Franck Lepage joue des spectacles pour désintoxiquer le public de la langue de bois. Dans ses Conférences gesticulées, ce militant de l’éducation populaire montre comment, avec l’arrivée dans la sphère politique des publicitaires comme Séguéla et autres spin doctors, le discours a cédé la place à la communication. Nous sommes petit à petit dépossédés du langage qui nous permet de critiquer la novlangue libérale. Franck Lepage décrypte pour nous les mots-clés.
Restructuration. « Dans cette novlangue, il s’agit à tout prix d’éviter de parler de licenciement collectif. “Restructuration” est un mot neutre. Comme “réforme”. Cela signifie qu’il va y avoir un changement. Or, l’actualité montre que ces changements ne sont jamais à l’avantage des salariés. Mieux encore : utiliser la formule “plan social” ou “plan de sauvegarde de l’emploi” pour mettre en avant le verre à moitié plein. Les syndicats se trouvent démunis pour lutter contre la “sauvegarde” d’emplois ! »
Flexisécurité. « L’emploi d’oxymores est très pratique. Les neuropsychologues soutiennent que notre esprit mémorisera toujours le terme positif plutôt que le terme anxiogène. Dans “frappe chirurgicale”, on retient “chirurgie”. Quand on entend “croissance négative”, on comprend davantage “croissance” que “récession”. En appelant flexisécurité la possibilité pour les patrons de virer leurs employés sur un claquement de doigt, Macron, lorsqu’il était ministre de l’Économie, faisait croire aux chômeurs qu’ils trouveraient plus facilement du travail. »
DRH. « L’entreprise est avant tout le lieu d’une exploitation. Gommer, en apparence, les rapports hiérarchiques au sein de l’entreprise permet de déguiser cette violence. Ainsi, le chef du personnel est devenu le directeur des ressources humaines. Sa fonction hiérarchique est gommée au profit d’une soi-disant fonction humaine. »
Au contraire, je pense que le terme « direction des ressources humaines » n'est pas du tout de la novlangue ni de l'hypocrisie : il reflète parfaitement que les salariés sont une ressource comme une autre (machine, capital, etc.), que l'on échange contre de l'argent, que l'on possède et, se faisant, on en fait ce que l'on veut, y compris des licenciements sans fondement (pas même économique), y compris une violence quotidienne née de l'exploitation. Ce terme décrit parfaitement la réalité.
Entretien individuel annuel. « L’évaluation est la modalité actuelle de la domination. Ce qui est appelé “évaluation” n’est rien d’autre que du contrôle des salariés et des objectifs qu’on leur impose. C’est le principe des entretiens individuels annuels dans les entreprises. Les salariés sont mis face à leurs potentiels échecs, perçus comme inacceptables dans un système où l’on doit faire toujours plus. On appelle cela l’effet cliquet : si vous avez vendu 300 abonnements téléphoniques l’an dernier, par exemple, on attend de vous que vous en vendiez 350 l’année suivante. À 300 ou moins, vous serez en échec. Ce système est une machine à burn-out. »
Démarche qualité. « Le même principe se cache derrière la “démarche qualité”. Personne n’est contre la qualité, en théorie. Pourtant, cela consiste à attribuer une note entre 1 et 5 à l’opérateur téléphonique d’un service après-vente, par exemple. Aujourd’hui, les hôpitaux aussi s’engagent dans la démarche qualité pour obtenir des dotations. Pour les aides-soignantes, cela se traduit par une autre réalité : quatre minutes pour faire les toilettes, pas le temps de parler aux patients. La démarche qualité transforme les services publics en services marchands. »
Dans le Siné mensuel de janvier 2019.