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  • Les poupées Jivaro de l’info - Journal Fakir

    Petit rappel sur la vacuité de nos journaux. Exemples : à l'Assemblée, Ruffin propose un capital-décès pour les gamins cancéreux, les journalistes l'interrogent sur un opportunisme post-élections européennes alors que la proposition de loi auxquels ils se réfèrent a été pensée et écrite des mois auparavant. Ruffin évoque la Dépakine de Sanofi, les journaux l'interrogent sur les drapeaux européens. Il dénonce les connivences entre le Président et des grands patrons ? Ils écrivent sur sa chemise hors du pantalon. Il publie un livre sur la fabrication d'un Président par les élites économiques, ils y lisent une ambition présidentielle. Oui, la vie des grands éclipse la vie des gens. Même pas forcément pour du profit puisque la presse traditionnelle est en crise alors que les gens lisent des magazines qui écrivent sur le temps long et écoutent des vidéos politiques.

    Je recommande de visionner le dessin qui agrémente cet article, car il résume tout :

    (Ruffin) ‒ Mais non ! Je vous parle de ju-sti-ce so-cia-le !
    (Professeur Tournesol) ‒ Oui… Oui… J'entends… Et pourquoi vous dites que votre groupe est nul à l'Assemblée nationale ?


    […]
    « Au lendemain de la débâcle des Insoumis et du bon score des Verts, est-ce que cette conférence de presse aujourd’hui sur l’aérien, c’est aussi une manière pour vous de revenir dans le jeu sur les thématiques environnementales ? »
    C’est le gars de Quotidien qui me demandait ça.
    La salle est pleine de journalistes, aujourd’hui. Pour notre proposition sur le capital-décès (voir page 22), il n’y en avait qu’un…
    J’ai répondu, posément d’abord. Que Joseph, mon attaché, travaillait sur ce texte depuis février. Qu’on l’avait déposé il y a un mois, au moins. Que la conférence de presse, et la venue de la députée néerlandaise, écolo, Suzanne Kröger, était calée avant les Européennes.
    Factuel, quoi.

    Un autre journaliste a rebondi, néanmoins : « Cette proposition intervient quand même au lendemain des élections européennes, où une partie de vos électeurs de la France insoumise se sont orientés vers Europe-Écologie‑Les Verts. Est-ce que cette proposition, ce n’est pas aussi une façon de remettre du vert dans la machine pour relancer le moteur ? » On allait passer une heure là dessus, donc ?
    « Je trouve navrant, je vous le dis – je suis de votre métier, puisque je suis journaliste et je le redeviendrai – je vous dis que je trouve navrant qu’au moment où on est en train de s’interroger sur comment on va faire pour sortir la planète de ce guêpier, sur le plan du transport, de la culture, sur le plan de l’agriculture, comment on va faire pour ne pas foncer droit dans le mur écologique, qu’on en soit ramenés à des petites histoires de tambouilles.
    Je n’en suis pas.
    Ça ne m’intéresse pas.
    J’essaie de porter autre chose.
    Et je vous prie, vous journalistes, vous qui devez être la conscience aussi de notre pays, je vous prie de faire l’effort, le même effort, de vous demander non pas : “Qu’est-ce que ça signifie Ruffin par rapport à Mélenchon ? Pourquoi Delphine Batho est-elle à cette table ? Mais alors ils sont allés chercher une députée néerlandaise qui est verte ?” Mais de vous mettre dans cette urgence : “Punaise, comment mes enfants, demain, vont pouvoir grandir et grandir avec des hirondelles ?” C’est ça l’enjeu ! C’est ça l’enjeu.
    Et si vous me ramenez à des histoires de tambouille, vous allez faire un député qui va se barrer. »

    Ça a éclaté là.
    Mais dans mon mandat, ça participe de ma déprime : affronter les poupées Jivaro de l’info. Qui réduisent tout à des querelles, à des chapelles, à du dérisoire.
    Un mercredi, dans l’Hémicycle, lors des questions au gouvernement, je monte au créneau sur la Dépakine, sur les trente mille enfants souffrant d’autisme, sur le mépris de Sanofi, et je m’apprête ensuite, devant caméras et micros, à pointer les mensonges du Premier ministre. Mais sur quoi m’interroge‑t‑on ? Sur les étoiles du drapeau européen.

    Tard le soir, en séance, malgré l’hostilité ambiante, je dénonce les complaisances et connivences entre Arnaud Lagardère et Emmanuel Macron. Que retiennent les sites Internet ? Ma chemise hors du pantalon.
    Je publie un essai sur l’oligarchie, sur la fabrique des élites, comment peut-on diriger un pays qu’on ne connaît pas ?, je dépeins en contrepoint les Marie, les Anne, les Zoubir, les Peggy, que j’ai croisés depuis vingt ans, et la dépêche AFP rassemble trois lignes ici, deux là, sur mes hypothétiques ambitions présidentielles…
    Je passe sur France Inter, avec toute une tirade sur le printemps silencieux, la disparition des oiseaux, le bouquin d’Amos Oz, Soudain dans la forêt profonde, et ils titrent sur un tacle, lâché presque malgré moi, « François de Rugy à l’écologie, c’est une pitrerie ».
    Et surtout, le feuilleton Mélenchon. Un mot de traviole, un bafouillage, un geste, et c’est parti sur le divorce, le conflit, la guéguerre, etc.

    Tout ça m’ennuie.
    Tellement.
    Quel est mon credo depuis vingt ans ? Que la vie des grands n’éclipse pas la vie des gens. Que la politique, les médias, ne se bornent pas à la « chronique du roi Macron », comme Saint-Simon fit celle de Louis XIV, avec les paysans bien sûr absents. Je m’efforce de les « représenter », comme on le dit pour une peinture, de les représenter dans des articles, dans des livres, dans des films, et c’est un titre qui me convient, aujourd’hui, « représentant de la Nation ». […] Mais dans les médias, nada. On en reste à la course des petits chevaux. Aux sondages. À une partie de stratèges sur l’échiquier politique. Et les journalistes, les journalistes politiques encore pires, se prennent pour des Machiavel, fascinés qu’ils sont par la lumière et les ombres de notre univers, pourtant si terne, le pouvoir… Dans leur étymologie même, les « médias » devraient être des passeurs, des intermédiaires, des médiateurs. Ils sont devenus des obstacles. Ils opacifient le réel, ils l’évacuent. La vie, le dehors, ne les intéressent plus, et les voilà enfermés dans le huis clos des élites, espérant faire du clic parce qu’Untel médit de Machin.

    […]
    C’est normal, on me dira.
    Il leur faut du profit.
    Donc de la publicité.
    Donc de l’Audimat.
    Mais même, même côté audience, le calcul me paraît incertain : qui ça intéresse vraiment, ces batailles d’appareil ? Ces frottements d’egos ?
    Nos millions de vues, sur Internet, pour un topo sur les clubs de foot, pour une harangue sur les femmes de ménage, pour un sermon sur les auxiliaires de vie scolaire, ces millions de vues en témoignent : il y a, dans la société française, un désir d’autre chose, profond, massif, populaire, un appétit pour une autre actualité-réalité.
    […]

    Via le numéro 89 (juin-août 2019) de Fakir.

    November 3, 2019 at 3:13:54 PM UTC - permalink - https://fakirpresse.info/les-poupees-jivaro-de-l-info
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