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——————————— March 23, 2019 - Saturday 23, March 2019 ———————————

Les chiffres cognent d’eux-mêmes. En 2018, selon un rapport sénatorial sur l’usage des balles de défense, qui vient d’être rendu public, les gendarmes ont tiré au LBD à 983 reprises, contre 19 071 fois pour les policiers. Y a pas photo.

L’auteure de ce rapport, la sénatrice (LR) Jacqueline Eustache-Brinio, insiste surtout sur l’incroyable inflation qui frappe l’utilisation de cette arme. En 2014, on ne recensait en effet que 3 821 tirs, dont seulement 7 effectués par les gendarmes.

Nan, mais comme nos politiciens disent ces derniers jours : c'est une LR du Sénat, elle cherche à déstabiliser Macron, rien de plus, c'pas sérieux, voyons.


Un calcul auquel se sont aussi livrés les gendarmes avec délice, révélant, dans « L’Essor », organe non Officiel de la maison pandore, que, « sur les 9 228 tirs de balles de défense effectués dans le cadre du mouvement des gilets jaunes, 1 065 l’ont été par les gendarmes. Les policiers sont donc à l’origine de 8 163 tirs, soit 90 % de l’ensemble ». Chaque fois que l’occasion se présente, c’est une usuelle tacatacatac-tactique du gendarme que de décrocher un coup de matraque aux camarades flics.

De leur côté, les syndicats de police n’en démordent pas. Répondant à Jacques Toubon, le défenseur des droits, qui réclamait la suspension des LBD dans le maintien de l’ordre, ils ont répondu : « Si le législateur décidait de retirer l’armement intermédiaire non létal aux forces de l’ordre, il resterait quoi ? L’arme de poing ou le fusil d’assaut » (RTL, 17/1). Presque mot pour mot ce qu’a répété cette semaine le ministère de l’Intérieur, qui estime que, sans LBD, les flics n’auraient que « le corps-à-corps ou leur arme de service pour gérer une situation qui dégénère ». C’est-à-dire le choix entre perdre un œil ou perdre la vie.

Mais, pour l’heure, c’est l’utilisation de ce nouveau « flashborgne » qui dégénère. Dans une tribune signée par 35 ophtalmologistes (le « JDD », 10/3), les praticiens dénoncent : « Une telle épidémie de blessures oculaires gravissimes ne s’était jamais rencontrée. » Comme le Conseil de l’Europe en février, qui avait appelé la France à « suspendre l’usage du LBD dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre », ces médecins demandent « instamment un moratoire dans l’utilisation de ces armes invalidantes ».

Cette arme, c’est d’ailleurs Jean Verney-Carron, fabricant français du Flash-Ball — abandonné par la police et la gendarmerie au profit du LBD 40 suisse —, qui en parle le mieux. Fatigué de voir son flash—Ball, marque déposée, associé dans la presse aux blessures des gilets jaunes, cet expert tient à le rappeler : « Le LBD 40 est beaucoup plus dangereux. La balle est un calibre de 40 mm. Un calibre de guerre » (« Le Parisien », 9/12/1 8).

Rien ne vaut l’avis d’un spécialiste.

Dans le Canard enchaîné du 13 mars 2019.

Comment sortir du grand débat ? Telle est, évidemment, la question qui agite, jour après jour, tous les esprits d’en haut.

« La synthèse risque de déclencher un bordel sans nom », résume un ministre qui participe aux réunions préparatoires. Mais Emmanuel Macron, qui continue de consulter tous azimuts — aussi bien les politiques que la société civile et les communicants —, est résolument optimiste sur ce qu’il ne cesse de présenter comme l’« acte II » de son quinquennat. « A condition, a-t-il précisé, de saucissonner (sic) les réponses et de les étaler dans le temps. »

Premier « saucisson » : il s’agit de prendre des mesures immédiates et visibles, qui auront un impact concret sur la vie des Français. Sans plus de précisions quant à leur coût.

Deuxième « saucisson» : l’élaboration d’un « pacte républicain de progrès », décliné en leçons sur « le vivre-ensemble, le civisme et la laitité ».

Troisième « saucisson » : le « nettoyage des institutions ». Au programme, la réanimation de la réforme constitutionnelle envisagée au début du quinquennat, avec la réduction du nombre de parlementaires et l’instauration d’une dose de proportionnelle. Mais aussi la réforme du référendum d’initiative partagée (déjà voté par Sarko), pour le rendre plus accessible et éviter le RIC. Enfin, un train de mesures pour associer les citoyens aux processus décisionnels. Point d’orgue : le lancement d’« une nouvelle vague de décentralisation équivalente à celle de 1982 », qu’avaient conduite Mitterrand et Defferre. Rien de moins.

La décentralisation a d’ailleurs constitué le plat de résistance du dîner qui a réuni, le 6 mars à l’Elysée, plusieurs ministres (Philippe, Rugy, Le Brian, Le Maire, Darmanin, Gourault) et dirigeants de la majorité (Bayrou, Guerini, Le Gendre). C’est Gérald Darmanin qui s’est fait le héraut de cette nouvelle décentralisation, mais c’est Macron qui l’y avait incité.

« Si on va vers une nouvelle étape de la décentralisation, a affirmé Darmanin, il faut y aller franchement, transférer les compétences et les financements qui vont avec. S’il y a des collectivités qui veulent construire plus d’infrastructures, il faut qu’elles l’assument et qu’elles puissent lever un impôt pour les financer. Et, comme il y a, par ailleurs, beaucoup d’échelons, la bonne façon de les rapprocher, c’est le conseiller territorial. »

Comme chacun le sait, le conseiller territorial est un élu d’un nouveau type, qui devait être à la fois conseiller départemental et conseiller régional. Sarkozy avait fait adopter son principe par le Parlement, mais la loi n’avait pas eu le temps d’entrer en vigueur, Hollande l’ayant abolie dès son élection. En tout cas, de Castaner à Le Drian en passant par Rugy et Bayrou, le retour de ce conseiller territorial a fait l’unanimité, Macron insistant sur la nécessité de « favoriser les synergies, supprimer les doublons, simplifier et accélérer les démarches pour les élus locaux, les entreprises et les citoyens ».

Cette mesure provoquera l'effet inverse : moins d'élus = moins de représentativité et plus de professionnalisation du rôle politique, car cela signifie moins de temps pour traiter les sujets, donc on aura des technocrates spécialisés sur des sujets précis, ignorants sur les autres sujets (ce qui laisse la porte grande ouverte aux lobbys professionnels) et loin des réalités du terrain et des citoyens par manque de temps.


Sans parler des économies réalisées : 3 500 conseillers territoriaux succéderaient aux 6 000 conseillers départementaux et régionaux actuels !

Dernière décision en date : Macron ne se placera pas en première ligne pour présenter les résultats du grand débat, il laissera les « garants » s’exprimer et le gouvernement faire, le 9 avril, une déclaration sans vote devant le Parlement. Ça va être dur pour lui de s’effacer !

Dans le Canard enchaîné du 13 mars 2019.

L’éruptif Premier ministre hongrois est à deux doigts d'être viré du PPE par les conservateurs européens pour ses excès de langage, mais rien n’est joué.

Vilain garçon, sors d’ici, nous n’avons plus les mêmes valeurs, trop c’est trop, cette fois-ci, tu prends la porte. Ça y est, le puissant Parti populaire européen (PPE), regroupement des partis conservateurs d’Europe qui fait la loi à Bruxelles, est bien décidé à faire le ménage dans ses rangs. Viktor Orban, le Premier ministre de Hongrie, aurait donc franchila ligne rouge. Non content d’avoir mis les médias du pays sous contrôle, d’être modérément démocrate, de vouloir faire de la Hongrie une société bigote prônant un attachement fétichiste à la patrie et à la famille, d’avoir tenu à l’égard de George Soros des propos d’un antisémitisme soralien en 2018, le voilà qui s’attaque à Jean—Claude Juncker. Une af— fiche placardée sur tous les murs de Budapest le montre ricanant, le milliardaire George Soros à ses côtés. « Vous avez le droit de savoir ce que l’Europe prépare », dit le texte. Comprendre : le grand remplacement, la subversion migratoire.

Il est parfait, Viktor Orban, avec sa dégaine de méchant de série B, pour un PPE soucieux de se refaire une virginité. Voilà presque dix ans qu’Orban est revenu au pouvoir et accumule provocations et dérives en tous genres. En septembre 2018, une partie du PPE avait déjà voté en faveur de l’application de l’article 7 (sanction d’un Etat membre pour cause de violation de l’Etat de droit). Une façon de se donner bonne conscience pour pas cher : il n’y avait aucune chance pour que la procédure aboutisse. Elle requiert l’unanimité des Etats membres, et la Pologne avait annoncé qu’elle voterait contre.

L’essentiel, c’était de montrer que le parti restait « humaniste » et attaché aux valeurs chrétiennes. Manfred Weber, l’un des poids lourds allemands du PPE, qui vise ouvertement la présidence de la Commission, avait déjà donné de la voix, pour un homme de convictions comme moi, ça ne peut plus durer. Et on en était resté là.

Hongrois rêver

Les anti-Orban du PPE ont les yeux braqués sur la prochaine assemblée politique du parti, programmée le 20 mars. Ils seront tous là : Merkel, Juncker, lui-même membre du PPE, et le président du Conseil, le Polonais Donald Tusk. « L’affaire est loin d’être réglée. Le PPE est constitué de 80 partis. C’est l’aile démocrate-chrétienne la plus modérée, composée des petits partis de Finlande, de Belgique, de Suède, de Norvège, etc., qui demande l’exclusion. Aucun grand parti conservateur ne l’a demandée : ni Les Républicains, ni la CDU allemande, ni Forza Italia, ni le PP espagnol. Et il ne faut pas oublier l’affaiblissement de Merkel, qui a besoin des voix de son allié ultra-conservateur, la CSU. Et la CSU est très proche d’Orban… Bref, sur le papier, c’est assez mal barré », raconte un eurodéputé du PPE.

Orbân va pouvoir garder son petit sourire en coin : ses « amis » du PPE, il les tient par la barbichette. « Le PPE a le pouvoir en Europe. Ils tiennent la Commission, la présidence du Parlement et les principaux postes de pouvoir. Orban a un argument en or massif : il va gagner les élections dans son pays et aura beaucoup de députés. Or tous les sondages indiquent que beaucoup d’autres partis conservateurs vont clairement s’affaiblir. LR aura nettement moins de députés que la dernière fois, Forza Italia perd sans cesse des points face à la Ligue de Salvini. Les voix des députés hongrois vont peser lourd pour la présidence de la Commission, convoitée par la CDU ! » rigole un fonctionnaire européen.

Bal des faux-culs

Orban a déjà commencé son petit chantage. Faudrait pas s’aviser de trop m’humilier, parce que je pourrais former un groupe avec les eurosceptiques. Les Polonais du PIS et les Italiens de la Ligue sont partants. « Le groupe pourrait très bien constituer une minorité de blocage dans un Parlement qui s’annonce très émietté, ce dont le PPE ne veut à aucun prix. » Voilà qui incite à concilier fermeté et indulgence.

D’autant que la Hongrie se montre conciliante sur la défense européenne, en achetant des hélicoptères Caracal (Airbus), des blindés KMW (franco-allemand). Pour la réforme de la PAC, Budapest est un allié de Paris. « Sur des sujets clés, Orban n’est plus minoritaire, arrêtons de jouer les faux culs. Sur l’immigration, sa position est validée officieusement par beaucoup de dirigeants européens. Nathalie Loiseau a reconnu, dimanche matin, que le système des quotas avait été une erreur. Quant à Schengen, Orban et Macron ont désormais des positions très proches », analyse un ancien ministre des affaires étrangères.

Manfred Weber va se rendre à Budapest pour une énième réunion de discussion. Il a le visage grave, la mine sévère et l’air décidé. Orban doit claquer des dents.

Dans le Canard enchaîné du 13 mars 2019.

Trahison », « mensonge »… Bruno Le Maire n’a pas eu de mots assez durs pour fustiger la décision de Ford de fermer son usine de Blanquefort, en Gironde. Mais, tandis que le ministre de l’Economie répète sur les ondes qu’il soutient les 850 salariés qui se retrouveront bientôt sur le carreau, une société de sécurité, contrôlée indirectement par les pouvoirs publics, fournit au constructeur américain des moyens de juguler la contestation.

Anges gardiens militaires

Ford, en effet, s’est attaché les services de Geos, filiale de l’Agence pour la diffusion de l’information technologique (Adit), détenue à 24 % par la Banque publique d’investissement (Bpifrance), et à 10 % par l’Etat. La dizaine de contractuels de Geos embauchés par le constructeur a pour mission, entre autres, de protéger les machines-outils et, surtout, les cartes électroniques qui les commandent. Car la firme automobile compte bien récupérer ce précieux matériel après la fermeture définitive du site, en août.

Si ces cartes ont de la valeur, c'est probablement qu'elles vont être utilisées ailleurs, donc l'usine de Blanquefort est utile, donc sa fermeture est illégitime. Si l'usine est fermée, c'est qu'elle est inutile, donc les cartes aussi, donc il ne sert à rien de lutter pour leur conservation. On est donc en plein dans l'hypocrisie de la fermeture-délocalisation : ils vont fermer une activité utile mais moins rentable que si elle était délocalisée. On perd de vue l'utilité sociale au profit de l'utilité du pognon.


Contacté par « Le Canard », Geos n’a pas souhaité faire de commentaires. Dommage : cette boîte, qui intervient habituellement dans les zones à risques à l’étranger, en recrutant d’ex-militaires et d’anciens flics, développe depuis quelques années un savoir-faire lucratif dans la gestion des conflits sociaux.

Une activité qui, contrairement au secteur automobile, ne connaît pas la crise…

Des mercenaires pour gérer les conflits sociaux… Le retour des briseurs de grève…

Dans le Canard enchaîné du 13 mars 2019.

Avant le prochain congrès, le patron du syndicat écarte les dirigeants et salariés “encombrants”.

Nous sommes à la fin de février, dans le bureau de Philippe Martinez. Mijo Isabey, l’une des plus anciennes dirigeantes de la CGT, fait son entrée, flanquée de son bras droit, dont elle entend plaider la cause. Cette responsable du dossier retraites doit en effet quitter son poste le 17 mai, après le congrès de Dijon. Or Martinez ne peut pas blairer celui dont elle veut faire son successeur.

Le « Général Tapioca » — son surnom à Montreuil — ne répond pas au bonjour des deux camarades. A peine s’il écoute les arguments égrenés par la militante en faveur de son poulain : des dossiers techniques nécessitant une méga-compétence, une négo difficile à mener, d’abord avec Jean-Paul Delevoye, le « Monsieur Retraite » de Macron, ensuite avec le gouvernement, etc. Martinez l’interrompt : « Tu m’emmerdes. Je ne changerai pas d’avis. »

Puis il change de cible. « On m’a rapporté que tu avais des problèmes avec les gars de ton équipe. » La future retraitée se récrie : « Bien sûr que non ! » Tapioca s’empourpre : « Donc tu dis que je suis entouré d’une bande de menteurs. Ça pose un problème. Tu n’as plus ma confiance. » La dame est démise de ses fonctions et, pendant trois mois, la CGT n’aura personne à envoyer dans les négociations avec le gouvernement sur les retraites. Pas grave : depuis son arrivée, il y a quatre ans, le taulier de la Cégète n’avait jamais trouvé le temps de questionner Mijo Isabey sur ce dossier épineux.

Un autre gros poisson vient d’être prié de se préparer à quitter le bocal : Jeau—François Naton, vice-président du Conseil économique, social et env1ronnemental, ci-devant responsable de l’énorme secteur travail et santé de la Confédération.

Il a précédé de peu l’un des spécialistes de la formation professionnelle, viré lui aussi à la vitesse du son. Un matin, la numéro 2 de l’époque (rétrogradée depuis) lui colle une tape amicale sur l’épaule : « T’es viré. Tu déménages ton bureau avant ce soir. » Comme au cinéma…

Tapioca sauce moutarde

La purge s’étend aux salariés de base. Le chef de la sécurité, éjecté pour avoir demandé le statut de cadre qui lui avait été promis à l’embauche, n’a pas été réintégré. Martinez s’est même assis sur un vote du bureau confédéral — l’instance suprême de la CGT — ordonnant l’annulation de ce licenciement.

Un autre, évincé pour avoir cafté à la police les détournements présumés au sein de la fédération de l’agriculture, aurait dû être réintégré. L’administration avait en effet refusé le licenciement de ce lanceur d’alerte, également délégué du personnel. Mais, lorsqu’il a voulu retrouver son bureau, l’homme s’est heurté à un cordon de gros bras.

Dernier remercié : le propre chauffeur de Martinez. L’homme, qui avait successivement piloté sans cahots Louis Viannet, Bernard Thibault et Thierry Lepaon, n’avait plus la cote avec Martinez. Il a fini par protester. Viré, et des indemnités pour le consoler. « Cette maison est devenue folle ! » hurle l’un des dirigeants historiques. Un courant d’opposants commence donc à se structurer, reprochant notamment à Martinez d’avoir rendu la CGT totalement « illisible » dans le conflit des gilets jaunes.

Rendez—vous à Dijon, où la moutarde risque de monter à bien des nez.

La CGT se comporte comme les employeurs qu'elle conchie. Faites ce que je dis, pas ce que je fais.

Dans le Canard enchaîné du 13 mars 2019.

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