The Daily Shaarli
Souvent critiqué pour « être trop timide face aux contenus malveillants, Facebook a durci le ton », assurait « Le Monde » (19/12) dans un article au titre évocateur : « Face aux fausses informations, le discret ménage de Facebook ». L’enthousiasme du quotidien se comprend : c’est lui-même qui, dans le cadre d’un partenariat avec Facebook, a été mandaté par le réseau social (revendiquant 33 millions d’abonnés en France) pour épousseter ses pages.
Au même titre que « l’Agence France-Presse (AFP), BFM-TV, France Télévisions, France Médias Monde, L’Express, Libération et 20 Minutes. » Source.
Mais un lien d’une autre nature rend encore plus prégnante l’empathie entre le journal et la plateforme américaine. Julien Codorniou, le vice-président de Facebook chargé des partenariats, qui vit à Londres, est membre du… conseil de surveillance du « Monde » ! Grand ami de Xavier Niel — le coproprio du quotidien —, Codorniou figure aussi depuis peu à son côté au conseil de surveillance de Mediawan, le fonds d’investissement cofondé fin 2015 par un certain Niel Xavier. Le monde des géants est petit.
L’idylle entre la presse et les caïds du Web ne date pas d’hier. Pour quelques millions — une paille, comparé à ses milliards de revenus — versés à un « fonds d’innovation », Google s’est ainsi assuré la bienveillance de nombreux médias.
Oui, il s'agit très clairement d'une guéguerre d'influence et de positionnements stratégiques pour la suite entre les géants du Net. Voir : « Fake news » : Facebook va rémunérer des éditeurs français et fait sa publicité dans la presse. »
La romance entre Facebook et « Le Monde », elle, a réellement démarré en février 2017. Plusieurs confrères du quotidien sont alors sollicités par le mastodonte du Net pour l’aider à traquer les infos bidon sur ses écrans. Ce n’est pas qu’elles le dérangent tant que ça : en fait, elles assurent même son fonds de commerce en générant un gros trafic sur le réseau. Mais, depuis la présidentielle américaine, les fake news — ces bobards balancés par des plaisantins ou des escrocs — font tache sur le blason du fondateur, Mark Zuckerberg.
Ça décode sec
Au départ, « Le Monde » (6/2) a tout de même été pris d’un doute. « Le modèle proposé par le réseau social ne revient-il pas à faire à sa place le travail de chasse aux fake news ? L’accepter, n’est-ce pas permettre à un Facebook sous pression de montrer patte blanche et faciliter sa communication ? » s’interrogeait le journal. Qui a soulagé illico sa conscience : « Finalement, le pragmatisme l’a emporté… » Le « pragmatisme » financier, surtout !
Car Facebook paie désormais les journaux traqueurs de contenus sales. « Au début, c’était totalement gratuit. Ils sont ensuite revenus vers nous en disant qu’ils allaient rémunérer notre travail », lâche, du bout des lèvres, un chef de « L’Express » à un site spécialisé, NextINpact (26/4). Les autres médias, eux, restent muets sur le sujet.
Prix de ces services ? Huit mois plus tard, la direction du « Monde », interrogée, est toujours aux abonnés absents. Mais c’est bien toute une équipe Web du journal (celle des « décodeurs ») qui a été mise au turbin pour le compte du réseau social. Leur Décodex, « outil de vérification de l’information », a déjà repéré 2 865 infos bidon sur Facebook. Et il y en a pour tous les goûts…
Morbides, par exemple : « Des migrants ont-ils été retrouvés congelés dans un restaurant chinois à Paris ? », « A-t-on retrouvé de la viande humaine dans les produits Mc-Donald’s ? » Ou plus « scientifiques » : « Une femme a-t-elle développé un QI de 220 après avoir bu du sperme tous les jours pendant un an ? », « Un verre de vin rouge peut-il remplacer une heure de sport intensif ? »
Vrai ? Faux ? Au choix !
Le versant complotiste n’est pas oublié : « L’Etat veut-il promouvoir la pédophilie à l'école ?», « Les vaccins envoyés en Afrique contiennent-ils des agents anti-fertilité ? » On ne s’en lasse pas ! Au total, 1 198 pages Facebook relayant les pires fadaises ont été épinglées, et 147 fermées. Ce coup de balai est-il décisif ? Pas vraiment. « Le Monde » lui-même doit reconnaître que les fermetures sont plus souvent liées à des contenus haineux ou racistes qu’à la chasse aux bobards. Mieux, Facebook vient déjà de changer de « stratégie » (sic) contre les fake news. « Des études laissent penser qu’un vocabulaire (de mise en garde) trop fort ou certains visuels (comme une icône rouge) peuvent avoir des effets contreproductifs », a expliqué sans rire la firme, juste avant Noël. Facebook préfère désormais renvoyer dos à dos vérificateurs et faussaires en publiant les deux versions. C’est bien meilleur pour le trafic !
Mouiiiiiii m'enfin si tu supprimes ou stigmatises un écrit à tendance complotiste, tu donnes de la crédibilité aux personnes qui en sont à l'origine auprès de leurs communautés en mode "regardez ! on vous ment ! comme par hasard, les auxiliaires de Facebook qui ont fait supprimer mon contenu sont les grands journaux habituels qui nous cachent la vérité !"), c'est toute l'astuce… Et surtout, tu n'expliques pas les raisons de cette suppression / stigmatisation, ce qui ne fait rien avancer. Bref, ce n'est pas aussi simple. Je n'ai pas de problème à ce que soient affichées les X versions de la vérité les unes à côté des autres.
Dans le Canard enchaîné du 3 janvier 2018.
Pour nuancer un peu La vie est une pute (via) :
Depuis Darwin, l’affaire est entendue. Nous vivons dans une jungle. « Le lion mange l’antilope, les chimpanzés s’entre-tuent, les arbres jouent des coudes pour l’accès à la lumière, les microbes ne se font pas de cadeaux. » Et, pour l’homme, c’est pareil. La seule loi, c’est la loi du plus fort. Ceux qui disent le contraire sont de doux rêveurs. Vu que c’est Darwin qui l’a dit. C’est prouvé, c’est scientifique, circulez.
Pablo Servigne est agronome et docteur en biologie. Il est aussi collapsologue. Ce qui signifie qu’il est persuadé que tout va bientôt s’effondrer. Tout ou, plutôt, notre monde industriel, vorace en énergie et en matières premières, gaspilleur, insouciant, si instable et si fragile. Il l’a écrit dans un livre remarqué (1). Les collapsologues en sont persuadés : il faut se préparer à la catastrophe, au monde d’après. Pas en entassant des provisions et des fusils comme le font les survivalistes américains, mais en constituant dès aujourd’hui des réseaux d’entraide et de soutien.
Servigne le reconnaît : cette façon d’envisager le futur n’a rien de joyeux. Elle est même toxique. Au point d’avoir creusé un fossé entre lui et certains de ses proches. Quelle « sensation étrange que de faire partie de ce monde (plus que jamais !) mais d’être coupé de l’image dominante que les autres s’en font »… Comment vivre avec ça ? Ne pas sombrer ? Surtout que, compter sur l’entraide, l’altruisme, l’association pour s’en sortir, voilà qui semble un peu léger…
En compagnie de Gauthier Chapelle, lui aussi docteur en biologie, il s’est mis à creuser la question (2). Les comportements d’entraide sont-ils si rares et si aléatoires ? Réservés aux dames patronnesses et aux Restos du cœur ? Comment naissent-ils ? Qu’en disent la biologie, les sciences humaines ?
Et de découvrir que l’entraide est beaucoup plus répandue qu’on ne l’imagine. Pour lutter contre le vent, les manchots empereurs se blottissent les uns contre les autres. Les lionnes chassent ensemble. Les arbres connectent leurs réseaux racinaires. On s’entraide au sein d’une même espèce, mais aussi entre espèces. « Le vivant a développé mille et une manières de s’associer, de coopérer, d’être ensemble, ou carrément de fusionner. » Ne s’agit-il là que d’une relecture gentilette et faussement rassurante de la biologie ?
Aucunement. Nos auteurs citent le fameux prince russe Kropotkine, devenu anarchiste en 1872 après avoir constaté que, dans la nature, l’entraide est partout. Dans un climat hostile, notamment, elle accroît les chances de survie. Après le passage de l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans, les pillages évoqués par le chef de la police n’étaient que pure invention : au contraire, dans leur grande majorité, les rescapés se sont mutuellement porté secours. Aucun calcul, là-dedans. Aucun « gène égoïste » en action. Juste quelque chose de spontané. L’homme n’est pas forcément un loup pour l’homme. « L’empathie est un mécanisme très profondément ancré en nous. » Nombreuses sont les études scientifiques qui, ces dernières années, vont en ce sens.
Certes, il ne s’agit pas de nier Darwin. Mais de corriger l’idée simpliste qu’on s’en fait. Lui-même l’avait remarqué : ce sont les groupes composés d’individus plus coopératifs qui survivent le mieux. Parés pour l’effondrement ?
(1) « Comment tout peut s’effondrer », Seuil (lire « Plouf! » du 27/5/15).
(2) « L’entraide, l’autre loi de la jungle » LLL, 382 p., 22 €.
Dans le Canard enchaîné du 3 janvier 2018.
En moins d’une semaine, les manifestations ont déjà fait plus de 20 morts en Iran, comme le reconnaissent les autorités elles-mêmes. Les premières manifs parties de la ville sainte de Mashhad, jeudi 28 décembre, ciblaient l’augmentation du coût de la vie, mais, de jour en jour, elles ont touché nombre d’autres villes, grandes ou moyennes. Avec bien d’autres motivations.
En cause, au départ, l’inflation galopante, l’augmentation du prix de l’essence, du pain ou des œufs… Et aussi le chômage massif de la jeunesse diplômée et la corruption généralisée. La colère populaire vise en outre la politique budgétaire rigoureuse du président « réformateur » Rohani, qui, au passage, a commencé à lever le voile sur le financement public des fondations religieuses, exonérées d’impôts, qui plus est… Dans la mire également, la faillite des institutions illégales de crédit islamiques qui ont pullulé sous Ahmadinejad et qui ont ruiné les épargnants.
Certains slogans ciblent désormais les dirigeants : « A bas le dictateur ! », « A bas Rohani ! » ou « Le peuple vit comme des mendiants, le Guide suprême vit comme Dieu ! » Jusqu’au tout-puissant Guide suprême Ali Khamenei, successeur de Khomeyni… « Pardon Seyyed Ali, tu dois partir ! » Certains sièges locaux des Bassidji, la milice redoutée du régime, ont été incendiés.
Face à cet embrasement, le président Rohani durcit le ton. Après avoir affirmé, dimanche à la télévision, que « la population [était] libre de critiquer le gouvernement et de manifester », il a martelé, lundi : « Le peuple iranien répondra aux fauteurs de trouble et hors-la-loi ». Dernier réseau social toléré en Iran, l’application Telegram, qui compte 40 millions d’utilisateurs, a été bloquée. Les conservateurs, qui ont organisé des contre-manifs, imputent certains tirs mortels aux « contre-révolutionnaires », et Khamenei dénonce les « ennemis » de l’Iran.
Les dirigeants iraniens seraient peut-être avisés de se souvenir que la Révolution française est née d’une marche des femmes pour le pain et la révolution tunisienne de 2011 de l’immolation d’un simple marchand de fruits.
Dans le Canard enchaîné du 3 janvier 2018.
C'est la nouvelle façon de faire le trottoir et de racoler le consommateur : des carrés de pub peints au pochoir. Tu m’achètes, chéri ? Au lieu de marcher le nez en l’air, le nouveau citadin avancera les yeux rivés au sol. Et tant pis pour son temps de flânerie disponible. Publié le 24 décembre au « Journal officiel », signé par cinq ministres, un décret gouvernemental désigne Bordeaux, Lyon et Nantes comme villes où seront expérimentés, pour une période de dix-huit mois, les « marquages publicitaires éphémères au sol »**.
Lyon applaudit, Nantes et Bordeaux protestent et dénoncent l’invasion de cette « pollution visuelle ». Les promoteurs de ces « graffitis propres » répondent que les marquages, faits au pochoir avec de la peinture biodégradable, sont écolos à 100 %. Un fils de pub s’indigne, dans « Le Parisien » (30/12) : « Si les élus combattent la publicité [sur la chaussée] , qu’ils l’interdisent dans tous les espaces pu- blics. » Chiche ?
La guérilla urbaine s’annonce sans pitié. Des mini-ZAD de 2,50 m², inspirées de Notre-Dame-des-Landes, vont—elles pousser sur nos trottoirs pour empêcher la pub d’y atterrir ? Maire de Bordeaux, Juppé se voit bien en Lider maxime de la résistance. Quant à Nicolas Hulot et à Gérard Collomb, ministres signataires du décret, s’ils persistent dans leur politique à la petite semelle, ils risquent le supplice des plumes et du goudron. Les plus radicaux des opposants pourraient même utiliser les chiens : après le caniveau, apprenez—leur la pub de trottoir.
Pffff… On n'y échappera pas… Trottoirs. Toilettes. Pub qui nous espionne… Tout pour nous vendre des merdes qui nous servent à rien. Tout pour nous voler notre temps (de pensée, de flânerie, etc.). :(
Dans le Canard enchaîné du 3 janvier 2018.
