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——————————— Sunday 10, February 2019 ———————————

Portique de reconnaissance faciale pour des élèves de PACA : comment cela va-t-il se passer ? - Politique - Numerama

Deux établissements français, le lycée Ampère de Marseille et Les Eucalyptus à Nice, vont accueillir un dispositif expérimental de reconnaissance faciale pour l’accès à leur établissement. Annoncé officiellement en 2018, le projet sera mis en place début 2019. Beaucoup s’inquiètent des dérives sécuritaires, même dans le cadre limité de cette expérience.

Deux classes par lycée seront concernées par le dispositif. Et parmi ces élèves, seuls les volontaires — avec l’accord de leurs parents pour les mineurs — participeront à l’expérimentation. […]

[…]

Le lycée proposera une file d’attente distincte pour les élèves volontaires, de sorte à ce que leurs camarades ne soient pas filmés sans consentement. Les participants enregistreront leur profil biométrique, qui sera retranscris sur un badge. La forme de celui-ci, QR code sur smartphone ou badge physique, n’est pas clairement communiquée.

Ensuite, le lycéen valide son badge à une borne lorsqu’il entre, et les caméras confirment que le profil enregistré correspond à celui à l’image. Mais elles ne devraient pas conserver de données, et seulement opérer localement. Les lycéens garderont la main sur les gabarits faciaux enregistrés dans leur support individuel, et Cisco ne devrait pas y avoir accès. Également, dans cette expérience, les caméras ne devraient se déclencher qu’après présentation du badge, de sorte à limiter les risques de filmer une personne non-consentante.

Le dispositif a pour objectif d’« apporter une assistance aux agents assurant l’accueil du lycée afin de faciliter et réduire la durée des contrôles, lutter contre l’usurpation d’identité et détecter le déplacement non souhaité d’un visiteur non identifié », a expliqué la région à notre consœur de BFM TV […]

La CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) a accompagné Cisco et la région dans l’élaboration de leur projet. Elle n’a donc pas eu de « feu vert » ou d’autorisation à donner, puisqu’il ne s’agit pas de son champ de compétence, elle n’a fait que donner un avis. […]

Les contrôles de carnets de correspondance ont été systématisés dans les lycées du PACA, et peuvent créer des problèmes de circulation à l’entrée des cours. Au micro de Sud Radio, Philippe Vincent, proviseur d’un lycée marseillais, développe la problématique : « Pour le faire de temps en temps le matin pour mes 2 400 étudiants et lycéens, je ne suis pas toujours bien sûr que le lycéen qui me présente sa carte soit le même que sur le document ! » Ce système de badge leur permettrait donc de fluidifier l’entrée des élèves.

[…]

Si le dispositif a autant fait parler, et inquiète tant, c’est surtout car il s’inscrit dans une multiplication des usages de la reconnaissance faciale à Nice et en PACA. Plus globalement, Christian Estrosi (LR), maire Nice, et Renaud Muselier (LR), président du conseil régional, ne cachent pas leur affection pour ce genre de dispositifs sécuritaires.

Christian Estrosi fait part depuis plusieurs années de son attrait pour les technologies de reconnaissance faciale, qui font écho à sa ligne sécuritaire. Il expérimente depuis juin la présence d’un policier non armé dans les écoles, et veut l’étendre à tous les établissements qui le souhaitent dès janvier 2019. Il a également testé une application sécuritaire, Reporty, qualifiée de « délation généralisée » par l’opposition. […]

Je note que des précautions ont été prises pour assurer le consentement des utilisateurs. Néanmoins, pas mal de points sont au conditionnel et dépendent de l'implémentation logicielle dont nous ne saurons rien et dont nous ne pourrons rien vérifier, car elle sera opaque…

De plus, je rappelle que nous avons un seul visage, donc qu'il n'est pas possible de changer de moyen d'identification après une usurpation d'identité, contrairement à un mot de passe ou à un jeton physique. C'est le point noir de tout système biométrique.

Ce qui me frappe le plus, c'est de voir les lycées (au moins du PACA) être devenus de vrais bunkers… Il n'y avait pas de contrôle à l'entrée des collège et lycée que j'ai fréquentés, c'était vraiment portes ouvertes… La question de la reconnaissance faciale devient assez secondaire à mes yeux, la vraie question devenant : pourquoi voulons-nous bunkeriser nos lycées ? Quel intérêt cela représente-t-il ?

Via le numéro de janvier 2019 du Ravi, journal satirique en PACA, qui nous apprend que le début de l'expérimentation est reportée à mars « à cause de l'actualité » selon Muselier, le président du Conseil régional. Le même parle déjà d'étendre l'utilisation de ce genre de dispositif dès septembre si l'expérience est concluante soit seulement quelques mois pour expérimenter et conclure… mais bien sûr… … …

Identification : le secteur bancaire, royaume de la sécurité ? - Revue Banque

Quand l'ami Aeris publie une critique de la sécurité informatique mise en œuvre par les banques dans la revue lue par tous les Directeur des Systèmes d'Information (DSI) du monde de la banque et de l'assurance… Rien de nouveau pour nous, une petite baffe pour eux. Bien joué. \o/

Ce papier, publié dans une revue sérieuse, a aussi le mérite de contredire le discours de tout DSI lorsque l'on évoque la possibilité d'améliorer la sécurité informatique de l'organisme pour lequel on bosse "tsss tsss tsss les banques font comme nous, c'est que ça doit pas être aussi mal que tu le prétends, boucle-la". Hé bah non, les banques ne sont pas un exemple à suivre.

La meilleure illustration de ça, c'est quand même le site web de cette revue (lue par tous les DSI du secteur bancaire, je le rappelle) qui ne propose pas le chiffrement de la communication. Pour créer un compte, il faut saisir une adresse emails, un mot de passe, une civilité, un prénom, un nom et une adresse postale complète. Tout cela circule donc sans chiffrement entre le client et le serveur. De même, les infos collectées ne servent à rien pour mener à bien l'achat d'un exemplaire numérique. Leur collecte est donc contraire au principe de collecte minimale du RGPD. On parle bien de la revue de référence du milieu bancaire.


Spécialiste de la sécurité informatique et cofondateur du festival Pas Sage en Seine, Nicolas Vinot s’était penché, lors de l’édition 2017, sur la sécurité des applications et des sites bancaires*. En ce début 2019, son constat reste très mitigé.

Les banques sont souvent perçues comme des chambres fortes inviolables, et étant donné la criticité du secteur, ses clients s’attendent à ce qu’elles le soient. Mais qu’en est-il en pratique ? Il s’avère qu’en réalité, ce monde n’a que peu évolué depuis son passage à Internet… Les espaces « sécurisés » en ligne demandent généralement à l’utilisateur d’utiliser un clavier virtuel pour saisir son mot de passe à la souris sur un clavier dont la position des chiffres change à chaque connexion. Les banques espèrent ainsi que si l’ordinateur est infecté par un logiciel malveillant, le clavier virtuel empêche de lire le code secret. En pratique, c’est dorénavant le collègue de bureau ou l’enfant, attaquants bien plus probables qu’un malware, qui peut noter sur l’écran la composition de votre code… D’autant plus que les malwares, eux, ont suivi l’évolution des techniques de protection des banques et ne sont guère plus gênés par un clavier virtuel.

Des mots de passe dignes des années 1970

La sécurité minimale d’un mot de passe donnée par l’ANSSI [1] est de 78 bits et celle recommandée, de 128 bits. Alors que la plupart des banques imposent un mot de passe uniquement composé de 5 à 8 chiffres, soit 16 à 26 bits de sécurité… Ce qui se casse en quelques millisecondes seulement avec du matériel informatique classique [2] !

Les banques justifient ce choix par le fait qu’après quelques tentatives, le compte est verrouillé. Il empêcherait donc un attaquant de s’infiltrer. Mais cette protection n’existe pas si la base de données de la banque finit dans la nature à la suite d’une fuite de données ou d’un piratage, comme c’est malheureusement aujourd’hui la norme. L’attaquant aura tout loisir de casser le mot de passe sans cette limitation pour ensuite se connecter en une seule tentative sur l’espace sécurisé…

Pour garantir la sécurité de leurs clients, les banques devraient imposer des mots de passe robustes et autoriser en tout cas l’usage d’un gestionnaire de mots de passe pour leurs clients qui le souhaitent réellement. Elles mettraient aussi en œuvre la double authentification, comme a pu le faire le Crédit Coopératif avec son boîtier Sésame (malheureusement abandonné depuis), ou avec des solutions basées sur un téléphone mobile ou une clef USB.

Il me semble que la plupart des banques valident les transactions par la saisie d'un code reçu par SMS voire généré par un boîtier qui avale la carte bancaire.


Un suivi de l’état de l’art inexistant

Alors qu’il existe des solutions accessibles à tous pour protéger son courrier électronique et s’assurer que seul le destinataire véritable aura accès au contenu, les banques préfèrent souvent communiquer par des mails avec un avertissement « En cas de mauvaise distribution, merci de ne rien lire et de détruire ce message », et mettent le contenu réel du message sur l’espace messagerie « sécurisé » (souvent inaccessible ou en maintenance). Par exemple, l’usage de GnuPG [3] permettrait de mettre fin au phishing, l’utilisateur pouvant avoir la certitude qu’un message provient bien de son conseiller et non d’un pirate usurpant son identité. Fini le pifomètre à la recherche de fautes d’orthographe ou d’URL inhabituelles !

Ouais, alors OpenPGP (GnuPG n'est qu'une implémentation parmi d'autres)… C'est compliqué pour les administrateurs de systèmes GNU/Linux dotés de 5-10 ans d'expérience, alors pour le novice, c'est totalement inacessible (j'ai essayé, et ça ne prend pas)… La configuration par défaut est trop permissive. La signature de la clé de ton conseillier bancaire (afin d'indiquer à GnuPG que tu fais confiance à tout ce qui est signé par elle) sera une plaie, surtout avec le turn-over qu'il y a dans ce milieu-là…


Les banques ne mettent pas non plus en œuvre les mécanismes requis par l’état actuel des connaissances [4]. À titre d’exemple, en août 2016 a été publiée la faille Sweet32 [5] mettant en cause le protocole HTTPS. En mars 2017, sur 35 banques testées, six seulement avaient pris les mesures nécessaires pour s’en prémunir. Le protocole TLS v1.0 a été interdit en juin 2018 [6] par la norme bancaire PCI-DSS, car faillible à des attaques comme POODLE [7] ou BEAST [8] ; sur 73 banques testées en janvier 2019, 43 le supportent encore. Pire, sept banques ne supportent encore que ce seul protocole

Les banques ne sont pas les seules responsables

L’état problématique de la sécurité des banques n’est pas à mettre à leur seul crédit, mais aussi indirectement à celui de leurs clients. La résistance au changement est en effet extrêmement forte dans le domaine de la sécurité. Les intérêts à court terme sont difficiles à percevoir (risques incertains et nébuleux, « rien à cacher »…) alors que les inconvénients, eux, sont immédiatement visibles (nécessité d’un gestionnaire de mots de passe ou d’un périphérique d’authentification, difficulté de connexion en situation de mobilité…). Et de manière générale, l’utilisateur final n’est que peu informé, le sujet étant technique et l’état de l’art très mouvant. Les banques n’ont finalement fait que suivre le mouvement, se limitant à une sensibilisation simpliste (vérifier la présence d’un cadenas et d’une barre verte dans la fenêtre du navigateur) et dans l’impossibilité de suivre les préconisations techniques sans accompagnement des utilisateurs qui risquent d’être récalcitrants (mise à jour des navigateurs, support)…

J'aurais plutôt conclu sur l'éternelle friction entre le Responsable de la Sécurité des Systèmes d'Informations (RSSI) et le Directeur Administratif et Financier (DAF). Quand le RSSI souhaite retirer telle version du protocole SSL ou TLS, qu'il expose à la direction que cela va exclure les 3 % de clients qui utilisent encore IE 6 (ce chiffre date de 4-5 ans), donc augmenter le coût du support téléphonique aux clients, et que cette évaluation sommaire ne prend pas en compte l'impact que ce changement produira sur les API qui permettent le paiement déporté (TPE, redirection vers le site web de la banque depuis un site web marchand, etc.), le DAF se met à hurler "nope nope nope, argent d'abord, argent d'abord, nope nope nope" et la direction de la banque se range derrière l'avis de ce dernier. Comment espérer un autre comportement dans un monde où la course aux bénéfices est plus importante que tout ?


[1] Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information : https://www.ssi.gouv.fr/administration/precautions-elementaires/calculer-la-force-dun-mot-de-passe/.

[2] https://howsecureismypassword.net/.

[3] https://www.gnupg.org/ ; logiciel open source transmettant des messages électroniques signés et chiffrés, garantissant ainsi leurs authenticité, intégrité et confidentialité, ndlr.

[4] Cf étude réalisée par Nicolas Vinot : https://imirhil.fr/tls/banks.html.

[5] https://sweet32.info/.

[6] https://blog.pcisecuritystandards.org/are-you-ready-for-30-june-2018-sayin-goodbye-to-ssl-early-tls.

[7] https://www.imperialviolet.org/2014/12/08/poodleagain.html.

[8] https://bug665814.bmoattachments.org/attachment.cgi?id=540839.

Nicolas Vinot
Co-fondateur festival Pas Sage en Seine
Spécialiste de la sécurité informatique

* Cf étude réalisée par Nicolas Vinot : https://imirhil.fr/tls/banks.html. L’étude consiste à répertorier sur les sites les outils de sécurisation employés, en fonction de leur efficacité évaluée à partir des bonnes pratiques prônées des organismes officiels tels que l’IETF (Internet Engineeering Task Force), l’ANSSI en France (https://www.ssi.gouv.fr/uploads/2016/09/guide_tls_v1.1.pdf) et en fonction de l’état de l’art concernant les failles de sécurité connues des différents protocoles.

Stop départ !

« Pour tenir cet objectif, il va falloir faire des efforts ! » Voilà ce qu’on entend partout lorsqu’on évoque le réchauffement climatique. Une sentence qui se classe immédiatement en haut du palmarès des phrases les plus cons entre « nous, les chasseurs, on défend la nature » et « c’était un faisan ou un cycliste ?! » Car pour lutter contre le réchauffement climatique, peut-être faudrait-il précisément arrêter de faire des efforts. Arrêter de défoncer les sols pour tirer des énergies fossiles destinées à déplacer des âmes en peine aux trajectoires absurdes. Arrêter de faire lever des gens à 5 heures du mat’ pour produire des merdes inutiles propulsées par un dégueulis mental nommé « marketing » ! Arrêter de vouloir « make our planet great again » alors qu’en matière d’écologie t’enchaînes des saloperies plus grosses que ton complexe de supériorité ; qu’avec tes discours, t’enfumes plus les gens qu’une vieille Lada d’occasion ; et que derrière ton sourire Ultra Brite, tes mots puent quand même de la gueule. Qu’attendons-nous pour stopper cette course folle vers rien ? Pour arrêter d’être En marche vers que dalle ? Pour souffler. Respirer tant qu’on a encore un peu d’oxygène à s’envoyer derrière la cravate. Car quel est le bilan carbone de la sieste ? De l’imagination ? De la balade en forêt ? De la glandouille ? Arrêtons les conneries. Tous ensemble unissons nos flemmes. Ayons le courage de ne rien foutre !

Dans le Siné mensuel de janvier 2019.

Petit lexique de survie en entreprise

Franck Lepage joue des spectacles pour désintoxiquer le public de la langue de bois. Dans ses Conférences gesticulées, ce militant de l’éducation populaire montre comment, avec l’arrivée dans la sphère politique des publicitaires comme Séguéla et autres spin doctors, le discours a cédé la place à la communication. Nous sommes petit à petit dépossédés du langage qui nous permet de critiquer la novlangue libérale. Franck Lepage décrypte pour nous les mots-clés.

Restructuration. « Dans cette novlangue, il s’agit à tout prix d’éviter de parler de licenciement collectif. “Restructuration” est un mot neutre. Comme “réforme”. Cela signifie qu’il va y avoir un changement. Or, l’actualité montre que ces changements ne sont jamais à l’avantage des salariés. Mieux encore : utiliser la formule “plan social” ou “plan de sauvegarde de l’emploi” pour mettre en avant le verre à moitié plein. Les syndicats se trouvent démunis pour lutter contre la “sauvegarde” d’emplois ! »

Flexisécurité. « L’emploi d’oxymores est très pratique. Les neuropsychologues soutiennent que notre esprit mémorisera toujours le terme positif plutôt que le terme anxiogène. Dans “frappe chirurgicale”, on retient “chirurgie”. Quand on entend “croissance négative”, on comprend davantage “croissance” que “récession”. En appelant flexisécurité la possibilité pour les patrons de virer leurs employés sur un claquement de doigt, Macron, lorsqu’il était ministre de l’Économie, faisait croire aux chômeurs qu’ils trouveraient plus facilement du travail. »

DRH. « L’entreprise est avant tout le lieu d’une exploitation. Gommer, en apparence, les rapports hiérarchiques au sein de l’entreprise permet de déguiser cette violence. Ainsi, le chef du personnel est devenu le directeur des ressources humaines. Sa fonction hiérarchique est gommée au profit d’une soi-disant fonction humaine. »

Au contraire, je pense que le terme « direction des ressources humaines » n'est pas du tout de la novlangue ni de l'hypocrisie : il reflète parfaitement que les salariés sont une ressource comme une autre (machine, capital, etc.), que l'on échange contre de l'argent, que l'on possède et, se faisant, on en fait ce que l'on veut, y compris des licenciements sans fondement (pas même économique), y compris une violence quotidienne née de l'exploitation. Ce terme décrit parfaitement la réalité.


Entretien individuel annuel. « L’évaluation est la modalité actuelle de la domination. Ce qui est appelé “évaluation” n’est rien d’autre que du contrôle des salariés et des objectifs qu’on leur impose. C’est le principe des entretiens individuels annuels dans les entreprises. Les salariés sont mis face à leurs potentiels échecs, perçus comme inacceptables dans un système où l’on doit faire toujours plus. On appelle cela l’effet cliquet : si vous avez vendu 300 abonnements téléphoniques l’an dernier, par exemple, on attend de vous que vous en vendiez 350 l’année suivante. À 300 ou moins, vous serez en échec. Ce système est une machine à burn-out. »

Démarche qualité. « Le même principe se cache derrière la “démarche qualité”. Personne n’est contre la qualité, en théorie. Pourtant, cela consiste à attribuer une note entre 1 et 5 à l’opérateur téléphonique d’un service après-vente, par exemple. Aujourd’hui, les hôpitaux aussi s’engagent dans la démarche qualité pour obtenir des dotations. Pour les aides-soignantes, cela se traduit par une autre réalité : quatre minutes pour faire les toilettes, pas le temps de parler aux patients. La démarche qualité transforme les services publics en services marchands. »

Dans le Siné mensuel de janvier 2019.

Marseille, amer béton

Une très bonne analyse d'une partie de la politique du logement à Marseille (l'insalubrité entretenue afin de déplacer les profils démographiques jugés inintéressants), avec une mise en parallèle avec le chantier de la Plaine et autres dépenses d'aménagement inutiles, ainsi qu'avec la violence policière. Tout cela permet de saisir le contexte global et d'affiner son angle de lecture de ces logements insalubres qui se sont écroulés fin 2018. C'est vraiment un très bon texte qu'il faut lire.


Ici, la guerre sociale a démarré bien avant le mouvement des gilets jaunes. Immeubles effondrés, huit morts victimes de la spéculation immobilière qui ne cesse de s’étendre. Depuis bientôt trois mois, répressmn atteint des sommets dans la ville. Lettre ouverte d'un Marseillais.

Comment ça, tu ne sais pas ? On ne t’a pas dit ? Attends, je te fais le tableau. La plus grande place du centre cerclée d’un mur immense, recouvert de graffitis et de messages de colère, des immeubles en ruine, d’autres murés, neuf morts, des évacuations qui ressemblent à des expulsions, plus de deux mille réfugiés dans leur propre ville, des CRS partout, armés, le centre gazé, gazé encore, les hélicos qui tournent à basse altitude pour traquer les manifestants… Eh oui, depuis octobre, Marseille est en guerre…

Non, non, pas ce genre de guerre, même si certains jours, ça y ressemble. C’est plus insidieux. Pernicieux, même. Cette guerre a commencé il y a longtemps, contre 1es pauvres. Les pas-le-ronds, les peu-troussés. Ici, on veut du haut de gamme en centre-ville : des touristes, des cadres, des imposables. Il faut reguinder tout ça. Qui est « on » ? Les dirigeants, pardi, les technocrates, les chantres de la ploutocratie. Jean-Claude Gaudin est le maire de Marseille depuis vingt-trois ans. Eh oui, il est encore là, papy Jean-Claude. La politique clientéliste et l’abstention sont payantes… Et comme Marseille est l’un des derniers bastions populo… Allez, je te raconte notre automne ; on n’a pas vu tomber que des feuilles mortes.

La plaine

À quelques encablures de la Canebière, il y a un plateau au sommet duquel trône la plus grande place du centre-ville. La place Jean-Jaurès. Elle fait la jonction entre les 1er, 5e et 6e arrondissements. Ici, tout le monde l’appelle « la Plaine ». Elle est reliée au cours Julien, second ventricule de ce quartier vivant, brassé, festif et alternatif. La Plaine, par extension, c’est le nom donné au quartier. Des rues escarpées en dévalent, charriant dans leur lit des ambiances différentes de l’une à l’autre. La Plaine, c’était aussi le plus grand marché de la Ville, une institution attractive, tarifairement parlant. Ici, on se réapproprie l’espace urbain, on improvise, mais de façon organisée : assemblées populaires, banquets, animations, matchs de foot sur béton, fanfares, apéros et même concerts sauvages. C’est sûrement ce qui met le plus en rogne les dirigeants de la ville. Le quartier est aux mains de ses riverains, dépourvu de grandes enseignes internationales, truffé de snacks, de rades, de bouibouis. Alors que, réquisitionné, il serait une véritable manne financière. Un pognon monstre à se faire…

fin 2015, la mairie de Marseille a annoncé sa volonté de requalification de la Plaine dans le cadre de l’opération « Grand Centre-Ville » de Marseille. Requalification, c’est évocateur, tu ne trouves pas ? Le chantier est confié à la Soleam(1). Son coût ? Entre 15 et 20 millions d’euros. Deux ans, peut-être trois, de travaux. Les pouvoirs publics ont laissé longtemps la situation se dégrader malgré les plaintes des habitants. La Plaine a besoin d’un coup de jeune, pas de perdre son âme. On nous parle de montée en gamme. C’est une stratégie locale. Abandonner certaines zones de la ville puis, lorsque la situation devient préoccupante, un coup de Kärcher, un coup de ponceuse, une hausse des loyers, et par là-bas la sortie si t’as pas l’oseille. La gentrificatîon par l’incurie.

Gérard Chenoz, adjoint au maire et président de la Soleam, dirige les travaux. Tonton Gérard, on lui doit cette pépite : « Pour que les gens soient mélangés, il faut que certains partent. » Il refuse toute discussion. C’est déjà décidé avec papy Jean-Claude, le plan ne bougera pas. D’ailleurs, en conseil municipal, le maire a été clair : « Les leçons de ceux qui ne sont pas élus, qu’ils se fassent d’abord élire et, après, on en reparlera. »

Une assemblée populaire se constitue, des initiatives citoyennes, agoras et journées festives d’informations ont lieu. La Plaine vit, bouillonne. Pendant trois ans, on tente de négocier une consultation. Rien à faire…

ZAD

Le 11 octobre, dernier marché et début des travaux. En fin de matinée, des dizaines de camions de CRS s’installent tout autour de la place et dans les rues adjacentes pour encadrer le chantier. La Bac et de nombreuses voitures de police en renfort. Belle démonstration de force à l’égard des habitants, qui se mobilisent instantanément. Des manifestations spontanées tentent d’empêcher les travaux. Gazages, interpellations, répression commencent. Naissance d’une Zad urbaine.

Pendant plus de deux semaines, quotidiennement, une foule bigarrée, de tous âges, défile, manifeste, construit. En réponse : la matraque, la lacrymo, la répression. On protège le chantier, on fracasse, on rosse le peuple ; fi de l’ambiance familiale, les locaux valent pas bézef. Il y a des blessés, des scènes d’une grande violence, des minots choqués… Au cours de cette période, le plafond de l’école maternelle Canet Jean-Jaurès s’effondre. Par miracle, c’est le week-end. Cinq ans que l’école alertait sans succès les services de la ville sur les risques liés aux fortes pluies. Allô ? Y a personne. Ni pour les autres écoles qui se délitent. Pourtant, du pognon, il y en a eu pour le mur

Le mur de la honte, tu ne l’as pas vu à la télé ? Le 29 octobre, lors d’une conférence de presse, tonton Gérard annonce une mesure à tomber cul par-dessus tête qui prend effet dans la foulée : l’édification d’un mur qui fera le tour de la place, haut de 2,50 m. Le coût du mur ? Dis un prix… Non, plus. Plus… Tu chauffes… 390 000 euros ! La Plaine est bouchée, encerclée, inaccessible, des vigiles dans son enceinte. Les graffitis et les affiches fleurissent. La colère ? Elle grimpe. Le mépris est à son paroxysme. Les manifestations continuent mais le moral est bas. Chaque nuit, ou presque, des groupes de manifestants fondent sur la Plaine, des morceaux de murs tombent, et chaque matin, tonton Gérard fait remettre le mur en l’état. C’est le seul mur du quartier qui soit rénové d’ailleurs…

Effondrement

La rue d’Aubagne dévale du cours Julien à Noailles, quartier sinistré, abandonné des pouvoirs publics. Lundi 5 novembre, vers 9 heures du matin, deux immeubles s’effondrent aux numéros 63 et 65. Le premier faisait l’objet d’un arrêté de péril. il appartient a la ville. il est vide et muré depuis deux semaines. Le second. est habité. C’est un choc pour tout le monde. Premières évacuations. Le boulevard Garibaldi est bouché sur 500 mètres par des véhicules de pompiers et de secours, des tentes. Une scène d’apocalypse, une vision de guerre. Ironiquement, la circulation est détournée vers la Plaine dont l’une des deux voies est elle-même entra par le mur. Des bouchons partout, le chaos. La rue d’Aubagne est bouclée. Ce jour-là, on ne connaissait pas encore le bilan, il est connu désormais : huit morts.

Les riverains organisent la solidarité avec les sinistrés et les premières familles évacuées. La lutte commence. Le collectif du 5 Novembre tient sa première réunion et les gens viennent si nombreux que la rue de l’Arc dégueule de monde. Trois autres immeubles menaçant de s‘effondrer sur les équipes de secours sont détruits, suspendant les recherches. Puis, toute la semaine, c’est la foire aux révelations. On savait. Tout le monde savait. Un article de Marsactu(2), qui date de 2016, mettait déià en cause la vêtusté de plusieurs immeubles dont le 65, rue d’Aubagne. En 2015, Christian Nicol(3) publiait un rapport accablant sur l’état du patrimoine immobilier de Marseille. L’expertise relevait que 40 000 logements étaient concernés. La mairie avait taxé ce rapport de « partisan ». Prévenir que la ville risquait de s’effondrer n’allait étaient concernés. La mairie avait taxé ce rapport de « partisan ». Prévenir que la ville risquait de s’effondrer n’allait pas dans le sens des affaires.

La colère monte d’un cran. Accompagnée de larmes. Chacun fait le lien entre les murs qui enclavent et ceux qui s’écroulent.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Désolé, c’est barbare, les chiffres, mais ça cause. Chaque année, la mairie n’investit que 15 millions d’euros contre l’habitat indigne. Mais, outre les travaux de la Plaine, on peut noter, par exemple, une patinoire à 56 millions d’euros (et 15 millions d’euros de budget annuel), des millions investis dans le stade ou, comme seuls travaux de réhabilitation rue d’Aubagne, un îlot entier transformé en hôtel de luxe.

« Ce dramatique accident pourrait être dû aux fortes pluies qui se sont abattues sur Marseille ces derniers jours », déclare la mairie le jour du drame. Une marche blanche est organisée, une « marche contre la pluie ». Le silence de Jean-Claude est assourdissant. Il ne démissionnera pas, c’est tout ce qu’il a dit. Officiellement, on parle de dix mille personnes, et c’est sans doute le double qui a défilé jusqu’à la mairie.

Dans la foulée, les évacuations s’enchaînent. Des évacuations aux allures d’expulsions. Quelques minutes pour récupérer ses affaires, puis ouste ! Un car, un hôtel a l’autre bout de la ville. L’école de tes gosses est à une heure de bus ? L‘immeuble où l’on sert les repas gratuits aussi (blague : il finira. aussi évacué) ? Tant pis, les hôtels du centre, c’est pour les touristes. Tu travaillais pendant l’évacuation ? Tes affaires et tes papiers sont chez toi ? Ton chien ? Ton chat ? Désolé, c’est bouclé. Parfois muré. Dans des conditions inacceptables. Bientôt, on dépassera les deux mille sinistrés. Des réfugiés, envoyés loin de tout, du vent ! Les victimes de la guerre menée aux pauvres, de l’OPA menée sur le centre. Une guerre sociale

Répression

Le 15 novembre est organisée la première marche de la colère. La manifestation est composée d’une immense foule bigarrée, solidaire, dans laquelle plusieurs quartiers sont représentés. En tête de cortège, les proches des victimes brandissent des portraits des huit personnes retrouvées dans les décombres. Fabien, Ouloume, Simona, Niasse, Julien, Taher, Chérif et Marie-Emmanuelle, visages disparus du village urbain. La foule converge vers la mairie. Sur la route, au-dessus du cortège, un balcon s’effondre. Une dame et son petit-fils tombent, une manifestante est également blessée, tous les trois partent à l’hôpital. La ville s’effrite.

On est là en famille, déterminés, tristes, furieux. La foule arrive devant la mairie, accueillie par une palanquée de CRS. Le bureau du maire est vide. Tous les âges sont représentés, (presque) toutes les classes sociales, et tout le monde crie d’une seule voix. Les barrières volent. Des fumigènes et des pétards sur le parvis. Les CRS, immédiatement, envoient des grenades lacrymogënes dans le tas. À part les parents qui fuient effarés avec leurs gosses, la foule, plus en colère encore, continue de gronder. Colère : « Gaudin, démission ! » Et unité : « Nous sommes tous des enfants de Marseille ! » Encore des lacrymos. Puis, quand la dispersion commence, vient l’heure du carnage. Les CRS chargent et cognent, cognent, et cognent encore. La foule est repoussée iusqu’à la Canebière où se trouvent nombre de manifestants rentrant chez eux. La Bac est la aussi. Les gens sont frappés par-derrière, gazés en pleine face, tabassés. Les jeunes, les vieux, les parents, même des touristes. Des flics en civil, avec masques et matraques, fondent dans Noailles et cognent les habitants du quartier qui avaient le malheur d’être dehors. Une nuit de violences disproportionnées.

Très vite, le collectif du 5 Novembre commence à réunir les témoignages des victimes. Pléthore. L’indignation a son comble. Quelques journalistes ont raconté ce qu‘ils ont vu. Les collectifs s’organisent pour prévenir des violences policières lors des prochaines manifs. Mais chacune sera plus violente que la précédente. Qu’elles soient festives ou frontales. Au terme d’un bal masqué devant l’hôtel de ville écrasé par les condés, des affrontements ont lieu à la Plaine. Tout le quartier se retrouve dans un nuage de gaz, les manifestants sont accueillis dans des boutiques qui tirent le rideau, pour les protéger. Deux hélicoptères tournent au-dessus des ruelles à basse altitude, pour les traquer. Coupables d’habiter là. Au centre, le mur, monolithique, s’élève comme un triste symbole.

Convergences

Puis la contestation devient nationale. Ça, tu as suivi. Pas les mêmes raisons, pas les mêmes batailles, mais on peut causer du même mépris, du même substrat de révolte. Le calendrier est facétieux. C’est mai en automne. Des gilets jaunes, la Marche contre les violences faites aux femmes, manifs syndicales, une manif contre les PPP (4), et une manif de riverains des quartiers Nord, toujours contre le mal-logement. Puis toujours Noailles et la Plaine. Plusieurs fois par semaine, les mouvements convergent, enflent, et bim !, voilà les lycéens, les étudiants, les dockers, une foule grandissante qui scande : « Nous sommes tous des enfants de Marseille ». Et la répression devient une habitude. Une sale habitude.

Le 1er décembre, l’une de ces manifestations est violemment dispersée, c’est la chasse à l’homme dans les rues de Noailles et de Belsunce. Une dame de 80 ans ferme ses volets par peur, dans l’air saturé de gaz. Elle habite au quatrième étage. C’est haut. Pourtant, elle reçoit une grenade lacrymogène à tir tendu en plein visage. Elle mourra à l’hôpital de la Timone. Choc opératoire. C’est la neuvième morte de Noailles. Elle s’appelait Zineb Redouane. Elle a témoigné, choquée, la mâchoire en miettes, aux ambulanciers et aux médecins : « Ils m’ont visée. » Nul doute que le scandale aurait explosé avec un nom bien français, si possible à particule. Dans la presse nationale, dans les médias, on entendra « en marge d’une manif de gilets jaunes ». Ah, ils font l’affaire de papy Jean—Claude, les gilets jaunes ! On ne parle pas de l’insurrection locale ni de la gestion autoritaire des manifs. Marseille ? Rien de particulier…

La colère est devenue rage. Les premières barricades, les premières voitures brûlées, les magasins de luxe pillés, un mur construit en pleine manif devant la Soleam de tonton Gérard… Puis, le 9 décembre, les blindés arrivent. La convergence est totale, luttes locales en tête. Guerre sociale et résistance. Jusqu’à la nuit, la violence atteindra son paroxysme.

Quelques jours plus tard, alors que la mairie vote une subvention de 1,8 million d’euros pour les vestiaires du très huppé Cercle des nageurs(5) les services de la mairie notifient à une partie des délogés qu’ils n’auront désormais plus droit au petit déjeuner gratuit. Le président du conseil de territoire déclare : « Ils sont logés. Alors peut-être qu’ils ont des croissants et ils savent pas ce que c’était… ».

Un rassemblement est annoncé le jour d’un conseil municipal ? Papy Jean-Claude annule ce dernier… Il a peur, tu sais, mais s’il passe la tempête, tout ça fera son affaire, à lui et ses copains promoteurs. La stratégie du choc. Ils reconstruiront à leur guise le quartier qu’ils ont détruit. Pas besoin de bombardements ni d’ouragan Katrina. L’incurie est une arme politique et économique.

Marseille est en guerre, en guerre contre une partie de ses enfants. La violence, le mépris, la mort, les ruines. Souviens-t’en parce que malgré l’effroi et la répression, tout le monde le dit, il faudra redescendre dans la rue, ne rien lâcher, ne rien lâcher, parce que, ce que disent les gens, c’est notre ville, et nous avons droit à la dignité.

Parce que nous sommes tous des enfants de Marseille.

(1) Soleam : Société locale d’équipement et d’aménagement de l’aire métropolitaine.

(2) Marsactu est un journal web, indépendant, dont les journalistes consciencieux révèlent scandale sur scandale. Allez voir, abonnez-vous.

(3) Christian Nicol : inspecteur général honoraire de l’administration du développement durable.

(4) PPP : partenariat public-privé.

(5) Devant le tollé, la décision sera annulée.

Dans le Siné mensuel de janvier 2019.

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