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——————————— Sunday 10, June 2018 ———————————

Henri de Castries, ancien pédégé d’Axa, qui n’a pas renoncé à peser sur la vie publique, à défaut d’avoir pu entrer dans le gouvernement fillon, s’est lancé dans la bataille du Medef. Il avait apporté un soutien appuyé au président du groupe Michelin, Jean-Dominique Senard. Avec le succès que l’on sait…

Après la disqualification de Senard, l’assureur à la retraite a « juré », selon un connaisseur des arcanes patronales, de « se venger de ceux qui ont eu la peau du patron de Michelin ».

Dans le viseur du fusil de ce grand chasseur : Roux de Bézieux et Saubot. Depuis décembre, Castries ne rate pas une occasion de les flinguer et roule pour un troisième homme, Patrick Martin, président du Medef Auvergne-Rhône-Alpes.

Coïncidence: Gattaz, lui aussi, roule pour Martin. Il vient même de le nommer, avec deux de ses lieutenants. au conseil exécutif qui se prononcera lors du conseil exécutif [ NDLR : sic ! ] du 11 juin [ NDLR : ce conseil émettra un avis sur les candidats à la succession de Gattaz ;) ]. Le verrouillage évitera-t-il la dérouillée ?

Dans le Canard enchaîné du 6 juin 2018.

L'étude a échautfé les esprits. Selon plusieurs chercheurs en agronomie et en botanique, l'augmentation du CO2 dans l’atmosphère à cause du réchauffement climatique va abaisser la qualité nutritive du riz, la céréale la plus cultivée du monde. Et pas qu'un peu. D'ici à la fin du siècle, 8 % des minéraux comme le fer se seront tait la malle, 10 % des protéines et iusqu'à 30 % des vitamines B (« Science Advances », 23/5). Vous vous dites que c’est fâcheux, mais que d'ici cent ans on a le temps de voir venir.

Sauf que, déjà, certains fruits et légumes poussent dans cette atmosphère saturée en CO2 qu'on subira d'ici une centaine années. Prenez la tomate de table. Sur les 600 000 tonnes produites tous les ans dans l’Hexagone, 10 % poussent en plein champ, les pieds dans la terre. Le reste est cultivé sur un substrat nutritif, alimenté au goutte-à-goutte, dans des serres chauffées quasiment toutes enrichies en C02.

Le dioxyde de carbone est en effet un puissant fertilisant, qui, vaporisé dans la serre, fait grossir de 30 % les rendements. Plus la plante capte de CO2, plus elle transforme efficacement l'énergie du soleil en matières organiques. D'où l’usage de l’éclairage artifificiel, a condition de ne pas dépasser 18 heures d'affilée : si le légume n'a pas ses 4 heures d’obscurité, elle s’épuise, c'est le burn-out. La où une tomate de plein champ donne des fruits quatre mois de l'année, au rythme d’une récolte hebdomadaire la « carbonée » se cueille deux fois par semaine, 11 mois sur 12, et elle est plus grosse !

Tout cela fait le bonheur des marchands de C02. Rien qu'en France un millier d'hectares de serres, abritant surtout des tomates, mais aussi des concombres, des poivrons et des aubergines, sont enrichis en dioxyde de carbone, et ce à des niveaux de deux à trois fois plus élevés que dans l’air ambiant actuel. Le précieux gaz, vendu liquéfié par des sociétés comme Air liquide, se négocie environ 100 euros la tonne. Sinon, dès qu'ils le peuvent, les maraîchers injectent le CO2 récupéré dans les fumées de la chaudière qui chauffe leur serre.

Selon les rares études sur le suiet, les fruits et légumes « carbonés » contiennent moins de nutriments avec plus de sucres et de flotte. Quid des conséquences pour la santé ? L'Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation a promis d'étudier la question. En attendant, pour la tomate, ça gaze !

Dans le Canard enchaîné du 6 juin 2018.

George Orwell imaginait une dictature s’armant d’une novlangue propre à enterrer la pensée. Trump le fait ! Le maître de la Maison—Blanche tente d’évincer les mots qualifiant les problèmes de santé publique qui le dérangent.

Aux États-Unis, le réseau des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (Centers for Disease Control and Prevention, CDC) est une institution des plus respectées dont l’autorité en matière de surveillance des pathologies lui vaut reconnaissance internationale. Les CDC sont particulièreménten charge de la prévention de la morbidité et de la mortalité dans les maladies transmissibles, les maladies dues à l’environnement, les maladies chroniques, les lésions traumatiques et les risques professionnels. Traduits en langage trumpien, les CDC sont des empêcheurs d’exploiter, de polluer, d’empoisonner à petit feu, de laisser mourir les malades du Sida, de la tuberculose, etc. C’est ainsi que l’on peut interpréter la décision, le 16 décembre 2017, de la direction du CDC d’interdire à ses cadres d’utiliser sept mots dans leurs écrits officiels : « transgenre », « diversité », « foetus », « le droit a… », « fondé sur des preuves », « vulnérable » et « fondé scientifiquemen » que l’on conseille de remplacer par « la science au regard des normes et des souhaits de la communauté ».

Cette directive vaut pour les documents budgétaires, par pour les écrits scientifiques en eux-mêmes. Pour l'instant ?


Le grand effacement

Dans le monde du « fait alternatif » de Donald Trump — comme aime à justifier ses mensonges sa conseillère particulière, Kellyanne Conway — bannir des mots suffirait à réfuter l’existence de ce qu’ils recouvrent. En interdisant le mot « foetus », on effacerait l’avortement; en supprimant « transgenre », ce dernier devient transparent; en gommant « vulnérable », il n’y a plus ni pauvres, ni problèmes sociaux, ni victimes potentielles des armes à feu.

Une autre piste est celle de maximiser les chances des CDC de débloquer des crédits en n'utilisant pas de mots qui font flipper les vieux réacs conservateurs du Congrès, ceux-là même qui octroient les crédits. En gros, cette directive de l'administration Trump serait dans l'intérêt des CDC. Lolilol.


Mais quels mots choisir pour les turpitudes de Brenda fitzgerald, l’ex-directrice du CDC ? Après les mots interdits en décembre, le CDC s’est lancé en janvier 2018 dans la préparation des esprits à la guerre nucléaire, avec une conférence en ligne intitulée « La réponse de la Santé publique lors d’une déflagration nucléaire ». Son but : apprendre à planifier et préparer les interventions d’urgence en cas de détonation nucléaire. Faut-il y discerner un désir présidentiel de passer du rêve à la réalité ?

En février, Alex Azar, secrétaire à la Santé et aux Services sociaux, l’autorité de tutelle du CDC, a annoncé dans un « trumpien » parfait que les « intérêts financiers complexes » de Brenda Fitzgerald l’obligeaient à accepter sa démission. En fait, c’est le journal américain Politica qui a fait sortir les mots justes — conflit d’intérêts — en révélant que la directrice du CDC nommée par Trump avait depuis lors investi des sommes d’argent importantes dans des actions d’une multinationale du tabac, dans des laboratoires pharmaceutiques et dans une compagnie d’assurance santé.

Dans Siné mensuel de mai 2018.

Toujours désireux de s'instruire, « le Canard » a mis la patte sur la liste des « invitations déclarées » par les sénateurs « effectuant des déplacements financés par des organismes extérieurs ».

Depuis le 1er octobre 2014, une poignée de sénateurs se sont vu offrir 311 voyages. Parmi les plus invités : Jean-Marie Bockel (25 fois), Nathalie Goulet (23) et Jean-Pierre Raffarin (17). Les destinations les plus prisées de tous ces parlementaires-trotteurs sont la Chine (59 voyages), les pays du golfe Arabique (30) et l’Azerbaïdjan (23). Que des démocraties florissantes ! En revanche, l’Afrique ne fait pas partie des territoires prisés par ces messieurs-dames. Sans doute une question de confort…

Evidemment, il est impossible d’établir le coût de chacun de ces voyages. Et encore moins de dire combien ils ont rapporté — en amendements, interventions, coups de pouce et autres — à la puissance invitante. La SNCF, par exemple, a payé à des sénateurs une quinzaine de voyages en Chine, aux Etats-Unis ou en Iran, sous prétexte d’une énigmatique « mission ferroviaire ».

C’est pour changer les sénateurs de leur train-train ?

Dans le Canard enchaîné du 6 juin 2018.

Les sciences n’échappent pas à deux travers des religions et de la politique : le culte de la personnalité et le plagiat. C’est le cas en biologie, dans les théories sur l’histoire de la vie. Celles-ci n’ont pas eu un essor facile : leurs découvertes, comme celles de l’astronomie, réfutent les dogmes stupides de vieilles religions jadis toutes-puissantes. Face aux évidences observées, les scientifiques maquillaient leurs découvertes si elles contredisaient les inepties des livres sacrés. Sous peine de finir cuisinés. Ainsi, quand Buffon écrivait que l’âne et le cheval auraient pu avoir un ancêtre commun, que l’on pourrait imaginer que tous les êtres vivants soient issus de transformations, c’était pour, dans le paragraphe suivant, démentir ces « hypothèses absurdes » niant la divine création.

Lamarck a profité de la courte fenêtre de tir matérialiste de la révolution pour enseigner, en 1800, que l'histoire de la terre a duré des millions d’années et que tous les vivants sont apparus au long de généalogies parties des êtres les plus simples, eux-mêmes issus de la matière inerte. La théorie de l’évolution était écrite dès 1801 et développée dans la Philosophie zoologique, en 1809, année de naissance de Darwin. Mais l’Empire ramena les bigots au pouvoir et la Restauration aggrava les choses. Un Lamarck bashing qui persiste de nos iours !

Un demi-siècle plus tard, après avoir admis le mérite de Lamarck, Darwin prétendit ne rien lui devoir. Son originalité en évolution se limitait pourtant à la sélection naturelle, imaginée par Malthus et volée à Wallace. Darwin a plein d’autres mérites, pas ceux—là ! Ce qui n’empêche pas un culte religieux du soi-disant « père de l’évolution » dans les pays anglo- saxons, importé en France par des intégristes darwiniens incultes.

On en oublie même les autres apports de Lamarck, en particulier les propositions de méthode et philosophie des sciences de son dernier ouvrage, qui vient d’être republié. On y trouve aussi des observations étonnantes sur la façon dont les humains détruisaien la nature et ses espèces… en 1820 ! Et sur la façon dont le conflit entre instinct et raison les conduit à des comportements absurdes, destructeurs et compromettant l’avenir… Lamarck a inventé le mot biologie, mais pensait déjà écologie et biologie du comportement !

Dans Siné mensuel de mai 2018.

Maître de conférences à l’université de Rouen, Ludivine Bantigny a accompli un remarquable travail d’historienne pour son livre sur Mai 68. À partir d’archives consultées dans toute la France, souvent inédites, elle s’est attachée aux luttes petites et grandes et sort 1968 des clichés entretenus par les uns et les autres.

Première idée reçue : la France de 1968, prise dans le tourbillon des « Trente Glorieuses », se porterait bien économiquement.

Certes, on vit dans une société bien différente de celle de l’immédiat après-guerre qui avait souffert de toutes les pénuries. Là, on a un taux de croissance qui est confortable, plutôt stable, de l’ordre de 5 % par an. Mais derrière cette croissance se cachent des inégalités sociales très profondes. 5 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, 2 millions avec des salaires de l’ordre de 400 ou 500 francs par mois, a peu près l’équivalent en euros aujourd’hui. La moitié des logements n’ont ni eau courante ni toilettes. Beaucoup de familles habitent dans une ou deux pièces à six, à huit. Il y a entre 470 000 et 500 000 demandeurs d’emploi. Évidemment par rapport aux chiffres actuels, ça paraît faible. Mais beaucoup d’entreprises ferment dans le textile, la métallurgie, la mécanique. On commence à dire que les conditions de production françaises ne sont plus assez compétitives, concurrentielles, dans un monde où le marché commun se met en œuvre, où le libre-échange se diffuse à l’échelle internationale. L’ANPE est créée en 1967. On ne crée pas une agence nationale pour l’emploi s’il n’y a pas de problème de chômage. La même année est créé le poste de secrétaire d’État à l’emploi occupé par Jacques Chirac ! Ses détracteurs l’appellent Monsieur chômage… On lit sur les banderoles de la CGT et même de la CFDT le 1er mai 68 : « Défense de l’emploi » « Non aux licenciements »…


Les jeunes étaient moins bien payés, pourquoi ?

Pour les jeunes, il y a l’abattement d’âge c’est-à-dire qu’ils ne touchent qu’un pourcentage du salaire des travailleurs adultes à travail égal. Concrètement, on a 16 ans et on gagne 60 % du salaire d’un adulte, à 17 ans 70 %… Ces très bas salaires pour les jeunes vont d’ailleurs être une des étincelles de la mobilisation, avant même mai 68.


Autre idée reçue : tout commence à Paris.

Les premiers pavés n’ont pas été lancés au quartier Latin mais à Quimper, en octobre 67, avec de grandes manifestations paysannes. À Caen en janvier-février 68, il y a des grèves très importantes de jeunes ouvriers, surtout dans les entreprises sous-traitantes de l’automobile. Les patrons avaient « délocalisé » en province, hors des bastions ouvriers traditionnels de la région parisienne, notamment dans l’Ouest. Ils espéraient que cette main-d’œuvre d’origine rurale serait plus servile, et les salaires sont beaucoup moins élevés à travail égal par rapport a la région parisienne. Ce sont ces jeunes—là qui vont se mobiliser les premiers dans une grève très dure où les rejoignent des paysans, des étudiants et des salariés du secteur tertiaire. Caen, c’est aussi une place forte de la jeunesse communiste révolutionnaire qui vient prêter main-forte aux grévistes. À tel point que le préfet du Calvados rédige des rapports quasiment chaque jour envoyés au ministère de l’Intérieur pour alerter sur cet alliage de groupes sociaux qui se rencontrent à la faveur de la grève, une situation qu’on pourrait, prévient-il, retrouver à l’échelle nationale. Pendant les événements, outre les régions très industrialisées, j’ai découvert avec surprise que, par exemple, dans les Vosges, il y avait des grèves avec occupation dans de nombreuses industries textiles, parfois implantées en milieu rural, avec dix ou vingt salariés.


Cela nous amène au troisième lieu commun : 68 ne serait qu’un petit mouvement d’étudiants

L’événement est défiguré partout par le discours médiatique un peu hégémonique — même s’il est en train de changer — qui dit que tout ça était une petite révolte de fils à papa qui ne savaient pas très bien ce qu’ils voulaient, qui jouaient à la révolution mais qui, ensuite, se sont bien tranquillement rangés. On a occulté pendant des décennies la grève générale, le mouvement social, les occupations d’usines, de bureaux, de magasins, de ports, de gares, de théâtres, de lycées, d’universités… Il y a eu cette occultation tout simplement pour éviter que ça ne se reproduise.


On a aussi occulté les victimes

Il y a quand même eu six morts en 68. Le 12 juin, par exemple, Pierre Beylot et Henri Blanchet, deux ouvriers de Peugeot Sochaux, meurent lors des affrontements avec les CRS, dont l’un d’une balle en pleine tête. Deux morts dans la plus grosse usine de France. Que fait la CGT ? Elle appelle à un débrayage d’une heure ! Ça paraît assez fou ! La grève générale du 13 mai comme la grande manifestation du même jour s’organisent contre les violences policières. Et donc on aurait pu avoir le 15 juin quelque chose d’encore plus gigantesque étant donné que, cette fois, il y avait des morts ! Eh non, il ne se passe rien. Il y a encore un peu plus de 2 millions de grévistes à cette date-là; c’est encore beaucoup même si, au sommet de la grève, il y en avait 9 ou 10 millions. Mais il s’agit de préparer les élections, et de les gagner. Donc il ne faut pas que la grève reparte.


Le PCF et la CGT ont joué un rôle ambigu

La ligne du Parti communiste, c’était la voie française au socialisme. Ça ne sera pas une révolution, ça ne sera pas Pékin, ni Alger, ni La Havane, ça sera la voie française, une forme de programme commun, d’union de la gauche. Le PC est persuadé d’y arriver : les élections législatives de 67 avaient vu les différentes organisations de gauche être tout près de les remporter. Et tout ce qui peut troubler cette stratégie est dangereux. Donc les gauchistes, c’est le vocable qui revient tout le temps, sont soit naïfs, soit romantiques, soit manipulés, voire pire. Certains dirigeants du PC laissent entendre qu’ils seraient, pour certains, des flics, en tout cas qu’ils feraient le jeu du pouvoir en voulant créer une situation de guerre civile. Pareil pour la direction de la CGT, j’insiste sur le mot direction car, section par section, ça se décline très différemment. Elle met en avant des revendications matérielles, notamment des augmentations de salaire. Au-delà, le reste n’est que littérature. Le discours de De Gaulle du 30 mai qui annonce la dissolution de l’Assemblée nationale arrange bien le PC. Georges Séguy qui dirigeait alors la CGT raconte dans ses mémoires que de Gaulle lui avait expliqué : au fond, on a au moins un intérêt en commun, c’est de faire cesser cette grève, et après, on verra qui remporte les élections.


La CFDT est sur la même position ?

Non, à l’époque, la CFDT est très politique dans ses revendications. Elle parle clairement d’autogestion, elle pose la question du pouvoir, en lien d’ailleurs avec le FSU. Et Rocard, à l’époque, tient des discours quasiment révolutionnaires : pouvoir aux ouvriers, pouvoir aux étudiants, pouvoir aux paysans.


Il y a aussi une grosse répression envers les immigrés

Oui. Les étrangers sont particulièrement fichés, interpellés et arrêtés par la police. Beaucoup de militants et d’ouvriers qui viennent du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne. La répression se traduit soit par des expulsions, des centaines en juin 68 — d’où les affiches « Non aux expulsions de nos camarades étrangers » — soit par des interdictions d’accès au territoire français pour tous ceux qui ont à un moment donné quitté la France. Il y a aussi des phénomènes de solidarité : beaucoup d’étudiants qui font des collectes pour contribuer à aider les familles de grévistes, notamment étrangères et notamment dans les bidonvilles. L’exemple qui va marquer le plus les esprits mais qui n’est que l’arbre qui cache la forêt, c’est celui de Daniel Cohn-Bendit. Il se rend en Allemagne pour faire le pont avec Berlin-Ouest. Quand il veut revenir, il est interdit d’accès au territoire français. Toute la police de France et de Navarre est mobilisée. J’ai vu dans les archives les consignes du ministre de l’Intérieur, des télégrammes « très urgents » : « Tout mettre en oeuvre pour que l’individu Cohn-Bendit ne franchisse pas la frontière. » C’est ahurissant. Quand le patronat des mines de fer lorraines demande au préfet de Meurthe-et-Moselle de liquider les piquets de grève, il refuse : « Toutes nos forces sont mobilisées à la frontière pour empêcher le retour de Cohn-Bendit. »


Quel est le rôle des étudiants dans tout ça ? Qu’est-ce qui se passe à Nanterre ?

Nanterre est une université implantée en banlieue, au coeur des bidonvilles. Les étudiants sont tout a fait conscients d’être des privilégiés. Ils représentent une toute petite minorité par rapport à l’ensemble des jeunes. Il y a moins de 10 % d’enfants d’ouvriers, moins de 7 % d’enfants d’agriculteurs dans les facs. Parmi ceux qui se mobilisent, il y a ce sentiment qu’on ne peut pas être que des étudiants, qu’on n’est pas là pour être de futurs rouages du système, pour devenir les futurs exploiteurs des ouvriers. Il y a une conscience marxiste et libertaire très importante, et aussi très internationaliste : la solidarité internationale avec les peuples qui se soulèvent dans ce qu’on appelle à l’époque le tiers-monde, et bien sûr le Vietnam. Ce sera l’une des étincelles du 22 mars, puisque les étudiants de Nanterre décident d’occuper la tour administrative après l’arrestation de leurs camarades qui, lors d’une manifestation contre la guerre du Vietnam, ont brisé les vitres de l’agence American Express. Ils se mobilisent aussi contre le carcan moral. C’est le règlement des cités universitaires où filles et garçons n’ont pas le droit de se rencontrer, un monde de non—mixité devenu insupportable pour ces jeunes. Il y a une troisième dimension qui est l’université comme lieu de reproduction de l’élite… Beaucoup ont été marqués par le livre de Bourdieu, Les Héritiers, publié en 1965. Ces trois facteurs se regroupent dans un quatrième, la solidarité entre eux et les salariés, les facs ouvertes aux travailleurs. D’emblée, ils refusent de s’isoler du mouvement social.


A l’inverse de la peur, des morts, vous parlez de la joie. Comment la définiriez-vous ?

Les gens sentent qu’ils vivent un événement extraordinaire. Ils étaient isolés les uns des autres, métro-boulot-dodo, et là tout à coup, ils se mettent à parler entre eux, discutent de sujets trop rarement abordés. Ils se sentent plus forts, à la fois comme individus et comme collectif. Et puis il y a beaucoup d’humour. Siné le raconte très bien.


Alors, 1968-2018, comparaison est-elle raison ?

Beaucoup d’ingrédients sont réunis, même si ce n’est pas du tout la même époque, les mêmes enjeux. L’immense précarité du travail rend les jeunes beaucoup moins confiants dans l’avenir. En 68, les gens se mobilisaient en espérant vraiment que le monde serait meilleur et qu’ils pourraient le changer, avec plus de justice sociale, plus d’égalité, plus d’émancipation… Aujourd’hui, c’est quand même plus difficile d’avoir ces espoirs ! Ce qui me frappe en allant dans les Zad, sur les places occupées comme pendant Nuit debout, c’est le retour, avec les difficultés et les limites que tout ça comporte, d’une grande force d’imagination politique. Le capitalisme, en plus dans sa version néo-libérale, néo-managériale, a fait tellement de ravages qu’aujourd’hui beaucoup de jeunes se disent : « Ce n’est plus possible. » Donc ils se remettent à penser, et non seulement à penser mais à mettre en accord leurs pensées politiques et leurs pratiques.

Cette entrevue n'en fait pas mention, mais 1968, c'est aussi la (re)naissance des envies d'aventures collectives, ce qu'on nomme aujourd'hui les sociétés coopératives (scop), par exemple.

Dans Siné mensuel de mai 2018.

Le régime mauritanien séduit députés et personnalités pour redorer son image et combattre ses opposants.

C’est officiel : dans un mois, Macron va s’inviter au sommet de l’Union africaine en Mauritanie. Jolis salamalecs à Nouakchott, capitale d’un régime qui ne brille guère par sa libéralité : il vient, par exemple, de promulguer une loi rendant « obligatoire » la peine de mort pour des « propos blasphématoires ». Morbleu !

Mohamed Ould Abdel Aziz, le président de la République islamique, s’emploie pourtant, depuis quelques mois, à rendre la devanture de son pays plus avenante. Allié de poids de Macron dans la lutte (au sein du G5 Sahel) contre Al-Qaida au Maghreb islamique et autres djihadistes, il a invité, le 30 mai, une délégation de députés français conduite par Jacques Maire (LRM). Emu, le vice-président de la commission des Affaires étrangères a salué « de réels progrès pour les populations, tant au plan de la sécurité que du développement ».

La Mauritanie a aussi rouvert au tourisme, avec le soutien (prudent) du Quai d’Orsay, des régions jusqu’ici déconseillées. Pour illustrer cette capacité d’ouverture, elle a invité, fin novembre, trois députés En marche ! tous frais payés pour une semaine. Ainsi Jean François Mbaye (Val-de-Marne), Liliana Tanguy (Finistère) et Amal Amélie Lakrafi (Français établis hors de France) ont-ils fait la tournée des dignitaires du régime et enchaîné quelques visites culturelles, non sans séjourner en de plaisants hôtels.

Régime sec

Organisateur du voyage et figure de proue de l’entreprise de séduction du régime, le juriste Jemal Taleb, qui travaille à Paris dans un cabinet anglosaxon d’avocats, revendique le titre d'« ambassadeur itinérant ». Après l’escapade des trois parlementaires, il a créé le Groupe de liaison des amis de la Mauritanie (Glam), avec pour président l’ex-député PS François Loncle.

Le Glam accueille aussi l’ancien ministre sarkozyste Eric Besson et le conseiller régional PS Ali Soumaré. Sans oublier le juge antiterroriste Jeau—Louis Bruguière, qui a officié pendant un an comme « conseiller spécial » du président Aziz. Rémunération : 100 000 euros. '

Le lobbying de Nouakchott vise également à dénigrer deux « cibles » bien introduites en France. D’abord, Mohamed Ould Bouamatou, qui, avant de faire fortune dans la banque et le commerce de cigarettes, fut le compagnon (dans l’opposition) et le mécène du futur chef de l’Etat.

Aujourd’hui opposant d’Aziz, ce businessman est actif à Paris. Il fait travailler des juristes, des communicants (de l’agence Havas, notamment}, des sites d’information, d’anciens policiers et des associations anticorruption telles que Sherpa, dirigé par l’avocat William Bourdon.

Autre grand ennemi du régime : un certain Moustapha Chafi. Naguère conseiller du président burkinabè déchu Blaise Compaoré, Chafi a servi d’intermédiaire dans une série de prises d’otages au Sahel. Il faut dire qu’il connaît par leur petit nom plusieurs chefs et preneurs d’otages islamistes - l’Algérien Mokhtar Belmokhtar, entre autres, avec qui il a plusieurs fois « négocié ».

Au nom de cette proximité, Nouakchott a lancé un mandat d’arrêt international contre Chafi pour « appui logistique et financier à des groupes terroristes en activité dans le Sahel ». Problème : ce dernier a de bons amis au sein des services de renseignement français. Dur de faire de la diplomatie sans fâcher personne…

Dans le Canard enchaîné du 6 juin 2018.

Vie et assassinat d'un ado américain trans. Les scènes clés de ce film sont poignantes et le contraste entre la scène la plus tragique et l'une des plus belles scènes d'amour du ciné (au moins, elle sonne largement moins faux qu'un paquet d'autres) fait aussi son effet.

Inspiré d'un fait divers qui s'est déroulé en 1993 aux USA. 25 ans plus tard, je perçois aucune évolution de nos sociétés, sur ce sujet comme sur d'autres et je constate que la tolérance est toujours une notion abstraite. Ce film s'inscrit malheureusement dans l'actualité.

À voir.

Deux arrêts rendus le 31 mai dernier par la Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH) sont passés un peu inaperçus. Pourtant il y avait une actualité à laquelle les relier. Dans une affaire contre la Pologne [ NDLR : heeeu ? La Roumanie, non ? ] et une autre contre la Lituanie, la Cour reconnaît que la CIA a joué un rôle dans la torture de civils, dans le cadre de son combat contre le terrorisme et que certains Etats européens, dont les deux cités précédemment, ont joué un rôle facilitateur. Cela tombe à point, au moment où les Etats-Unis nomment à la tête de l'agence de renseignement extérieur Gina Haspel, qui gérait une prison occulte pratiquant la torture en 2002.

[…]

En ce qui concerne l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme : "Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants", la Cour estime que la Roumanie n'a pas agi contre un programme dont elle savait qu'il comportait des risques pour les personnes qui y étaient soumis et a même apporté son aide.

[…]

Dans son arrêt sur la Lituanie, la Cour estime que la Lituanie était au courant de la présence sur son sol d'un centre de détention de la CIA

[…]

Ce sont désormais cinq Etats européens qui ont été reconnus coupables par la CEDH pour leur participation au programme de torture des Etats-Unis : Macédoine, Italie, Pologne, Lituanie, Roumanie. Toutes décisions qui ne font ni chaud ni froid aux présidents Américains ayant succédé à George Bush, y compris Barack Obama qui s'est refusé à toute poursuite de l'Administration précédente. […]

Suite aux attentats du 11 septembre 2001, des pays européens ont accueilli des centres de détention secrets de la CIA sur leur sol, ont facilité la torture de personnes désignées par les USA comme responsables des attentats et ont permis leur extradition vers les USA (ce qui est contraire au droit UE puisque ces détendus allaient bénéficier d'un traitement moins favorable à leurs droits humains aux USA)… sans plus de procès et sans rendre de comptes… La Cour expose bien que ces pays n'ignoraient pas ce qu'ils faisaient, donc qu'ils sont complices…

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