« En Allemagne, les « Chômeurs heureux » revendiquent haut et fort le droit à la paresse depuis 1996. Entretien avec Guillaume Paoli, inspirateur du mouvement et auteur de Plus de carotte, moins de bâton, un livre (non encore traduit en France) qui fait sensation au pays de Karl Marx.
Je suis quadragénaire, estampillé "made in France", n'ai ni étudié, ni jamais voulu faire carrière ou même obtenir un emploi fixe, mais cherche plutôt à faire ce que bon me semble, le côté pécuniaire étant réglé par des périodes de chômage ponctuées de jobs et autres expédients. [...]
Personne ne se cache, au contraire : il s'agit de rendre visible une réalité bien cachée par les médias, à savoir qu'il y a mieux à faire de sa vie que de la sacrifier à l'économie, et qu'il existe dès à présent des gens qui sont chômeurs volontaires, qui ont trouvé un mode d'existence et d'activité assurément plus bénéfique, tant individuellement que socialement, que la grande majorité des jobs à leur portée. A partir de cette constatation «existentielle», nous mettons l'accent sur la contradiction suivante : d'un côté on nous chante les louanges des nouvelles technologies et de l'automatisation, lesquelles suppriment toujours plus de travail humain ; d’un autre côté, on se désole du résultat, le nombre croissant de chômeurs, et on fait tout pour leur rendre la vie impossible. [...]
Ceci dit, les Chômeurs Heureux n'ont nulle envie de consacrer leur temps à cette question (l'essentiel tient en peu de mots), mais bien de s'adonner à leurs vices de prédilection, lesquels varient selon les personnes - de la littérature à la culture maraîchère, de l'informatique à la saoulographie... [...]
Etymologiquement, travail signifie souffrance (c'est pourquoi l'on parle d'une «femme en travail»). En ce sens la question n'est pas de savoir si la chose est dépassée, mais à quel point elle est évitable... Plus concrètement, nous critiquons le marché du travail, le travail-marchandise, l'idée que les besoins sociaux puissent être satisfaits par le marché, le fric, la rentabilité. Cette conception n'est pas dépassée, elle a toujours été fausse. Si malgré tout beaucoup de gens s'y attachent, c'est qu'il n'existe rien autour d'eux qui ne soit pas une marchandise, et donc qu'ils ne conçoivent pas qu'il puisse exister une activité en dehors du marché de l'emploi. [...]
Que pensez-vous du Revenu universel, qui garantirait à tous un salaire commun, déconnecté du travail ?
C'est une idée qui, certes, ne résoudrait pas tous les problèmes, mais qui irait indiscutablement dans la bonne direction. C'est pourquoi elle n'a aucune chance d'être adoptée par les pouvoirs actuels ! La tendance générale est bien plutôt d'exonérer le capital de toute responsabilité sociale, de toute redistribution. Et parce qu'aucun gouvernement n'y donnera suite, il nous semble vain de trop se focaliser sur cette revendication (ainsi que sur le montant, 1000, 2000 ou 5000 euros pour tous?). Ce qui, pour le moment, est à notre portée, c'est de saper les justifications idéologiques du pouvoir, de révéler que le roi est nu. [...] Un individu totalement isolé n'aura jamais assez d'argent pour subvenir à ses besoins. A l'inverse, la participation à des réseaux d'entraide et d'échanges réciproques diminue la pression du fric. Si j'ai suffisamment d'amis, je n'aurai pas à payer des déménageurs pour changer de domicile. Mes amis s'en chargeront, sans qu'il s'agisse là d'un travail mais d'un échange de service, inclus dans une relation plus large. [...]
Paresseux ? Ce n'est qu'un jugement de valeur, le revers de l'assiduité. Nous pouvons être par moment très actifs, ce pourquoi nous n'avons pas le temps de bosser. Et essayer de penser et de vivre à rebours du modèle dominant nécessite parfois beaucoup d'efforts. Ceci dit, chacun fait les choses à son propre rythme et une petite sieste n'a jamais fait de mal à personne... [...]
Ceci dit, c'est plus qu'une compensation de pouvoir goûter à des plaisirs dont les plus haut placés des managers sont exclus, à commencer par la disposition libre de son temps. Qui voudrait mener la vie stressée d'un Bill Gates? C'est là un élément essentiel de notre argumentation. Contrairement aux époques passées, le sommet de la pyramide sociale n'a vraiment rien d'enviable. Le système ne repose plus sur une promesse de bonheur, mais sur l'invocation au sacrifice. »
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http://lehollandaisvolant.net/?id=20150802085111