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  • Livre : Quand le digital défie l'état de droit, par Olivier Iteanu - ITEANU - Avocats | Technologies, Informatique, Internet, Communications, Electroniques

    Dans ce livre, Olivier Iteanu constate que les conditions générales d'utilisation de la majorité des services web que nous utilisons tous les jours (Google Search, Google Youtube, Facebook, Uber, etc.) précisent que le tribunal compétent pour trancher un litige est un tribunal californien. De même, l'auteur constate que l'application du droit français par ces grosses plateformes en matière de retrait de contenus litigieux (racistes, antisémites, atteinte à la vie privée, etc.) est insuffisante. L'auteur s'interroge donc : est-ce qu'on va vers une américanisation du Droit européen et français ? Les plateformes de la Silicon Valley sont-elles le fer de lance de cette américanisation comme Hollywood rayonne sur la culture mondiale ? Si la loi est la codification suprême de la manière dont nous faisons société, est-il justifié qu'elle soit rendue inapplicable aux usages numériques les plus répandus ? Est-il souhaitable d'avoir une seule culture au niveau mondial destinée à cracher du fric ou faut-il tenir compte des valeurs différentes de chaque territoire ?

    J'aime ce bouquin car il expose bien les différents acteurs, leur hypocrisie et les bases du droit français applicable au numérique en matière de liberté d'expression, de droit d'auteur et de vie privée. Je ne pensais pas qu'il était possible de présenter aussi limpidement les principaux textes qui régissent cela. :) Contrairement à Stéphane, les propos volontairement légalitaires ne me dérangent pas puisque l'auteur déroule la thèse tenue dès le titre, "américanisation du droit oui ou non ? bien ou mal ?", thèse pour laquelle j'ai acheté le livre.

    Concernant les aspects négatifs :

    • Ce livre comporte quand même beaucoup de fautes comme des mots manquants ou des coquilles comme « le Moscou » ;

    • Oliver Iteanu met en question la gouvernance d'Internet en se concentrant exclusivement sur l'ICANN, c'est-à-dire la partie qui n'a aucun intérêt. Par consensus des technicien⋅ne⋅s, le besoin d'unicité (on ne doit pas distribuer pas un même nom ou une même adresse IP à deux personnes différentes) est assumé par l'ICANN et quelques autres organismes qui en profitent pour faire les intéressants et faire de la diplomatie excessive, essentiellement sur des questions pécuniaires sans intérêt (comme savoir si le .vin doit être géré par les vignobles français). On peut se passer d'eux, ces organismes ne sont que de la poudre aux yeux. D'autres organismes, comme l'IETF, qui produit les normes techniques de communication entre machines, sont bien plus importants que l'ICANN et questionner leur ouverture, leur représentativité, leur légitimité, etc. me paraît beaucoup plus important et constructif ;

    • Avancer les gardes-fous prévus par la loi sur la liberté d'expression pour défendre le système français de liberté d'expression sous conditions ne me semble pas être recevable étant donné que cela fait plusieurs années que nos parlementaires de tous bords politiques veulent adapter cette loi à l'ère du numérique et rognent sans cesse sur ces fameux garde-fous… Voir : http://shaarli.guiguishow.info/?9SkWIg et http://shaarli.guiguishow.info/?hAqu3A ;

    • L'auteur présente et assume sa vision du monde (loi > * malgré son imperfection à moitié avouée, monde plus apaisé si on limite la liberté d'expression) sans jamais revenir aux fondements de notre Droit romano-civiliste pour argumenter. Pourquoi cette vision du monde ? Pourquoi la loi est le ciment de nos sociétés ? Je reste sur ma faim. C'est fort dommage car ce bouquin s'adresse donc aux seul⋅e⋅s convaincu⋅e⋅s par le propos, pas aux personnes souhaitant se faire un avis afin de choisir un modèle de société (selon moi, l'américanisation dénoncée est valable si elle est consentie).


    Notes

    Généralités

    • Pourquoi les plateformes américaines n'appliquent pas le droit local ? Question de défense des intérêts économiques :

      • Afin de ne pas reconnaître que la fiscalité locale s'applique tout autant et ainsi devoir passer à la caisse ;

      • Choc culturel : il y a de profondes différentes entre les Droits des différents pays du monde et ça coûte moins cher de comprendre le Droit américain et de l'appliquer à toutes les sauces plutôt que de payer des experts de chaque droit local où est présent le service ;

      • Afin de dissuader les utilisateur⋅rice⋅s de grogner par découragement (déposer une plainte aux USA nécessitent des avances de frais supplémentaires (huissiers, traduction, etc.)), ce qui permet de réduire le nombre d'employé⋅e⋅s du service juridique et donc de réduire les dépenses ;

      • Le Droit européen (et particulièrement français) est craint de manière exagérée (affirmer la crainte du Droit étranger permet de servir les intérêts de ces groupes) ;

      • Les plateformes appliquent sans broncher et même de manière très volontaire la doctrine d'Hollywood. Pourquoi ? Car ils ont déjà perdu devant un tribunal local alors que ces plateformes savent qu'elles ne perdront pas des procès sur des abus de la liberté d'expression ou sur des atteintes à la vie privée car le droit américain les protège.
    • Les clauses des CGU qui affirment que le tribunal compétent est californien sont contraires au règlement européen 44/2001 et Facebook a déjà été condamné pour cela en France (en 2012à Pau, en 2016 à Paris)… … … sans effet sur la pratique du géant…

    • La Convention européenne des droits de l'Homme engage les pays membres du Conseil de l'Europe, qui regroupe 47 États membres dont la Suisse, la Turquie, la Russie, l'Azerbaïdjan, etc. Le juge suprême en charge de l'application de cette Convention est la CEDH. La Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne engage les 28 États membres de l'Union (sauf 3 relous dont l'Angleterre qui en applique un fragment par dérogation…). Le juge suprême de la Charte est la CJUE ;

    • L'auteur identifie 3 acteurs majeurs :

      • L'idéologie libertarienne qui prône la liberté individuelle totale (au-delà de la seule liberté économique, mais aussi sociale, éthique, etc.), la collaboration, le consensus et la technologie comme seule garante efficace de la liberté totale ;

      • La Silicon Valley, libérale, prône la liberté économique totale et le marché comme seul garant efficace de cette liberté. Elle invoque l'idéologie libertarienne quand ça l'arrange. Elle partage, avec les libertarien⋅ne⋅s une grande défiance vis-à-vis des États ;

      • Le gouvernement américain, qui essaye d'arbitrer entre liberté et contrôle. D'ailleurs, le gouvernement américain détient quelques droits sur les brevets du PageRank. ;)
    • Pour recevoir les plaintes concernant des abus de la liberté d'expression et des atteintes à la vie privée, les plateformes mettent en place des formulaires hyper compliqués qui se perdent dans le néant. Pourtant, les formulaires servant à dénoncer une atteinte aux droits d'auteurs sont simples et efficaces. N'est-il pas amusant de constater que la Silicon Valley joue la surcharge administrative façon ex-Union Soviétique ? L'objectif est-il de faire oublier le réflexe "recours à la loi" chez le plus grand nombre ?

    • La Silicon Valley ne veut pas d'États ni de lois autres que celle du marché économique. Pourtant, elle est très friande et demandeuse d'États à même de protéger ses marques, ses inventions (avec des brevets), etc. Ce n'est pas tellement que la Silicon Valley ne veut pas de lois, elle veut simplement celles qui l'arrangent et lui permette de faire du fric, comme tout le monde. D'où l'importance de la faire redescendre sur terre ?


    Liberté d'expression

    • Dans le Droit tel qu'il se pratique en Europe, on a établi qu'un⋅e humain⋅e pense puis s'exprime puis agit. C'est pour cela qu'on a choisi de réguler l'expression en interdisant un certain nombre de propos (portant sur la race, la religion, le handicap, etc.) : car ils peuvent créer et alimenter un arrière-plan inconscient délétère qui peut devenir le terreau d'atteintes physiques sur les personnes ;

    • Une erreur fondamentale du livre est de prétendre que la liberté d'expression est totale aux USA. NON. Le premier Amendement dispose que l'État ne peut mettre en œuvre une quelconque restriction. Il ne dispose pas qu'une société commerciale ou un groupe d'individus ou autre ne doit pas limiter cette liberté ! La Cour suprême a même posé une limite à la liberté d'expression lorsque les propos amènent directement à commettre une action violente.


    Vie privée

    • Données personnelles : tout morceau d'information qui permet d'identifier une personne et dont la divulgation / croisement / combinaison entraînerait une atteinte à la vie privée de cette personne ;

    • La vie privée, qui n'est d'ailleurs pas définie dans notre droit français, n'existe pas sous cette forme aux USA. Là-bas, la privacy désigne un prolongement du droit de propriété. Il a pour vocation à empêcher une intrusion arbitraire de l'État dans les données persos comme dans la propriété privée physique. Les données personnelles peuvent se vendre comme une propriété et n'ont pas une protection spécifique. Il n'existe pas de loi fédérale américaine qui protège les données personnelles (pas de loi Informatique et Libertés, en gros) ;

    • L'auteur expose que les plateformes ont intérêt à ce que le droit personnel inaliénable sur les données persos se transforme en un droit patrimonial qui permettrait aux plateformes d'acheter les données persos. Je suis mitigé : dans la mesure où le droit européen reste botté en touche, il est largement plus rentable de rester en l'état plutôt que de devoir payer pour les données persos ;

    • Le règlement européen sur les données personnelles (RGPD) impose que la conception des systèmes d'information stockant des données personnelles protège la vie privée. Il faudra donc in fine fournir des preuves de conformité qui seront créées/mesurées par des consultant⋅e⋅s. Les tribunaux trancheront les différends. Cela signifie que la source du Droit sera la jurisprudence, ce qui est source d'insécurité juridique… Ce qui est ressemble fort au Common Law, système juridique issu du droit anglais dans lequel la jurisprudence occupe une place plus importante que la loi.


    Droit d'auteur

    • Différences droit d'auteur / copyright :

      • Le droit d'auteur a été conçu pour protéger l'auteur⋅e contre les exploitants (éditeur, interprète, etc.). Le copyright a été conçu pour protéger l'ayant-droit (distributeur, diffuseur, etc.) ;

      • Le copyright prévoit un droit moral réduit à la simple paternité et ce droit peut être cédé. Le droit d'auteur prévoit un droit moral large (paternité + la faculté de refuser des utilisations jugées immorales / pas conformes à l'esprit de l'œuvre) qui ne peut être cédé ;

      • Le copyright prévoit les usages transformatifs (c'est ainsi que Google a pu lancer son service Books : la justice a considéré que constitue un usage transformatif d'un livre). le droit d'auteur est trèèèèès restreint sur ça (parodie, etc.) ;
    • Quelques ajouts récents dans notre droit d'auteur sont imprégnés de l'idéologie du copyright. Exemples : le droit d'auteur sur les bases de données protège l'exploitant de la base, pas les auteurs ; le droit moral sur un logiciel est limité puisqu'il revient par défaut (y'a des exceptions) à l'entreprise pour laquelle travaille l'auteur du logiciel ;
    16/07/2017 17:06:02 - permalink -
    - http://www.iteanu.com/livre-digital-defie-letat-de-droit/
    fiche-lecture
  • De l’applicabilité de la Charte à la conservation généralisée de données - exegetes.eu.org

    Après les attentats de Madrid en mars 2004 et de Londres en juillet 2005, l’Union européenne adopta la directive 2006/24/CE, créant un principe de conservation généralisée des données de connexion, pour une durée allant de six mois à deux ans.

    À l’époque, les critiques dénonçant l’incompatibilité de ces dispositions avec le respect des droits fondamentaux furent nombreuses. Plusieurs lois de transposition nationales furent ainsi déclarées inconstitutionnelles en Roumanie (2009), en Allemagne (2010), en Bulgarie (2010), à Chypre (2011) et en République Tchèque (2011).

    Finalement, le 8 avril 2014, la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) jugeait dans l’arrêt Digital Rights que ladite directive était invalide car contraire à [la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne].

    Pourtant, les dispositions françaises de conservation des données de connexion par les intermédiaires techniques subsistent. L’invalidation de la directive européenne n’a pas entrainé automatiquement celle des dispositions françaises.

    […]

    Pourquoi impose-t-on cela aux intermédiaires ? Au cas où dans les 365 jours qui suivent, l’autorité (administrative ou judiciaire) souhaiterait y accéder. La logique de cette mesure imposée aux intermédiaires techniques, c’est qu’on ne peut pas savoir à l’avance qui va être soupçonné de quoi ; donc, il faut garder des données sur tout le monde.

    Récemment, le gouvernement français est intervenu devant la Cour de justice de l’Union européenne pour défendre le principe de la rétention généralisée des données de connexion. Pendant son intervention, le gouvernement a poussé sa logique encore plus loin en [allant carrément dans l’absurde] : en gardant des données sur tout le monde, il estime qu’on peut aussi s’en servir pour les droits de la défense, pour permettre au suspect de prouver son innoncence ! En droit, c’est le monde à l’envers : la fin de la présomption d’innocence. On ne doit plus prouver la culpabilité du suspect, c’est désormais au suspect de montrer qu’il est innocent.

    Pendant ce temps, cette suspicion généralisée n’a toujours pas fait preuve de son efficacité au-delà des discours politiques, tandis que le [rapport] de l’homologue britannique de la CNCTR démontre que la rétention généralisée des données engendre de nombreuses erreurs portant parfois sur des accusations extrêmement graves.

    […]

    Toutefois, nous pensons qu’il n’y a ici aucune question d’interprétation, puisque la Cour de justice a déjà apporté des réponses absolument claires sur l’applicabilité de la Charte. Ce sont les arguments que nous faisons valoir dans ce mémoire, notamment en citant ce récent arrêt de la Cour :

    […] L’emploi, par un État membre, d’exceptions prévues par le droit de l’Union pour justifier une entrave à une liberté fondamentale garantie par le traité doit, dès lors, être considéré […] comme « mettant en oeuvre le droit de l’Union », au sens de l’article 51, paragraphe 1, de la Charte. »

    Or, précisément, l’État français n’a pu établir une conservation généralisée des données qu’en employant une exception prévue par la directive 2002/58.

    En effet, cette directive prévoit que, en principe, les opérateurs doivent supprimer les données de connexion qu’ils traitent. Ce n’est que par l’exception prévue à l’article 15 de la directive que les États membres peuvent déroger à ce principe, au nom, notamment, de la sécurité nationale.

    Il n’y a dès lors aucun doute sur le fait que le régime français de conservation généralisée met en œuvre le droit de l’Union, à travers cette exception prévue à l’article 15 de la directive ePrivacy. La Charte est donc applicable : le régime français de conservation des données de connexion n’est valide qu’à condition de respecter les droits fondamentaux garantis par la Charte telle qu’interprétée par la Cour de justice.

    14/07/2017 13:03:29 - permalink -
    - https://exegetes.eu.org/posts/memoire-charte/#fnref-2
  • Pour Muriel Pénicaud, la France est le seul pays à ne pas plafonner les indemnités de licenciement - Les Surligneurs

    En premier lieu, il est faux d’affirmer que le droit du travail ne donne pas de point de repère s’agissant des indemnités allouées en cas de licenciement abusif. La loi Macron a mis en place un référentiel indicatif qui était justement destiné à fixer un tel point.

    En réalité, on le comprend, le souhait de la ministre est de dépasser le simple « repère » : il s’agit d’établir un barème ou de plafonner les indemnités. Comme l’ont relevé les Décodeurs, il est exagéré de dire que tous les pays européens prévoient une telle limitation.

    Cependant, là encore, il faut savoir de quoi on parle. La loi Macron et la loi El Khomri ont tenté de plafonner les indemnités : il s’agissait d’interdire au juge d’octroyer une indemnité dépassant ce plafond tout en lui laissant une certaine appréciation de l’indemnité à allouer. Dans cette hypothèse, si le plafond légalement prévu est haut, le juge dispose encore d’un véritable pouvoir d’appréciation. Le barème peut cependant évoquer autre chose. Ainsi, l’Italie a instauré un véritable barème en fonction de l’ancienneté du salarié, ne laissant au juge aucune marge de manœuvre : si le salarié a trois ans d’ancienneté, le juge devra condamner l’employeur à payer six mois de salaire, ni plus, ni moins. La distinction est de taille !

    En tout état de cause, le projet du gouvernement n’a pas vocation à s’appliquer aux seules PME : Le Conseil constitutionnel a déjà précisé que le législateur ne pouvait pas fixer le plafond en fonction de la taille des entreprises.

    Ce qui m'a toujours laissé sans voix, c'est l'idée même de vouloir plafonner les indemnités liées à une sanction. Une société commerciale commet une faute en licenciant abusivement un⋅e salarié⋅e, privant ainsi la personne des droits élémentaires et du traitement auxquels elle a droit, mais on va plafonner les sousous liés à la sanction afin que toute société commerciale sache, à l'avance, combien lui coûterait la commission de la faute consistant à virant indûment quelqu'un⋅e et afin qu'elle puisse ainsi évaluer s'il convient de tenter d'arnaquer le⋅a salarié⋅e en le⋅la licenciant abusivement ou s'il vaut mieux user d'une autre stratégie. Tant qu'à faire, plafonnons les dommages et intérêts pour tous les crimes et délits, comme ça tout le monde saura précisément à l'avance ce que lui coûtera une mauvaise action, peu importe l'impact de la mauvaise action (qui justifie des réparations adaptées / proportionnées auprès de la victime en plus de la sanction elle-même).

    13/07/2017 20:28:25 - permalink -
    - http://lessurligneurs.eu/pour-muriel-penicaud-la-france-est-le-seul-pays-a-ne-pas-plafonner-les-indemnites-de-licenciement/
  • Assistants parlementaires: F. Bayrou déclare ne pas être "le patron du parquet", mais en réalité si, il l’est - Les Surligneurs

    À l’inverse des magistrats du siège indépendants, ceux du parquet sont soumis au principe de la subordination hiérarchique. En effet, selon une ordonnance du 22 décembre 1958, « les magistrats du parquet sont placés sous la direction et le contrôle de leurs chefs hiérarchiques et sous l’autorité du garde des Sceaux ». Ils sont donc « unis par un lien hiérarchique dont la plus haute autorité est le garde des Sceaux » (François Molins, « Ministère public », Rép. Pénal Dalloz, 2014, n°8. Pour la subordination dans le recrutement et la discipline du parquet, voir n°34 à 39).

    Le risque majeur d’une telle subordination hiérarchique est celui de pressions exercées par l’exécutif sur le parquet pour éviter le déclenchement d’une enquête ou au contraire pour accroître le zèle d’une enquête, notamment pour des enquêtes impliquant des personnalités politiques. Pour éviter cette dérive, la loi du 25 juillet 2013 a modifié l’article 30 du code de procédure pénale qui prévoit dorénavant que le ministre de la justice peut adresser « aux magistrats du ministère public des instructions générales. Il ne peut leur adresser aucune instruction dans des affaires individuelles ». Interdiction est ainsi faite au ministre de la justice d’interférer dans des affaires individuelles. Cependant, le respect effectif de ce texte est soumis à la pratique de chaque ministre qui doit s’astreindre à s’y conformer. Or, tant que lien de subordination hiérarchique sera maintenu, la suspicion que le garde des Sceaux pourrait interférer dans des affaires individuelles continuera de planer.

    13/07/2017 20:21:27 - permalink -
    - http://lessurligneurs.eu/assistants-parlementaires-f-bayrou-declare-ne-pas-etre-le-patron-du-parquet-mais-en-realite-si-il-lest/
  • RGPD / GDPR, je notifie, tu notifies … - ITEANU Blog

    Pourquoi la notification est devenue l’arme favorite des législateurs européens ?

    Nous y voyons une explication principale.

    Les cyberattaques se multiplient, qui entravent le fonctionnement des systèmes d’information (incident) ou ont pour conséquence des fuites massives de données (violation de données personnelles).

    Or, en l’absence d’une coopération internationale policière et judiciaire efficace, les cyberdélinquants savent jouer des frontières pour échapper à toute identification et donc poursuite et donc condamnation.

    La partie de gendarme et de voleur est à ce point difficile, que pour certains types de cyberattaques externes, les taux d’élucidation tendent vers zéro.

    Du coup, il convient de trouver des palliatifs pour protéger la société dans son ensemble, laquelle bascule de plus en plus autour ou sur les réseaux numériques.

    La notification est un de ces palliatifs.

    Elle tend à protéger la société en son ensemble, en imposant à la victime d’un acte délictueux de prévenir les autorités publiques.

    C’est tout à fait louable.

    Plus vite la société est informée des modalités d’une attaque, moins les dégâts seront importants.

    Mais nous y voyons tout de même un problème. Pendant que le délinquant court toujours, on responsabilise et sanctionne la victime.

    Ca n’est pas notre idéal de justice …

    Nous vivons une situation intermédiaire où nous tâtonnons sur des solutions à trouver, face aux nouveaux paradigmes consécutifs à la transformation numérique.

    Mais il ne faudrait pas perdre de vue l’idéal de justice qui est indispensable au fonctionnement de nos sociétés.

    13/07/2017 17:03:21 - permalink -
    - http://blog.iteanu.com/index.php?post/2017/07/11/RGPD-/-GDPR%2C-je-notifie%2C-tu-notifies-%E2%80%A6
  • [NDLR : stats adoption DANE TLSA ] Update on stats 2017-05

    As of today I count 171460 domains with correct DANE TLSA records for SMTP.

    Je note qu'environ 1500 domaines supplémentaires activent DANE TLSA chaque mois. Il y a eu une forte croissance les premiers mois de 2017. En janvier 2017, il y avait 106082 domaines qui publiaient des enregistrements DANE TLSA.


    As expected the bulk of the DANE domains are hosted the handful of DNS/hosting providers who've enabled DANE support in bulk for the domains they host. […] There are 2615 unique zones in which the underlying MX hosts are found, this counts each of the above providers as just one zone, so is a measure of the breadth of adoption in terms of servers deployed. Alternatively, a similar number is seen in the count (2707) of distinct MX host server certificates that support the same ~171000 domains.

    The real numbers are surely larger, because I don't have access to the full zone data for most ccTLDs, especially .no/.nl/.de.



    Pour utiliser DANE TLSA sur vos domaines, voir : rappels et mise en œuvre de DANE TLSA.

    Via https://twitter.com/bortzmeyer

    13/07/2017 15:06:17 - permalink -
    - https://mail.sys4.de/pipermail/dane-users/2017-May/000411.html
  • Observations de la CNIL sur le projet de loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme | CNIL

    En tout état de cause, et indépendamment de l’obligation juridique de recueillir l’avis de la CNIL, l’importance des questions soulevées par diverses dispositions, du point de vue du droit au respect de la vie privée et à la protection des données personnelles aurait dû, par elle-même, justifier la consultation de la CNIL. Il en va ainsi de la localisation des personnes sous surveillance électronique mobile, de l’obligation de déclarer les numéros d'abonnement et identifiants techniques ou de la saisie de données informatiques.

    […]

    Tout d’abord, sur l’obligation de déclarer les numéros d’abonnement et les identifiants des moyens de communication électronique prévue dans certaines hypothèses. A la demande du Conseil d’Etat, les mots de passe ont été exclus de la liste des éléments à déclarer. Cependant, la Commission relève que cette obligation est susceptible de concerner un champ très large de services de communication, tels que la téléphonie fixe ou mobile, la transmission vocale sur internet, les SMS, les courriels, les messageries instantanées, etc. Ce champ n’est pas précisé ni limité par le projet de loi. Le texte ne prévoit pas davantage les finalités et les conditions d’utilisation de ces numéros et identifiants. Des précisions devront être apportées sur ce point pour clarifier les finalités et garantir la proportionnalité de telles mesures.

    Une grande vigilance devra par ailleurs être observée sur les données PNR (Passenger Name Record). Il s’agit là d’un type de traitement de grande ampleur, susceptible d’avoir une incidence majeure sur le droit au respect de la vie privée. Le projet de loi supprime le caractère expérimental de celui-ci conformément à la directive européenne n° 2016/681. Pour autant, cette pérennisation n’ôte rien à l’exigence d’évaluation. La CNIL rappelle que la directive prévoit une clause de réexamen de l’ensemble du dispositif, sur la base des informations communiquées par les États membres. Le traitement mis en œuvre au niveau national est en outre plus étendu que ce que prévoit la directive, dans la mesure où il peut être utilisé, par les services de renseignement, à des fins de prévention des atteintes aux intérêts fondamentaux de la nation. Il faudra donc, dans les conditions fixées par la loi et le règlement, prévoir une rigoureuse évaluation du dispositif national, et notamment de l’effectivité des garanties prévues pour les personnes concernées.

    D’autres dispositions du projet de loi peuvent appeler des remarques plus techniques. C’est le cas des dispositions relatives à la saisie de données informatiques dans le cadre de visites. La Commission estime que l’exploitation des données saisies ainsi que les opérations de destruction de ces données pourraient faire l’objet de procès-verbaux afin d’assurer un meilleur contrôle par les personnes concernées et l’autorité judiciaire sur ces opérations.

    […]

    Si ces garanties ont considérablement progressé, il leur manque selon la Commission une composante essentielle : un contrôle indépendant et global de la gestion de ces fichiers.

    Cependant, au-delà de ces contrôles ponctuels, à la demande d’une personne, il n’existe pas aujourd’hui de dispositif de contrôle global des fichiers de renseignement eux-mêmes. Les textes qui les ont créés les ont en effet soustraits, dans la plupart des cas, au contrôle a posteriori de la CNIL. Il en résulte une situation paradoxale : les fichiers constitués à partir des données ainsi collectées sont pleinement soumis aux principes de la loi Informatique et Libertés (principe de finalité, proportionnalité des données collectées, exigence d’exactitude et de mise à jour, etc.), mais aucun contrôleur externe n’est désigné pour en assurer, de manière générale, le respect.

    Le chiffrement est un élément essentiel de la résilience de nos sociétés numériques et du patrimoine informationnel des entreprises comme du secteur public. Il ne doit pas être affaibli. […]

    L’ensemble des outils susceptibles d’être mobilisés pour accéder à des données chiffrées ou contourner les dispositifs de chiffrement, qui ne peuvent être mis en œuvre que dans certaines conditions précises, forment un arsenal juridique solide.

    […] la Commission entend réaffirmer, comme l’avait fait l’ANSSI (Agence Nationale de la sécurité des systèmes d’information), que la mise en place de portes dérobées (« backdoors ») dans les systèmes de chiffrement et de « clés maitres », ou encore l’interdiction pour le grand public d’utiliser des techniques de chiffrement des données à la main des utilisateurs, mettraient en péril le principe même de fonctionnement des technologies actuelles de chiffrement, qui reposent précisément sur l’interdiction d’accès, par des tiers, aux données ainsi protégées. Elles créeraient un risque collectif d’affaissement du niveau de sécurité des personnes et des institutions, et renforceraient leur exposition à de graves préjudices économiques, politiques ou de sécurité publique.

    11/07/2017 14:21:50 - permalink -
    - https://www.cnil.fr/fr/observations-de-la-cnil-sur-le-projet-de-loi-renforcant-la-securite-interieure-et-la-lutte-contre-le
  • Le 2e Paquet Télécoms

    Je n'ai pas encore évoqué le Paquet Télécoms ici. Il s'agit d'un ensemble de textes juridiques européens concernant les télécommunications qui vise à modifier le cadre législatif existant. Bien que ça forme un même paquet (mauvaise) surprise, les textes qui le composent progressent indépendamment les uns des autres dans le processus législatif. Il y en a déjà eu un entre 2007 et 2011. Un nouveau paquet télécoms est en cours de discussion depuis 2015. Il comprend trois textes :

    • Refonte du code européen des télécommunications ;

    • Promotion de la connectivité Internet dans les communautés locales ;

    • Refonte du régulateur européen des télécoms.


    Refonte du code européen des télécoms

    En gros, cette directive européenne se propose de massacrer le cadre législatif existant, pourtant pas fameux, pour le remplacer par un cadre pire qui privilégie la rentabilité des actionnaires des télécoms (c'est dans le texte : les autorités de régulations doivent tenir compte de l'investissement dans leurs analyses et dans leurs éventuelles sanctions !) et la baisse des prix pour les abonné⋅e⋅s par rapport à l'intérêt général. Les nouvelles règles proposées vont mécaniquement concentrer le marché des télécoms en un nombre restreint d'opérateurs, ce qui est malsain.

    Ce qui me marque, à titre personnel, c'est que l'on revient sur des acquis de longue date comme la suppression des obligations concernant l'accès aux infrastructures existantes par les opérateurs ne les ayant pas déployées, l'accès aux spécifications techniques de ces réseaux à des fins de pouvoir opérer dessus, l'application du secret des affaires pour empêcher le régulateur d'analyser le prix de revient afin qu'il ne puisse fixer le prix de vente qu'il peut imposer sur le marché de gros, etc. Il y a aussi l'idée de ne plus avoir de régulation asymétrique du secteur, c'est-à-dire que les régulateurs télécoms nationaux n'interviennent pas pour sanctionner le⋅s opérateur⋅s dominant⋅s qui ont mis le zouk sur le marché des télécoms. Ce serait une excellente idée si la régulation symétrique, celle qui s'applique à tout acteur, même s'il ne fait "rien de mal", était bien ficelée, ce qui n'est pas le cas.

    Tu l'as compris : le lobbying des poids lourds des télécoms tente de faire table rase et d'écraser toute forme de concurrence dans l'Union européenne.

    Plus précisément, voici ce qu'il nous faudrait (document plus synthétique encore, document plus argumenté) :

    • Maintenir / obtenir des accès aux infrastructures télécoms existantes (comme la fibre), notamment celles déployées avec de l'argent public (comme le réseau téléphonique / ADSL), y compris (et surtout) en activé/bitstream (définition à la toute fin du lien), facturés au prix de revient voire que les petits opérateurs (associatifs ou PME) puisse co-investire dans l'infrastructure à un coût raisonnable et proportionnel à leur utilisation de l'infra (exemple : dans cet immeuble, je co-investi à hauteur d'une ligne, ici 3 lignes, etc.). De même, le génie civil (fourreaux de câbles dans les trottoirs, etc.) doit être proposé à un prix proche de prix de revient, sans aucun obstacle pour y accéder ;

    • Avoir plus de fréquences radio non-soumise à licence payante afin de pouvoir désenclaver les bleds paumés avec des liens Wi-Fi haut-débit et de permettre la réappropriation de nos infrastructures télécoms par le plus grand nombre. Les fréquences actuelles sont parfois saturées à certains endroits et l'empiétement à venir des réseaux mobiles sur les fréquences libres, avec la LTE-U ("4G" sur des fréquences non soumises à licence) par exemple, n'arrange pas les choses ;

    • Harmoniser, dans l'Union, la paperasse à remplir et l'argent à sortir pour se déclarer opérateur. Gratuit en France, environ 700 € d'inscription + environ 600 € par an en Belgique, cela nuit forcément à l'apparition de nouveaux acteurs ;

    • S'assurer que nous pouvons utiliser des logiciels libres sur nos infrastructures de communication. Oui, il s'agit de revenir sur la directive européenne "radio lockdown" ;

    • Restreindre / mettre un terme à la surveillance de masse : obliger le chiffrement de bout en bout non vérolé sur les services, forcer l'application des décisions protectrices de la Cour de justice de l'Union européenne à propos de la conservation, par les opérateurs, des données de connexion (qui parle à qui, quand, à quelle fréquence, depuis où, etc.), ne plus rendre responsable des actes d'autrui les personnes qui partagent leur connexion Internet (cas des réseaux communautaires à la guifi.net, par exemple) ;

    • Pour que les droits des utilisateurs soient respectés, il faut des régulateurs dotés de grands pouvoirs et de la régulation asymétrique. Les régulateurs doivent prendre en compte tous les acteurs historiques ou de taille importante dans leur analyse, et pas uniquement les premiers, car un opérateur puissant sur le marché (qui peut donc imposer des pratiques sans concertation et sans ressentir d'impact financier) est aussi dangereux qu'un opérateur en situation de monopole sur l'infrastructure télécoms. Les co-investissements doivent également être évalués comme des sources de domination du marché ;

    Si tu veux plus d'informations, je recommande vivement l'excellente liste argumentée de vote de Netcommons (full-disclosure : j'y ai contribué pour les parties tetanautral.net et FDN). Une version française est aussi disponible.

    Prochaine étape : vote de la commission (sous-groupe de député⋅e⋅s sur une thèmatique donnée : justice, culture, industrie, etc.) chargée du dossier (ITRE, industrie…) au Parlement européen le 11 septembre 2017.

    ÉDIT DU 05/09/2017 À 20H45 : vote repoussé au 2 octobre. Changement obtenu par le groupe parlementaire S&D pour essayer d'obtenir quelques compromis supplémentaires. Verts et GUE devraient voter selon nos convictions. Il faudrait encore que la société civile se mobilise auprès des groupes EPP et ECR à propos de l'ouverture du co-investissement sur la fibre optique (premier point ci-dessus). II faudrait aussi soutenir les député⋅e⋅s S&D et ALDE, qui nous sont plutôt favorables, pour pas qu'il⋅elle⋅s flanchent. FIN DE L'ÉDIT.


    Utopie : comment réellement organiser les télécoms ?

    En réalité, ce dont nous avons besoin est d'une unique (par technologie : une fibre, une radio, une, etc.) infrastructure mutualisée, déployée par plusieurs opérateurs (privés) chargés de la gestion de l'infrastructure, chaque opérateur déployant son petit bout de réseau en local pour ne former qu'un même réseau à l'échelle nationale voire européenne.

    Ces infrastructures essentielles étant des monopoles obligatoires (tu n'as qu'une fibre qui désert ton logement), elles doivent être des biens communs donc des services publics soumis à une très protectrice régulation, même la Constitution de notre 4e République arrivait à cette conclusion !

    Plusieurs opérateurs commerciaux (privés) de toutes tailles opéreraient ces infrastructures afin de proposer leurs services (d'accès à Internet, entre autres). Il est évident que les opérateurs qui construisent et gèrent l'infrastructure commercialisent également des services sur cette même infrastructure, sinon il y a une intégration verticale qui déséquilibre le marché (pense à FT/Orange).

    Ce schéma résout à la racine toutes les atteintes à la concurrence constatées actuellement qui marquent l'échec des politiques d'ouverture du marché suivies depuis 20 ans.

    Cette vision est celle défendue par la FFDN.


    Promotion de la connectivité Internet dans les communautés locales (WIFI4UE)

    Le but de cet autre règlement est de subventionner des entités publiques et des acteurs privés chargés d'une mission publique afin d'ouvrir des accès à Internet publics et ouverts à tou⋅te⋅s dans les lieux de la vie publique locale (y compris en extérieur des bâtiments publics) dans les déserts numériques. L'idée est de se servir de ses réseaux comme d'un levier pour propulser des services publics numériques dans ces endroits. Avec un regard critique, on peut penser que cet argent public ira dans les poches des gros opérateurs nationaux en situation d'oligopole (voir le dernier point de la liste ci-dessous).

    Les conditions :

    • Malgré la volonté du Parlement, les seules entités subventionnables sont des entités publiques et des acteurs privés en charge d'une mission de service public, pas les PME ni les associations, ni les SCIC, bref pas les membres de l'économie sociale et solidaire ;

    • Les seuls projets financés seront ceux qui ne sont pas dans une zone où des points d'accès Wi-Fi ouverts, publics ou privés, sont à disposition afin de ne pas fausser la concurrence. Le texte ne dit cependant pas qui vérifie ni comment ;

    • Enveloppe totale : 50 millions d'euros qui seront ajoutés au budget MIE (budget de l'UE pour poser des infras télécoms et énergétiques). Visiblement sur 2 ans (mais je ne suis pas sûr de ce point) ;

    • La règle du premier arrivé, premier servi s'appliquera en veillant quand même à la répartition géographique dans l'UE ;

    • Les demandes se feront en ligne, sans formalités, fin 2017, début 2018 ;

    • La Commission européenne (et le Parlement) voulait que cet argent serve à financer le matériel et les frais d'installation. Le Conseil de l'Union Européen (le co-législateur, comme le Sénat français est le co-législateur de l'Assemblée nationale) a renversé la vapeur : les entités publiques qui demandent de la thune financent le matériel et l'installation et l'UE finance le récurent. De quoi est constitué le récurent dans ce genre de projets ? Maintenance humaine / dépannage et connectivité à Internet… Qui fournit de la connectivité à Internet in fine ? Quelques gros opérateurs… T'as compris la stratégie du Conseil. ;)

    Comme s'y attendait la coalition d'organisations citoyennes qui milite sur ce texte, le Conseil de l'Union européenne (le co-législateur, comme le Sénat français est le co-législateur de l'Assemblée nationale) a pourri ce texte en posant d'autres conditions qui n'étaient pas dans le texte original durant le trilogue (discussion à huit clos entre la Commission, le Parlement et le Conseil pour trouver un compromis) :

    • Il faudrait s'identifier sur ce réseau avant de l'utiliser. Une identification au niveau de l'Union. Un peu comme Eduroam sauf que ce n'est normalement pas le but d'un réseau ouvert et que seuls les gros entités pourront se raccorder à ce système centralisé d'identification ;

    • Les formulations font qu'il n'est absolument pas dit que ces réseaux n'affichent pas de publicités ni qu'il n'y ait pas des restrictions d'accès à certains services et contenus. Rentabilité d'abord.

    Quelles que soient les modalités de financement retenues, ce projet de règlement est insuffisant : il ne suffit pas d'ouvrir des hotspots Wi-Fi pour désenclaver les territoires. Il faut fibrer ces territoires et s'assurer que des opérateurs locaux (et des hébergeurs et des points d'échange et…), qui créent du business en local, soient en mesure d'intervenir sur le réseau.

    Prochaine étape : vote du texte issu du trilogue (discussion à huit clos entre la Commission, le Parlement et le Conseil de l'Union pour trouver un compromis) en séance plénière du Parlement européen le 12 septembre 2017.


    Refonte du régulateur européen des télécoms

    Le but de ce règlement est de transformer le BEREC (régulateur européen des télécoms), qui est plutôt un organe peu institutionnel qui regroupe les régulateurs nationaux (l'ARCEP pour la France), en une agence de l'Union européenne, fortement institutionnelle et plus proche de la Commission européenne (qui n'a jamais été du côté de l'intérêt général en matière d'Internet et de libertés numériques). Comme toujours, cela part d'une intention louable : éviter d'avoir un BEREC qui roupille, appliquer uniformément le cadre réglementaire dans toute l'Union, avoir un BEREC plus contraignant, etc. mais c'est mal implémenté.

    Mon avis sur ce texte :

    • Le BEREC n'a toujours aucun objectif réellement centré sur les citoyen⋅ne⋅s. Aucun intérêt général qui vaille, pas d'objectif de protection de la société ouverte qui naît d'Internet. Le BEREC (comme les régulateurs nationaux) est là pour chapeauter l'arrivée du très haut débit pas cher, virer les obstacles à l'investissement (sisi, c'est dans le texte !), continuer la concurrence par les infrastructures, etc. Bref, le⋅a citoyen⋅ne n'est toujours pas à l'ordre du jour ;

    • Contrairement à l'organe habituel, une agence européenne a une personnalité juridique (comme une société commerciale). Ce qui fait que ses décisions peuvent être attaquées en une seule fois (avant, une personne mécontente devait attaquer chaque régulateur national qui implémentait l'objet du mécontentement). Pile poil ce que les lobbies demandaient : un BEREC « responsable de ses décisions ». De quoi retarder un projet réglementaire qui leur déplairait. Pour l'instant, les seules décisions prises concernent la définition de ce que sont les marchés transnationaux et la résolution des litiges transnationaux. Mais, d'autres décisions seront progressivement transférées au BEREC par des projets législatifs futurs ;

    • Actuellement, la Commission européenne dispose d'une seule voix dans le comité de management de l'Office du BEREC (le truc qui gère l'administratif de la structure). Avec ce règlement, la Commission propose des candidat⋅e⋅s pour le poste de directeur (qui représente l'institution et établi le programme de travail voté par le conseil d'administration) et pour chacun⋅e des membres de la chambre des recours (sorte de tribunal de première instance). Elle peut proposer des experts dans les groupes de travail. Elle dispose de deux voix au conseil d'administration. Elle peut prolonger le mandat du directeur du BEREC et des membres de la chambre des recours. Bref, la Commission européenne, qui nous est défavorable, occupe une bien plus grande place qu'avant, ce qui fait dire au Sénat français (et d'autres parlements nationaux) que le futur BEREC ne pourra pas être indépendant de la Commission ;

    • Les mandats de président du CA et de directeur seront plus longs : on passe d'un an à quatre et cinq ans, respectivement. Renouvelables selon la volonté de la Commission (surtout celui du directeur). En clair : si la Commission (et les lobbies) aiment un directeur et/ou un président, on se les farde pendant huit et dix ans respectivement, ce qui empêchera toute évolution positive ;

    • Les seuls pouvoirs contraignants pour les régulateurs nationaux octroyés par ce texte au BEREC sont la définition de ce que sont les marchés transnationaux (exemples possibles : mesure de la qualité et du débit des accès à Internet partout dans l'Union, itinérance téléphonique, etc.), la résolution de ces litiges et la création d'un contrat-type entre un⋅e abonné⋅e et un FAI avec tout ce que le FAI doit respecter ;

      • Un autre pouvoir est le système de « double verrouillage » : si la Commission est en désaccord avec un projet de mesures correctrices (c'est-à-dire quand un opérateur a fait une bêtise) présenté par un régulateur national, et si le BEREC est d'accord, la Commission peut exiger du régulateur national qu'il retire son projet… C'est horrible puisque les régulateurs nationaux se font dépouiller et devront encore plus laisser faire les opérateurs dominants… Mais cette mesure choquante n'est pas instituée par ce texte mais par l'article 33 du projet d'un nouveau code européen des télécoms donc la forme juridique du BEREC n'a pas grand-chose à voir avec ça, à mon avis ;

      • Le reste des missions (avis, conseil, lignes directrices, tenue d'un registre des FAI/FSI, revue "participative" européenne des attributions de fréquences radio) du futur BEREC est défini dans le futur code européen des télécoms.

    Prochaine étape : aucune idée, aucune info publique pour le moment.

    08/07/2017 15:50:10 - permalink -
    - http://shaarli.guiguishow.info/?xvC8EQ
  • Le Parlement adopte la sixième et dernière prorogation de l’état d’urgence

    Le projet de loi de prorogation de l’état d’urgence du 15 juillet au 1er novembre a été adopté définitivement, jeudi 6 juillet, après le vote en séance publique des députés à 137 voix pour contre 13 voix contre.

    Sans surprise.

    L'analyse du scrutin est disponible sur le site web de l'Assemblée. Et ça donne une très bonne vision de ce qui nous attend avec un Parlement aussi harmonieux.

    • Ont voté contre : la majorité des membres de la France Insoumise (les autres n'ont pas fait le déplacement) et une infime minorité du groupe gauche démocratique et républicaine.

    • tous les autres groupes politiques n'ont pas fait la déplacement (sujet de discorde dans la société, on ne va pas se mouiller, courage, fuyons !) ou ont voté pour.
    08/07/2017 12:28:51 - permalink -
    - http://www.lemonde.fr/politique/article/2017/07/06/les-deputes-examinent-la-prorogation-de-l-etat-d-urgence_5156770_823448.html
  • ePrivacy : séparons le bon grain de l'ivraie | La Quadrature du Net

    Okiii donc ePrivacy est une directive européenne de 2002 qui impose le respect de la vie privée et la confidentialité de nos échanges là où le règlement général sur la protection des données personnelles défini les règles générales en matière de traitement de données personnelles, même celles qui n'ont aucun lien avec une communication. ePrivacy est donc une réglementation sectorielle qui s'applique aux opérateurs de communication électroniques et qui devrait aussi s'appliquer aux services de communication en ligne (Whatsapp, etc.) selon le futur code européen des communications. La directive ePrivacy est en cours de révision au niveau européen.

    Cette révision permettra de fixer :

    • Les cas où le consentement préalable à la collecte de données persos n'est pas obligatoire dans le secteurs des communications. Utile face à un règlement général sur la protection des données (RGPD) qui a prévu de laaaaaarges exceptions qu'il faut fermer ;

    • Entériner ce qui est prévu par le RGPD à savoir que l'accès à un service ne peut être refusé au motif que l'on ne consent pas à la collecte de données personnelles (la pub ciblée manipule des données persos ;) ). Ben oui, sinon c'est une atteinte au libre consentement ;

    • Qui autorise la collecte ? Une seule partie-prenante dans la communication ou toutes ? ;

    • Est-ce que la configuration du logiciel (DoNotTrack par exemple) suffit-elle à exprimer le consentement de l'utilisateur⋅rice ? Le RGPD répond non, mais ici, les parlementaires répondent oui à l'heure actuelle ;

    • Entériner ou non la jurisprudence européenne sur la rétention des données de connexion : on ne garde pas trace de toutes les communications de tout le monde sur des périodes de temps déraisonnables, on efface/anonyme les données personnelles qui ne sont pas strictement nécessaires, etc. ;

    • Promotion du chiffrement de bout en bout des communications et interdiction des portes dérobées ?

    Pour l'instant, c'est mal parti pour l'ensemble de ces points… Blanc-seing aux opérateurs pour exploiter les données de nos communications ?

    Prochaine étape : vote en commission puis en plénière au Parlement européen mi-octobre et fin octobre 2017. Puis ce sera au Conseil de l'Union européenne, co-législateur (comme le Sénat est co-législateur de l'Assemblée nationale en France), de jouer à dégrader encore plus ce projet législatif.

    06/07/2017 11:14:22 - permalink -
    - https://www.laquadrature.net/fr/ePrivacy-bon-grain-et-ivraie
  • exemple de filtrage d'appels ( entrants / sortants ) : Free Mobile - Forum LesMobiles.com

    Une fonctionnalité trop méconnue chez Free Mobile, le filtre d'appels & SMS/MMS. Il permet de :

    • bloquer ou rediriger vers la messagerie les appels entrants totalement ou en provenance de certains numéros de téléphone, 24x7 ou sur des plages horaires définies ;

    • bloquer les appels sortants totalement ou a destination de certains numéros de téléphone, 24x7 ou sur des plages horaires définies ;

    • bloquer les SMS entrants / sortants totalement ou de certains numéros de téléphone, 24x7 ou sur des plages horaires définies.

    C'est très pratique pour bloquer les ping call (ces appels sans personne au bout qui font sonner notre téléphone dans l'espoir que nous appelions un numéro surtaxé).

    C'est disponible dans l'espace abonné, « Gérer mon compte », « Mes services », « Filtre d'appels & SMS/MMS ».

    06/07/2017 09:23:51 - permalink -
    - http://forum.lesmobiles.com/free-mobile/exemple-de-filtrage-d-appels-entrants-sortants-t107094.html
  • Response to the BEREC consultation about the draft report on IP-Interconnection practices in the context of Net-Neutrality | Fédération FDN

    Comme je l'indiquais dans un précédent shaarli dédié au rapport de l'ARCEP sur l'état de l'Internet français, le BEREC organisait, jusqu'à aujourd'hui, deux consultations publiques portant sur la méthodologie que les régulateurs des télécoms devront appliquer dans le cadre du règlement européen sur la neutralité du net.

    Méthodologie pour mesurer les débits et la neutralité du net

    Texte de la consultation.

    La Fédération FDN n'a pas eu le temps ni l'énergie bénévole pour répondre mais une autre association en Europe s'en est occupé \o/ Voir la réponse d'Epicenter.

    En gros :

    • Les données (résultats) des mesures devraient être disponibles en open data (la transparence fait disparaître les magouilles les plus visibles et ça inspire confiance) ;

    • Les logiciels de mesure devraient être en logiciel libre ou, a minima, en open source ;

    • Si un opérateur priorise ou altère la communication avec un serveur de test (comme un speed test), alors c'est une violation du règlement européen (sous-entendu : ça doit être sanctionné) ;

    • Il doit y avoir plusieurs serveurs de test par pays. Placer un serveur dans un point d'échange Internet (IX) national est une bonne manière de forcer les opérateurs à rejoindre cet IX et à maintenir la qualité de leur raccordement donc c'est hyper positif, dommage qu'Epicenter réponde de manière si tranchée… Avoir plusieurs serveurs de test n'est pas incompatible avec la proposition du BEREC d'héberger ces serveurs dans un ou plusieurs IX nationaux ;

    • Le logiciel de mesure devrait être dans la box. WTF ?! L'outil de mesure dans l'objet qui est sous contrôle de l'utilisateur ?! Mauvaise réponse au BEREC àmha ;

    • Le logiciel doit être certifié par le régulateur sinon ça n'inspire pas confiance dans l'outil. Très mauvaise réponse : une certification ne démontre rien. En revanche, passer une certification est coûteux en temps et/ou en argent, ce qui exclu systématiquement les logiciels libres !

    • Ça fait un an que le règlement européen est entré en application donc le BEREC devrait bouger son boule pour boucler les points de méthodologie. Tout cela devrait déjà être fait !

    Cela ressemble pas mal à la position soutenue par la Fédération FDN devant le BEREC lors du meeting pré-consultation : logiciel libre, open data, la vie privée est un droit fondamental donc il faut travailler sur des mesures ponctuelles et agrégées.


    Les pratiques d'interconnexion compatibles avec la neutralité du net

    Une interconnexion, c'est le branchement réalisé entre deux réseaux genre entre ARN et Cogent ou entre Free et Youtube ou entre Orange et OVH. C'est sur ces câbles que circulent les données qui seront transportées depuis/jusqu'à l'abonné⋅e.

    Texte de la consultation.


    Ma lecture de la consultation

    • Très bon travail de collecte d'informations, d'analyse, etc. Intéressant à lire :

      • Ce sont les gros FAI qui jouent les pénibles en exigeant du peering payant, page 10 ;

      • L'embrouille entre Init7 et Swisscom qui permet au régulateur de lever un accord de transit illégal avec Deutsche Telekom (DT) dont certaines clauses nuisent forcément à la libre concurrence (en gros, Swisscom s'était engagé à router le maximum de chose sur l'interco avec DT…), page 21 ;

      • « Acknowledging these positive effects, the International Telecommunication Union (ITU) recommends promoting local or regional IXP (ITU-T Recommendation D.52 117 ) », page 41. \o/
    • Ce qui manque le plus dans ce document, c'est une vision politique : le BEREC raisonne en volume, en proportion, pas en absolu, ce qui l'amène à écrire que, en proportion de toutes les intercos, peu d'intercos ont subi des clashs commerciaux. Ce n'est pas la question ! Le problème est que chaque bisbille (Orange/Cogent, Free/Youtube, Comcast/L3, etc.) a eu un large impact sur les libertés garanties par le règlement européen et sur plusieurs millions de personnes. Cela peut aussi consister des atteintes durables si les abonné⋅e⋅s se détournent d'un service au profit d'un autre. Le BEREC doit raisonner en termes d'impacts sur les libertés en adoptant un point de vue "abonné⋅e" ;

    • Les régulateurs doivent qualifier de racket ce qui en est. Or, page 13, le BEREC se refuse à le faire dans l'affaire Comcast/Netflix, préférant écrire que c'est la faute à personne et qu'il faut analyser finement à qui profite l'interco. Il faut réaffirmer que si chaque partie doit développer son réseau, le rôle du FAI (et du transitaire) est de fournir de l'accès à tout Internet, ce qui inclus des intercos où le FAI est gagnant et d'autres où il est perdant, financièrement parlant ;

    • La pire conclusion de ce travail est : les NRA devraient surveiller de près le marché de l'interconnexion (page 24, point h), mais y réfléchir à deux fois avant d'intervenir, y compris ex-post (point j). NON !

    • Les caches qu'un fournisseur de services peut installer chez un FAI posent des questions de concurrence : tous les fournisseurs de services peuvent-ils poser leurs équipements chez les gros opérateurs ? Non. Frein à l'innovation et à la libre concurrence. Ces machins ne devraient pas exister : les FAI et fournisseurs de services se raccordent entre eux de manière gratos, via des IX si nécessaires et puis basta ;


    Réponse fédérale…

    … qui, forcément, reprend en partie mon analyse. :)

    • Les régulateurs doivent réfléchir en adoptant un regard de citoyen⋅ne : qu'est-ce qui est bon pour lui⋅elle ? Qu'est-ce qui est une atteinte à ses droits et libertés ?

    • Les régulateurs doivent raisonner de manière globale et systémique : peu d'importance qu'il y ait eu peu de problème d'interconnexion. Le problème est que chaque interconnexion porte durablement atteinte aux libertés des citoyen⋅ne⋅s et à la concurrence non faussée. Exemple : Orange fournit un débit pourri vers Youtube, les citoyen⋅ne⋅s se reportent sur Dailymotion… C'est une atteinte pour le⋅a citoyen⋅ne (réduction artificielle de son choix) et de Google. Google est un acteur dominant du marché donc il peut se défendre mais quid des petits acteurs à qui une situation identique arriverait ?

    • Nous désapprouvons totalement l'approche retenue par le BEREC : les régulateurs doivent surveiller de très près les pratiques d'inteconnexion IP et être intransigeants lorsqu'ils décident si leur intervention est nécessaire ;

    • Un FAI ne peut extorquer de l'argent à un fournisseur de services pour augmenter la capacité de leur interconnexion car il est du ressort du FAI d'avoir de bonnes interconnexions : le FAI existe pour relier ses abonné⋅e⋅s à son réseau qui est un membre à part d'Internet donc il doit fournir un accès potable vers toutes les destinations d'Internet. Il y a des interconnexions très rentables pour lui, d'autres non, il doit faire avec. Sa valeur, c'est la qualité de son réseau, pas le nombre son nombre de client⋅e⋅s qu'il pourra vendre au plus offrant des fournisseurs de services ;

    • Les régulateurs doivent collecter des données techniques et financières sur toutes les interconnexions des FAI. Oui, cela est insuffisant. Oui, les FAI trichent d'or-et-déjà à ce petit jeu. Mais les solutions plus fiables sont trop contraignantes (coût élevé, secret des affaires, etc.) pour que les régulateurs nous suivent dans cette voie. L'obligation de fournir des données et de faire les gros yeux quand un opérateur y déroge suffira à calmer le jeu quelques temps ;

    • Tous les régulateurs devraient expliquer leur méthodologie pour qu'on puisse identifier les biais d'analyse et ils doivent partager leur expérience entre eux pour une application uniforme du règlement européen dans toute l'Union ;

    • Les CDN (caches) chez les FAI sont une atteinte à la libre concurrence car tous les acteurs, surtout les nouveaux entrants n'ont ni les pouvoirs de négociation, ni les pouvoirs financiers pour installer leurs équipements chez les gros FAI. On s'assure ainsi que seuls les gros acteurs bien établis existent sur le marché. La solution ? Les régulateurs devraient romouvoir l'interconnexion gratuite et les points d'échange Internet. C'est ce qui a permis à Internet d'être le réseau que nous connaissons aujourd'hui, même l'UIT (le bidule de l'ONU en charge des télécoms) les recommande ! C'est un moyen préventif de limiter le nombre de prises de bec commerciales relatives aux interconnexions.



    Merci au groupe régulation de la FFDN pour son dynamisme et merci à Johndescs pour l'aide à la traduction. :)

    06/07/2017 01:41:21 - permalink -
    - https://www.ffdn.org/en/etude/2017-07-05/response-berec-consultation-about-draft-report-ip-interconnection-practices-context
  • État d’urgence : de l’exception à la permanence, les parlementaires au pied du mur | La Quadrature du Net

    Nous sommes donc partis pour un état d'urgence prolongé encore une fois jusqu'à novembre 2017 et un énième projet de loi soi-disant anti-terroriste (ça n'en fait que 20-25 depuis 30 ans) mais qui vise en réalité beaucoup plus large (tout ce qui est susceptible de porter à l'ordre public selon des ministres, en gros).

    Dans ce projet de loi, je vois une société qui se crispe, dans laquelle la tension sociale de fond augmente et le régime devient de plus en plus autoritaire, mais de manière douce afin d'habituer doucement les gens. Si je devais faire un résumé de ce projet de loi : l'État sans juge viole ton espace privé (domicile, voiture, identité numérique), t'assigne dans un lieu donné, restreint ta circulation dans l'espace public, te flique quand tu circules, punit une démarche intellectuelle d'information, etc.

    La prolongation de l'état d'urgence sera très probablement adoptée par les deux chambres du Parlement dès demain. Le projet de loi « renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme » est en discussion au Sénat jusqu'au 19 juillet après quoi il sera examiné par l'Assemblée.

    Que trouve-t-on dans cette nouvelle ignominie législative ?

    • Perquisitions (sauf les professions protégées comme les parlementaires, pas folle la guêpe), nommées « visites et saisies », incrustées pour de bon dans le droit commun ;

    • Assignation à résidence (nommée mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance (MICAS), interdiction de séjour dans un périmètre défini (afin d'empêcher d'assister à des manifestations, en gros), filtrage des accès à des portions de l'espace public jugées sensibles (manifestations, en gros ;) ), persévérance dans le flicage des transports aériens et maritimes (via le PNR) ;

    • Les assignations et les perquisitions visent, aux fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme (défini comme acte troublant gravement l'ordre public par l'intimidation ou la terreur), les comportement d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics (redondance) qui entre en contact avec orgas terro ou soutient, diffuse (en manifestant son adhésion) ou adhère à la commission d'actes de terrorisme ou en fait l'apologie de tels actes ;

    • Possibilité d'obliger une personne interdite de séjour dans un périmètre donné à fournir tous ses identifiants numériques (pas les mots de passe) ;

    • Frontières qui se crispent encore plus avec des bandeaux de filtrage de plusieurs kilomètres ;

    • Évidemment, tout cela sans contrôle du juge judiciaire qui selon notre Constitution est le seul à pouvoir retirer des libertés ;

    • Évidemment, tout cela est ordonné au moindre soupçon, car les preuves, c'est has-been. Quels genres de soupçons ?

      • Atteinte à l'ordre public selon l'échelle d'un⋅e ministre-girouette ou d'un⋅e préfet, des raisons de penser qu'il pourrait y avoir atteinte ;

      • Adhérer aux thèses qui font l'apologie du terrorisme… Je ne sais pas si tu vois la cascade : qu'est-ce qu'une adhésion ? Qu'elle est la véracité d'une thèse ? Qu'est-ce que l'apologie, est-ce condamnable en soi ? On est toujours dans la logique de punir la démarche intellectuelle visant à s'informer. Logique que le Conseil constitutionnel avait salué en déclarant inconstitutionnel le délit de consultation habituelle de sites faisant l'apologie du terrorisme (premier du nom). Mais l'ignorance, c'est la force ;

      • Interdiction d'entrer en contact avec des personnes suspectées.
    • Correction suite à la censure constitutionnelle de la surveillance des communications hertzienne sans borne obtenue par les exégètes amateurs : surveillance, par les services de renseignement, des réseaux sans-fil totalement privés (sans opérateurs, restreint à un groupe défini d'utilisateurs) sous le régime de la loi Renseignement et surveillance, par les militaires, des réseaux sans-fil sous un régime abusif similaire à celui appliqué aux communications internationales.

    Pour plus de détails, je recommande la lecture de l'analyse du pré-projet de loi par le Syndicat de la Magistrature.

    Bref, Macron, c'est que du « changement, c'est maintenant » et du bonheur. :(

    05/07/2017 22:29:58 - permalink -
    - https://www.laquadrature.net/fr/etat_urgence_permanent
  • Suivi de la directive européenne "radio lockdown"

    Petit up sur cette initiative juridique/réglementaire (ce shaarli pointe sur mon dernier shaarli sur le sujet) :

    • Une directive européenne, numéro 2014/53 est adoptée par le législateur européen. Elle vise à moderniser l'utilisation du spectre radio qui est limité (la physique limite le nombre de fréquences disponibles) et partagé : le Wi-Fi peut brouiller les radas météo, par exemple, donc il faut utiliser ce bien commun qu'est le spectre radio en bonne intelligence. En autres choses, son article 3 alinéa 3 point i interdit aux vendeurs d'équipements radio de vendre des équipements dont le logiciel puisse être changé après-coup puisque cela peut conduire à une mauvaise utilisation du spectre radio. Il est aussi question de certification de conformité des logiciels installés sur ces équipements.

    • La directive européenne a bien été transposée en droit Français : la loi Macron (article 115) laissait le gouvernement agir par ordonnances (ce qui est souvent le cas quand le sujet est complexe). Le gouvernement s'est exécuté fin avril 2016 (date de mon dernier shaarli) via l'ordonnance numéro 2016-493 et le décret 2017-599.

    • Cette directive européenne est la seule applicable depuis le 13 juin 2017. Les anciens cadres législatifs/réglementaire n'ont plus cours.

    • Le Parlement européen a délégué, à la Commission européenne, le taff technique de rédiger les détails (la certification des logiciels utilisés dans les équipements radio ou les catégories et classes de matériels qui sont affectées par la clause "avoir un logiciel conforme non modifiable"). On nomme cela un acte délégué. On peut voir ça comme une ordonnance du droit français. La Commission a auditionné les parties prenantes en janvier 2017, mais faute d'agir vite, la communauté que nous sommes n'a pas eu de représentant⋅e à cette sauterie. Pour l'instant, la Commission n'a rien produit donc la directive n'est pas applicable, semble-t-il (mais les fabricants de matos radio peuvent être frileux et restreindre d'or-et-déjà les possibilités).



    Rappel : quels problèmes pose cette directive ?

    • Quels équipements radio sont concernés ? Mon ordiphone (donc je ne peux plus installer Lineage ou Replicant) ? Ma tablette Wi-Fi (idem) ? Mon point d'accès Wi-Fi (donc je ne peux plus installer OpenWRT ou DD-WRT) ? C'est la question à laquelle doit répondre la Commission européenne ;

    • Les processus de certification excluent forcément les logiciels libres par leur coût ou leur lourdeure administrative. C'est juste infaisable ;

    • Le verrouillage du logiciel est une inversion des responsabilités : on ne demande pas à un fabricant de couteaux de s'assurer de produire des couteaux qui servent exclusivement dans un cadre culinaire. L'utilisateur est adulte, il peut choisir de faire des bétises. C'est ça qu'être adulte signifie vraiment ;

    • Le fabricant vend son produit en se préoccupant rarement des mises à jour. Ce qui fait qu'on se retrouve avec des ordinateurs pleins de failles de sécurité exposés sur Internet… la directive qui veut protéger les gens contre eux-mêmes produit un effet contraire… ;

    • Que deviennent les réseaux Wi-Fi communautaires (comme guifi.net ou Freifunk) s'ils ne peuvent plus changer le logiciel pour un plus perfectionné (sur lequel on peut installer des implémentations de routage dynamique plus complexes, par exemple) ? Ils disparaissent alors qu'ils apportent de l'Internet là où les gros opérateurs télécoms échouent et permettent de se réapproprier une partie de notre réseau de communication habituel ;

    • Les chercheurs utilisent du matériel Wi-Fi pour conduire des expériences. Le canal 14 leur est même réservé. Si le matériel grand public est verrouillé, alors le canal 14 n'est plus utilisable, obligeant ainsi les chercheurs à payer plus cher des équipements "dédiés à la recherche" qui sont strictement identiques au matériel grand public… à l'exception du verrouillage… ;

    • Quid des puces Software Defined Radio qui sont des puces génériques qui permettent d'émettre sur n'importe quelle fréquence pour l'usage que l'on veut, ce qui a réduit le prix des matos de communication puisqu'il n'y a plus besoin d'acheter des puces spécialisées forcément plus chères ?



    ÉDIT DU 07/07/2017 À 11H35 : mherrb a mis en évidence qu'il faudrait aussi regarder la progression de cette directive aux USA parce que vu le matos qu'on importe depuis les USA, ça peut avoir un impact non négligeable. Je ne suis pas convaincu de l'impact car, par exemple, les bootloaders des téléphones doivent être débloqués quand ceux-ci sont commercialisés dans l'Union européenne et ça n'empêche pas les fabricants de vendre plusieurs modèles de téléphone à l'échelle mondiale…

    Quoi qu'il en soit, la directive est en place depuis juin 2015 aux USA. Certains fabricants, comme TP-Link ont vendu des équipements verrouillés avant de se faire taper sur les doigts par le régulateur des télécoms US car les fabricants ne doivent pas se servir de cette directive afin de fermer le marché du logiciel. Toute la question, résumée par l'EFF devient donc : firmware radio sous forme de blob binaire fermé dans les systèmes libres ou démonstration / certification du fimware radio en logiciel libre pour vérifier qu'il répond à la directive de la FCC ? L'un empêche la ré-appropriation totale de nos moyens de communication, l'autre est coûteuse en temps pour les communautés libristes… Sans compter que la FCC peut changer à tout moment l'interprétation de sa propre directive… FIN DE L'ÉDIT.



    Merci à Adrien (FFDN) pour son suivi du sujet.

    05/07/2017 18:47:44 - permalink -
    - http://shaarli.guiguishow.info/?cmg8uA
  • GitHub - ytti/oxidized: configuration backup software (IOS, JunOS) - silly attempt at rancid

    Je mets ça de côté, je n'ai pas d'avis.

    05/07/2017 17:26:31 - permalink -
    - https://github.com/ytti/oxidized
  • Gravity, la guilde anti-Google et Facebook des médias français - Libération

    Bref, pour ces acteurs, il est temps de réagir. Ce mardi, à l’initiative des groupes les Echos-le Parisien et Lagardère, une grande coalition d’acteurs français a présenté l’alliance «Gravity». Il s’agit d’une plateforme numérique commune et automatisée d’achat d’espaces publicitaires destiné aux annonceurs. Sa particularité est que les partenaires de l’alliance y croiseront l’intégralité des données personnelles des internautes dont ils disposent. L’objectif est d’avoir un meilleur ciblage des utilisateurs, qui permettra de vendre une publicité plus précise et plus chère aux annonceurs, et ainsi de rivaliser avec Google et Facebook, dont la force repose justement sur la quantité de données qu’ils détiennent.

    Le projet Gravity ne réunit pas que des groupes de presse et de médias (dont aussi M6, Condé Nast, l’Equipe, Prisma, Sud Ouest…). Il intègre l’opérateur télécoms SFR (propriétaire de Libération), le distributeur Fnac Darty et la maison mère des Pages jaunes, SoLocal Group. Ce qui lui offre un large panorama de données personnelles, sur la socio-démographie des internautes, leur localisation géographique, leurs centres d’intérêts et leurs habitudes et intentions d’achat. Cette alliance d’une centaine de «marques» différentes revendique un accès à plus de 10 milliards d’informations individuelles renouvelées chaque mois, touchant plus de 16 millions d’individus. Avec une pénétration du marché de 44%, elle reste un niveau en dessous des 60% et 70% de Google et Facebook, mais est en mesure de proposer aux annonceurs une nouvelle option puissante. «Nous essayons faire émerger un troisième acteur», résume Francis Morel, le boss des Echos et du Parisien.

    Donc pour exister, il faut copier les pratiques détestables des gros que l'on cherche à concurrencer ? Ne surtout pas se remettre en question et persister dans le business crade de la pub … … … Cette surveillance privée est inquiétante compte-tenu de la masse d'informations dont disposera cette régie publicitaire. On râle contre les projets de surveillance et de croisement de fichiers contenant des données personnelles mis en œuvre par l'État policier mais là… Sans compter que cette initiative va agir comme un écran de fumée entre les dirigeant⋅e⋅s de ces groupes de presse et la réalité (il⋅elle⋅s croiront que leur groupe est sauvé) donc la qualité rédactionnelle continuera à être en chute libre puisqu'aucune remise en question du contenu n'émergera. Excellent…

    Tiré de : https://mamot.fr/users/AdrienneCharmet/updates/375065 : Les groupes / titres de presse engagés dans le projet "Gravity" de centralisation des données personnelles :
    Groupes Centre-France (La Montagne, La Nouvelle République du Centre-Ouest, entre autres), Condé Nast (The New Yorker, Vogue, Vanity Fair, Ars Technica, entre autres), FNAC Darty, L’Équipe (et donc le Groupe Amaury, organisateur d'événements sportifs comme le Tour de France ou le Rallye Dakar), La Dépêche du Midi (donc Midi Libre, La Nouvelle République des Pyrénées etc.), Lagardère Active (Le journal du dimanche, Elle, Paris Match, Ici Paris, etc.), Le Télégramme, Les Echos-Le Parisien, Marie-Claire, M6 (Ozap, jeuvideo.fr, Clubic, etc.) Groupe Perdriel (Sciences et Avenir, Challenges), Prisma Media (Ça m'intéresse, National Geographic, Capital, Télé Loisirs, Femme actuelle, etc.), SFR (Libération, L'Expansion, etc.) Sud-Ouest et SoLocal (maison mère des pages jaunes ).

    Via https://mastodon.xyz/@bayartb/5272476

    04/07/2017 20:50:30 - permalink -
    - http://www.liberation.fr/futurs/2017/07/04/gravity-la-guilde-anti-google-et-facebook-des-medias-francais_1581501
  • ÉDITIONS B42 ♦● Celui qui pourrait changer le monde

    Un livre qui rassemble quelques-uns des écrits d'Aaron Swartz, informaticien, penseur, militant.

    Ce qui m'a le plus déçu est le fait que ni la traduction, ni les contributions externes comme la préface ne sont diffusées sous une licence libre alors que les billets de blog originaux d'Aaron sont sous licence CC-BY-NC-SA. De plus, Larry Lessig sait pertinemment que ce livre n'aurait pas plu à Aaron (il l'écrit dans la préface), car ressortir de vieux écrits et les exposer à la vue de plus de personnes que l'auteur en attendait lors de la publication initiale est une forme d'atteinte à la vie privée.

    D'un autre côté, sans ce livre, je ne me serais jamais intéressé aux écrits d'Aaron. Et quels écrits ! Ceux d'un insatiable penseur. De la culture à l'économie en passant par la politique et le social, Aaron s'intéressait à tous ces sujets.

    Pour le travail documentaire, le style et la diversité des sujets abordés, je recommande vivement la lecture de ce livre.



    Quelques notes :

    • Lessig émet l'idée que le suicide d'Aaron n'est peut-être pas totalement lié à son procès judiciaire dont ses avocats finirent par être convaincus de pouvoir le remporter, mais aussi à l'épuisement de sa fortune personnelle (issue de la vente de Reddit) qui l'aurait contraint à mener une vie dédiée à autre chose qu'à la défense des idées qu'il estimait être justes et à ne plus approfondir ses réflexions ;

    • Quand les lobbies culturels dénoncent le téléchargement illégal d'œuvres, ils évoquent toujours les ventes que le téléchargement leur aurait fait perdre (= manque à gagner). Cela veut dire que ces lobbies culturels veulent des condamnations pénales pour compenser des ventes probables. N'est-ce pas là un fonctionnement prédictif et autoritaire à la Minority Report ? "Tu as peut-être lésé quelqu'un⋅e, mais on ne sait pas avec certitude si le délit a bien eu lieu" ;

    • La protection sociale existait aux USA avant Obama. Depuis 1937. Comment se fait-il qu'un pays aussi libéral ait un semblant de système de santé public ? Parce que de riches industriels, comme John D. Rockefeller ne voulaient plus consacrer une partie de leurs bénéfices à payer des compléments de retraite à leur salarié⋅e⋅s, autant que ça soit l'État qui le fasse en prélevant les sommes adéquates sur le salaire des travailleur⋅euse⋅s dans le cadre du New Deal ;

    • La licence globale est entachée par des attentes contradictoires : il faut rémunérer ceux et celles qui participent à la création d'œuvres sans nuire à la vie privée (il n'est pas sain qu'une quelconque entité connaisse les lectures et visionnages de toute une population), de manière fiable (il faut que chacun⋅e déclare sa consommation car procéder par échantillonnage n'est pas pertinent car les contenus sur Internet forment une série longue traîne : des contenus sont peu vus et des contenus sont beaucoup vus) et sécurisée (on ne veut pas que les artistes déclarent plus de lecture que leurs œuvres en ont fait ni que les rémunérations soient truquées au profit d'une minorité). Aaron propose un système de bons d'achat dont la cryptographie permet d'assurer toutes ces propriétés, mais je trouve son système affreusement complexe (plusieurs aller-retours entre chaque individu et l'organisme de collecte mandaté, par exemple) ;

    • J'ignorais qu'Aaron avait théorisé un mécanisme acentré et basé sur une blockchain pour l'enregistrement des noms de domaine quelques mois avant l'apparition de NameCoin ;

    • Le taux de participation aux élections pour la première Chambre des représentants (équivalent, aux USA, de notre Assemblée nationale) était de 1,3 % (40 000 électeurs pour 3 millions de citoyens). Alors, oui, c'était un peu le zouk à l'époque (répartition géographique et moyens de communication, nouveauté du système, etc.), d'où ce chiffre, mais ça permet d'illustrer qu'un très faible taux de participation à une élection ne semble pas enlever la légitimité d'action de nos représentant⋅e⋅s. Abstention, solution ou non, du coup ?

    • Faut-il vraiment réduire le nombre de nos député⋅e⋅s et sénateur⋅rice afin de faire des économies comme on l'entend souvent ? Dans la première Chambre des représentants des USA, il y avait 1 élu pour 600 électeurs / pour 46 000 citoyens (tenir compte du taux de participation exposé au point précédent !). En 2008, il y avait 1 élu pour près de 700 000 électeur⋅rice⋅s. Au temps de la première Chambre des représentants, l'élu avait une vision d'à quoi ressemble vaguement ses électeurs, de ce qui les intéresse, de leurs idées politiques, etc. Cela forme un même tissu social cohérent. L'électorat loge laaaaaaaargement dans les tribunes d'un stade de foot d'une petite ville. Ce n'est plus le cas. Donc, forcément que l'élu⋅e moderne n'est plus humainement en capacité de savoir à quoi ressemble son électorat et s'accroche donc aux généreux donateurs qui sont en nombre beaucoup plus réduit.

      • Pour comparer, en France, en 2017, il y a un⋅e élu⋅e à l'Assemblée pour 79 000 électeur⋅rice⋅s / pour 117 000 citoyen⋅ne⋅s (et j'ai compté toute la population française, même les personnes qui ne sont pas en âge de voter ou qui n'ont pas le droit de vote). Il faut donc 2 stades de foot d'une grande ville (ou le stade de France) pour loger les électeur⋅rice⋅s d'un⋅e seul⋅e élu⋅e. C'est déjà énorme si l'on cherche à obtenir un lien de proximité entre élu⋅e⋅s et citoyen⋅ne⋅s. Faut-il encore plus réduire les effectifs au risque d'obtenir un pouvoir encore plus dilué ?
    • Aaron émettait l'hypothèse qu'il ne peut exister un intérêt commun sur les questions majeures d'intérêt public : riches, pauvres, jeune, vieux, entreprises, syndicats, gauche, droite, tout le monde pense qu'il représente l'intérêt général : tout patron est aussi sincèrement convaincu que n'importe quel syndiqué⋅e⋅s qu'il⋅elle prend des décisions qui, même si elles sont difficiles, vont dans l'intérêt du plus grand nombre genre licencier pour espérer être plus productif et ne pas fermer (et donc virer tout le monde)… Tout le monde essaye de se réclamer de l'intérêt commun afin de dénoncer ses détracteurs comme étant des représentants d'intérêts particuliers. En conséquence, l'intérêt commun est forcement confisqué par le groupe dominant dans la société. Exemple : ceux et celles qui ont voté Macron sont des personnes qui vivent bien (j'ai pas écrit riche ;) ), à qui le monde actuel convient, donc l'intérêt commun sera celui-ci pendant 5 ans : faire en sorte que rien ne change donc conserver une société violente dans laquelle le tissu social et les libertés s'érodent, entre autres ;

    • Aaron pensait que l'Open Data (et la transparence en général) ne rendra pas les élu⋅e⋅s plus ouverts, démocrates et responsables, car les chiffres publiés seront maquillés et/ou les magouilleur⋅euse⋅s trouveront des astuces afin d'utiliser des méthodes qui ne sont pas comptées dans les chiffres publiés. C'est vrai. L'Open Data ne rend pas automatiquement, le monde meilleur comme par magie. Un peu comme le logiciel libre ou la culture libre ou… ne rendent pas automagiquement le monde meilleur (ou même moins mauvais). Mais sans la transparence en politique, on n'obtiendra rien de plus. La transparence de la vie politique est une condition nécessaire mais pas suffisante afin d'avoir des élu⋅e⋅s ouverts, démocrates et responsables. Un peu comme le logiciel libre n'est pas une garantie d'absence de failles de sécurité ou de logiciel gentil pour l'utilisateur ou d'adaptabilité aux besoins, mais sans le logiciel libre, nous sommes incapables d'obtenir cela facilement. La transparence en politique permettra aux journaux de quantifier plus facilement des événements et de mettre plus facilement en exergue les manquements de nos élu⋅e⋅s. Si les chiffres sont véridiques, il suffira de dire à l'élu⋅e : "non mais regardez, vos propres chiffres officiels disent que c'est la catastrophe". Si les chiffres sont maquillés, il suffira de pointer du doigt la contradiction des chiffres, plus besoin de faire appel à un "sens moral" ou à l'éthique" pour décider si c'est bien ou mal, on sanctionnera (médiatiquement ou plus) le défaut de transparence. Si les chiffres sont inexistants, il suffira également de blâmer l'élu⋅e pour manquement à la transparence. La transparence en politique n'est qu'une brique : nécessaire pour construire quelque chose mais pas suffisante ;

    • Que faire pour laisser un héritage ? Gutenberg n'était pas le seul à bosser sur l'imprimerie. Newton était suivi de Leibniz sur le calcul infinitésimal. Darwin était suivi d'Alfred Russel Wallace pour la sélection naturelle. Alexander Graham Bell était suivi (ou précédé) par Elisha Grey pour l'invention du téléphone. Marx n'était pas le seul à arriver à la conclusion que la non détention des moyens de production par les salarié⋅e⋅s conduit à leur exploitation. On le voit, il y a des idées dont le temps est venu et que si les découvreurs initiaux avaient échoué, ces découvertes auraient quand même eu lieu, à la même période, réalisées par d'autres. Il est donc compliqué de revendiquer ces héritages. Aaron exposait que le plus important, c'est de faire des choses qui vont à l'encontre du système plutôt que dans son sens. C'est beaucoup plus difficile que de suivre le chemin qui semble prédestiné mais il s'agit là d'un vrai héritage. À mon sens, un⋅e informaticien⋅ne qui réfléchit, avant de pisser du code, à l'impact sur la société de son travail répond à cette définition. Larry Lessig, que ses travaux et ses compétences destinaient à siéger à la Cour Suprême (le Conseil constitutionnel des USA) qui choisi de se servir de ses compétences en Droit pour militer et tenter d'affaiblir la corruption lors des élections américaines, répond aussi à cette définition, selon moi ;

    • ÉDIT DU 25/09/2022 : pour initier une conversation et/ou pour jauger une personne, la question la plus pertinente serait « À quoi réfléchissez-vous récemment ? ». FIN DE L'ÉDIT.
    30/06/2017 19:45:27 - permalink -
    - http://editions-b42.com/books/celui-qui-pourrait-changer-le-monde/
    fiche-lecture
  • La non-scolarisation vue par Aaron Swartz

    J'ai très envie de partager trois très jolis écrits produits par Aaron Swartz à propos de l'instruction en famille (non-scolarisation). J'en recommande très vivement la lecture. C'est long et copieux mais très instructif.

    En s'appuyant sur plusieurs sources, Aaron traite les principaux axes de cette thématique : les humain⋅e⋅s naissent avec la volonté d'expérimenter et de comprendre. Pourquoi, factuellement et historiquement, l'école n'est pas, par conception, un lieu d'apprentissage selon la méthode scientifique, mais un lieu de mémorisation forcée d'éléments pré-sélectionnés décorrélés du réel. En quoi les écoles sont des lieux de domination et de frayeurs. Factuellement, l'échec de l'école à instruire les gens date du 19e siècle. En quoi changer les méthodes d'enseignement ou la sémantique des questions des examens n'améliore pas les résultats. Pourquoi l'école, au moins aux USA, fut historiquement rendue obligatoire à des fins de formatage social et de contrôle social. En quoi la non-scolarisation est une des solutions crédibles et comment la mettre en œuvre.

    J'ai extrait ces textes d'une version papier du livre « Celui qui pourrait changer le monde » grâce à un logiciel de reconnaissance des caractères donc il peut y avoir des fautes de reconnaissance qui m'ont échappées.


    École

    Texte d’une conférence donnée au Edmond J. Soho Center for Ethics à l’université Harvard au printemps 2011.

    Dès leurs premiers instants sur Terre, les bébés s’ennuient.

    Ils s’ennuient tellement, en fait, que c’est la base de toute la recherche moderne sur les bébés. Montrez trois points à un bébé (...) et il les fixera intensément pendant un moment, avant de s’ennuyer et de détourner le regard. Changez la position des points (. . .) et il les regardera un instant, avant de s’ennuyer à nouveau. Mais ajoutez un autre point (....) et il recommencera à les fixer avec intensité. Les scientifiques sont aux anges : les bébés savent compter ! Mais ils passent à côté d’une chose encore plus importante : les bébés s’ennuient.

    Dans une autre étude, on a donné aux bébés un oreiller spécial pour qu’ils puissent ajuster la position de leur tête de façon à pouvoir contrôler le mouvement d’un mobile. Non seulement ces nouveau—nés apprirent rapidement comment faire bouger le mobile, mais cette découverte fut suivie de ce que les chercheurs appelèrent « des sourires et gazouillements énergiques » (référence : John S. Watson, « Smiling, Cooing, and « The Game » »). Comme l’a fait remarquer une étude ultérieure, « même en observant des nouveau-nés de façon informelle, on constate bien la joie qu’ils éprouvent à faire survenir des événements » (référence : Neal W. finkelstein and Craig T. Ramey, « Learning to Control the Environment in Infancy, Child Development, 1977, vol. XLVIII, p. 806—819). En d’autres termes, les nouveau—nés ne jouent pas simplement parce qu’ils s’ennuient — dès la naissance, ils connaissent le plaisir que procure le fait de comprendre les choses.

    Et franchement, il est logique que les nouveau-nés veuillent comprendre les choses. Le monde est tellement déconcertant ! Il est rempli d’images, de sons et d’odeurs bizarres — un nouveau monde de goût et
    de toucher. La seule façon de s’y retrouver est de s’y appliquer du mieux que l’on peut, d’observer toutes les nouvelles choses que l’on voit et d’essayer à tout prix de les comprendre.

    Donnez un nouveau jouet à un bébé de six mois et il l’« examinera de manière systématique avec tous les sens qu’il a à sa disposition (y compris le goût, bien sûr) », écrit une équipe de chercheurs de pointe sur les bébés. « À un an environ, ils introduiront de façon systématique des variations dans les actions qu’ils accomplissent sur un objet : ils pourront tapoter doucement contre le sol une petite voiture que l’on vient de leur donner, en écoutant les sons produits, puis ils essaieront de la frapper plus fort en faisant beaucoup de bruit, et ensuite de la frapper contre la surface molle du canapé. À 18 mois, si vous leur montrez un objet doté d’une quelconque propriété inattendue, comme une boîte avec un son de mugissement par exemple, ils essaieront systématiquement de voir si l’objet en question peut faire encore d’autres choses inattendues » (référence : The Scientist in the Crib).

    Ils s’impliquent tellement dans tout ce qui constitue leur monde. Très vite, ils commencent à reconnaître les visages — à distinguer leur mère des autres personnes — et ce que signifient ces visages. Ils apprennent la physique des bébés — lorsqu’une voiture passe derrière un objet, ils savent exactement à quel moment la chercher du regard lorsqu’elle réapparaît de l’autre côté — et ils sont surpris lorsqu’elle surgit plus vite ou plus lentement que prévu. Ils écoutent ce qu’il se dit autour d’eux — le habillage que nous adoptons tous automatiquement en présence de tout—petits les aide à repérer les voyelles — et apprennent à imiter ces bruits pour eux-mêmes. En résumé, les tout-petits sont des machines à curiosité.

    Lors d’une expérience, des chercheurs ont posé un jouet légèrement hors de portée de plusieurs bébés, à qui ils ont ensuite donné un râteau qu’ils pouvaient utiliser pour attraper le jouet. Au début, les enfants ont tendu la main vers l’objet, puis ils ont regardé leurs parents d’un air implorant pour qu’ils l’attrapent pour eux, mais ensuite ils se sont rapidement mis à chercher une manière de se débrouiller tout seuls » — et finalement ils ont compris qu’ils pouvaient utiliser le râteau pour arriver à leur fin. Leur visage s’est illuminé de cette joie que procure la trouvaille. Ils ont tendu le râteau devant eux, fait quelques essais maladroits, mais ont fini par attraper le jouet et le ramener vers eux.

    Mais ce n’est pas tout — l’enjeu n’est pas seulement d’attraper le jouet. « Après une tentative ou deux, [ils] oublient complètement le jouet. Souvent, ils le jettent à nouveau très largement hors de leur portee et font des expériences avec le râteau pour le ramener vers eux. Le jouet en lui-même est loin d’être aussi intéressant que le fait que le râteau permette de le rapprocher. »

    « Ce n’est pas simplement que nous, êtres humains, soyons capables de faire ça ; c’est plutôt que nous avons besoin de le faire, écrivent. les chercheurs. Il semble que nous ayons une espèce de pulsion explicat1ve, de même que nous avons une pulsion pour la nourriture ou pour le sexe. Lorsque nous sommes face à une énigme ou à un mystère, à un modèle qui semble se dessiner, à une chose que nous ne nous expliquons pas bien, nous l’examinons jusqu’à trouver une solution. En fait, nous nous confrontons volontairement à ce genre de problèmes, y compris aux plus triviaux, ceux qui nous divertissent de la peur des voyages en avion, que ce soit des mots croisés, des jeux vidéo ou des romans policiers. En tant que scientifiques, il nous arrive de veiller toute la nuit, pris par un problème, jusqu’à en oublier de manger, et je doute que nos salaires de misère soient notre unique motivation. »

    Pensez aux expériences d’« environnement sécurisant » […] Lorsqu’ils se trouvent dans une situation étrange, les tout-pet1ts sont terrifiés — ils se cramponnent à leur mère pour chercher appui aupres d’elle. Mais très vite, leur curiosité leur fait donner le meilleur d’eux-mêmes. Ils commencent, d’abord avec hésitation, mais bientôt très librement, à explorer le reste de la pièce. La pulsion explicative est tellement puissante qu’elle peut même vaincre la peur.

    Et cela ne disparaît pas lorsqu’ils grandissent. Lors d’une expérience, on a présenté à des enfants de 4 à 10 ans une série de problèmes — certains faciles, d’autres plus ardus. Bien sûr, les enfants ne se sont pas attelés aux problèmes qui étaient trop durs pour eux, mais ils n’ont pas non plus choisi ceux qui étaient trop faciles. Ils ont cherché les problèmes qui leur correspondaient — ceux qui représentaient un défi, mais pas au point d’être impossibles à résoudre. Mais lorsqu’ils étaient recompensés — c’est-à-dire quand on leur donnait des récompenses pour avoir résolu des énigmes — ils retournaient directement aux problèmes les plus simples (référence : http://www.jstor.org/pss/1129110).

    Quiconque a côtoyé des enfants d’âge préscolaire sait qu’ils n’ont pas besoin d’être motivés pour apprendre. « Il est rare que l’on entende « les parents se plaindre que leur enfant d’âge préscola1re « n’est pas motivé » », fait remarquer un psychologue pour enfants (référence : James Raffini 1993). En fait, les livres pour jeunes parents sont remplis de la plainte inverse : leurs enfants passent leur temps à leur demander pourquoi, pourquoi, pourquoi. « Pourquoi on va dans la voiture ? », « Pourquoi on va au supermarché ? », « Pourquoi les gens utilisent de l’argent pour acheter des choses ? »

    À vrai dire, cela en devient presque agaçant. Alors on les envoie à l’école.

    Il est bien souvent difficile de se souvenir à quoi ressemblait vraiment l’école. Ceux qui s’en sortaient bien se focalisent sur les souvenirs positifs et s’efforcent d’oublier le reste. Ceux qui s’en sortaient moins bien essaient d’évacuer de leur mémoire les outrages subis. En général, ce n’est pas un endroit que l’on aurait envie de revoir. Mais essayez un instant, imaginez-vous arraché à votre famille, envoyé chaque jour dans un endroit étrange où vous vous sentez mal à l’aise, jeté dans une mer de visages inconnus, tous effrayés chacun à leur manière et se défoulant souvent en conséquence sur vous.

    Pas nécessairement « sur vous », mais, oui, l'école (comme le monde du travail) contribue à créer la violence de fond présente dans la société par la manière dont elle permet (ou non) de construire des rapports à l'autre (et c'est beaucoup plus profond que le classique "oui, la concurrence entre des personnes, ça craint") : proposons des rapports anxiogènes au sein du deuxième principal lieu de socialisation, l'école, et nous obtiendrons alors une société malade. D'ailleurs, ne dit-on pas "rooh non, mais c'est bon, la cour de récré ça t'endurcit, ça te prépare à la vie en société" ? Pourquoi faudrait-il s'endurcir ? Pourquoi la société devrait-elle être violente en permanence ?


    Mais ce qui me frappe le plus quand je retourne dans les salles de classe où j’ai grandi, c’est à quel point elles me semblent petites aujourd’hui. Dans mon souvenir, les professeurs sont des géants et les classes étaient conçues pour d’autres géants comme eux. Les bureaux étaient de grands trucs dangereux, les tableaux noirs semblaient interminables, les bureaux et les tables avaient des formes qui m’intimidaient.

    Mais c’était mon univers : jour après jour, ces géants contrôlaient ma vie, et ces enfants étaient mes seuls compagnons. Et que se passait-il dans ces cours ? Je ne pouvais pas explorer le monde ou me livrer à des expériences comme je le faisais chez moi. Je n’apprenais pas les choses comme je les avais apprises jusque-là — en tâtonnant, par l’expérience et l’expérimentation. Non, l’école était l’endroit du « vrai apprentissage » et le vrai apprentissage, me disait-on, c’était le « travail ».

    La plupart des cours dans lesquels j’ai été, et la plupart de ceux que j’ai vus depuis — même dans les écoles les plus progressistes — se ressemblaient tous plus ou moins. Le professeur était assis devant la classe et parlait, tandis que les enfants, assis en face de lui, l’écoutaient. Parfois, il y avait une image, un schéma, ou une fiche d’exercices, mais la plupart du temps, ce n’était que des paroles. Pensez au nombre d’heures que nous avons passées assis à ces tables — six heures par jour, 180 jours par an, pendant douze ans — à écouter ces professeurs. Cela fait presque treize mille heures au total, plus de temps sans doute que vous n’en avez passé à regarder des films ou à faire du sport. De toutes ces heures, quel souvenir vous reste-t-il ? J’ai gardé quelques images en tête, comme des instantanés, mais j’ai beau essayer, je ne me souviens pas d’une seule phrase que j’ai entendue. Toutes ces paroles, et je peux à peine me souvenir d’une seule chose qu’ils m’aient dite.

    J’imagine que ce n’est pas une surprise. Tous ces cours etaient ennuyeux au possible. Je suis sûr que la plupart du temps, j’avais l’esprit complètement ailleurs ; et je suis sûr que c’était aussi le cas de la majorité de mes camarades. Les professeurs n’étaient pas dupes, évidemment — voilà pourquoi ils nous sommaient de répondre à des questions, ponctuant ces longues heures d’ennui par des moments de panique et de terreur. Vous entendiez votre nom prononcé et, soudain réveillé, vous découvriez les yeux du professeur et ceux du reste de la classe rivés sur vous — tout votre monde en train de vous observer pour voir si vous alliez vous planter. L’éducateur radical John Holt posa un jour a sa classe la question suivante :

    Nous étions en train de discuter de choses et d’autres, et tout le monde semblait dans un état d’esprit détendu, alors j’ai dit : « Il y a une chose dont je suis curieux, et je me demande si vous accepteriez de me répondre. » Ils m’ont dit: « Quoi donc ? » Et j’ai dit : « À quoi pensez-vous, qu’est-ce qui vous passe par la tête, lorsque le professeur vous pose une question et que vous ne connaissez pas la réponse ? »

    Ma question a eu l’effet d’une bombe. D’un seul coup, un silence de mort s’est abattu sur la classe. Ils se sont tous mis à me fixer avec ce que j’ai appris à reconnaître comme une expression d’angoisse. Pendant un long moment, il n’y a pas eu un bruit. Enfin, Ben, un de mes élèves les plus effrontés, a brisé la glace tout en m’offrant une réponse : « Gloups ! », a-t-il lancé d’une voix forte.

    Il parlait pour la classe tout entière. Ils se sont tous mis à parler très fort et tous disaient la même chose : quand le professeur leur posait une question dont ils ne connaissaient pas la réponse, ils étaient terrorisés. J’étais sidéré — decouvrir une chose pareille dans une école que l’on considère comme progressiste, une école qui s’efforce de ne pas exercer de pression sur les enfants, qui ne donne pas de notes dans les plus petites classes, et qui essaie de faire en sorte que les élèves n’aient pas l’impression de devoir absolument être les meilleurs.

    Je leur ai demandé ce qui les etfrayait tant. Ils m’ont répondu qu’ils avaient peur de se tromper, peur d’être laissés pour compte, peur qu’on les traite d’idiots, peur de se sentir eux-mêmes idiots. […] Même dans la plus gentille et la plus douce des écoles, les enfants ont peur, beaucoup d’entre eux très souvent, et certains presque tout le temps. C’est un fait très concret auquel nous sommes confrontés.

    Et cela ne s’arrange pas avec le temps. Même les étudiants en droit vivent dans la peur de cet appel glaçant — ce moment fatidique où, devant toute la classe, le professeur leur demandera de répondre à une obscure question. Et si une telle chose a le pouvoir d’ébranler ces élèves diplômés et accomplis, imaginez l’effet terrifiant qu’elle peut avoir sur des élèves de CP, isolés et impuissants !

    La peur vous rend muet. Votre champ de vision se rétrécit, vous commencez à réfléchir désespérément au problème en jeu — non pas à ce que vous en savez ou à ce qu’il signifie, mais juste à la chose, n’importe laquelle, que vous devez dire pour vous en sortir sans encombre. Lorsque le professeur vous pose une question, ce n’est pas le moment d’essayer de comprendre ce qu’il veut dire réellement, ni comment cette question s’inscrit dans un contexte plus général. Pas non plus le moment d’obtenir des éclaircissements sur un point qui vous pose problème. Et pas le moment de vous tromper en toute bonne foi et d’apprendre de votre erreur. L’enjeu, c’est de donner la bonne réponse, rapidement, coûte que coûte.

    Les enfants mettent au point des stratégies incroyables pour faire face à ces situations. Ils marmonnent quelque chose, en espérant que le professeur entendra ce qu’il veut entendre. Ils tournent autour du pot, couvrant leurs arrières pour qu’il soit plus difficile de les accuser de se tromper. Ils étudient le visage et les mouvements du professeur pour y trouver un indice — se corrigeant à toute vitesse si son attitude leur laisse penser qu’ils ont donné la mauvaise réponse. L’enjeu n’est pas d’apprendre, mais de survivre.

    Jusqu’à présent, les écoles semblent avoir été presque parfaitement conçues pour entretenir la peur des enfants. Même s’ils peuvent survivre à la gêne de s’être trompés devant leurs camarades, d’autres punitions et récompenses existent pour faire en sorte que les enfants restent davantage concentrés sur les réponses que sur la compréhension. Échouez à une interrogation écrite ou à un devoir à la maison et l’on vous blâmera pour votre échec. Cela sera inscrit dans le cahier de classe et communiqué à vos parents, lesquels, en général, vous réprimanderont et vous puniront à leur tour. Les contrôles sont présentés comme une course contre la montre — pas le temps de réfléchir au contexte general ! — et quand ils sont finis, il y a davantage de corvées et de travaux inutiles à terminer.

    Une fois la journée d’école terminée, ce n’est pas fini pour autant, même si vous donneriez tout pour un moment d’insouciance. Non, vous rentrez chez vous, mais vous devez encore faire vos devoirs, les mêmes petites tâches inutiles qui se répètent indéfiniment. Vous n’avez jamais un moment pour vous arrêter, pour penser par vous-même. Toute votre vie est surveillée de près — que ce soit par vos parents à la maison, ou par un professeur à l’école.

    Vous n’avez jamais le temps pour vous arrêter et vous demander pourquoi. Demander pourquoi, ce n’est pas votre travail. Si vous pensez que le professeur se trompe, tant pis pour vous. Il n y a pas de cour d’appel. Même si vous avez raison, vous avez tort. Comment peut-on demander à quelqu’un de développer du respect pour lui-même, sans même parler d’estime personnelle, dans ce genre de condrt1ons ?

    Comment, d’ailleurs, est-on supposé développer quoi que ce soit ? Nous comprenons le monde en fabriquant des modèles, en généralisant à partir de notre expérience, et en mettant ces généralisations à l’épreuve du monde réel. Nous apprenons parce que quelque chose nous intrigue — nous voulons comprendre de quoi il s’agit, ou son fonctionnement, et nous partons à l’aventure pour percer le mystère. Mais à l’école, il n’y a pas le temps pour tout cela. Nous sommes censés rester assis derrière un bureau, non pas explorer le monde. D’ailleurs, nous ne pouvons rien explorer du tout — le monde réel est soigneusement tenu à distance.

    Nous sommes plutôt abreuvés d’un flux infini de faits prémâchés : définitions, noms, dates, lieux, équations — tous déconnectés de la réalité, et les uns des autres. Au lieu d’apprendre des choses sur le monde, nous apprenons des faits et des règles choisis au hasard. Et même à propos de ces faits et de ces règles, tout intérêt sincère est proscrit. Quand les cinquante minutes sont terminées et que la cloche sonne, nous devons arrêter de nous intéresser à telle chose pour nous intéresser à telle autre. Mais on ne contrôle pas la curiosité comme l’on change de chaîne toutes les cinquante minutes avec une télécommande. La seule mamere de survivre est de renoncer tout simplement à la curiosité, de se désintéressé des sujets que l’on vous demande d’apprendre, et de les laisser se fondre en une masse indistincte.

    Et c’est parfait, parce que c’est une masse indistincte. Un cours de physique n’est pas très différent d’un cours de biologie ou de grammaire. Toute l‘instruction devient une affaire de mémorisation. La seule différence entre les matières est le genre de choses que l’on vous demande de mémoriser — s’agit-il de noms d’animaux ou des parties du discours ? Au lieu d’essayer de comprendre quelque chose, vous essayez juste désespérément de vous en rappeler — du moins assez longtemps pour être capable de le ressortir au moment du contrôle.

    C’est un miracle si quelqu’un apprend quelque chose.

    Et d’ailleurs, peut-être que personne n’apprend rien du tout. C’était l’idée qui obsédait Éric Mazur.

    Aujourd’hui, tout porte à croire qu’Éric Mazur était un bon professeur — un très bon professeur, même. Il enseignait à Harvard — la plus prestigieuse école du pays, si ce n’est du monde. J’ai parlé à suffisamment de professeurs de Harvard, croyez-moi, pour savoir que le simple fait d’enseigner dans cette école suffit en général à leur donner une très bonne estime d’eux-mêmes. Mais même à Harvard, Mazur s’est démarqué.

    Prenez les évaluations des enseignants que devaient remplir les élèves en fin d’année, « le très redouté questionnaire de fin de semestre ». Mazur donnait des cours d’introduction à la physique, et la physique n’était pas vraiment une matière très prisée des étudiants. « Quand ils faisaient cours à ces classes préparatoires de médecine, la plupart de mes collègues frôlaient le suicide lorsqu’ils découvraient les résultats […] parce que ces élèves n’étaient pas tendres avec leurs professeurs de physique. Mais ils l’étaient un peu plus avec moi — j’obtenais 4,5 ou 4,7 sur 5. »

    Mazur obtenait-il de bonnes notes parce qu’il rendait les choses trop faciles ? Pour le savoir, il regarda les examens. « Je pouvais donner à ces étudiants des questions que je considérais comme assez compliquées — des questions auxquelles je n’étais même pas sûr de pouvoir moi-même répondre sans erreur dans les conditions stressantes d’un examen. Par exemple, un bâton est posé sur une surface sans friction, un palet heurte cette surface, les deux objets restent collés ensemble et commencent à tourner : calculez l’angle et la position rotationnelle en fonction du temps. Aucun problème pour la plupart de ces élèves en classe préparatoire de médecine. »

    Il y eut quelques signes avant-coureurs. « Par exemple, certains étudiants écrivaient, à la fin de leur évaluation de fin de semestre : « La physique, c’est assommant. » Ils avaient beau me donner une bonne note, ils écrivaient ce genre de choses. Ou bien : « La physique, c’est vraiment nul. » Je n’ai jamais vraiment compris, et par conséquent, je préférais me concentrer sur les signes positifs et ignorer les signes négatifs.

    « Vous savez, mon dentiste m’a dit un jour — et je n’ai même pas pu lui répondre à cause de l’appareil que j’avais dans la bouche — « Oh, vous êtes physicien. J’ai eu un A en physique à l’un1versrte, mais je n’y comprenais rien du tout. » Je suis toujours ennuyé quand j’entends ce genre de choses et je ne sais jamais comment réagir. Je n’ai jamais compris d’où cela venait. »

    Puis, en 1990, après six ans d’enseignement, il tomba sur un étrange petit article dans un vieil exemplaire de l’American Journal of Physics. Ibrahim Halloun et David Hestenes, deux physiciens de l’université d’État de l’Arizona, avaient donné à leurs étudiants un examen de physique, mais d’un genre très singulier. La plupart des examens de physique posent des questions très compliquées, qui nécessitent un tas d’opérations mathématiques pour être résolues, comme celle avec le bâton et le palet. Mais au lieu d’augmenter la difficulte de leur examen de physique, Halloun et Hestenes décidèrent de le rendre plus facile. Il n’impliquait aucun jargon ni aucune opération mathematique de haut niveau ; en fait, il ne nécessitait même aucun calcul. Les questions étaient si simples et compréhensibles que l’on aurait presque pu donner cet exercice à une personne n’ayant jamais fait de physique de sa vie.

    Pour ces étudiants en physique, elles devaient tenir de la simple formalité. Y répondre n’exigeait pas tellement plus que d’avoir compris les lois de Newton. « La première semaine, on décrit le mouvement
    — vélocité, accélération, etc. La seconde, on parle de mécanique newtonienne — les trois lois de Newton. Et ensuite […] les choses commencent à s’élaborer sur ces bases-là. »

    Bon, vous avez probablement tous entendu parler des lois de Newton. Prenez la numéro 3 : « L’action est toujours égale à la réaction : c’est-à-dire que les actions de deux corps l’un sur l’autre sont toujours égales et de sens contraires. » Même les étudiants en lettres adorent la citer. Peut-être ne savons-nous pas exactement ce qu’elle signifie. Les étudiants en physique, eux, doivent le savoir — surtout ceux qu1 font de la physique de très haut niveau à Harvard.

    Eh bien, dans leur interrogation écrite, Halloun et Hestenes ont posé à leurs étudiants une question assez simple sur la troisième loi de Newton. C’était la question numéro 2 — et celle qui s’est finalement avérée la plus difficile de l’interrogation écrite :

    1. Imaginez une collision frontale entre un gros camion et une petite voiture compacte. Lors de cette collision :
      (a) le camion exerce sur la voiture une force plus grande que celle de la voiture sur le camion.
      (b) la voiture exerce sur le camion une force plus grande que celle du camion sur la voiture.
      (c) aucun des deux véhicules n’exerce de force sur l’autre, la voiture se fait tamponner simplement parce qu’elle se trouve sur la route du camion.
      (d) le camion exerce une force sur la voiture, mais la voiture n’exerce pas de force sur le camion.
      (e) le camion exerce la même force sur la voiture que la voiture sur le camion.

    Alors, selon la troisième loi de Newton, la bonne réponse est la réponse (e). La raison pour laquelle la voiture se fait tamponner et non le camion est, qu’à force égale, l’accélération est bien plus importante pour la voiture, plus petite et à l’arrêt. Mais, bien sûr, la plupart des gens ne le comprennent pas. (Vous ne le comprenez peut-être même pas après mon explication d’une phrase.) Comme la plupart des gens, 70 à 80 % des étudiants en physique choisissent la réponse (a).

    Rien de dramatique en soi, sauf que pour un étudiant en physique, cette question relève du ba.-ba. « Tout le reste du semestre — qui dure encore environ neuf semaines — se développe à partir des lois de Newton. Autrement dit, si vous ne comprenez pas les lois de Newton, vous passez globalement à côté de tout ce qui vient ensuite au cours du semestre. » Et pourtant, question après question, à peu près toutes du même genre, c’était devenu très clair : les étudiants n’avaient pas compris les lois de Newton.

    « Quand j’ai lu cela, confie Mazur, je n’ai pas vraiment réalisé. Après tout, c’est du niveau lycée » — comment des étudiants à l’université pouvaient-ils se planter là-dessus ? Et a fortiori des étudiants de l’université de Harvard, dont la plupart étaient des as en physique appliquée.

    Sachant que la plupart des gens refuseraient de les croire, Halloun et Hestenes avaient réitéré l’expérience dans toutes sortes d’écoles avec toutes sortes de professeurs. Ils firent passer l’examen aux élèves d’un physicien qui mettait l’accent sur les concepts fondamentaux, à ceux d’un autre qui utilisait lors de ses cours plein de démonstrations passionnantes (et avait reçu de multiples distinctions), à ceux d’un autre encore qui enseignait comment résoudre les problèmes par l’exemple, et enfin aux élèves d’un jeune professeur qui n’était pas très sûr de lui et se contentait de lire le manuel. Ils ne purent détecter aucune différence — pas même entre le professeur primé et celui qui récitait le manuel. Evalués avec un simple examen comme celui-là, ils étaient tous aussi mauvais les uns que les autres. Les différentes méthodes adoptées par les professeurs n’y changeaient rien ; les étudiants n’apprenaient toujours rien.

    « Je me suis senti mis au défi, se souvient Mazur. Ma réaction, comme vous pouvez vous en douter, a été de me dire : « Pas mes étudiants ! » Après tout, j’étais à Harvard — peut-être était-ce un problème propre au sud-ouest des États—Unis, n’est-ce pas ? […] Je voulais montrer que mes étudiants pouvaient réussir brillamment cet examen. […] À cette époque, on en était à la dynamique rotationnelle, et les étudiants devaient calculer les intégrales triples de corps compliqués avec différents moments d’inertie. Nous étions allés tellement au-delà de la mécanique newtonienne qu’il n’y avait aucune comparaison possible entre [cette interrogation écrite] et ce que l’on faisait effectivement en cours.

    « Mais j’étais si impatient de connaître le taux de réussite que je suis entré dans la classe et que j’ai dit à mes étudiants que j’allais leur donner ce quiz. J’ai utilisé le mot « quiz » parce que je ne voulais pas les effrayer — vous savez comment sont les prépas médecine. […] Mais je devais les motiver pour qu’ils s’appliquent, alors je leur ai dit : « Écoutez, si vous vous appliquez pour ce test, vous pourrez utiliser votre résultat pour réviser la prochaine épreuve de milieu de trimestre. » En fait, je vous l’ai dit, l’épreuve de milieu de trimestre traite de questions bien plus compliquées. J’ai donc réalisé, à peine ces mots prononcés, qu’il s’agissait en fait d’un énorme mensonge. Et je craignais qu’après leur avoir dit cela, mes étudiants ne soient vexés en constatant d’entrée de jeu la simplicité du test.

    « Comme mes craintes se sont vite dissipées ! Le premier groupe d’étudiants était à peine assis qu’une étudiante a levé la main pour demander : « Professeur Mazur, comment dois-je répondre à ces questions ? En fonction de ce que vous m’avez appris, ou en fonction de la façon dont je réfléchis à ces choses-là d’habitude ? » Comment était-il supposé répondre à une question pareille ?

    Bien sûr, les résultats sont tombés et la classe de Mazur n’était pas très différente des autres. « Lorsque j’ai vu à quel point mes étudiants s’en étaient mal sortis, ma première réaction a été de me dire : « Eh bien, peut-être que tu n’es pas un professeur aussi génial que cela après tout. » Mais évidemment, ce ne pouvait pas être vrai, n’est-ce pas ? Donc je ne me suis pas attardé sur cette hypothèse. Alors, pour quelle autre raison les notes pouvaient-elles être aussi basses ? Des étudiants idiots. Mais c’est difficile à dire à [Harvard] ; nos étudiants sont triés sur le volet. Alors j’ai continué à réfléchir un peu, et là, mon esprit, mon esprit tordu, a trouvé l’excuse parfaite : […] l’examen ! Il devait y avoir quelque chose qui n’allait pas avec le test !

    « Prenez cette question sur le camion très lourd et la voiture légère. Pas besoin d’avoir fait de la physique pour savoir qu’il vaut mieux pour vous que vous soyez dans le premier que dans la seconde. Alors peut-être que les étudiants confondaient les dégâts causés, ou l’accélération, avec la force — peut-être était-ce juste un problème de sémantique !

    « Alors j’ai décidé de réaliser mon propre examen. J’ai décidé d’associer, dans une interrogation, deux types de questions sur le même sujet. L’une était une question classique tirée du manuel, qui serait bien traitée par les étudiants, je le savais. Et l’autre était une question reposant sur des mots, relativement semblable à celle du camion et de la voiture. Et j’ai décidé de laisser de côté la mécanique de Newton, parce que nous avons tous des conceptions intuitives de la mécanique de Newton avant d’avoir eu des cours de physique. J’ai décidé de poser quelques questions sur les circuits CC, les circuits à courant continu. Je pense que très peu de gens ont des conceptions intuitives du fonctionnement des circuits. »

    D’accord, donc voilà une question standard (si vous ne comprenez pas, ne vous inquiétez pas) :

    5/ Pour le circuit suivant, calculez (a) le courant dans la résistance 2 et (b) la différence de potentiel entre les points P et Q.
    Schéma circuit 1

    Cette question peut vous paraître impénétrable. Mais pour ces étudiants en physique, il s’agissait d’un problème standard auquel ils avaient l’habitude de répondre. « C’est directement tiré du manuel. Ce n’est pas un problème particulièrement difficile ; il faut à peu près 2/3 d’une page de calculs pour y répondre — mais ce n’est pas une question complètement anodine non plus. »

    Maintenant, pour comparer, voici une question conceptuelle :

    1/ Un circuit en série se compose de trois ampoules identiques reliées à une pile, comme montré ci—dessous. Lorsque l’interrupteur S est fermé, les valeurs suivantes augmentent-elles, baissent-elles ou restent-elles les mêmes ?
    Schéma circuit 2
    (a) Les intensités des ampoules A et B.
    (b) L’intensité de l’ampoule C.
    (c) Le courant consommé de la pile.
    (d) La chute de tension traversant chaque ampoule.
    (e) La puissance dissipée dans le circuit.

    Cette question n’implique absolument aucun chiffre. « Si vous comprenez les circuits CC, il vous faut 30 secondes pour y répondre, dont 25 pour lire la partie 1.»

    « À Harvard, les cours principaux sont enseignés par deux membres de l’université. Donc pour pouvoir intégrer cette question à l’examen, je devais convaincre mon collègue que c’était un bon problème pour un examen. Je lui ai donc montré le problème, et après l’avoir lu, il m’a regardé et il m’a lancé : « Éric, tu as perdu la tête. […] cet examen ne compte que cinq problèmes. On ne peut pas brader 20 % de l’examen avec cet exercice ! » […] Et on a discuté pendant des heures […] S’il a fini par accepter, à contrecœur, c’est surtout parce que l’on n’avait pas d’autres problèmes sous la main. Et l’on a choisi d’en faire le premier problème de l’examen — le problème d’échauffement.

    « Eh bien, il s’est avéré que les étudiants ont surchauffé. « Professeur Mazur, le problème numéro un est le problème le plus dur de l’examen ! » Un autre étudiant m’a dit : « Je ne savais pas par quoi commencer avec ce problème. » Que voulez-vous dire par « commencer » ? Commencer un tel problème, c’est déjà le finir ! […] Les étudiants avaient complètement paniqué. Certains avaient pris plus de six pages dans leur cahier d’examen pour écrire absolument tout ce qu’ils savaient sur les circuits CC avec l’espoir que dans le tas, il y aurait la bonne réponse. Et j’ai dû tout lire du début à la fin en quête de la bonne réponse ! »

    Quelques mots sur ce problème de physique. La question de base est assez simple : lorsque l’on ferme l’interrupteur, le courant a non pas une, mais deux manières de former un circuit. Il peut emprunter le chemin d’avant, et faire tout le tour (en passant aussi par l’ampoule C), ou il peut juste passer par l’interrupteur.

    Alors, une des choses les plus fondamentales concernant les circuits est que le courant emprunte toujours le chemin le plus court. (Le courant est paresseux, si vous voulez). Si vous fermez l’interrupteur, le courant parcourt ce chemin (le plus court) et l’ampoule C s’éteint. Voilà pourquoi tout s’éteint quand il y a un court-circuit. Mais ce n’est pas ce qu’ont pensé les étudiants d’Harvard. La plupart se sont dit que lorsque le courant pouvait emprunter deux chemins différents, il se divisait en deux moitiés et prenait les deux chemins. Ainsi, selon eux, les intensités des ampoules A et B restaient identiques, tandis que l’ampoule C perdait la moitié d’intensité.

    On ne peut pas dire qu’il s’agisse simplement d’une question sémantique — quiconque possède un petit matériel de circuit de base qui traîne peut réaliser cette installation et observer ce qui se passe (mais ne le faites pas ; créer des courts-circuits est une opération un peu dangereuse). Soit l’ampoule C s’éteint, soit elle ne s’éteint pas — et l’on pourrait s’attendre à ce qu’un étudiant de Harvard qui excelle en circuits connaisse la bonne réponse. Lorsqu’il a regardé les résultats, Mazur a découvert avec stupéfaction que certains étudiants avaient brillamment répondu à la question traditionnelle, mais s’étaient trompés sur la question conceptuelle. Plus stupéfiant encore, aucun étudiant n’avait fait l’inverse — personne n’avait répondu correctement à ces questions élémentaires et s’était ensuite trompé dans les parties les plus difficiles de l’examen. Personne.

    Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg, même en physique. Lors d’une expérience, Andrea DiSessa avait demandé à des enfants de jouer à un jeu sur ordinateur qui simulait la physique newtonienne élémentaire. L’objectif était de frapper dans une balle pour atteindre un but. Le psychologue Howard Gardner décrit le cas d’un sujet type :

    Envisageons ce qui est arrivé à une étudiante du MIT prénommée Jane, dont le cas fut étudié intensivement par DiSessa. Jane connaissait tous les formalismes enseignés dans les cours de physique de première année. Elle pouvait ressortir l’équation F = ma dans les cas appropriés, elle pouvait réciter parfaitement les lois de Newton sur le mouvement, et elle pouvait utiliser les principes de l’addition vectorielle lorsque cela lui était demandé dans des ensembles de problèmes. Mais dès qu’elle commença le jeu, elle adopta les mêmes pratiques que les élèves naïfs de primaire, partant du principe que la tortue avancerait dans la même direction que le coup. Pendant une demi-heure, elle s’est obstinée dans cette stratégie inadéquate. Ce n’est qu’une fois convaincue que cette stratégie ne marcherait pas qu’elle s’est fait l’observation décisive qu’un objet ne perdrait pas le mouvement qu’il avait avant que le coup soit donné juste parce qu’elle donnait un coup dans une certaine direction. Cette prise de conscience l’a conduite à faire une expérience dans laquelle la vélocité (ou la vitesse dans une direction particulière) de la tortue dynamique était enfin prise en compte.

    Comme le soulignait l’expérimentateur:

    Nous avons déjà évoqué la remarquable similarité entre l’ensemble des stratégies [de Jane] et celles adoptées par des enfants de ll ou 12 ans. Mais ce qui est tout aussi remarquable est le fait qu’elle n’ait pas, et même n’ait pu, pendant un certain temps, relier cette tâche à tous les cours de physique qu’elle avait eus. Non qu’elle fût incapable de faire les analyses apprises en classe ; son addition vectorielle était, en elle—même, parfaite. C’est plutôt que sa conception naïve de la physique et la physique apprise en classe n’étaient pas liées, et, en l’occurrence, elle avait employé sa conception naïve de la physique.

    Cependant, comme l’a montré une série d’études, les erreurs de Jane sont tout à fait typiques des étudiants en physique à l’université. Lorsqu’on leur demanda ce qui arrive à une balle propulsée à travers un tube de forme courbe, les étudiants répondirent qu’elle continuerait à décrire une trajectoire courbe, comme si la balle absorbait la courbe. Lorsqu’on les interrogea sur les forces agissant sur une pièce de monnaie lancée en l’air, 90 % des étudiants ingénieurs répondirent qu’il y en avait deux : la force ascendante de la main et la force descendante de la gravité (en réalité, une fois que la pièce s’est séparée de la main, il n’y a plus que la force de la gravité). Les étudiants qui ont étudié la relativité oublient ce qu‘ils ont appris lorsqu’on les interroge sur le comportement de deux horloges situées à distance l’une de l’autre. Je pourrais continuer, mais passons à la biologie. Même les étudiants qui ont étudié la biologie pendant des années continuent de penser que les caractéristiques qu’acquiert un animal en une génération peuvent se transmettre à ses petits (comme la girafe qui étire davantage son cou pour atteindre de la nourriture plus éloignée). Ils partent du principe que tous les changements qui surviennent chez les animaux sont le fruit d’un changement dans leur environnement et ils croient que l’évolution suit une direction particulière et non qu’elle avance en trébuchant, au hasard. Ils croient que le comportement des animaux répond à une intentionnalité : que les parasites essaient de détruire leurs hôtes, que les caméléons changent volontairement de couleur pour se camoufler. Ils pensent que les plantes aspirent le sol par les racines et que leurs traits génétiques sont répartis selon des proportions précises, c’est-à-dire précisément trois pour un.

    On pourrait espérer que la situation soit moins désolante en mathématiques, domaine où ce type de lieux communs est moins répandu. Mais même l’algèbre élémentaire s’avère problématique. Lorsqu’on leur demande de mettre en équation le fait qu’il y a six élèves par professeur, la plupart des étudiants à l’université écrivent : 6e = p. Mais c’est prendre les choses à l’envers. Selon cette équation, le nombre de professeurs (p) est six fois plus grand que le nombre d’élèves (e). Et ce n’est pas de la simple négligence : même lorsque les étudiants sont prévenus de ce problème, ils continuent de faire la même erreur.

    Ce n’est qu’un exemple d’un problème plus vaste — les étudiants ne semblent pas vraiment savoir ce que signifient les symboles ; ils connaissent juste quelques opérations élémentaires que l’on peut effectuer avec eux. Lorsqu’on leur soumet un problème qu’ils ne sont pas sûrs de savoir résoudre, les étudiants commencent simplement à ajouter tous les nombres qu’ils voient. Quand on leur demande d’additionner deux fractions, ils additionnent simplement les nombres du dessus, puis ceux du dessous. Et leur compréhension des décimales n’est pas tellement plus brillante : ils refusent de croire que 0,6 est supérieur à 0,5999 et inférieur à 0,6000001.

    Les étudiants en informatique sont victimes d’une confusion quasi inverse : ils ne semblent pas comprendre que l’ordinateur ne fait que suivre rigoureusement des règles, et s’attendent au contraire à ce qu’il comprenne ce qu’ils ont écrit, comme le ferait n’importe quel lecteur humain. Ainsi, par exemple, ils se demanderont pourquoi l’ordinateur ne met pas simplement le plus grand nombre dans la variable « max », dans la mesure où c’est manifestement ce qu’ils ont voulu faire.

    Les étudiants à l’université qui ont étudié les sciences économiques semblent envisager l’économie à peu près comme le font ceux qui ne les ont pas étudiées. Les uns comme les autres affirment des choses comme: « Plus les ventes augmenteront, plus les prix baisseront, parce que l’on peut toujours conserver le même bénéfice » — affirrnation qui va totalement a l’encontre du rôle que joue le bénéfice dans la théorie économique. La plupart du temps, l’université ne semble pas réellement ébranler ce genre de raisonnement élémentaire. Une étude a montré que le point de vue qu’adoptent les étudiants pour penser les problèmes sociaux et politiques est a peu près le même avant leur entrée à l’université et à la fin de leurs etudes.

    Tournons-nous vers les lettres. Une célèbre expérience menée par I. A. Richards a montré que lorsqu’on leur demande de résumer des poèmes, même les étudiants en lettres ont tendance à les comprendre complètement de travers. Non seulement ils ne saisissent pas les sous-entendus poétiques, mais ils semblent incapables de comprendre la signification littérale du texte. Comme l’écrit Richards: « Ils n’arrivent pas a en comprendre le sens, la signification évidente et apparente, en tant qu’ensemble de phrases rédigées dans un anglais intelligible et courant, et considérées hors de toute signification poétique. »

    En outre, lorsqu’on leur demanda d’évaluer des poèmes ou le nom de l’auteur avait été retiré, ils donnèrent des notes basses aux poètes les plus célèbres, auxquels ils préférèrent un affreux poème jamais publié écrit par un parfait inconnu. Pourquoi ? Au lieu de chercher la signification, ils avaient simplement donné des notes élevées à des poèmes qui étaient positifs, bien rythmés, et qui utilisaient un vocabulaire empreint de sensibilité.

    À chaque fois, on observe le même phénomène : les enfants sont peut-être capables de mémoriser assez de formules et de faits pour passer l’examen, mais ils n’ont littéralement aucune idée de ce dont ils parlent. Lorsqu’on leur pose une question d’une façon légèrement d1fferente ou avec une application pratique, l’apparence de comprehens1on s’effondre, tout simplement.

    Les écoles font quelque chose. Nous savons tous qu’obtenir un diplôme augmente nos salaires, même s’il n’y avait pas « littéralement des milliers d’études publiées » qui venaient le confirmer (référence : http://wwwjstore.org/stable/2138394). Mais quelle est cette chose que fait l’école exactement ?

    La théorie classique, bien sûr, est qu’à l’école, on apprend. On y va, on apprend des choses, ce qui nous rend plus performants dans notre travail et incite les employeurs à nous payer davantage. Mais les preuves venant étayer cette théorie s’avèrent plutôt difficiles à trouver.

    L’économiste Joseph Altonji a essayé de calculer les bénéfices de l’éducation en envisageant les bénéfices de chaque cours de lycée pris à part. Il a comparé les salaires d’individus qui avaient suivi un cours avec ceux d’individus qui ne l’avaient pas suivi, puis il a essayé de calculer combien d’argent supplémentaire gagnait l’élève moyen ayant suivi ce cours. À partir de la, il a effectué la démarche inverse en essayant de déterminer combien d’argent un élève aurait perdu s’il n’avait suivi aucun cours du tout. Le résultat était saisissant : le fait de ne suivre aucun cours n’avait statistiquement aucun effet significatif sur les salaires ; en fait, cela pouvait même les augmenter !

    Une étude similaire menée par différents chercheurs, avec des données différentes, et selon une méthode complètement différente, a donné plus ou moins le même résultat : les élèves qui n’avaient suivi aucun cours à l’école étaient payés en moyenne 0,12 $ de plus par heure.

    Les mêmes problèmes subsistent lorsque l’on considère les résultats d’un élève dans telle ou telle matière. « La liste des chercheurs ayant échoué à établir un rapport significatif, d’un point de vue économique, entre les résultats aux tests de connaissances et les salaires est longue », fait remarquer l’économiste Andrew Weiss. La réussite aux épreuves scolaires standard de vocabulaire, de lecture, de mathématiques, etc. n’a pas d’effet sensible sur les salaires. De même que le fait d’avoir de bonnes notes ne semble pas être un indicateur de réussite sur le lieu de travail. « La plupart des élèves qui ont travaillé dur à l’école n’en retirent que peu de bénéfices, déplore l’économiste John Bishop. La réussite au lycée telle qu’elle est évaluée par les notes n’explique presque rien des réussites professionnelles […] avoir de bonnes notes n’augmente pas la probabilité de trouver un travail, ni de toucher un salaire concurrentiel une fois que l’on a été embauché. » (référence : http://digitalcommons.ilr.cornell.edu/cahrswp/400/)

    Dernier élément de preuve : le GED (diplôme d’études secondaires obtenu en candidat libre). Si l’école était simplement un lieu d’instruction, les élèves titulaires d’un GED réussiraient à peu près comme ceux qui ont suivi des études secondaires. En effet, les étudiants titulaires d’un GED sont, en moyenne, plus instruits que ceux qui possèdent un diplôme d’études secondaires — après tout, la plupart des lycéens n’ont pas besoin de passer un test de connaissances pour valider leurs années de lycée (dans de nombreux États américains, le high school diploma, équivalent de notre baccalauréat, est délivé au terme des années de lycée, sans épreuves particulières préalables). Mais toute cette instruction ne leur vaut pas grand-chose sur le marché du travail — les élèves titulaires d’un GED réussissent à peu près aussi bien que les élèves ayant abandonne le lycée.

    Je ne suis pas convaincu.

    D'un côté, il est clair, qu'en France, en informatique, parmi mes connaissances, les personnes qui ont suivi un cursus scolaire peu qualifié en apprentissage, lors de leur entrée dans leur première entreprise (généralement celle qui les a formées) sont largement mieux payées qu'un bac+5 fraîchement diplômé employé par la même entreprise : l'expérience est donc privilégiée à la connaissance pure.

    De plus, dans les entreprises où je fus salarié, entreprises réparties en France, il y avait une diversité des diplômes, du bac au bac+5, parfois même pas en informatique et, pourtant, nous avions tous un emploi et un salaire qui dépendait uniquement de notre expérience : tout junior, peu importe son diplôme entrait dans l'entreprise avec tel salaire, point.

    De plus, les entreprises qui étaient prêtes à signer mon premier contrat de travail m'ont affirmées toutes les deux que, ce qui avait fait la différence, c'était mon engagement dans un Fournisseur d'Accès à Internet associatif. Oui, dans ma lettre de motivation, j'exposais techniquement et socialement ce que j'avais fait (et échoué) dans ce FAI associatif. Sans ça, je n'étais visiblement pas embauché. Mon joli bac+5 ne m'a pas servi à décrocher un emploi. Durant mon premier emploi (c'est moins vrai pour les autres), c'est bel et bien les compétences développées chez ce FAI associatif et non celles acquises durant mon cursus universitaire que j'ai mis en œuvre. Donc le recruteur ne s'était pas trompé, il avait bien choisi.

    De plus, à part pour l'obtention de mon premier emploi, les recruteur⋅euse⋅s ne m'ont plus jamais fait passer de tests techniques afin de vérifier les compétences en amont de la signature du contrat de travail.

    De plus, aucune entreprise où je fus salarié ne m'a demandé une copie de mon diplôme. La confiance règne ou bien ce n'est pas important ?

    Enfin, parmi mes connaissances, certaines étaient admiratives de mon salaire et attribuaient leur salaire inférieur à leur niveau d'études plus court de 2 ans. À chaque fois, soit en demandant son salaire à un de leur collègue avec un niveau d'études et une expérience similaire à la mienne, soit en postulant directement à une offre d'emploi proposée par leur entreprise, j'ai pu démontrer que non, même avec mon bac+5 j'aurais un salaire de misère identique aux leurs.

    D'un autre côté, je ne suis pas sûr que les emplois non-informatiques sont logés à la même enseigne, mais je manque de données de terrain pour l'affirmer.


    Précisons que les chercheurs ne se réjouissent pas de ces resultats. John Bishop, par exemple, s’en indigne. Mais malgré tous leurs efforts, ils ne peuvent pas faire disparaître les faits.

    Que font donc les écoles si elles n’instruisent pas la nouvelle génération ? Eh bien, il suffit de regarder ce qui reste : les écoles sont des endroits où les enfants doivent être chaque jour à 8 heures, pendant des années et des années, s’asseoir à des tables inconfortables sous des éclairages fluorescents avec un groupe de quasi étrangers, et obéir aux intructions arbitraires de leurs supérieurs sur la façon appropriée d’effectuer des tâches intellectuelles répétitives. Un simple coup d’œil sur un espace de bureaux moderne vous prouvera que ce sont là des talents très recherchés.

    Demandez aux employeurs ce qu’ils attendent de leurs employés, ils ne vous répondront pas une intelligence théorique supérieure. En fait, dans les années 1970, les employeurs se plaignaient que leurs ouvriers étaient trop instruits et nourrissaient par conséquent « des attentes professionnelles irréalistes ». Les « mauvaises attitudes des ouvr1ers » qui en résultaient donnèrent lieu à des « problèmes de productivité et de qualité et (dans certains cas) à du sabotage pur et simple » (référence : Capelli). En effet, les employeurs demandent du « caractère » : « le sens des responsabilités, de l’autodiscipline, de la dignité, du travail d’équipe, et de l’enthousiasme ». En d’autres termes, les employeurs veulent des individus sur qui ils peuvent compter pour effectuer leur travail avec fierté et enthousiasme — et certainement pas des individus susceptibles de se livrer a des comportements répréhensibles et à des opérations de sabotage.

    En observant pourquoi les nouvelles recrues qui « ne font pas l’affaire » se font renvoyer durant leurs premières semaines, on peut voir où réside vraiment le problème. Malgré tous ces discours sur le fait que nous avons besoin de meilleures écoles pour être plus compétitifs au sein d’une économie mondiale, une étude sur les employeurs a montré que seuls 9 % des travailleurs étaient renvoyés parce qu’ils étaient incapables d’apprendre à faire leur travail correctement.

    Je repense à un stagiaire en fin d'études dans une entreprise où j'étais salarié. Il était curieux : il bricolait différents trucs techniques sur son temps libre dont un serveur de mails complet et il posait des questions pour apprendre (sur IPv6, par exemple). Il aimait bien tout remettre en question et trouver la vérité par la méthode scientifique de l'expérimentation. Je me souviens ainsi d'une conversation / expérimentation sur le fait de savoir si l'adresse IP du visiteur d'un site web telle que remontée par PHP est extraite d'un header HTTP ou depuis autre chose. C'était fondamental à ses yeux car si c'était un header HTTP, la fiabilité de la pseudo authentification qu'il avait trouvé dans le code sur lequel on lui avait demandé de travailler n'avait plus du tout de sens. Pour ceux et celles qui veulent se moquer, j'ai vérifié à l'époque : sa formation n'incluait pas de cours de réseaux informatiques. ;)

    Sauf qu'il fut jugé trop lent et surtout trop pénible dans ses remises en question des instructions et des vérités qu'on faisait pleuvoir sur lui, donc il ne dépassa pas sa période d'essai post-stage. Je tiens le motif de son non embauche de son supérieur. ;) Pourtant, avant cet épisode, son boss m'exposais ô combien il avait été opprimé dans sa quête des connaissances dans le passé d'où son amour pour notre entreprise qui lui laissait plus d'air et lui accordait plus de confiance. Soit il avait un double discours, soit on lui a demandé de dégager le stagiaire et il s'est exécuté ce qui mettrait en lumière un problème structurel. Pourtant, il suffisait de guider ce fameux stagiaire quand il s'égarait genre j'ai parfois été sec pour le faire redescendre sur terre quand ses négations de la vérité devenaient du n'importe quoi complet et ça suffisait bien… et ça n'entravais pas sa curiosité, contrairement à la méthode retenue par l'entreprise.

    Je bossais dans une entreprise purement technique dont le nom fait rêver le geek moyen à cause des technos utilisées et de l'ambiance soi-disant à la cool, pas dans une grosse boîte bien figée. C'est dire.


    Et si l’on considère les travailleurs appréciés de leurs patrons, on découvre qu’ils revêtent plus ou moins les mêmes traits que les élèves appréciés des professeurs : « fidèle au poste », « fiable », « qui s’identifie à son travail/à son école », disposé au renoncement, et faisant preuve d’« altitudes pro-sociales » — c’est-à-dire disposé à en faire le plus possible pour le patron (référence : Edwards 1977).

    En résumé, les écoles n’apprennent pas vraiment quelque chose aux enfants, car elles ne visent pas vraiment à apprendre quelque chose aux enfants. Elles visent à apprendre aux enfants à rester tranquilles, à faire leur travail et à être à l’heure.

    Ce n’est pas un accident. C’était le plan depuis le début.

    Il est difficile d’imaginer à quoi ressemblait l’Amérique avant la révolution industrielle. La notion de liberté était alors bien plus forte qu’elle ne l’est aujourd’hui. Pour beaucoup d’Américains, la vie ne consistait pas à se présenter à son travail à l’heure dite, à obéir aux ordres toute la journée, et à revenir chez soi pour deux heures de « temps libre » — à l’époque, on y aurait vu de l’esclavagisme. Un Américain libre était un homme qui travaillait pour lui et pour sa famille, chez lui, aux heures qu’il voulait, et qui se faisait payer en fonction de ce qu’il avait accompli.

    Dans l’organisation du putting—out system (système économique de sous-traitance mis en place aux États-Unis et en Grande-Bretagne, qui a perduré jusqu’à la révolution industrielle), par exemple, les négociants venaient livrer chez vous des matières premières comme le coton. Quand vous le décidiez, vous cardiez, filiez et tissiez le coton pour en faire du tissu. Et la semaine d’après, le négociant revenait pour acheter le tissu que vous aviez produit. Si vous vouliez gagner plus d’argent, il vous suffisait de travailler davantage ou de trouver un moyen pour travailler plus efficacement. Si vous vouliez partir en vacances, personne ne pouvait vous en empêcher — simplement, vous n’étiez pas payé cette semaine-là.

    La vie n’était pas parfaite, loin de là. Joindre les deux bouts pouvait s’avérer difficile et il n’existait aucune protection contre la chute des prix ou les ralentissements du marché. Mais les gens étaient libres. Ils étaient leurs propres patrons, suivaient leurs propres règles. Et ce n’était pas une chose que les Américains étaient enclins à abandonner à la légère.

    Au début, les manufactures furent elles aussi une promesse de liberté. Aux filles de ces familles, elles offraient une chance de se soustraire à la loi de leur père et de se mettre à travailler pour elles-mêmes — pour leur propre salaire, dans leur propre vie. Au lieu de travailler sous la coupe de leurs parents, les filles de la Nouvelle-Angleterre s’en allèrent dans les ville-usines — de tout nouveaux centres urbains créés le long de la rivière pour pourvoir en main—d’œuvre ces manufactures, premieres véritables usines du pays. Remplaçant les femmes qui filaient le coton chez elles pour en faire du tissu, les filles manœuvraient d’immenses machines actionnées par des turbines à eau pour faire ce même travail à la ville.

    Et c’était en effet des filles. Harriet Robinson avait 10 ans quand elle partit travailler dans les manufactures de Lowell, dans le Massachusetts. « J’ai d’abord travaillé dans la salle de filage en tant que « cardeuse », se souvient-elle. Les cardeuses étaient les filles les plus jeunes, et leur travail consistait à carder, à enlever les bobines pleines et à les remplacer par des bobines vides. Je me revois encore, courant a toute vitesse dans le couloir, entre les machines à filer, portant devant moi une boîte de bobines plus grande que moi » (référence : fibre & Fabric: A Record of American Textile Industries in the Cotton and Woolen Trade, 1898, vol. XXVIII, p. 170).

    La loi ne reconnaissait pas la femme comme une personne pouvant dépenser de l’argent. C’était une pupille, un appendice, un résidu. […] Soixante ans ont passé et je les revois encore comme si c’était hier — déprimées, modestes, parlant du bout des lèvres, osant à peine regarder quelqu’un en face, tant elles avaient passé leur vie dans la crainte, comme isolées dans la forêt. Mais après le premier jour de paie, quand elles ont senti dans leurs poches le tintement de l’argent dont elles avaient commencé d’éprouver l’influence mercurielle, leurs têtes baissées s’étaient relevées, leurs cous semblaient cerclés de fer, elles vous regardaient droit dans les yeux, chantaient allègrement devant leurs métiers à tisser ou leurs machines, et marchaient d’un pas souple en allant et en revenant du travail » (référence : Harriet Robinson, Loom and Spindle, Applewood Books, p. 68-70).

    D’une condition proche du paupérisme, elles se trouvèrent soudain placées au-dessus du besoin ; elles pouvaient gagner de l’argent, et le dépenser à leur guise ; elles pouvaient satisfaire leurs goûts et leurs désirs sans contrainte, sans avoir de comptes à rendre à quiconque. Enfin, elles avaient trouvé une place dans l’univers ; elles n’étaient plus obligées de passer leur semblant de vie comme de simples fardeaux pour les hommes de leur famille. Même le temps appartenait à ces femmes, le dimanche et le soir, une fois la journée de travail terminée. Pour la première fois dans ce pays, le travail des
    femmes avait une valeur monétaire (référence : Harriet Robinson, Loom and Spindle, Applewood Books, p. 68-70).

    Mais si le fait de pouvoir gagner de quoi se loger et se nourrir était libérateur, les conditions qui le permettaient ne l’étaient pas. Bien avant l’avènement de la journée de huit heures, ces filles travaillaient quatorze heures par jour, de 5 heures à 19 heures — avec seulement une demi-heure de pause pour le petit-déjeuner et le déjeuner. Elles étaient logées à l’étroit avec les autres filles, à deux dans un lit, quatre dans une pièce, avec très peu d’espace ou d’intimité.

    Leurs patrons, en revanche, « vivaient dans de grandes maisons, pas trop près des pensions, entourées de beaux jardins qui ressemblaient au paradis pour certaines filles ayant le mal du pays, qui, lorsqu’elles revenaient de leur travail dans les manufactures bruyantes, pouvaient regarder d’un œil envieux à travers le battant parfois ouvert du grand portail, et se remémorer ainsi leurs agréables maisons à la campagne ».

    Le travail était dur, mais leur laissait beaucoup de temps pour réfléchir, et bien qu’elles n’aient reçu aucune instruction, ces filles ne s’en privaient pas. Et après le travail, elles lisaient assidûment, leurs livres passant de main en main. Et elles assistaient avec enthousiasme aux exposés des divers conférenciers invités. « Chaque hiver, je donnais une conférence au Lowell Lyceum, se souvient un professeur de Harvard. À l’époque, l’objectif du conférencier était d’instruire, et non de distraire. […] Le Lowell Hall était toujours plein à craquer, et 80 % de l’auditoire était composé d’ouvrières. Lorsque le conférencier entrait dans la salle, chaque fille ou presque avait un livre à la main et le lisait attentivement. Et lorsqu’il apparaissait à son pupitre, le livre était mis de côté et remplacé par une feuille et un crayon; et très peu de jeunes filles rentraient chez elles sans avoir pris des notes exhaustives sur ce qu’elles avaient entendu. Je n’ai jamais vu un auditoire prendre des notes de façon aussi assidue. Non, pas même dans un cours à l’université » (référence : A. P. Peabody, « The Lowell Offering », Atlantic Monthly, avril 1891).

    Et au fil de toutes ces réflexions, de toutes ces choses apprises et de toutes ces discussions, elles commencèrent à remettre en question les aspects les moins agréables de leur situation. Lorsque, en 1836, les propriétaires de la manufacture Lowell décidèrent de baisser les salaires de leurs employées, les filles se mirent en grève. « je garde un souvenir très vif de la première grève (ou « turn out », comme on disait a l’époque) », se souvient Harriet Robinson.

    Je travaillais dans une des pièces du bas, où j’avais entendu les filles discuter en long et en large, parfois très vivement, de la grève qui était proposée ; j’avais écouté avec grand intérêt ce qui se disait contre cette tentative d’« oppression » de la part de l’entreprise et, bien sûr, je me ralliais à la cause des grévistes. Quand vint le jour où les filles devaient se mettre en grève, celles des salles du dessus donnèrent le coup d’envoi, et elles furent tellement nombreuses à quitter leur poste que la manufacture fut fermée sur-le-champ. Puis, alors que les filles de ma salle demeura1ent indécises, ne sachant que faire, se demandant entre elles : « Tu le ferais, toi ? » ou : « Est—ce qu’on devrait faire grève ? », aucune n’ayant le courage d’initier le mouvement, moi, qui commençais à me dire qu’elles n’allaient pas sort1r, après toutes leurs discussions, j’ai perdu patience et j’ai pris les devants, en lançant avec une bravade enfantine : « Vous pouvez bien faire ce que vous voulez, moi je vais faire cette grève, même si je dois être la seule », je suis sortie, et les autres m’ont suivie. Quand je me suis retournée et que j’ai vu la longue file qui me suivait, j’ai ressenti une fierté qu’aucun succès ultérieur ne m’a jamais apportée » (référence : H. Robinson, Loom and Spindle, p. 84.).

    Elle avait 11 ans.

    Ce que ces jeunes filles ont accompli est tout à fait incroyable. Elles montèrent leur propre journal, The Voice of Industry, qu’elles écrivaient, éditaient, imprimaient et vendaient elles-mêmes. Par ce biais, elles organisèrent d’autres manifestations et d’autres grèves, et constituèrent également leur propre liste de candidats aux élections d’État, afin de lutter pour de meilleures conditions de travail et une journée de dix heures. Contre toute attente, leur liste gagna. Les propriétaires, indignés, s’arrangèrent pour que leurs législateurs déclarent les résultats des électrons nuls et organisent un nouveau vote. Avant celui-ci, de grandes affiches furent placardées, menaçant de renvoi quiconque votera1t pour la liste des dix—heures. Et pourtant, la liste l’emporta à nouveau.

    Une fois en place, les parlementaires réussirent à faire voter une loi sur la journée de dix heures à la Chambre de l’État, mais, comme c’est habituellement le cas avec une législation progressiste, elle fut coulée par le Sénat de l’État.

    Mais leurs articles dans The Voice montrent qu’elles voulaient bien plus que de meilleures conditions de travail. Elles se considéraient comme des esclaves — des esclaves salariées —— et en conclurent que la solution n’était pas seulement d’exiger que leurs patrons soient plus gentils avec elles, ou les paient davantage, mais d’abolir purement et simplement les patrons.

    Le travailleur ne sait pas encore contre quel terrible adversaire il se bat. Compétences concentrées sous la forme de machines et travail accumulé sous la forme du capital, l’un et l’autre dirigés par une intelligence supérieure, sont déployés contre lui. Ces forces puissantes, qui devraient être de son côté, devraient être ses serviteurs, ses outils, sont en train de l’écraser. […] Dans le bon ordre des choses, l’endroit où se concentrent les richesses devrait aussi être celui où le niveau de pauvreté est le plus faible, mais aujourd’hui, il en va autrement ; plus l’éclat du capital est étincelant, plus les conditions sordides, la misère et l’humiliation s’imposent à ses côtés (référence : The Voice of Industry, 14 avril 1848)

    La solution était très claire :

    Au lieu de chicaner, de temporiser et de faire des compromis avec les capitalistes, nous voulons voir les membres de la classe ouvrière acquérir chaque jour plus d’indépendance à travers un système de coopération et de garanties mutuelles. Lorsqu’ils pourront obtenir les moyens de vivre indépendamment des capitalistes, alors et seulement alors, les mots « grève » et « turn out » signifieront quelque chose. Ils doivent renforcer leur position et s’unir de façon à devenir leurs propres employeurs et procéder à leurs échanges commerciaux sans l’interférence d’intermédiaires et de négociants. Laissons-les assumer eux-mêmes les deux fonctions de travailleur et de capitaliste. Tant que nous dépendrons des manufactures de coton pour nos emplois, nous serons oppressés. Ceux qui travaillent dans les manufactures
    devraient les posséder
    » (référence : The Voice of Industry, 10 mars 1848).

    On est presque tenté de parler de marxisme ici, mais c’était plusieurs années avant Marx. « Ceux qui travaillent dans les manufactures devraient les posséder. » C’était simplement du bon sens.

    C'était en même temps que Marx, celui-ci ayant mis des dizaines d'années à théoriser « Le Capital ».


    Les propriétaires des manufactures étaient très mécontents de toute cette agitation. Ils renvoyèrent les semeuses de trouble (saboteuses ?) et ajoutèrent leurs noms à la liste noire qu’ils partageaient avec d’autres manufactures. Ils se mirent en quête de personnes plus dociles pour les remplacer. Et ils utilisèrent la mainmise qu’ils avaient sur le logement et les commerces pour essayer de forcer leurs ouvrières à reprendre le travail.

    Mais leur plan le plus étonnant fut aussi celui de la plus grande envergure : ils envoyèrent les filles à l’école. Lowell, foyer de la révolution industrielle américaine, foyer de ces filles qui se retournèrent contre lui et conclurent que « ceux qui travaillent dans les manufactures devraient les posséder », fut aussi le foyer des premières écoles américaines.

    Les élèves actuels n’auraient aucun mal à reconnaître les écoles qu’ils construisirent alors — ce sont les écoles publiques. « La porte [de chaque école] devra être fermée précisément à l’heure d’ouverture de l’école, et chaque matin, dix minutes seront allouées à la pratique des exercices religieux. » (Aujourd’hui, nous ne prononçons plus que le serment d’allégeance.) « Chaque professeur doit faire l’appel dans sa classe […] le matin et l’après-midi, et doit tenir un registre précis de toutes les absences. » La journée était alors divisée en leçons distinctes, avec « trente minutes pour l’étude de chaque leçon et dix minutes pour chaque récitation ».

    Au lieu de punir les élèves physiquement, les enseignants étaient incités à assurer l’ordre « avec les moyens les plus cléments possible » pour instiller « un respect pour le droit, et ainsi un critère d’autonomie dans l’esprit des enfants eux-mêmes ». Les élèves étaient interrogés et notés sur ce qu’ils avaient appris, et, exactement comme aujourd’hui, travailler en coordination avec d’autres élèves était considéré comme « de la triche » et puni. (Peut-être craignaient—ils que s’ils apprenaient à se coordonner, les élèves seraient davantage susceptibles de fomenter des grèves une fois dans les manufactures.)

    En 1855, les membres du comité scolaire de Lowell constatèrent qu’ils avaient des soucis avec un parent malavisé qui s’imaginait que les écoles étaient « une république, où le sujet peut remettre en question le pouvoir de celui qui dirige ; alors que l’administration de l’école est et doit être une monarchie absolue […] où aucun sujet ne peut ni ne doit remettre en cause l’ordre ou la loi du chef suprême » (référence : David Isaac Bruck, « The Schools of Lowell, 1824-1861: A Case Study in the Origins, mémoire de licence, université de Harvard, 1971, http://id.lib.harvard.edu/aleph/003824609/catalog). Tout cela pour former les enfants à la démocratie !

    Le programme aussi ressemblait beaucoup à celui des écoles actuelles:

    [Il associait] de la grammaire, de la géographie, de l’histoire et de la physiologie au programme élémentaire de lecture, d’écriture et d’arithmétiq ue. Mais ce qui est étonnant dans cette extension du programme, c’est l’inutilité fondamentale du matériel traité : [ces cours] étaient entièrement voués à la mémorisation de détails généralement insignifiants. Les candidats à l’entrée au lycée en 1850, par exemple, devaient connaître les noms de la capitale d’Abyssinie, de deux lacs au Soudan, de la rivière qui « traverse le pays des Hottentot », et du désert qui s’étend du Nil à la mer Rouge, et devaient
    pouvoir localiser la baie de Bombetoka, le golfe de Syrte, et les montagnes de Lupata. [Les autres sujets étaient traités selon] une méthode similaire, toutes les questions étant consacrées à des connaissances très ciblées, et dans la plupart des cas infimes, sans aucun lien avec les vies actuelles ou futures des élèves qui recevaient ces enseignements.

    Et en effet, ces études n’améliorèrent pas les performances des élèves dans les manufactures. Des registres minutieux tenus par les propriétaires des manufactures nous permettent de comparer les travailleurs d’usines qui étaient allés à l’école à ceux qui n’y étaient pas allés. Comme pour les élèves actuels, il n’y a aucune preuve d’un quelconque effet de l’instruction sur la productivité des ouvriers (référence : Luft).

    Alors pourquoi les propriétaires de manufactures dépensèrent-ils tant d’argent pour construire et faire fonctionner ces écoles ? Ils étaient très clairs sur leur intention. Les cours était justifiés non par leur utilité, mais parce que le fait de les apprendre par cœur était une forme d’« éducation morale » donnant lieu à « des habitudes industrieuses […] et à l’influence hautement morale qu’elle exerce sur la société dans son ensemble ».

    Comme l’expliquait un directeur de Lowell : « Je n’ai jamais considéré la simple connaissance, de grande valeur en elle-même pour le travailleur, comme étant le seul avantage d’une instruction reçue dans une bonne école publique. Les plus instruits, en tant que classe, me sont toujours apparus comme dotés d’un sens moral plus élevé, plus disciplinés et respectueux dans leur façon de se tenir, et davantage disposés à se soumettre aux règlements salutaires et nécessaires d’un établissement. »

    Non seulement ceux qui étaient allés à l’école se pliaient mieux aux règles, mais ils étaient aussi moins susceptibles de causer des ennuis : « En période d’agitation, je me suis toujours tourné vers le plus intelligent, le mieux instruit, et celui dont le sens moral était le plus développé pour y trouver un soutien et j’ai rarement été déçu. […] Mais les ignorants, ceux qui n’avaient pas reçu d’instruction étaient en général les plus difficiles, agissant sous l’impulsion d’une passion et d’une jalousie exacerbées. »

    En d’autres termes, « cette catégorie de personnel qui a bénéficié de l’instruction d’une bonne école publique est la plus souple, la plus disposée à se plier à des exigences raisonnables, et celle qui exerce une influence salutaire et conservatrice en période d’agitation, tandis que les plus ignares sont les éléments les plus réfractaires » (référence : Lettre de H. Bartlett, Esq. à Horace Mann, Lowell, 1er déc. 1841, Horace Mann, Common School Journal, 1842, p. 366). En bref, « les propriétaires de manufactures ont un grand intérêt financier dans l’instruction et l’éducation morale de leur personnel ».

    Un autre directeur de Lowell : « J’ai observé que lorsque ces démagogues décident de persuader ces chers employés des manufactures que leurs employeurs sont trop exigeants, oppressifs et ont des attentes démesurées, l’esprit et le sens moral sont en général plus facilement contaminés s’il s’agit d’un ignorant. »

    Le comité scolaire de Lowell résuma ainsi leurs constatations : « Les propriétaires trouvent que la formation que reçoivent les enfants dans les écoles est admirablement adaptée pour les préparer au travail exigé dans les manufactures. » Pourquoi ? « Quand [leurs ouvriers] sont bien instruits […], il ne peut pas y avoir de controverses ou de grèves, et les esprits des masses ne peuvent pas non plus être influencés par des démagogues et contrôlés par des considérations temporaires et artificielles. » (référence : Massachusetts Board of Education, Annual Report of the Board of Education, vol. XXIII, 1860, p. 56).

    Les élèves, soulignent-ils, « doivent recevoir leurs premières leçons de subordination et d’obéissance dans la salle d’école. Chez eux ils sont soit totalement livrés à eux-mêmes, soit, ce qui est tout aussi néfaste, soumis à une discipline qui oscille entre indulgence stupide et tyrannie exaspérée » (référence : Lowell Mass. School Committee, Annual Report, 1847, vol. XXI, p. 56).

    En effet, l’école était tellement importante que les propriétaires de manufactures décidèrent rapidement de la rendre obligatoire. « Nous ne saurions trop insister sur notre conscience des dangers qui nous attendent de la part de [ceux qui] ne fréquentent pas ou n’ont pas fréquenté nos écoles publiques », prévenait le comité scolaire de Lowell. L’école pour tous est « notre garantie la plus sûre contre les mouvements internes » (référence : Samuel Bowles, Schooling in Capitalist Americ: Educational Reform and the Contradictions of Economic Life, Haymarket, 1976, p. 160).

    Les enfants qui ne sont pas allés à l’école « constituent une armée à craindre davantage que la guerre, la peste et la famine », prévenait le comité. « Des tentatives manquées, au cours de l’année passée, de brûler deux de nos écoles […] sont le signe des maux qui rongent ces éléments et qu1 nous menacent » (référence : Samuel Bowles, Schooling in Capitalist Americ: Educational Reform and the Contradictions of Economic Life, Haymarket, 1976, p. 160).

    Plus précisément, des incendies de ce genre étaient le signe d’une résistance publique à l’exercice d’une telle contrainte. En 1837, 300 professeurs furent forcés de s’enfuir de leur salle de classe par des élèves v1olents et déchaînés (référence : David K. Cohen et Barbara Neufeld, « The Failure of High Schools and the Progress of Education », Daedalus, vol. CX, été 1981, p. 87, note 2). En 1844, la population irlandaise fit la grève de l’école, réduisant le taux de présence de 80 %. Le comité scolaire intensifia ses efforts contre l’absentéisme pour les obliger, eux comme les autres, à reprendre le chemin de l’école.

    Et tout comme le modèle de l’usine, le modèle de l’école obligatoire se répandit à partir de Lowell. Une analyse de données censurées réalisée par Alexander Field révéla que ce qui conduisait une ville de petite taille à se doter d’une école n’était pas son éventuelle croissance démographique, ni une hausse des salaires, ni l’introduction d’équipements coûteux, mais plutôt l’introduction du système industriel lui-même. Alors que les usines se multipliaient à travers le pays, les écoles publiques faisaient de même.

    Et leurs justifications ne changérent pas non plus. Comme le fait remarquer l’historien Merle Curti : « Presque toutes les réunions annuelles de la National Education Association (NEA) se concluaient sur un appel d’éminents pédagogues aux professeurs, leur demandant de l’aide pour réprimer les grèves et surveiller la diffusion du socialisme et de l’anarchisme. Les commissaires à l’Éducation et les rédacteurs en chef de périodiques d’éducation sommaient leurs équipes de poursuivre le même objectif. » Le commissaire à l’Éducation John Eaton affirmait que les hommes d’affaires devaient « comparer le coût de la pègre et des vagabonds aux frais d’une instruction satisfaisante et universelle » tandis que le président de la NEA James H. Smart déclarait que les écoles contribuaient davantage « à la suppression de la flamme latente du communisme que tous les autres organismes réunis ».

    « Les pédagogues, écrit Curti, dénonçaient encore et encore les doctrines radicales et présentaient l’instruction comme la meilleure prévention et le meilleur remède. » Les leaders de l’industrie étaient bien d’accord — des dirigeants commerciaux comme Henry Frick, John D. Rockefeller, Andrew Carnegie et Pierre S. du Pont soutenaient avec enthousiasme la diffusion des programmes d’éducation. Pour reprendre les tenues de la réformatrice sociale Jane Addams : « L’homme d’affaires, bien sûr, n’a pas pensé : « Je vais laisser l’école publique former les garçons de bureau pour mon compte, ainsi je pourrai les avoir à peu de frais », mais il a pensé, et parfois dit : « Apprenez aux enfants à écrire de façon lisible, et à raisonner correctement et rapidement ; à acquérir des habitudes de ponctualité et d’ordre ; à être prompts à obéir, et à ne pas demander pourquoi; et vous les préparerez à se frayer un chemin dans le monde comme j’ai frayé le mien ! » (référence : Merle Curti, The Social Ideas of American Educators, Totowa (New Jersey), Littlefield, Adams, 1959. Extraits (p. 218—220, 228, 230, 203)).

    Et telle a été leur attitude depuis. En dépit de tous ces discours sur les pédagogues et les priorités éducatives, les personnes les plus importantes de n’importe quelle école ont toujours été les hommes d’affaires. Ils se plaignent en permanence que nos écoles sont défaillantes, qu’elles doivent abandonner leurs lubies modernes pour en « revenir aux fondamentaux », et que si elles ne deviennent pas plus dures avec les élèves, le marché américain ne pourra pas faire face à la concurrence.

    Comme l’a montré Richard Rothstein, ces revendications ne datent pas d’hier. Parce que la raison d’être des écoles n’a jamais été la véritable instruction, les hommes d’affaires, depuis les tout débuts, n’ont eu aucun mal à rassembler des études sur leur incapacité à remplir cette tâche. En 1845, seuls 45 % des meilleurs élèves de Brighton savaient que l’eau augmente en volume lorsqu’elle gèle. Dans une école, 75 % des élèves savaient que les États-Unis avaient imposé un embargo sur les biens britaniques et français durant la guerre de 1812, mais seuls 5 % savaient ce que signifie le mot embargo. Les étudiants, écrivait le secrétaire à l’Éducation, se contentaient de mémoriser les « mots du manuel […] sans avoir […] à penser à la signification de ce qu’ils avaient appris ».

    En 1898, un examen à Berkeley révéla qu’au moment de la rentrée, 30 à 40 % des premières années ne maîtrisaient pas bien l’anglais. Un rapport d’Havard révéla que seuls 4 % des candidats « étaient capables d’écrire un essai, d’orthographier ou de ponctuer correctement une phrase ». Mais cela n’empêcha pas les éditorialistes de continuer à se plaindre et à regretter le bon vieux temps. À l’époque où ils allaient à l’école, déploraient les rédacteurs du New York Sun en 1902, les enfants « devaient travailler un peu […] L’orthographe, l’écriture et l’arithmétique n’étaient pas facultatifs, et il fallait apprendre». Désormais, l’instruction n’était qu’« un vaudeville. Il faut sans cesse faire en sorte que l’enfant se divertisse, et il apprend ce que bon lui semble ». En 1909, l’Atlantic Monthly se plaignait que les compétences fondamentales aient été remplacées par « toutes sortes de modes et de fantaisies ».

    La même année, le doyen de l’école de Stanford prévenait que dans une économie mondialisée, « que cela nous plaise ou non, nous commençons à voir que nous sommes seuls contre le monde dans une gigantesque lutte de cerveaux et de compétences ». À cause de leurs écoles défaillantes, bien sûr, les Américains n’étaient pas à la hauteur.

    En 1913, Woodrow Wilson convoqua une commission présidentielle pour réfléchir aux façons d’améliorer notre compétitivité éducative à l’international. Cette commission découvrit que, durant la Première Guerre mondiale, plus de la moitié des nouvelles recrues de l’armée « n’étaient pas capables d’écrire une simple lettre ou de lire un journal avec facilité ». En 1927, l’Association nationale des manufacturiers déplorait qu’à la sortie du lycée, 40 % des élèves ne savaient pas effectuer de simples calculs ou s’exprimer correctement en anglais.

    En 1938, une étude déplorait que les nouvelles méthodes d’apprentissage à la mode négligeaient totalement l’enseignement élémentaire de la graphophonétique : « Les professeurs […] conspirent contre leurs élèves dans leurs efforts pour apprendre ; ces professeurs semblent être résolus à ne jamais désigner une lettre par son nom […] ou à ne jamais montrer comment utiliser les formes ou les sons des lettres pour la lecture. » Une étude réalisée en 1940 auprès de dirigeants d’entreprises « révélait qu’une grande majorité d’entre eux estimaient que les jeunes diplômés étaient moins bons que la génération précédente en arithmétique, en rédaction, en orthographe, en géographie et en questions internationales ».

    Un test réalisé en 1943 par le New York Times permit d’établir que seuls 29 % des premières années à l’université savaient que Saint—Louis se trouve sur le Mississipi, et que seuls 6 % connaissaient le nom des treize États d’origine de l’Union, certains pensant même que Lincoln avait été notre premier président. On observait la, commentait le Times, une « ignorance frappante des aspects les plus élémentaires de l’historre des États—Unis ».

    En 1947, le rédacteur en chef du service éducation du Times publia un livre intitulé Our Children Are Cheated. Des hommes d’affaires y déploraient le triste état des écoles américaines. L’un d’eux se plaignant d’avoir eu à « mettre en place des cours spéciaux pour apprendre [à ses nouvelles recrues] à […] mettre en œuvre des changements […] Seule une petite proportion d’entre eux [savent] classer Boston, New York […] Chicago […] Denver […] dans l’ordre correct de leur emplacement d’Est en Ouest, ou nommer les États dans lesquels [se trouvent] ces villes ».

    Un test mené en 1951 à L.A. permit d’établir que plus de la moitié des élèves de quatrième ne savaient pas calculer une taxe sur la vente de 8 % sur un montant de 8 $. Les journaux se plaignaient que les élèves ne savaient même pas lire l’heure. En 1952, le journal Progressive Education se plaignait des « attaques proférées contre les manuels qui invitent à une pensée curieuse et au raisonnement personnel, […] de la pression croissante invitant à supprimer les « chichis et petites modes » — par lesquels ils désignent des services essentiels comme les crèches, les classes pour handicapés, les expérimentations et les conseils d’orientation, les programmes pour aider les enfants à comprendre et à apprécier leurs voisins issus de milieux différents », ce que l’on appellerait aujourd’hui le multiculturalisme.

    En 1958, le U.S. News and World Report se lamenta1t qu’« il y a cinquante ans, un diplôme de lycée valait quelque chose. […] Nous avons simplement trompé nos élèves et trompé la nation en d1str1buant des diplômes de lycée à ceux dont nous savions bien qu’1ls n’avaient pas les qualifications intellectuelles qu’un diplôme de fin d etudes secondaires est supposé sanctionner — et sanctionne en effet dans les autres pays. C’est cette édulcoration des exigences qui nous a placés dans la situation critique que nous connaissons actuellement ».

    En 1962, un sondage Gallup révélait que « seuls 21 % de la population consulte des livres ne serait-ce que très occasionnellement ». Et en 1974, le Reader’s Digest s’interrogeait : « Sommes—nous en train de devenir une nation d’illettrés ? [On observe] un affaissement évident à la fois du niveau d’écriture et du niveau de lecture […] à une époque où la complexité de nos institutions exige un degré d’alphabétisation encore plus élevé ne serait-ce que pour pouvoir fonctionner correctement. [Nous] avons la preuve indiscutable que des millions d’Américains supposés instruits ne savent ni lire ni écrire de manière satisfaisante » (référence : Vance Packard cité dans Richard Rothstein, The Way We Were? The Myths and Realities of America’s Student Achievement, The Century Foundation, 1998).

    En 1983, la Commission nationale de l’excellence dans l’éducation de Reagan affirma que nos écoles défaillantes faisaient de nous une « nation en danger ». « Si un pouvoir étranger hostile avait essayé d’imposer à l’Amérique les piètres performances éducatives qui sont les nôtres aujourd’hui, nous y aurions certainement vu un acte de guerre », déclarait la commission. En 1988, le président de Xerox prévenait que « l’éducation publique a placé ce pays dans une situation de terrible désavantage compétitif. […] Si les tendances actuelles […] se confirment, les entreprises américaines devront recruter un million de nouveaux employés par an qui ne savent ni lire, ni écrire, ni compter ».

    En 1993, le gouvernement reprenait la même rengaine. « La grande majorité des Américains ignorent qu’ils n’ont pas les compétences requises pour gagner leur vie dans une société où la technologie occupe
    une place toujours plus importante, et dans un marché qui s’internationalise de plus en plus », se lamentait Richard Riley, alors secrétaire à l’Education. En 1995, le président d’IBM déclara aux gouverneurs que nos écoles avaient besoin de critères plus stricts à « une époque qui exige une amélioration des compétences si nous voulons que les Américains réussissent sur le marché mondial ».

    Ce genre de plaintes continuent de se faire entendre aujourd’hui. Elles sont toujours suivies d’appels à une « réforme de l’éducation » et à des « critères plus élevés », qui se traduisent toujours en pratique par les mêmes « exercices et compétences » qu’autrefois. Et, bien sûr, c’est exactement le but.

    J’entends déjà les objections. « C’est une théorie du complot ! », s’exclament-ils.

    D’un point de vue strictement factuel, cette affirmation est une grave erreur. La théorie du complot désigne un petit groupe de personnes qui se sont, en secret, arrangées pour subvertir la façon dont les choses fonctionnent en temps normal. Mon propos est exactement le contraire : il s’agit d’un grand groupe de personnes, qui travaillent au vu et au su de tous, et qui s’assurent que les choses continuent de suivre leur cours normal.

    Alors, pourquoi est-ce que cela ressemble autant à un complot ? Parce que dans les deux cas, je pense, il s’agit d’affirmer que les choses ne fonctionnent pas comme les gens ont toujours cru qu’elles fonctionnaient. Dès notre jeune âge, on nous dit que même si la société dans laquelle nous vivons a de nombreux problèmes, elle est fondamentalement sensée. Les écoles existent pour offrir une éducation aux gens, les entreprises existent pour fabriquer des choses que les individus veulent, les élections existent pour donner aux individus l’occasion de s’exprimer sur la façon dont le système est dirigé, les journaux existent pour nous dire ce qui se passe. C’est ainsi que le monde fonctionne, tout simplement.

    Maintenant, on peut raisonnablement croire que toutes ces choses ont des défauts — que les écoles, par exemple, pourraient mieux instruire les étudiants. Après tout, les choses peuvent toujours être améliorées, et parfois dans une large mesure. Mais lorsque l’on va plus loin et que l’on soutient que non seulement les écoles sont des lieux où l’enseignement est de mauvaise qualité, mais que leur raison d’être n’est pas du tout d’enseigner quoi que ce soit — eh bien, c’est là que les choses deviennent effrayantes.

    Parce que si l’objectif des écoles n’est pas d’enseigner, alors tout ce que l’on nous a dit a leur sujet est un mensonge. Et si tout le monde nous ment, alors cela commence à ressembler à une théorie du complot.

    Mais il suffit de regarder notre histoire pour voir qu’il n’y a pas de complot. Un groupe d’entrepreneurs audacieux découvrent qu’ils peuvent fabriquer du tissu plus rapidement en faisant construire de grandes manufactures. Les filles qui travaillent dans ces manufactures ne cessent de causer des grèves et d’autres ennuis, alors les entrepreneurs exigent de leurs employées qu’elles aillent à l’école dès leur jeune âge pour apprendre à bien se tenir.

    Mais évidemment, la plupart des gens ne seront pas ravis d’aller à l’école dans le but d’apprendre à accepter des salaires plus bas sans protestation. Alors les patrons trouvent une manière d’enjoliver l’histoire : l’objectif des écoles est d’enseigner aux travailleurs ce qu’ils ont besoin de savoir pour survivre dans le monde du travail. C’est faux, bien sûr — il n’y a pas de rapport entre les faits appris par cœur à l’école et les compétences nécessaires sur le lieu de travail — mais l’histoire est suffisamment convaincante.

    Et voilà comment la multiplication des écoles et des usines et détruit le modèle de liberté américain. Au lieu d’être des fermiers indépendants ou des fabricants autonomes, les Américains sont conduits dans les usines en troupeaux, forcés de travailler pour quelqu’un d’autre parce qu’ils ne peuvent pas gagner leur vie autrement. Mais grâce aux écoles, cela semble normal, et même naturel. Après tout, n’est—ce pas ainsi que le monde fonctionne, tout simplement ?

    Aujourd’hui, tout le monde semble s’accorder à dire que ce sont des écoles plus strictes qu’il nous faut. George W. Bush s’est associé à Ted Kennedy pour faire voter la loi No Child Left Behind, qui sanctionnait les districts scolaires (comprendre : leur retirait leur financement) qui n’obtenaient pas d’assez bons résultats. (Comment les écoles défaillantes étaient-elles supposées améliorer leurs résultats en ayant moins d’argent ? C’est une chose qui n’a jamais été réellement expliquée.) Barack Obama, bien sûr, n’aurait jamais soutenu un plan aussi cruel. À la place, son programme Race to the Top permettra, comme Skinner, de repérer les écoles qui font quelque chose de bien — et de les récompenser par des financements supplémentaires.

    Seulement, les aptitudes testées ne sont jamais les « attitudes pro-sociales » d’un élève ou son « assiduité » — mais plutôt la façon dont il a mémorisé des faits et des chiffres. Pourquoi cette dissociation ? Peut-être parce que le fait de recaler les élèves pour leur manque de persévérance passerait mal auprès des parents. Comme le dit Peter Cappelli, le directeur du Centre national sur la qualité de l’éducation de la population active du gouvernement américain, la plupart des gens sont « perturb[és] » par l’idée « que les valeurs, normes et comportements que l’on inculque aux élèves dans les écoles semblent être en conflit avec les valeurs associées à l’épanouissement et au développement personnels ».

    La solution a été de mener le combat sous d’autres noms. No Child Left Behind était supposée avoir pour effet de contraindre les écoles à améliorer leur façon d’instruire les élèves. Qui pourrait trouver à y redire ? Mais quand on examine ses conséquences sur le terrain, on constate que cette loi a eu un tout autre effet. Les élèves, bien sûr, n’étaient pas soumis à des tests pour évaluer la manière dont ils avaient réellement compris les concepts fondamentaux, mais simplement pour évaluer la façon dont ils pouvaient répondre aux questionnaires à choix multiples classiques. Et étant donné l’ampleur des enjeux, l’école a continué sa conversion. D’un lieu supposé enseigner des idées aux enfants, elle est devenue un lieu où l’on apprend à avoir de bons résultats aux tests.

    Linda Perlstein a passé un an dans une école qui luttait pour survivre à No Child Left Behind. Tout ce qui n’était pas évalué avait dû être sacrifié — non seulement l’art et la gym, mais aussi les récréations, les sciences sociales et les sciences (oui, pas de sciences dans les évaluations). Le temps restant est entièrement consacré à la préparation aux tests — le seul exercice d’écriture que font les élèves se trouve dans les parties « réponse courte » (« Quel élément de texte aurait-on pu ajouter pour permettre au lecteur de mieux comprendre l’information ? »), et les textes, en classe, sont uniquement analysés en fonction des questions susceptibles d’être posées lors du test.

    Une importante partie du temps de classe est en fait allouée à des activités qui n’ont strictement rien à voir avec l’enseignement. À la place, les élèves sont assommés de conseils sur la bonne maniere de passer leur test : respirer profondément, travailler jusqu’à ce que le temps de l’épreuve soit écoulé, éliminer toutes les mauvaises reponses evidentes. Chaque jour, on leur apprend des mots de vocabulaire précis qu1 leur vaudront des points supplémentaires et on leur rappelle comment formuler correctement leurs réponses pour obtenir la note maximum. Au lieu de couvrir les murs de leurs réalisations artistiques, on les tapisse de conseils sur la façon de bien réussir leur test (« RRTA: Reprendre les termes de la question, Répondre à la question, s’appuyer sur le Texte, Adapter la formule »).

    L’objectif unique d’obtenir les meilleurs résultats possibles aux tests a été une véritable bénédiction pour le marché des manuels scolaires, qui oblige les écoles à acheter à prix d’or des « programmes fondes sur des données concrètes » dont il a été « prouvé » qu’ils améliorent considerablement les résultats aux tests. Le « package» en question comprend non seulement des manuels et des cahiers d’exercices, mais aussi des textes que les professeurs doivent lire mot pour mot à leurs élèves, comme il n’a pas été prouvé que s’écarter de ces textes améliora1t les resultats aux tests, il est interdit de le faire. Le tout s’accompagne de superv1seurs formés qui passent dans les classes pour s’assurer que les professeurs s’en tiennent bien au texte qui leur a été soumis.

    Tout cela est aussi illustré dans plusieurs épisodes de la série « Les Simpson ». Par exemple :

    • Sois belle et tais-toi (3e épisode de la saison 15) sur la disparition des matières non évaluées ;

    • La conquête du test (11e épisode de la saison 20) sur la préparation exacerbée aux tests à choix multiples ;

    • Lisa a la meilleure note (7e épisode de la saison 10) sur les subventions accordées aux écoles "méritantes" ;

    • Le flic et la rebelle (18e épisode de la saison 3) sur la valeur des manuels pédagogiques.


    L’effet sur les élèves est un crève-cœur. Puisqu’on leur enseigne que la lecture consiste simplement à chercher des « caractéristiques textuelles » particulières au sein d’histoires artificielles, ils apprennent à détester la lecture. Puisqu’on leur apprend que répondre a des questions consiste simplement à passer en revue un choix de réponses multiples, ils commencent à cesser complètement de réfléchir et se contentent de débiter, à chaque fois qu’on leur pose une question, des combinaisons aléatoires de mots qui rapportent des points, « La joie que procure la découverte » est bannie de la salle de classe. L’évaluation est en cours.

    Avec des exercices de ce type, les enfants n’apprennent rien du monde qui les entoure. En revanche, ils acquièrent bel et bien des « compétences » — notamment celle qui consiste à savoir suivre des ordres absurdes et à rester assis des heures à une table. Les critiques de ces tests aux enjeux élevés dénoncent que ceux—ci ne fonctionnent pas aussi bien que prévu : les professeurs font cours en vue de l’épreuve au lieu de s’assurer que les enfants apprennent réellement quelque chose. Mais en réalité, peut-être est-ce le but recherché. Après tout, les employeurs en semblent très contents.

    Un jour, quelqu'un m'a dit "mais arrête de rager sur ce master en permanence !!! Il est bien ce master, il permet d'employer le plus grand nombre ! Si t'as été recruté selon d'autres facteurs, tant mieux pour toi mais ne la ramène pas !". C'est peut-être à ça que servent l'école et les études supérieures : être un label bidon qui certifie que t'es censé⋅e avoir un certain niveau de compréhension du monde et de la thèmatique étudiée, en l'absence d'autres indicateurs te permettant de le montrer. C'est triste d'en arriver à un label bidon et fade quand on part des bébés et des enfants curieux… Quel gâchi, non ?


    Vive la non-scolarisation !

    Billet de blog publié le 5 avril 2001.

    De quoi s‘agit-il ?

    Quand j’ai découvert les écoles Sudbury, je les ai trouvées intéressantes. Après quelques recherches sur le sujet, je les ai trouvées fascinantes. La pièce manquante du puzzle, je ne l’ai trouvée que récemment : la non-scolarisation.

    La non-scolarisation est un phénomène encore assez mineur, mais il se développe très rapidement. J’avais déjà entendu parler de la non-scolarisation, et d’associations de nen-scolarisation locales, mais n’arrivant pas à trouver plus d’informations sur Internet, j’en étais venu à considérer les acteurs de ce mouvement comme des espèces de marginaux tentant de « déconditionner » le cerveau des enfants scolarisés. Mais comme je l’ai découvert il y a peu, la non-scolarisation est en réalité une philosophie très forte, basée sur un principe simple : les enfants veulent apprendre. Les thèses de ce mouvement s’appuient sur les écrits de John Holt, qui sont absolument magnifiques.

    Non scolariser quelqu’un est d’une simplicité étonnante. Il faut d’abord se soumettre aux exigences légales de son État en matière de scolarisation à la maison (mon État, l’Illinois, est étonnamment libéral à cet égard), puis l’enfant reste simplement à la maison, à explorer le monde comme il l’entend. Ses parents et les autres adultes peuvent lui donner conseils et assistance sur ce qui l’intéresse, mais ils doivent s’efforcer de ne pas le contraindre à faire quoi que ce soit. C’est à peu près tout. Plutôt simple, non ?


    Comment je fais ?

    J’ai découvert la non-scolarisation grâce à un livre incroyable : Teenage Liberation Handbook (T LH) de Grace Llewellyn. C’est un vrai pavé, mais qui relève du guide pratique, conçu pour vous accompagner étape par étape sur le chemin de la non-scolarisation. Le livre est divisé en trois grandes parties : pourquoi devriez—vous ne pas aller à l’école ; comment sortir du circuit scolaire ; et que faire une fois que vous en êtes sorti. On y trouve beaucoup de passages extraits de Growing Without Schooling, un magazine dédié aux personnes non scolarisées qui leur permet de rester en contact et de partager des idées. (Je m’y suis abonné et vous en dirai bientôt davantage.)

    Les exemples tirés de la vie réelle et les expériences concrètes indiquent clairement qu’il ne s’agit aucunement d’un groupe de marginaux allumés, ni même simplement d’un programme destiné aux enfants « doués ». En fait, on peut presque dire que la non-scolarisation transcende toutes les catégories — d’ailleurs, le livre recommande même aux adultes de s’essayer eux aussi à certaines des idées exposées. L’auteur rapporte un grand nombre d’expériences où la non-scolarisation a amélioré les relations au sein d’une famille, « guéri » des cas de dépression ou de « troubles d’apprentissage », et, surtout, a rendu les enfants beaucoup plus heureux.

    Diverses études citées dans le livre montrent que les enfants non scolarisés réussissent parfaitement dans le « monde réel » et obtiennent presque toujours de meilleurs résultats aux tests de connaissances que leurs semblables scolarisés — même lorsqu’ils n’ont jamais ouvert de manuel ou suivi de cours conventionnel. En outre, et parce qu’ils ont tout le temps nécessaire pour faire l’expérience d’un vrai travail, comme un apprentissage ou une activité bénévole, ils sont bien plus susceptibles de développer les compétences nécessaires pour survivre dans le « monde réel ».


    Comment pourront-ils apprendre sans l‘école ?

    TLH dispense divers conseils sur la manière de garder le niveau dans toutes les matières fondamentales (anglais, histoire, mathématiques, sciences, art, etc.) — et recommande rarement d’ouvrir un manuel ou de suivre un cours. La non-scolarisation se concentre plutôt sur toutes les occasions d’apprentissage qui s’offrent à nous dans la vie quotidienne.

    Je n’ai pas appris l’anglais à l’école, mais en rédigeant des e-mails et des articles pour ce blog, ainsi qu’en lisant beaucoup. Lorsque j’explique cela à d’autres élèves, ils me répondent : « Oh, j’aimerais bien faire pareil, mais je n’ai pas le temps. » Eh bien, s’ils n’allaient pas à l’école, je suis sûr qu’ils en auraient beaucoup plus. C’est rapide et indolore : il suffit de lire des livres intéressants et d’écrire sur des choses qui vous intéressent. Faites-le pendant quelque temps et vous ferez des progrès à l’écrit — sans souffrance ni grands efforts.

    Je n’ai jamais aimé l’histoire. Cette matière m’a toujours semblé être une discussion abstraite sur des événements ou des activités qui n’avaient aucun rapport avec ma vie, et tout simplement aucun intérêt. Pire encore, la seule chose sur laquelle j’étais noté, c’était sur ma capacité à mémoriser ces trucs ennuyeux. Certains élèves de ma classe sont fascinés par l’histoire, et je me suis efforcé de comprendre pourquoi. J’ai fini par percer le mystère : l’école nous apprend l’histoire à l’envers. Les cours d’histoire vont toujours dans le sens chronologique, pour remonter progressivement jusqu’à aujourd’hui. Peut-être est—ce une bonne manière de raconter une histoire, mais pour raconter l’histoire, c’est affreux. Vous commencez dans un endroit que je ne connais pas, à une époque que je ne comprends pas, avec des personnes dont je n’ai jamais entendu parler. Je ne suis pas intéressé et je décroche. La solution est simple : commencez par le présent et remontez dans le temps en essayant de répondre à la question : comment en sommes-nous arrivés là ? D’une part, vous commencerez ainsi dans un univers dans lequel je peux facilement me projeter. D’autre part, vous poserez ainsi une question qui est aussi celle que je me pose : comment en est-on arrivés là ? Encore mieux : je développerai ainsi un « sens de l’histoire » en comprenant réellement comment tous les éléments viennent s’intégrer dans notre situation actuelle. Et selon toutes probabilités, je ne m’endormirai pas.

    Beaucoup pensent que les maths doivent s’apprendre à l’école, ou du moins dans les manuels. Cette idée est absolument fausse, et ne fait que montrer à quel point les écoles actuelles s’acquittent mal de l’enseignement des mathématiques. La plupart des écoles n’enseignent pas les maths : elles enseignent le calcul, la manipulation des symboles, etc. Mais ce n’est qu’une petite partie des maths, qui finit d’ailleurs par être aussi la moins intéressante, puisque toutes ces opérations peuvent s’effectuer avec une calculatrice ou un petit ordinateur. En fait, les maths consistent avant tout à étudier des modèles et à développer des théories. Les maths sont un univers de beauté abstraite, rempli d’énigmes pour mettre votre esprit à l’épreuve.

    Les sciences ne sont pas la mémorisation de faits sans intérêt, contrairement à ce que douze années de cours de sciences peuvent vous amener à croire. Les sciences sont simplement un processus consistant à poser des questions et à chercher des réponses, processus auquel s’associent les connaissances accumulées lors de ces recherches. C’est ce que l’on appelle la méthode scientifique, et la meilleure professeure de sciences que j’aie jamais eue nous l’a simplement expliqué et nous a laissés explorer le monde. Sa classe était remplie de jouets, d’énigmes à résoudre, et d’objets avec lesquels faire des expériences. Elle nous mettait souvent en garde contre les professeurs qu’elle avait eus étant plus jeune, qui proposaient peu d’activités pratiques et demandaient sinplement aux élèves de lire un manuel du début à la fin. Je ne me doutais pas que ce serait précisément le type de professeurs de sciences que j’aurais pendant toutes les années qu’il me restait à passer à l’école. Mais je réalise maintenant que mes explorations scientifiques n’ont pas besoin de se limiter à sa salle de classe, ni a aucune autre. En fait, le monde qui nous entoure est une immense salle de classe, et nous avons simplement besoin de temps pour l’explorer, et de l’instinct qui nous pousse à poser des questions et à essayer d’y répondre.

    L’art est indéniablement une chose qui peut s’apprendre en-dehors de l’école. Tout ce qu’il faut, c’est du matériel et du temps pour laisser sa créativité s’exprimer. En général, les écoles possèdent beaucoup de matériel qui vous permet de tester différentes formes d’art, et il peut être utile de trouver un arrangement avec votre école afin de pouvoir continuer à utiliser ces fournitures. Sinon, il existe de nombreux magasins de fournitures d’art, et beaucoup d’autres manières de trouver le matériel nécessaire. Mais l’ingrédient le plus important, c’est la créativité, qui est une chose qu’il faut cultiver de l’intérieur de soi—même.

    Mais n’allez pas croire que la non-scolarisation n’est qu’une nouvelle façon d’apprendre les mêmes matières que celles que l’on apprend à l’école ! Non, il est tout aussi important de faire d’autres choses : devenez apprenti ou bénévole, et apprenez à assumer un « vrai travail » ; montez votre propre entreprise ; faites pression auprès des hommes politiques et essayez de faire bouger notre gouvernement ou la société elle-même ; partez en voyage d’exploration autour du monde et découvrez d’autres cultures et d’autres manières de vivre, etc.

    Comme le souligne TLH, l’adolescence, chez un enfant, constitue une période de transformation qui comptera parmi les plus enthousiasmantes et importantes de sa vie. Certaines cultures en marquent le passage par des expériences intenses et déterminantes : la ville se réunit pour exécuter un rituel tribal sacré ; on envoie l’enfant effectuer une quête ou faire un voyage, et on le déclare homme à son retour, etc. Pourquoi faisons-nous comme si de rien n’était, en soumettant notre enfant à un supplice inutile, douloureux, abrutissant et autoritaire ?

    Aujourd’hui (4 avril 2001), j’ai visité un musée qui proposait un jeu d’aventure à la manière d’un parc à thème. Comme Indiana Jones, il fallait se hisser à travers des labyrinthes et des passages pour trouver les statues en pierre des esprits de la Raison, de l’Inspiration, des Questions et de la Persévérance. À chaque fois que l’on découvrait une statue, celle-ci chantait une petite chanson vantant son importance. À la fin, quand on les avait toutes trouvées, les statues se réunissaient pour effectuer un petit numéro dansé et chanté sur le fait que le secret de la connaissance est de les équilibrer entre elles. C’était assez pénétrant, et sûrement vrai : quand on a la raison, l’inspiration, les questions et la persévérance, il est difficile de se tromper.


    Mais mon enfant ne risque-t-il pas de devenir un ermite, un asocial ?

    Curieusement, j’ai entendu dire que certaines personnes n’aiment pas la non-scolarisation non parce qu’elles craignent que leurs enfants n’apprennent rien, mais par crainte qu’ils ne développent pas « de relations sociales saines avec leurs semblables ». On ne pourrait pas être plus éloigné de la vérité.

    Premièrement, l’école n’est pas un lieu pour développer des relations sociales. En fait, elle semble même conçue pour les réprimer. Il n’y a presque pas de temps mis à disposition pour la socialisation, et toute démarche en ce sens est découragée pendant la majeure partie de la journée d’école. Tout élève qui développe une véritable relation avec quelqu’un le fait en-dehors de l’école: dans un lieu de rendez—vous du quartier (parc ou centre commercial) ; en allant chez un copain ; ou après l’école. Rien n’empêche un enfant non scolarisé de faire toutes ces choses.

    Deuxièmement, qui a décidé que l’on ne pouvait entretenir de relations significatives qu’avec des personnes habitant plus ou moins dans la même zone géographique que nous, et ayant environ le même âge que nous ? Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il s’agit là d’un groupe de semblables extrêmement restreint. Mes relations les plus significatives, c’est en ligne que les ai développées. Aucune de ces personnes n’habite dans un endroit que je pourrais rejoindre en voiture. Et aucune n’appartient à la même tranche d’âge que moi. Même parmi celles que je ne compterais pas comme « amis », de nombreuses personnes rencontrées en ligne ont simplement fait des commentaires sur mon travail ou s’intéressent à ce que je fais. Grâce à Internet, j’ai développé un solide réseau social — chose que je n’aurais jamais pu faire si j’avais dû me limiter au périmètre de l’école.


    Mais je ne veux pas de mes enfants chez moi !

    Alors, j’ai plus ou moins laissé entendre que la non-scolarisation se déroule uniquement à la maison. C’est faux. Comme je l’ai dit au debut de ce texte, le mouvement de la non—scolarisation considère que les écoles Sudbury en font partie, et les appelle pour s’amuser « les écoles de la non-scolarisation ». Hélas, à travers toutes les recherches que j’ai faites sur les écoles Sudbury, je n’ai trouvé aucune mention du mouvement de la non-scolarisation — les fans du modèle Sudbury qui n’ont pas d’écoles de ce genre près de chez eux seront sûrement ravis d’en apprendre l’existence.

    C'est un peu léger, comme réponse. En pratique, peu de personnes sont à leur domicile en journée pour garder leurs enfants et parmi ces personnes, bon nombre n'ont pas les moyens de payer un⋅e gardien⋅ne. Ce qui signifie qu'en l'état actuel, la non-scolarisation est réservée à une frange bien particulière de la population : les CSP+.


    Et après ?

    Je fonde de grands espoirs dans le développement du mouvement de la non-scolarisation. D’abord, je pense qu’il doit se faire mieux connaître : je n’ai appris que très récemment que la non—scolarisation était un choix possible, et que d’autres l’avaient fait — et j’ai effectué toutes les recherches que j’ai pu sur le sujet. Il y a tellement de personnes qui se plaignent de la qualité des systèmes scolaires actuels, et qui sont prêtes pour un changement de système. La non-scolarisation n’est pas simplement un changement, c’est un raz-de-marée qui renverse tout ce que nous croyons savoir sur le système scolaire et qui propose une alternative totalement différente — et nettement meilleure.

    Par ailleurs, je souhaite créer une communauté en ligne pour les personnes non scolarisées. Si vous en connaissez, dirigez-les vers moi. Dites-leur de m’envoyer un e-mail. J ’adorerais voir davantage de partage d’expériences et rassembler toutes les connaissances qui existent dans le monde.

    Enfin, je terminerais sur un appel. Si vous avez des enfants, ou connaissez des enfants, qui sont pris dans la monotonie de l’école, offrez—leur une échappatoire : achetez—leur un exemplaire de Teenage Liberation Handbook. Je suis sûr qu’ils vous remercieront. Il est temps que les enfants se lèvent et reprennent le contrôle de leur vie. Notre esclavage n’a que trop duré.

    Cet article repose en grande partie sur une discussion que j’ai eue en ligne. Je souhaite remercier tous ceux qui y ont participé et vous invite à rejoindre la discussion si ce n’est pas déjà fait.


    Les écrits de John Holt

    Billet de blog publié le 29 avril 2001.

    Lorsque les gens parlent de non-scolarisation, un nom revient toujours dans la discussion : celui de John Holt, l’inventeur du concept. Il a écrit de nombreux livres sur ses idées et ses théories, mais je crois que les deux meilleurs sont How Children Fai! et How Children Learn.

    Comme beaucoup de personnes engagées dans le mouvement de la non-scolarisation, John Holt a d’abord été enseignant. ll avait l’impression d’être un très bon pédagogue, un homme qui avait toujours travaillé dur pour rendre l’apprentissage plus agréable et plus drôle pour ses élèves. Il inventait des jeux, achetait des jouets éducatifs très coûteux, laissait les enfants parler en classe et utilisait des techniques pédagogiques novatrices. Mais il ne [voyait] pas sa méprise.

    Ce n’est que lorsqu’il a arrêté d’enseigner et s’est mis à assister à d’autres cours qu’il a commencé à voir où il s’était trompé : il n’avait jamais réellement regardé les enfants — regardé attentivement, je veux dire. Tout au long de son année de méticuleuse observation, il a rédigé des notes à l’attention de ses amis et de l’enseignant avec lequel il partageait la classe, Bill Hull. Ces notes ont été publiées dans l’ouvrage How Children Fail. Remarquant que ce qui se passait dans sa classe n’était pas du tout ce qu’il imaginait, il écrit :

    On ne peut pas savoir ce que fait un enfant en classe en le regardant seulement quand on l’interroge. Il faut le regarder pendant longtemps à son insu. […] Il semble que les enseignants n’y puissent pas grand—chose. […] Un enseignant dans sa classe est comme un homme dans les bois, en pleine nuit, avec une lampe-torche très puissante dans la main. À chaque fois qu’il allume sa lampe, les créatures éclairées s’en aperçoivent et ne se comportent donc pas comme elles le font dans l’obscurité.

    Il commença à se rendre compte que les élèves n’apprenaient pas ce qu’il leur avait « enseigné », mais faisaient simplement semblant. Il découvrit tous leurs mécanismes de défense et leurs stratégies motivés par la peur, qu’ils utilisaient afin de ne pas passer pour des idiots devant leurs camarades et leur professeur.

    Une des techniques « novatrices » qu’utilisaient John et Bill dans leur salle de classe était une balance à fléau. On donnait plusieurs poids aux élèves et ils devaient essayer de deviner où les placer sur le fléau pour atteindre l’équilibre. Voici ce qu’ont dit les élèves lorsqu’on leur a demandé de prédire ce qu’allait faire le fléau :

    Abby : Il va peut-être bouger un peu d’un côté — pas beaucoup.
    Elaine : Il va peut—être vaciller un peu, puis s’équilibrer, mais pas vraiment. (Elle couvre toutes les possibilités.)
    Rachel : Il va peut—être s’équilibrer.
    Pat : Il va à peu près s’équilibrer.
    […]
    Gary : Je pense qu’il va juste pencher d’un côté — c’est plus sûr.
    […]
    Gil : Il va peut—être pencher un peu, puis se redresser.
    Garry: Il va rester à peu près comme cela.
    Betty : Je pense plus ou moins qu’il va s’équilibrer.
    […]
    Betty: Je dirais qu’il va s’équilibrer, juste au cas où il s’équilibre, comme cela on n’aura pas une trop mauvaise note.

    C’est incroyable à quel point les élèves sont prêts à tout pour se soustraire à l’attention et ne pas paraître idiots.

    Plus tard, John décide de remiser son costume d’enseignant et de travailler avec les enfants de façon individuelle. Ce faisant, il s’aperçoit que les élèves qui étaient censés connaître les maths de niveau CM2 sont trop peu sûrs d’eux ne serait-ce que pour compter de deux à deux. il travaille avec eux pour reconstituer leurs connaissances en maths en repartant du début, mais ils semblent encore ne pas se souvenir de ce qu’on leur apprend. Après d’autres expériences du même genre, il abandonne l’enseignement.

    Dans How Children Learn, son livre suivant, il décide d’arrêter d’enseigner et passe simplement du temps avec des enfants. Il commence avec ses petits cousins, qui sont des bébés, et remarque qu’ils sont des scientifiques obstinés, toujours à observer et à faire des expériences. Il prend des notes sur leurs investigations scientifiques alors qu’ils se mettent à grandir, à lire, à parler, et à jouer à des jeux. Assez rapidement, il retourne dans des salles de classe en apportant des jouets intéressants auxquels il joue d’abord lui-même. Très vite, les enfants viennent jouer avec lui, et commencent à apprendre des choses grâce à ces jeux.

    John s’efforce de ne pas interférer dans leurs activités — de laisser les enfants apprendre et découvrir à leur propre rythme. Sa seule tâche consiste à leur donner de minuscules coups de pouce et à leur offrir un soutien moral. Un jour, il décide de ramener la balance à fléau et la pose simplement au fond de la classe, en disant juste que c’est « une vieillerie que m’a donnée Bill Hull. […] Rien d’important ; vous pouvez vous amusez avec si vous voulez ». Et c’est précisément ce qu’ils se mettent à faire, et une demi-heure plus tard, ils ont tous trouvé comment la faire marcher.

    J’ai donné à l’un d’eux, une petite fille, un des problèmes qui, des années auparavant, avaient causé tant de mal à des élèves tout à fait capables. Elle l’a résolu facilement, sachant manifestement ce qu’elle faisait. Je lui ai dit : « Tu as eu du mal à comprendre comment faire ? » , et elle m’a répondu : « Oh non, c’était fastoche. »

    Voici comme il l’explique :

    [Le premier groupe d’enfants avaient tous du mal] bien que nous avions fait tout notre possible — du moins le croyions-nous — pour créer une situation qui faciliterait la découverte. Nous avons travaillé avec des enfants constitués en petits groupes ; nous avons donné à chaque enfant un problème facile ; nous avons invité les autres enfants à dire si la solution au problème était correcte, et, dans le cas contraire, à expliquer pourquoi. Nous pensions avoir transformé notre classe en laboratoire miniature, et que les enfants se comporteraient par conséquent comme des scientifiques. Mais il n’en était rien, et ce pour une simple raison : c’était notre problème sur lequel ils travaillaient, non le leur.

    Hélas, s’il est évident pour beaucoup que ce genre d’explorations et de découvertes libres est la meilleure manière d’apprendre, de nombreux professeurs y voient une menace. Ils veulent être, comme l’explique John, « un tyran (tu ferais mieux de faire ce que je te dis !) et un saint (tu m’en remercieras plus tard) ». Pire encore, même les enseignants bien intentionnés doivent jeter ce genre de jouets pour respecter le programme — ils n’ont pas le droit d’être en retard pour le prochain arrêt de l’« Ivy League Express » (L’lvy League est un groupe de huit universités privées du nord-est des États-Unis, qui comptent parmi les plus anciennes et les plus prestigieuses du pays). Mais les enfants n’apprennent pas de cette façon. En fait, ils se cachent, font les ânes, oublient, se tirent d’affaire en pariant sur l’ambiguïté de leurs propos, ou vous mènent en bateau. Pire encore, ils commencent à penser que c’est ainsi qu’il faut se comporter en toute situation. Mais Holt nous fait espérer qu’une autre manière de faire est possible.

    Je ne vous ai rapporté qu’une infime partie du trésor de sagesse que renferment ces livres. J’invite tous ceux qui travaillent dans une école, ou qui croient en une école, à lire How Children Fail — j’y ai davantage appris sur la façon dont pensent mes camarades de classe qu’au cours de toutes les années que j’ai pu passer en leur compagnie. En outre, il fait comprendre à travers des histoires très simples pourquoi l’enseignement seul ne marche pas. Actuellement, le travail de John Holt est poursuivi par Holt Associates, qui publie ses livres et d’autres documents.

    Quiconque a des enfants en bas âge devrait vraiment lire How Children Learn. Ce livre décrit en détail la manière dont les enfants apprennent, et, par exemple, vous donne des méthodes pour faire en sorte que vos enfants continuent d’apprendre tout au long de leur vie, au lieu de tout détester en bloc et de laisser tomber dès qu’ils le peuvent, comme le font trop d’enfants. Pour de nombreux enfants, il est peut—être trop tard pour désapprendre les mauvaises habitudes acquises à l’école, mais une chose est sûre: il n’est jamais trop tôt.

    30/06/2017 15:36:10 - permalink -
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  • Cessez d’employer le concept « d’esclavage  pour parler de la loi travail ! | «Le blog de João

    Le titre parle de lui-même : les punchlines du genre = esclavage doivent cesser. La notion d’exploitation suffit largement. En effet, plutôt que d’utiliser une catégorie aussi lourde de sens et IMPROPRE dans ce contexte, il serait plus judicieux de s’employer à repolitiser la notion d’exploitation auprès du grand public.

    Premièrement, les « on ne veut pas être esclaves » je trouve que cela sonne implicitement comme « on ne veut pas avoir un statut de nègres ». Qu’importe que vous vous en défendiez, la symbolique de l’esclavage est fortement imprégnée de l’image du « noir » pour des raisons historiques évidentes. Et on n’a pas besoin d’avoir l’intention de faire référence à cette histoire explicitement pour au fond y renvoyer. Pas la peine également de dire « il n’y a pas que les noirs qui furent esclaves », car cela ne change pas le fait que la traite occidentale s’est construite sur un imaginaire racialiste et négrophobe censée fonder sa légitimité, là où d’autres traites étaient purement opportunistes (on prenait des Africains, mais pas uniquement, le but étant de trouver de la main d’œuvre là où c’était possible. Dans le cas de la traite occidentale, il a été décidé pour des raisons raciales que c’était le destin des Africains et on a racialement figé leur être dans cette condition). Ce terme « d’esclave » n’est donc pas neutre.

    Si on considère que parler d' »exploitation » ne suffit pas et qu’il faut parler « d’esclavage » pour dénoncer le néo-libéralisme galopant, c’est bien la preuve du net recul des idées anti capitalistes dans la société et donc de la défaite des gauches radicales sur le plan idéologique. L’exploitation, et avec cette loi, le durcissement des conditions de celle-ci, est la raison d’être de l’injustice du système capitaliste. Mais il y a différents niveaux ou différents systèmes d’exploitation, l’esclavage étant la forme la plus brutale. Si être sous-payé relève bien d’une condition très dure, l’esclavage va bien au-delà : c’est travailler gratuitement pour le profit d’autrui. Nous le savons tous, je ne vous apprends rien, mais il convient de le rappeler. Pourquoi ? Parce que la condition de possibilité et de pérennité d’un tel système où celui qui travaille ne reçoit aucun salaire est la suivante : une brutalité inouïe et l’établissement de l’horreur la plus absolue comme norme. Il n’y a pas d’esclavage sans atrocités physiques et psychiques, ce n’est pas possible. Bien sûr le capitalisme sous la forme du salariat, et notamment du bas salariat, abime les corps et les esprits. Il tue même, assez souvent. Mais cela n’a tout de même rien à voir avec l’esclavage où il s’agit d’une guerre totale faite au corps, à l’esprit, à la vie toute entière : la liberté (d’union, de déplacement, de parole, de tout), n’existe pas. Les mots, surtout ceux si chargés d’histoire – une histoire que l’on peine encore à reconnaître et à réparer – ont donc un sens qu’il convient de respecter. S’il devient impossible de montrer le caractère injuste du capitalisme, sans se référer à la forme la plus brutale de l’exploitation, c’est qu’effectivement le capitalisme a idéologiquement gagné, y compris chez les militants anti capitalistes. L’exploitation serait donc devenue une norme incontestable dans son principe même : il faudrait prouver qu’il y exploitation brutale, féroce, pour crier à l’injustice. Misère…

    […]

    En lien direct avec ce qui vient d’être dit, l’usage du terme esclavage illustre le nombrilisme occidental, même des exploités, dans leur façon de penser les choses. Cela ça révèle l’incapacité à penser nos situations d’exploités ici, comme malgré tout bénéficières d’un système impérialiste et post esclavagiste qui a saccagé durant des siècles et continuent à saccager une vaste partie du monde. Dépossession en humains, en ressources, pillage, génocides, viols, esclavage, le tout pour asseoir la domination de quelques empires devenus nations. Domination dont nous profitons des fruits, maigres en comparaison aux classes dominantes, mais bien réels en comparaison avec la situation des travailleurs du Sud. Alors, il n’est pas possible – et beaucoup d’entre vous le savent – de détruire le capitalisme en pensant uniquement à nos nombrils d’exploités ici, mais de privilégiés à l’échelle internationale. Bien sûr, nos luttes ici sont légitimes, et ce n’est pas parce qu’il y a pire ailleurs qu’il ne faut pas lutter ici, mais elles ne peuvent pas dans leurs termes – et donc dans leur contenu, la forme entrainant le fond – faire l’impasse sur les points que j’ai développés, me semble-t-il.

    Via https://witches.town/users/Alda/updates/382583 via https://mastodon.xyz/@bayartb/

    25/06/2017 09:59:37 - permalink -
    - https://joaogabriell.com/2016/03/21/cessez-demployer-le-concept-desclavage-pour-parler-de-la-loi-travail/
  • Longue traîne — Wikipédia

    Appliquée en économie, l'expression longue traîne (long tail en anglais) est connue du grand public pour désigner la stratégie de vendre une grande diversité de produits, chacun en petite quantité.

    […]

    Anderson décrit les effets de cette longue queue sur les modèles économiques présents et futurs. Il pense que les produits qui sont l’objet d’une faible demande, ou qui n’ont qu’un faible volume de vente, peuvent collectivement représenter une part de marché égale ou supérieure à celle des best-sellers, si les canaux de distribution peuvent proposer assez de choix, et créer la liaison permettant de les découvrir. Des exemples de tels canaux de distribution sont représentés par Amazon, Netflix ou Wikipédia. Comme ces exemples l’illustrent, la longue queue est un marché potentiel, rendu accessible par les possibilités d’Internet.

    Un employé d’Amazon décrit la longue queue comme ceci : Aujourd’hui, nous avons vendu plus de livres qui ne se sont pas vendus hier que nous n’avons vendu de livres que nous avons vendu aussi hier.6 Dans le même ordre d’idée, les articles peu lus de Wikipédia ont, collectivement, plus de lecteurs que les articles principaux que l’on peut également trouver sur des encyclopédies généralistes telles que l’Encyclopædia Britannica. La même chose se passe pour les livres à l’inventaire d’Amazon : la demande totale pour les articles peu demandés dépasse la demande totale des articles très demandés. La stratégie commerciale s'avère plus rentable que si elle tenait uniquement sur la vente de blockbusters.

    Internet permet de prendre en compte les petites niches, notamment par la réduction des coûts (Amazon et le Netflix qui vendait des DVD par correspondance avaient de gros entrepôts centralisés en comparaisons d'une librairie / vendeur de DV de quartier). Amazon, Netflix, Google (sa publicité ciblée par mots-clés ou son Pagerank qui profite que peu de pages ont un nombre conséquent de liens pointant vers eux pour hiérarchiser l'information) vendent le non-mainstream qui était ingérable donc invendu auparavant.

    En statistiques, une série longue traîne n'a pas de moyenne et augmenter la taille de l'échantillon ne permet pas de la déterminer comme avec la loi normale car augmenter la taille de l'échantillon amène encore plus de bruit (car la moyenne pondérée tendra vers l'infini). Une répartition longue traîne permet de modéliser quelque chose qui croît de manière exponentielle sur une durée limitée. Exemple : les revenus des gens suivent une distribution de Pareto (et pas une loi normale) puisque certains hauts revenus sont très loin de la moyenne sans pouvoir être augmentés de manière infinie.

    Source de mon blabla : « Dossier pour la science » numéro 66 de janvier-mars 2010.

    23/06/2017 14:05:44 - permalink -
    - https://fr.wikipedia.org/wiki/Longue_tra%C3%AEne
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