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——————————— October 22, 2016 - Saturday 22, October 2016 ———————————

Des illustrations de cas d'utilisation de la blockchain et des cas où l'utilisation de la blockchain n'apporte(rait) rien.

D'abord, je vais me permettre un court paragraphe rappelant ce qu'est la chaîne de blocs : il s'agit d'une base de données ordonnée (les blocs contiennent des transactions, opérations d'écriture dans la chaîne, qui sont dans un ordre précis), répartie sur un réseau (typiquement Internet), et qui n'a pas de gérant unique. Chaque machine, chaque nœud, porte toute la chaîne et détruire celle-ci nécessiterait donc de détruire des dizaines de milliers de machines, gérées par des gens différents. La chaîne de blocs est publique : tout le monde peut créer un nœud du jour au lendemain, qui va automatiquement télécharger et vérifier la chaîne, avec toutes les données qu'elle contient. Tout le monde peut y écrire (souvent moyennant finances) et ces écritures sont signées, et sont gardées éternellement dans la chaîne, qui est donc un livre des opérations, contenant tout l'historique. L'intégrité de la chaîne est garantie par la cryptographie. Toute modification est détectable par tous. Notez bien que j'ai dit toute modification. La chaîne ne distingue pas entre modification « légitime » ou « illégitime ». Une fois qu'une transaction est dans la chaîne, elle y est pour toujours, même si on croit avoir de bonnes raisons de l'annuler. [...]

Il n'y a donc pas besoin de faire confiance au Président de la Chaîne de Blocs (il n'existe d'ailleurs pas). La chaîne permet donc à des acteurs ne se connaissant pas, et ne se faisant a priori pas confiance, de travailler sur une base de données commune, consensuelle. C'est tout mais c'est énorme. La chaîne est « vérifiable par tous et contrôlée par personne ».

Les applications de la chaîne de blocs sont donc a priori nombreuses : toutes les fois où des acteurs différents faisaient appel à une autorité centrale, on pourrait mettre à la place une chaîne de blocs. L'exemple évident est la monnaie. Depuis le Moyen Âge, elle est typiquement garantie par un État (autorité centrale). Avec la chaîne de blocs, on peut concevoir une monnaie sans autorité centrale, et c'est bien le cas de Bitcoin, la technologie qui a lancé et popularisé cette idée de chaîne de blocs. Outre le plaisir de se débarrasser d'une autorité centrale qui ne mérite pas forcément la confiance qu'on lui porte, cela présente des avantages comme de faciliter les micropaiements.

Après la monnaie, un autre cas de service qui est souvent géré de manière centralisé est celui de la gestion de noms (création, suppression, etc) dans un espace de nommage. Par exemple, les noms d'utilisateur de Twitter sont gérés de manière centralisée par Twitter, ce qui permet d'assurer l'unicité de ces noms (il n'y a qu'une AdrienneCharmet sur Twitter). Mais cette centralisation donne aussi un contrôle excessif à Twitter : cette entreprise a pu ainsi à de nombreuses reprises fermer des comptes sur la base d'un simple signalement, souvent mensonger. La chaîne de blocs fournit une alternative : l'enregistrement des noms « premier arrivé, premier servi » peut se faire sur une chaîne de blocs, comme le fait le système Twister. Ainsi, plus personne ne peut supprimer des comptes, la censure devient bien plus difficile.

Un exemple très proche de celui-ci est celui des registres de noms de domaine. Ceux-ci enregistrent des noms de domaine, indispensables pour l'utilisation de l'Internet. Mais ils ont aussi le pouvoir de les supprimer (comme dans l'affaire Sci-Hub). On peut donc envisager de remplacer ces registres par une chaîne de blocs, où les transactions sont la création d'un nom de domaine. [...]

Autre exemple d'application sans doute bien adaptée à la chaîne de blocs, le cadastre. Là aussi, on veut une information publique, et modifiable, et publiquement vérifiable. Au lieu de faire confiance à des autorités centrales, on pourrait tout mettre sur une chaîne de blocs. (Un exemple est souvent cité dans les médias mais sans jamais citer de source originelle donc je ne suis pas sûr qu'il soit réel.)

Ou un registre des identités dans laquelle j'aurais X identités car j'aurai X clés privées. Pour le cadastre : http://arstechnica.co.uk/business/2016/06/blockchain-tech-tested-sweden-land-registry-system/


Dernier exemple d'une application qui est bien adaptée à la chaîne de blocs, l'enregistrement d'œuvres à des fins de prouver l'antériorité. Imaginons un artiste qui produise une vidéo, ne peut pas ou ne veut pas la publier tout de suite, mais souhaite pouvoir prouver plus tard qu'on était bien l'auteur. Même chose pour un chercheur scientifique qui est en train de rédiger un article, il ne sait pas encore quand il pourra le publier (il faut terminer certains détails, et puis le processus de publication scientifique peut être très long) mais, en cas de fuite, il veut pouvoir faire valoir son antériorité. Il existe des solutions centralisées traditionnelles, nécessitant une confiance aveugle dans un organisme comme l'INPI avec les enveloppes Soleau ou comme Ma Preuve. À la place, on pourrait utiliser la chaîne. [...] Elle est également mise en œuvre dans le système Blockai. Il a même été proposé d'utiliser une technique analogue pour faciliter le travail des historiens.

Dans le monde de la haute technologie, un bon moyen de trier entre les techniques sérieuses et celles qui relèvent du pipeau, c'est de regarder non pas ce qu'une technique sait faire mais ce qu'elle ne sait pas faire. Si la description d'une technique ne liste pas ses limites, n'indique pas ce qu'elle ne peut pas faire, c'est probablement que cette technique est du pipeau.

Voyons donc les cas où la chaîne de blocs n'est pas adaptée. D'abord, un mot sur les coûts. Comme tous les nœuds (toutes les machines du réseau) doivent exécuter les transactions (pour pouvoir les vérifier), il n'est pas exagéré de dire que « la chaîne de blocs est le plus lent et le plus cher calculateur du monde ». Pour éviter les abus, toutes les transactions doivent être payées, et le coût dépend, par exemple, de la taille des données stockées. Pas question, donc, de stocker des vidéos dans la chaîne. (Tout au plus peut-on stocker de courtes données, comme les condensats cités plus haut.) Pour la même raison, les applications qui nécessitent de longs calculs ne sont pas adaptées à la chaîne de blocs.

Celle-ci a d'autres limites : comme la chaîne est publique, il ne faut surtout pas stocker de données confidentielles. On peut parfois stocker uniquement un condensat, comme dans l'exemple plus haut, mais il faut rappeler que les métadonnées (qui stocke des données et quand, par exemple) restent visibles et qu'elles peuvent déjà beaucoup révéler. Contrairement à une légende souvent reprise par des médias sensationnalistes, la chaîne n'est pas adaptée aux transactions vraiment confidentielles. Vouloir, comme je l'ai lu dans certains articles, stocker données de santé ou fichiers scolaires est donc absurde.

La chaîne de blocs est une construction virtuelle, ne vivant que sur un réseau d'ordinateurs. Elle ne permet donc pas de contrôler des objets physiques. Ainsi, on a vu parfois des articles promettant de remplacer Airbnb par la chaîne de blocs. On peut à la rigueur gérer une serrure connectée via une application qui lit la chaîne. Mais ce n'est pas l'application qui va regarder l'état de l'appartement après le passage du locataire et faire un rapport qui influencera la réputation du locataire (une information essentielle sur Airbnb, que connaissent tous les gens qui l'ont réellement utilisé).

J'ai aussi lu des assurances qui parlent d'utiliser la blockchain pour simplifier/garantir l'application d'un contrat d'assurance. Mais, là encore, il faut bien un humain pour aller vérifier sur place le sinistre, pour vérifier qu'il est pris en charge par le contrat souscrit, pour vérifier les documents justificatifs, etc.


Cette présentation était forcément assez générale. Le monde des chaînes de blocs est en pleine effervescence et les projets sont innombrables. Parmi les propositions nouvelles, on entend souvent parler de « chaînes de blocs privées ». Souvent, ce n'est pas décrit de manière assez précise pour qu'on puisse se faire une opinion sur ces « chaînes privées ». Disons qu'une chaîne vraiment privée n'a aucun intérêt : ce serait une base de données plus lente et plus chère que les bases existantes. À la rigueur, il peut y avoir un intérêt pour des chaînes « semi-privées », par exemple au sein d'un consortium dont les membres ne se font pas confiance.

On a dit que toutes les transactions étaient signées, ce qui est crucial pour la sécurité de la chaîne. Mais cette sécurité repose sur la bonne gestion des clefs cryptographiques utilisées. Il faut à la fois empêcher des tiers de lire les clefs privées (pas facile sur une machine Windows infestée de logiciels malveillants) et s'assurer que ces clefs privées sont bien sauvegardées, pour faire face, par exemple, à une panne du disque dur. Cela complique sérieusement l'utilisation de la chaîne de blocs pour M. Michu ! Il existe bien sûr des solutions techniques (signatures multiples) et organisationelles (des « notaires » à qui on sous-traiterait ce travail) à ce problème mais elles sont encore rares.

D'autre part, le caractère immuable des transactions dans la chaîne a des avantages (la censure est difficile) et des inconvénients (pas de droit à l'oubli, les transactions sont visibles éternellement...)

Un rappel des limites des systèmes totalement pair à pair, sans organisme central.

J'ai déjà raconté ici comment j'avais enregistré dans la blockchain Namecoin le nom d/bortzmeyer, m

Pourquoi Namecoin ? Parce que, disent ses promoteurs, il permet l'enregistrement de noms de manière complètement pair à pair. En prime, depuis quelques mois, « blockchain » est devenu un buzzword et, justement, Namecoin utilise une blockchain, un livre des opérations public, permettant une vérification par tous. Mais les fans de Namecoin oublient de signaler que le prix à payer, pour cette indépendance vis-à-vis de tout organisme, est qu'il faut s'occuper de tout soi-même (par exemple faire sa gestion de clés cryptographiques) et que les erreurs ne pardonnent pas.

C'est une telle erreur que j'ai bêtement fait. Je n'ai pas renouvelé le nom. Il a donc été retiré, puis ré-enregistré mais par quelqu'un d'autre. [...]

[...]

Comme Namecoin est très peu utilisé en pratique, je ne m'étais même pas aperçu de la perte. J'étais abonné au système d'alarme Name Alert mais celui-ci semble très bogué. Je n'ai pas reçu les messages prévenant que l'expiration approchait, et je n'ai reçu le message m'avertissant du nouveau contenu du nom que le 2 mars, plusieurs mois plus tard ! Cela donne une idée de l'état de l'écosystème Namecoin.

Le problème est-il soluble ? Oui, bien sûr, on pourrait imaginer la mise en place d'un système de notariat où des notaires stockent les clés et renouvellent les noms pour le compte de leurs clients. Cela permettrait à des non-experts d'avoir des noms Namecoin, tout en préservant la liberté du choix : chacun serait libre d'utiliser le notaire qu'il veut. En l'absence d'un tel système, il y a peu de chance que Namecoin soit un jour adopté massivement.

Le blabla sur la blockchain est assez insipide car trop résumé mais je retiens ceci qui ne m'était jamais venu à l'esprit :

Leurs regards fixaient les plans du célèbre économiste péruvien Hernando de Soto (élaborés avec la candidate à la présidence Keiko Fujimori), sur un écran géant. L’idée est d’aider les citoyens péruviens à devenir propriétaires ; de leurs terres comme de leurs voitures. Si un tel système était appliqué à l’échelle globale, il permettrait d’injecter 20 billions de dollars de « capital mort » dans l’économie mondiale et, selon De Soto, cela permettrait à de nombreuses personnes de sortir de la pauvreté.

De Soto expliquait à son auditoire comment l’absence de titres de propriété ou de système efficace pour les gérer empêche les citoyens de certains pays d’accéder au crédit ou de tirer des bénéfices des hydrocarbures ou de l’or tapis sous leurs terres. D’après lui, cette situation explique en partie pourquoi 70 % de la population péruvienne vit dans des bidonvilles sans eau courante : l’installation de canalisations implique de connaître l’identité de celui qui payera les factures, ce qui est impossible à déterminer sans titre de propriété. Sans compter que la majorité des viols dans les bidonvilles ont lieu lorsque les femmes se rendent aux sanitaires dans la nuit noire, car il n’y a pas d’électricité.

[...]

De Soto lui a répondu que 43 partis politiques européens l’avaient invité pour tester la capacité de son projet à résoudre des problèmes de migration et de terrorisme. « L’État islamique protège les maisons des plus démunis. On oublie souvent la raison pour laquelle ces terroristes prospèrent : c’est parce qu’ils offrent quelque chose en retour », a-t-il expliqué. « Lorsque des pays qui traversent des crises viennent nous consulter, nous essayons de leur fournir de la haute technologie – votre technologie – qui permet de lutter contre la violence, la pauvreté et développer des solutions afin que les gens puissent s’enrichir simplement. »

Via https://seenthis.net/messages/509850

[...] Monsieur Emmanuel Macron, a annoncé la création dans le projet d’ordonnance d’un nouveau titre pouvant être enregistré sur la blockchain : les « minibons ».

Les minibons sont des bons de caisse (titres émis par une entreprise en contrepartie d’un prêt qui lui est accordée) faisant l’objet d’une intermédiation sur des plateformes de financement participatif.

Ainsi, pour la première fois dans la langue française et dans le droit français, la blockchain est définie comme étant « un dispositif d’enregistrement électronique partagé permettant l’authentification » d’opérations.

Il manque l'aspect « dispositif public », « vérifiable par tous-toutes », non ?


La valeur légale des inscriptions sur la blockchain se voit également pour la première fois reconnue. Grace à cette ordonnance, la transcription des cessions de minibons sur la blockchain sera opposable aux tiers. Ainsi, le détenteur d’un minibon inscrit sur la blockchain pourra faire valoir et préserver ses droits devant un juge. [...]

Néanmoins, cette reconnaissance légale des inscriptions sur la blockchain est pour l’instant restreinte aux minibons. Les inscriptions d’autres éléments sur la blockchain n’auront pas de valeur légale. Par ailleurs, même en ce qui concerne les minibons, le rapport précise qu’un « groupe de travail devra déterminer les conditions de réalisation d’un tel projet, afin notamment de garantir que la technologie est assez sûre et mature pour assurer la tenue d’un registre électronique distribué fiable, sécurisé et susceptible d’être audité ».

Sans compter qu'apparemment, y'a une certification bullshit (Conseiller en investissements participatifs ou prestataire de service d'investissement) des plateformes d'intermédiations des minibons par l'AMF… La possibilité de recourir à un système acentré soumise à la bonne grâce d'un organisme centralisé. Pas mal.

Sans compter que je ne trouve pas le décret prévu par l'ordonnance et comme Macron a quitté son poste…

Vulgarisation de la chaîne de blocs avec des exemples.

Imaginez qu’au centre de la place de la Concorde à Paris, à côté de l’Obélisque on installe un très grand cahier, que librement et gratuitement, tout le monde puisse lire, sur lequel tout le monde puisse écrire, mais qui soit impossible à effacer et indestructible. Cela serait-il utile ?

Il semble que oui.

– On pourrait y consigner des engagements : « je promets que je donnerai ma maison à celui qui démontrera la conjecture de Riemann : signé Jacques Dupont, 11 rue Martin à Paris ».

– On pourrait y déposer la description de ses découvertes rendant impossible qu’on en soit dépossédé : « Voici la démonstration en une page que j’ai trouvée du Grand théorème de Fermat …».

– On pourrait y laisser des reconnaissances de dettes qui seraient considérées valides tant que celui à qui l’on doit l’argent n’a pas été remboursé et n’est pas venu l’indiquer sur le cahier.

– On pourrait y donner son adresse qui resterait valide jusqu’à ce qu’une autre adresse associée au même nom soit ajoutée, annulant la précédente.

– On pourrait y déposer des messages adressés à des personnes qu’on a perdues de vue en espérant qu’elles viennent les lire et reprennent contact.

– On pourrait y consigner des faits qu’on voudrait rendre publics définitivement, pour que l’histoire les connaisse, pour aider une personne dont on souhaite défendre la réputation, pour se venger, etc.

Pour que cela soit commode et pour empêcher les tricheurs d’écrire en se faisant passer pour vous, il faudrait qu’il soit possible de signer ce qu’on écrit. Il serait utile aussi que l’instant précis où est écrit un message soit précisé avec chaque texte déposé sur le grand cahier (horodatage).

Imaginons que tout cela soit possible et qu’un tel cahier soit mis en place, auquel seraient ajoutées autant de pages nouvelles que nécessaire au fur et à mesure des besoins. Testaments, contrats, certificats de propriétés, récits divers, messages adressés à une personne particulière ou à tous, attestations de priorité pour une découverte, etc., tout cela deviendrait facile sans avoir à payer un notaire, ou un huissier. Si un tel cahier public était vraiment permanent, infalsifiable, indestructible, et qu’on puisse y écrire librement et gratuitement tout ce qu’on veut, une multitude d’usages en seraient imaginés bien au-delà de ce que je viens de mentionner.

Un tel objet serait plus qu’un cahier de doléances ou un livre d’or, qui ne sont pas indestructibles. Ce serait plus qu’un tableau d’affichage offert à tous sur les murs d’une entreprise, d’une école ou d’une ville, eux aussi temporaires. Ce serait plus que des enveloppes déposées chez un huissier, coûteuses et dont la lecture n’est pas autorisée à tous. Ce serait plus qu’un registre de brevets, robuste mais sur lesquels il est coûteux et difficile d’écrire. Ce serait plus que les pages d’un quotidien qui sont réellement indestructibles car multipliées en milliers d’exemplaires, mais sur lesquelles peu de gens ont la possibilité d’écrire et dont le contenu est très contraint.

[...]

Bien sûr, ce cahier localisé en un point géographique unique ne serait pas très commode pour ceux qui habitent loin de Paris. Bien sûr, ceux qui y rechercheraient des informations en tournant les pages se gêneraient les uns les autres, et gêneraient ceux venus y inscrire de nouveaux messages. Bien sûr encore, faire des recherches pour savoir ce qui est écrit dans le cahier (telle dette a-t-elle été soldée ? Telle adresse est-elle la dernière ? etc.) deviendrait vite impossible en pratique quand le cahier serait devenu trop gros et que ses utilisateurs se seraient multipliés.

Ces trois inconvénients majeurs :
a) localisation unique rendant l’accès malcommode et coûteux ;
b) impossibilité de travailler en nombre au même instant pour y lire ou y écrire ;
c) difficulté de manipuler un grand cahier…
… peuvent être contournés. L’informatique moderne avec la puissance de ses machines (y compris les smartphones) et ses réseaux de communication est en mesure de les surmonter.

[...]

Le nom proposé vient de la blockchain du bitcoin, la monnaie cryptographique créée en janvier 2009, et qui a depuis connu un développement considérable et un succès réel très concrètement mesurable : la valeur d’échange des devises émises en bitcoins dépasse aujourd’hui 5 milliards d’euros. Au cœur de cette monnaie, il y a effectivement un fichier informatique infalsifiable et ouvert. C’est celui de toutes les transactions, baptisé par Satoshi Nakamoto son inventeur : la blockchain. C’est un fichier partagé, tout le monde peut le lire et chacun y écrit les transactions de bitcoins qui le concerne, ce qui les valide. La blockchain existe grâce à un réseau pair à pair, c’est-à-dire géré sans autorité centrale par les utilisateurs eux-mêmes. Certains de ces utilisateurs détiennent des copies de la blockchain, partout dans le monde. Ces centaines de copies sont sans cesse mises à jour simultanément, ce qui rend la blockchain totalement indestructible, à moins d’une catastrophe qui toucherait en même temps toute la terre. Ce fichier a été rendu infalsifiable par l’utilisation de procédés cryptographiques qui depuis sa création en 2009 se sont révélés résister à toutes les attaques : personne jamais n’a pu effacer ou modifier le moindre message de transaction auparavant inscrit dans la blockchain du bitcoin.

[...]

L’exploration par son ordinateur de ce qui est inscrit donne librement accès à tout le contenu de cette blockchain quasi-instantanément de n’importe quel endroit du monde. C’est d’ailleurs, dans le cas du bitcoin, ce qui permet de calculer le solde des comptes. Les systèmes de signatures cryptographiques garantissent que les messages de transaction que vous inscrivez sur la blockchain concernant vos comptes ont été écrits par vous. L’ordre des inscriptions fournit aussi une datation (horodatage) des transactions et donc les ordonne. Tout cela est fait, sans qu’aucune autorité centrale ne s’en occupe, puisque ce sont certains des utilisateurs (appelé « mineurs » dans le cas du bitcoin) qui en opèrent la surveillance, et qui se contrôlent mutuellement, assurant l’honnêteté des sauvegardes et leur cohérence.

[...] Qu’on ait pu ainsi créer une monnaie, grâce à un fichier partagé, semble incroyable. Cela d’autant plus qu’il s’agit d’une monnaie d’un nouveau type : elle ne repose sur aucune autorité émettrice, autorise des transactions quasi-instantanées gratuitement d’un point à l’autre du globe.

[...]

Le bitcoin utilise une blockchain qui lui est propre et ne sert a priori qu’à inscrire des transactions, mais l’idée de cette blockchain peut se décliner d’une multitude de façons donnant naissance à autant d’applications nouvelles. [...]

« La blockchain est intrinsèquement puissante du fait que c’est la colonne vertébrale d’un nouveau type de mécanisme de transfert et de stockage distribué et open source. Elle est le tiers nécessaire pour le fonctionnement de nombreux systèmes à base de confiance. Elle est la feuille universelle d’équilibrage utilisée pour savoir et vérifier qui détient divers droits numériques. De même qu’Internet a été la base de bien d’autres applications que le courrier électronique, la blockchain sera la base de bien d’autres applications qu’un réseau de paiement. Nous en sommes aux premiers instants d’un nouvel âge pour tout ce qui est possible au travers d’un réseau décentralisé de communications et de calculs. ». [...]

« La « blockchain » —le moteur qui sert de base au bitcoin— est un système distribué de consensus qui autorise des transactions, et d’autres opérations à être exécutées de manière sécurisée et contrôlée sans qu’il y ait une autorité centrale de supervision, cela simplement (en simplifiant grossièrement) parce que les transactions et toutes les opérations sont validées par le réseau entier. Les opérations effectuées ne sont pas nécessairement financières, et les données ne sont pas nécessairement de l’argent. Le moteur qui donne sa puissance au bitcoin est susceptible d’un large éventail d’autres applications. » [...]

Parmi les blockchain autres que celle du bitcoin et ayant pour objets des applications non liées à la monnaie, il faut citer le Namecoin un système décentralisé d’enregistrement de noms [...] Un des buts de Namecoin est la mise en place d’un système d’adresses pour les ordinateurs connectés au réseau internet qui pourrait se substituer au système actuel DNS (Domaine name system) en partie aux mains d’organisations américaines. Les créateurs de cette blockchain affichent les objectifs suivants : protéger la libre parole en ligne en rendant le web plus résistant à la censure ; créer un nom de domaine «.bit» dont le contrôle serait totalement décentralisé ; mémoriser des informations d’identité comme des adresses email, des clefs cryptographiques publiques. Ils évoquent aussi la possibilité avec cette blockchain d’organiser des votes ou des services notariés. [...]

Plus récemment a été créé Twister, un système concurrent de Twitter (le système de micro-blogging bien connu) mais totalement décentralisé et donc libre de toute censure ou contrôle. La blockchain de Twister ne sert dans ce cas pas à stocker toute l’information de la plateforme de micro-bloging (qui est distribuée sur un réseau pair à pair évitant que les nœuds du réseau aient à gérer de trop gros volumes de données) mais seulement les informations d’enregistrement et d’authentification. [...]

[...]

Une autre avancée toute récente a été proposée par Adam Back, inventeur déjà d’une monnaie électronique précurseur du bitcoin. Back a constaté que le bitcoin ne peut évoluer que très lentement car les décisions pour ces évolutions se font selon un processus qui exige un accord difficile à obtenir de la part de ceux qui travaillent à le surveiller et qui ne sont pas organisés en structure hiérarchique —c’est un problème avec les applications totalement décentralisées dont le contrôle n’est aux mains de personne. Il a aussi noté que beaucoup d’idées innovantes proposées par des blockchain nouvelles n’ont qu’un succès limité. [...]

[...] Avec une équipe de chercheurs, il a mis au point une méthode liant les blockchains les unes aux autres. Ce système de « sidechain » permettra de faire passer des unités monétaires d’une chaîne A vers une autre B. Elles disparaîtront de la chaîne A pour réapparaître sur la chaîne B et pourront éventuellement revenir dans A. Chaque blockchain est un petit univers où il est utile de disposer d’une monnaie (par exemple sur Namecoin, il y a une monnaie). Cependant faire accepter une nouvelle monnaie et stabiliser son cours est difficile et incertain. De plus chaque blockchain est une expérience comportant des risques qui sont d’autant plus grands qu’elle est récente et innovante. Le système des sidechain une fois mis en place (ce n’est pas si simple et aujourd’hui aucune sidechain ne fonctionne) permettra de tester rapidement de nouvelles idées. Chacune pourra « importer » la monnaie d’une autre blockchain, sans doute la monnaie bitcoin qui est la mieux installée et celle pour laquelle la confiance est la plus forte. Le système est conçu pour que la chaîne qui « prête » de l’argent à une autre ne risque pas plus que ce qu’elle prête et donc ne prenne qu’un risque limité.

Via http://seenthis.net/messages/457695

Excellent article sur la prétendue immuabilité de la blockchain.

De nombreux articles sur la chaîne de blocs ont prétendu qu’une de ses particularités était son immuabilité : ce qui est écrit est écrit, pour toujours. Contrairement aux processus humains, peu fiables et qu’on peut toujours soupçonner de changer les faits a posteriori, ou de changer les règles en cours de route, la chaîne de blocs, incorruptible, immuable et impavide, étanche aux passions et aux préjugés des singes intelligents, la chaîne de blocs, elle, ne change jamais ce qui a été marqué.

Il est amusant de noter que cette immuabilité est mise en avant aussi bien par les partisans de la chaîne de blocs que par ses adversaires. Les premiers font remarquer que l’immuabilité met la chaîne de blocs à l’abri de l’arbitraire humain, et garantit le respect des règles. Les seconds protestent qu’ils ne veulent pas céder le contrôle à un programme, et que l’immuabilité va créer des tas de problèmes, si on ne peut jamais corriger une erreur ou une attaque.

Mais les deux ont tort : la chaîne de blocs n’est pas immuable, ne l’a jamais été et ne pourra pas l’être.

D’abord, de quelle immuabilité parle-t-on ? J’en vois au moins deux, l’immuabilité des données et celles des règles.

La première garantit que ce qu’on a écrit dans la chaîne ne sera jamais effacé. Si j’envoie 0,001 bitcoin à la Quadrature du Net, cette transaction est écrite et, si je la regrette, tant pis, je ne pourrais pas l’effacer. Si je mets une valeur dans les données d’un contrat Ethereum, cette valeur sera là pour toujours. [...]

Il n’est pas étonnant que cette propriété soit appréciée : les applications monétaires ont évidemment envie qu’on ne puisse pas faire disparaître un paiement après avoir reçu livraison de sa commande [...] Et les historiens rappelleront que ce sont en général les régimes les moins attirants qui réécrivent l’histoire. Lutter contre la censure par l’immuabilité des données est un objectif important de la chaîne de blocs [...]

Et il y a la seconde immuabilité, celle des règles, celles dont on ne veut pas qu’elles changent après le début de la partie. C’est cette immuabilité qui fait que la diminution de la récompense des mineurs Bitcoin est divisée par deux de temps en temps : c’était marqué dans le code dès le début, et cela ne peut pas être changé. Dans le monde Ethereum, c’est l’immuabilité d’un contrat : une fois qu’il est installé dans la chaîne, on ne peut pas le changer, même si on y trouve une bogue (on peut installer une nouvelle version du contrat, mais l’ancien restera et sera toujours actif). [...]

Donc, données et règles sont immuables ? Eh bien non. Il y a déjà eu des changements. Je ne trouve pas beaucoup de cas où les données ont été changées. Comme les transactions suivantes sur la chaîne de blocs utilisent ces données, changer le passé nécessite de revenir en arrière, et de redérouler une nouvelle suite de transactions à partir du bloc modifié (comme dans les livres de science-fiction où on voyage dans le temps, on change une chose, et l’histoire est différente à partir de ce point). C’est une opération très lourde (mais qui a déjà eu lieu).

En revanche, des changements des règles sont plus faciles. Le plus fameux est évidemment la scission (fork) d’Ethereum en juillet 2016. Un contrat, nommé The DAO, avait plusieurs failles de sécurité qui avaient permis à un voleur de s’approprier une grande partie des fonds stockés dans ce contrat. Après une longue et vigoureuse discussion (où les arguments malhonnêtes n’avaient pas manqué), la chaîne s’est séparée en deux le 20 juillet 2016. Une partie des nœuds Ethereum suivait le code inchangé (règles immuables), une autre partie avait installé un logiciel modifié, où une nouvelle règle empêchait le voleur de récupérer sa mise, et permettait de rembourser les participants à The DAO.

Les deux chaînes continuent aujourd’hui, celle aux règles inchangées (désormais nommée Ethereum Classic) et celle avec les nouvelles règles (Ethereum tout court). La second semble rassembler davantage d’acteurs du monde Ethereum (on pourrait donc parler de « chaîne historique » vs. « chaîne habituelle »).

Mais, si la chaîne de blocs est immuable, comme le prétendent aussi bien ses partisans que ses adversaires, comment est-ce qu’un tel changement des règles a-t-il été possible ? C’est simplement parce que la chaîne de blocs n’est pas une entité virtuelle : ses programmes sont exécutés par des ordinateurs physiques, gérés par des humains. Ceux-ci peuvent changer les processeurs, changer le programme, installer une nouvelle version, etc.

Techniquement, la scission d’Ethereum était exactement cela : certains gestionnaires de nœuds Ethereum ont décidé d’installer une version modifiée du logiciel (plus exactement, ont installé une version ayant les deux jeux de règles, et ont utilisé une certaine option de configuration du logiciel). À tout moment, on peut faire une scission : ceux qui sont mécontents du système existant en installent un autre. Et voilà, les règles ont changé, montrant que l’immuabilité des règles n’a rien d’absolu. (Des cas identiques se sont produits avec Bitcoin mais, à chaque fois, personne n’est resté sur les anciennes règles, il y avait unanimité en faveur du changement, en partie parce qu’il s’agissait de corriger une bogue, pas de changer ses conséquences financières.)

[...]

Pour un changement des données (et pas seulement des règles), on peut citer la bogue Bitcoin de 2010, où un attaquant a pu créer 186 milliards de bitcoins pour lui. Il a fallu revenir en arrière, réécrivant une journée de transactions, dont beaucoup étaient pourtant légitimes.

Alors, est-ce que cela veut dire que la chaîne de blocs n’offre aucune sécurité, que tout peut changer arbitrairement à n’importe quel moment ? Et que la chaîne de blocs n’offre donc rien de plus que les systèmes centralisés traditionnels ?

Non, heureusement, ce n’est pas vrai. D’abord, les données et les règles peuvent être changées, mais pas discrètement : tout reste public, et les utilisateurs savent ce qui s’est passé (par exemple, avec Namecoin, tout le monde peut voir qu’un changement de titulaire d’un nom a été fait, cela ne peut pas être effectué subrepticement). Ensuite, la scission, pour être efficace, doit être acceptée par un grand nombre des acteurs. Pour Ethereum, pour que la nouvelle chaîne avec les nouvelles règles ne meure pas immédiatement, il fallait que les mineurs, les explorateurs publics, les places de marché, suivent la nouvelle chaîne. Si un mineur isolé décide tout seul d’installer un nouveau logiciel, qui suit des règles différentes, sans expliquer pourquoi, sa chaîne ne sera suivie que par lui. (De la même façon qu’on peut se proclamer pape à la place de François, sans, de nos jours, trop d’ennuis juridiques, mais qu’on ne risque pas d’avoir beaucoup de fidèles.)

Un changement des règles est donc possible, mais difficile. On le voit d’ailleurs chez Bitcoin où, depuis plus d’un an, une discussion pénible sur l’éventuelle augmentation de la taille des blocs persiste, sans qu’une majorité claire se dessine. Personne n’ose donc faire une scission, où il risquerait d’être seul, ou accompagné seulement d’une petite minorité.

[...] l’immuabilité (comme la permanence des identificateurs dans son article) ne peut pas être assurée par un processus technique, si parfait qu’il soit. Elle dépend de processus humains et est donc faillible et changeante comme eux. Comme le dit Tim Berners-Lee à propos des URI « URIs don’t change: people change them ». Proclamer (comme le fait le site Web de la fondation Ethereum) qu’Ethereum est « unstoppable » est simplement faux.

Comme dire qu'Internet est inarrêtable… Ça me rappelle mes cours (de vulgarisation, hein) de droit dans lesquels on nous avait expliqué que tout ce que la volonté humaine fait, elle peut le défaire, ce qui est le fondement de ce que nous sommes. Il me semble que c'est en droit des contrats.


Mais proclamer, comme le font les plus zélés défenseurs d’Ethereum Classic, que l’introduction des nouvelles règles viole un principe sacré est exagéré. Lors des débats avant la scission, les adversaires des nouvelles règles disaient qu’une décision en faveur de nouvelles règles ébranlerait Ethereum car elle montrerait aux utilisateurs potentiels que les règles ne sont pas immuables. Mais la seule discussion, même si une autre décision avait été prise, aurait suffit ! À partir du moment où on discute de la possibilité de nouvelles règles, c’est bien que c’est possible. Le nier ne va pas augmenter la confiance.

[...] Mais il est facile de trouver des cas philosophiquement ennuyeux pour l’immuabilité. Dans le cas de l’immuabilité des règles, une bogue dans la chaîne elle-même est un bon exemple : les logiciels ont toujours des bogues, et il faut pouvoir les corriger.

Pour le cas de l’immuabilité des données (pour lesquelles les nœuds ont des bonnes motivations pour en garder les copies), un exemple est le problème du droit à l’oubli. Essayer de détruire un contenu diffusé ne va pas être facile. Bien sûr, c’est volontaire : un des buts de la chaîne de blocs est de rendre la censure plus difficile. [...] Mais si on pense à des calomnies, des accusations fausses, des insultes, mises dans la chaîne de blocs et qu’il est difficile de supprimer, c’est plus gênant. Ceci dit, ce n’est pas un problème nouveau : supprimer un contenu largement recopié sur l’Internet a toujours été difficile [...]

[...] Certaines choses sont difficiles à changer (ce qui est en général une bonne chose, pour préserver la stabilité), mais tout peut être changé.



En gros, on peut réécrire l'histoire (dans le cas des données) ou changer le futur (dans le cas des règles) mais il faut être collectivement d'accord, à travers les différences culturelles, les différences de mentalité, malgré les objectifs différents poursuivis par chacun-e, etc. En gros, la diversité humaine est le garant de la stabilité. C'est là la différence avec les systèmes centralisés dans lesquels une minorité d'acteurs peut changer seule les règles qui s'appliquent à un ensemble plus ou moins grand de personnes.

Dans cet autre article, https://blog.ethereum.org/2016/05/09/on-settlement-finality/ , il est très bien expliqué que l'immuabilité, que le fait qu'une action soit définitive est toujours probabiliste : un registre papier peut brûler, les personnes qui y ont accès peuvent le modifier d'une manière qui les arrange, une décision de justice annule un vol après coup, etc, etc. Dans chacune de nos actions communes (genre la banque), on estime que la probabilité qu'un événement qui nous est défavorable se produise est faible donc nous ignorons les mauvais côtés des organismes centralisés & co.

Une fois de plus, ce texte aura démontré qu’il existe deux visions politiques de notre société.

Qu'est-ce qu'ils-elles me gonflent sévèrement avec leur bipolarisation à la noix qui n'a aucun autre sens que celui de nous endormir et de justifier l'immobilisme voire la régression en mode "les mézaants c'est trop les gens d'en face, sniiiiiif :'( "

Ce que je retiens surtout, c'est qu'ils-elles ne disent pas un mot sur la restriction totalement disproportionnée de la liberté de la presse qu'il y a dans ce texte. Là encore, comme sur d'autres textes, c'est pour moi un marqueur fort que, quand il s'agit de sucrer des libertés, droite et gauche ne font qu'un-e.

Et c'est bien triste.

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