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——————————— July 16, 2018 - Monday 16, July 2018 ———————————

Bon, Hugo Verlomme fait plus qu’aimer la mer, la vague, la pla ge. Il ne vit que pour elles, n’écrit que sur elles. Et parfois cet amour l’emmène aux confins d’un lyrisme « Grand Bleu » très fleur bleue : « Ecoutons le message des dauphins, ceux qui ont su vivre pendant des millions d’années en bonne intelligence avec l’océan sans le saccager, sans s’entre-tuer, en appliquant les grands principes de leur philosophie : solidarité, amour, jeu. » Certes, certes…

A force d’écouter le message des dauphins, il a écrit un livre bourré d’adresses et d’infos qui développe une vision du monde marin plus que positive. Allons, les amis, tout n’est pas perdu, les mers ont beau être ravagées par la surpêche, les pollutions chimiques ou bactériennes, l’invasion du plastique, l’acidification de l’eau, l’extraction minière, les pollutions sonores et tutti quanti, voyez tous ces lanceurs d’espoir et de cercles vertueux qui viennent à leur secours ! Voici « des milliers d’initiatives pour sauver la mer… et l’humanité » !

Devenez un « plongeur écoresponsable ». Enthousiasmez-vous en découvrant la saga de Sylvia Earle, l’océanographe qui a réussi à convaincre George Bush de créer, en 2006, « à la surprise générale, le plus vaste sanctuaire marin du monde ». Depuis votre ordinateur, participez à la traque aux pêcheurs pirates grâce au programme Global Fishing Watch. Soutenez le projet Biorock, qui, à Bali, a permis de restaurer les récifs de corail dégradés en immergeant des grilles métalliques parcourues d’un faible courant pour favoriser un processus d’« accrétion minérale électrolytique ». Visitez les fonds marins en louant des submersibles électriques high-tech mis au point par la compagnie flamande Ortega Submersibles… Bref, soyez comme les colibris chers à Pierre Rabhi, pour qui aucun geste n’est inutile ou dérisoire.

Tout cela est fort sympathique. Mais il suffit d’ouvrir le journal pour voir d’autres logiques à l’œuvre : celles qui s’emploient à exploiter de plus en plus intensivement les océans. Par exemple, les immenses zones abyssales jusqu’ici à l’abri de la rapacité humaine. Elles sont bourrées de sulfures polymétalliques, de terres rares indispensables aux fibres optiques et aux écrans LCD, de cuivre, d’argent, de fer et de zinc. Elles font rêver Francis Vallat, président du groupe de travail synergie Grands fonds marins. Non seulement, dit-il, la France dispose de vastes eaux territoriales, mais elle est le « seul pays au monde à disposer de leaders mondiaux dans les dix phases de travaux nécessaires à l’exploration puis l’exploitation des futurs gisements ». La France s’apprête donc à être l’une des premières à exploiter industriellement les abysses ! Tout en promettant, bien sûr, ça ne mange pas de pain, d’« éviter les dommages écologiques » (« Les Echos », 25/65).

Pas sûr que les milliers d’initiatives défendues par Hugo Verlomme suffisent à stopper Francis Vallat et ses amis dans leur conquête de ce nouvel eldorado. Pas sûr qu’il soit sensible au « message des dauphins »…

Dans le Canard enchaîné du 11 juillet 2018.

Le Front National a bien vécu sur le dos de Bruxelles, tout en éructant avec constance sur les « eurocrates ». L’ ennui, c’est que ça commence à se voir. Beaucoup. Cinq cent mille euros gelés sur le budget du groupe ENL (Europe des nations et des libertés), auquel appartient le FN à Bruxelles, pour des factures injustifiées avec des contrats signés dans des conditions juridiques douteuses, des achats de bouteilles de champagne et des dîners dans des restaurants étoilés. Deux millions retenus par la justice française sur l’aide publique apportée aux partis politiques en prévision des fonds réclamés par le Parlement européen (7 millions de 2009 à 2017) dans l’affaire des emplois fictifs d’assistants européens.

Chaque fois, Marine Le Pen s’est mise en colère, a crié très fort. Contre les juges, coupables d’« un attentat à la démocratie ». Contre ses copains à Bruxelles, désormais décrits par des proches de Le Pen comme « des petits notables qui oublient pourquoi ils ont été élus » (« L’Opinion », 6/7). Contre Nicolas Bay, numéro 3 du parti, dont le nom revient régulièrement sur les factures acquittées dans les grands restaurants et qui est mis en examen dans l’affaire des emplois fictifs. Mais jamais la présidente du FN n’évoque sa propre responsabilité. Elle était évidemment au courant des emplois fictifs au Parlement européen. Coprésidente du groupe ENL de juin 2015 à juin 2017, elle était forcément au courant des dépenses des « petits notables ». Habile pour jouer les victimes, elle annonce l’ouverture d’une souscription.

S’ils rassemblent 2 millions, les ex-frontistes pourront déboucher quelques bouteilles. Il paraît qu’ils ont du bon.

Dans le Canard enchaîné du 11 juillet 2018.

L’héritier du BTP contre le romanichel du Net… La légendaire inimitié opposant Martin Bouygues et Xavier Niel, opérateurs respectivement du troisième et du quatrième réseau de téléphonie mobile, est en passe d’atteindre un nouveau sommet. Cette fois, la querelle ne porte pas sur un mariage avorté dans les télécoms mais sur l’issue — d’ici à la rentrée — d’une procédure judiciaire qui traîne depuis quatre ans.

Tension sur la ligne

Bouygues Télécom a assigné Free devant le tribunal de commerce de Paris, en novembre 2014, pour « concurrence déloyale du fait de pratiques illicites et trompeuses ». Le premier accusait le second d’avoir trompé ses abonnés en pratiquant sur son réseau 3G un « bridage » massif de ses débits entre 2012 et 2015, et de continuer aujourd’hui de manière plus ciblée. Autrement dit, Free aurait volontairement limité l’accès à la navigation sur le Web et au téléchargement de fichiers multimédias dans la journée. Résultat : l’abonné au forfait mobile Free illimité avait beau tapoter sur son smartphone, pour regarder des vidéos sur YouTube, ou écouter de la musique, la mise en route était impossible.

Pour comprendre cette « panne » organisée, il faut revenir sur l’accord liant Free à Orange. En décembre 2009, le gouvernement de François Fillon accorde une quatrième licence mobile à Xavier Niel. Sauf que Free ne dispose pas d’un réseau complet. Soucieux de couvrir le territoire national, le trublion signe, en mars 2011, un accord d’itinérance avec Orange. Ainsi, dans les zones non couvertes par le réseau propre de Free, l’abonné bascule automatiquement sur le réseau Orange. Bien sûr, la location a un coût ! Plus les abonnés sont gourmands en données, plus Niel casque…

En janvier 2013, un an après le lancement de Free Mobile, l’association UFC-Que choisir porte plainte au nom de clients mécontents. A la demande du ministre de l’Economie, les agents de la Répression des fraudes,la DGCCRF, perquisitionnent les locaux de Free, qui conteste les saisies. Un arrêt de la Cour de cassation vient de donner raison à l’administration. Entre-temps, Niel aura tout de même gagné cinq ans de tranquillité…

L’action pénale intentée par UFC-Que choisir s’est éteinte le 18 janvier 2017 : l’association a conclu un accord à l’amiable avec l’opérateur, en échange d’un dédommagement pour les clients lésée. Bouygues Télécom, en revanche, maintient la pression judiciaire. Le réseau de Martin Bouygues estime avoir pâti de l’arrivée de Free, qui lui a volé une partie de son fonds de commerce pour vendre des forfaits à la qualité défaillante.

Tout compris ?

Si Free a toujours nié le bidouillage des débits, Rani Assaf, le directeur technique œuvrant dans l’ombre de Xavier Niel, a lâché le morceau en montrant à un invité « [s]a dernière trouvaille : une application qui permet de régler le débit de connexion des abonnés Free partout en France (…). Un truc pour gérer un réseau entier à partir de son téléphone ! » (« Vanity Fair », février 2015). Tiens, tiens…

Le tribunal de commerce, pour se forger une idée, va devoir se pencher sur des centaines de mesures, toutes plus arides les unes que, les autres. « Bouygues Telecom a contesté au moins neuf fois l’existence même de l’offre mobile Free, sans succès, réplique la porte-parole d’lliad, la maison mère de Free. Cette nouvelle tentative a le même but : faire disparaître Free Mobile en formulant une demande financière éliminatoire et retrouver ainsi le confort douillet de l’oligopole. »

Iliad a anticipé le risque juridique. Le document de référence 2016 indique que le montant du préjudice réclamé par Bouygues s’élève à 570 millions d’euros.

Et cette revendication n’a rien de bridé…

Dans le Canard enchaîné du 11 juillet 2018.

Ce documentaire me laisse sur ma faim, car il se contente de différencier une gestion publique de l'eau d'une gestion privée de l'eau sur les seuls critères du prix de l'eau et de la maintenance à courte-vue du réseau. Évidemment, c'est important de tenir ce raisonnement face au discours libéral qui nous explique en permanence que le privé est toujours plus efficace, gnagnagna. Mais c'est insuffisant, car la hausse du prix de l'eau durant un contrat de 30 ans peut aussi s'expliquer par la rareté croissante de l'eau et par le coût croissant de l'assainissement causé par la quantité croissante de produits chimiques que nous déversons dedans (je pense à tous nos détergeants actuels alors qu'on nettoyait nos maisons avec du vinaigre et autre y'a encore 30-50 ans). Bref, j'aimerai bien un documentaire qui compare également sur d'autres critères comme la qualité de l'eau, le nombre de fuites sur le réseau, le respect de l'environnement lors de l'assainissement, etc.

Néanmoins, ce documentaire diffuse des infos intéressantes :

  • Paris a construit son réseau d'eau suite à l'épidémie de choléra qui a sévit en 1832. En 1853 naît la compagnie générale des eaux, présentée comme la première société de gestion de l'eau, qui perdurera jusqu'en 1998. Son conseil d'administration des débuts était déjà composé à 100 % de banquiers, comme quoi… ;

  • Des contrats de délégation au privé prévoient un minimum de consommation qui tient compte de la croissance démographique et de la hausse présumée de la consommation. Des pénalités (en centaines de millions d'euros) sont exigées, auprès de tribunaux arbitraux privés, par les sociétés commerciales, en cas de sous-consommation par rapport à l'estimation. Comment veux-tu initier une politique de sauvegarde de l'eau dans ces conditions… ;

  • Une remunicipalisation de l'eau coûte toujours cher (1,3 milliards d'euros pour Berlin)… Les citoyen⋅ne⋅s paye une deuxième fois leur système d'eau… On marche sur la tête ;

  • Dans les pays en crise économique, les mémorandums avec l'UE prévoient quasiment toujours une privatisation des services de l'eau. Néanmoins, comme le fait remarquer un militant irlandais : quand l'UE demande à l'Irlande d'arrêter ses cadeaux fiscaux à Apple (en dizaines de milliards d'euros), les politicien⋅ne⋅s irlandais⋅e⋅s choisissent de passer outre (alors que c'est des entrées d'argent en moins pour l'État), mais quand il s'agit de privatiser les services de l'eau, les mêmes politicien⋅ne⋅s choisissent d'obéir lâchement. Deux poids, deux mesures…

Les fonds de la formation professionnelle profitent bien aux syndicats.

Sur son bureau, la procureure de Bobigny a, depuis la semaine dernière, un rapport des plus troublants sur les fonds de formation professionnelle destinés aux saisonniers agricoles mais profitant à d’autres… Accompagné de documents comptables, il a été transmis à la magistrate par d’anciens dirigeants de la fédération CGT de l’agroalimentaire.

Chaque année, ils sont environ 700 000 à passer des guignes aux asperges, puis des asperges à la vigne. Contrainte de gagner leur année de salaire en quelques mois, ils ne rechignent pas à la tâche. Mais, en face aussi, les efforts sont remarquables. Il y a seize ans, en juillet 2002, un accord, signé par le vice-président de la FNSEA et par cinq fédérations syndicales rattachées aux confédérations, avait accouché d’un astucieux système, permettant d’éviter de payer les heures supplémentaires au tarif légal. Son nom ? Le « contrat à durée déterminée intégrant un droit à la formation ». Concrètement, selon cet accord, « le paiement des bonifications et majorations pour les heures supplémentaires effectuées [était] remplacé par un droit pour le salarié à bénéficier d’une action de formation ».

Magot en formation

Contrairement aux heures sup, cette formation ne coûte pas un radis aux agriculteurs employant des saisonniers, car elle est financée par des fonds mutualisés. Par ailleurs, elle n’est accordée qu’après la fin du CDD, c’est-à-dire à Pâques ou à la Trinité.

Cet accord est tout bénef pour les employeurs, mais pas seulement. Une association à but non lucratif domiciliée au siège de la FNSEA, Provea, a été créée, financée par une cotisation obligatoire de 0,2 % sur la masse salariale : un pactole pas perdu pour tout le monde…

En principe, Provea doit examiner les « résultats des travaux, études et réflexions » réalisés par chacun des bénéficiaires dans le domaine de l’emploi : soit, en quinze ans, un colloque en 2010 et un autre en 2018 — pas vraiment harassant. En réalité, sa tâche principale consiste à répartir le blé engrangé grâce au 0,2 % de cotisation, soit 14,7 millions d’euros par an.

Unique syndicat patronal reconnu en agriculture, la FNSEA s’embourbe plus de 8 millions par an. La Confédération paysanne et la Coordination rurale, elles, ne touchent pas un centime. Côté syndicats, la fédération de l’agriculture CGT empoche le gros lot, avec 1,1 million par an. Un peu plus que la CFDT, donc, et beaucoup plus que FO, la CFE-CGC et la CFTC. Un magnifique robinet financier, dénoncé par le responsable juridique de la Confédération paysanne : « C’est une pompe à fric. Il n’y a aucun doute là:-dessus. » Tout de suite des mots crus…

Le blé en verbe

A cette curiosité se mêle une autre, logée dans les comptes de la fédération CGT : quand la comptabilité de Provea indique que 1 million lui a été versé en 2015, le compte de résultat, soumis puis voté par le congrès de la fédé, ne mentionne « que » 453 000 euros. C’était pire lors des années précédentes, où les comptes de résultat de la fédération font apparaître moins du tiers des sommes reçues. Pourtant, les livres de comptes de Provea montrent bien que les chèques ont été encaissés. Où est passée la différence ?

Freddy Hucks, qui, il y a quatre ans, a officiellement laissé le poste de secrétaire général de la fédé à son fils (même s’il continue de tenir les commandes d’une main de fer), a du mal a dissimuler son embarras. Il avance tout de même une explication : « Nous avons créé un institut [d’études] qui a une personnalité propre, l’Iresa », précise-t-il, tout en rappelant que « Provea, qui est un organisme paritaire, verse les sommes à la fédération, qui les dispatche ». Le hic, c’est que le compte de résultat de cette dernière ne fait apparaître aucun versement à l’Iresa. Tout au plus Freddy Huck annonce-t-il que la comptabilité a été mise en ordre pour 2017.

Et l’autre demi-million est consigné dans la compta ? « Le propre de cet accord est de donner des moyens aux organisations syndicales pour qu’elles mènent leurs multiples activités », assure Huck. Parmi elles, l’octroi de cotisations gratuites à quelques milliers d’adhérents.

Ce n’est pas un emploi judicieux des « moyens », ça ?

Dans le Canard enchaîné du 11 juillet 2018.

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