur de Laon ».

On part pour la séance du film. Le seul cinéma de la ville est un ancien CGR reconverti en art et essai, un très beau bâtiment des années 1960, flétri par les années et la poussière, mais qui connut probablement des heures glorieuses autrefois. A l’extérieur, plusieurs groupes de Gilets jaunes sont en train de se retrouver et de chanter. Dehors, la rue commence à grouiller de monde. Les Gilets jaunes se sont désormais mués en un collectif chaotique, mêlés à des spectateurs perdus dans cette ruche improvisée. Cette foule énergique entre à l’intérieur de la salle, non sans mal, et le cinéma semble déborder, et même craquer, sous le poids des gens, de leur enthousiasme et de leur colère. Au moment même de lancer le film, les chants à l’intérieur résonnent encore : « Les gens n'aiment plus trop aller au cinéma en soi, pour le prix, confie le directeur du ciné. C'est triste. Ils viennent pour vivre une expérience. Propose-leur j’veux du soleil sans rien, ils ne viendront pas. Annonce-leur un débat après le film, ils seront deux cents comme aujourd'hui. » Alors, la, juste avant le débat, je me dis que l’on aura, en quelques heures, accompli de petits exploits. Comme aller chercher des Laurent et des Myriam qui viennent d’autres mondes, de ces univers que la gauche ne parvient plus et se refuse à approcher. Des univers qui possèdent pourtant une vraie ardeur humaine. Laon a brillé ce soir du feu de l’espoir.

Dans le numéro 89 (juin-août 2019) de Fakir.

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