C'est une banalité de parler de pouvoir médical et de dire que le médecin se sent souvent placé au dessus des autres humains. Mais ici, dans les deux pays, David a en effet réussi à avoir la totalité des pouvoirs, médical, mais aussi économique, administratif, policier et judiciaire (il pouvait punir, et il ne s'en privait pas). Tout partait pourtant d'une idée sympathique, celle de la « médecine sociale », l'idée, en rupture avec la médecine pasteurienne, qu'on ne pouvait pas considérer la maladie comme le résultat de la seule action des microbes, mais qu'il fallait prendre en compte tout l'environnement. Mais cette idée a vite mené à un dérapage qu'on doit pouvoir qualifier de totalitaire. Le médecin s'est en effet senti en droit de réorganiser toute la société selon ses vues, évidemment sans jamais demander leur avis aux habitants.
Jean-Joseph David était-il gentil ou méchant ? Il traitait bien les indigènes, mais comme un éleveur traite bien son troupeau. Il ne les considérait pas comme des citoyens, même pas complètement comme des humains, quand il parlait d'« améliorer la race » ou bien d'amener beaucoup d'enfants à l'âge adulte pour que la France ait beaucoup de tirailleurs. Et ses utopies ont parfois eu des conséquences graves. Il était clairement mégalomane (« la mégalomanie est une maladie tropicale », note un ancien des interventions en Afrique à l'auteur) mais était aussi le produit de son époque (la culture du Pharo, où tous ces médecins coloniaux étaient formés par d'anciens coloniaux) et de l'éloignement (depuis Yaoundé, le gouverneur français le laissait faire ce qu'il voulait).