Trois semaines avant la mort de Rémi Fraisse, le 7 octobre 2014, sur le site du projet de barrage de Sivens, les gendarmes procèdent à une énième évacuation de zadistes. L’un d’eux, seul à l’arrière, débusque trois opposants planqués dans une caravane sans vitre. Dans une vidéo projetée à l’audience et tournée par l’un des occupants, on le voit demander aux jeunes de sortir, tout en brandissant une grenade.
Comme en témoigne E. M. (elle a requis l’anonymat), âgée de 25 ans au moment des faits : « Il l’a jetée à l’intérieur, elle est tombée à côté de moi. J’ai cru que c’était une lacrymo, j’ai voulu l’attraper pour la sortir, elle a explosé. » Dix jours d’hospitalisation, douze mois de soins et de rééducation, elle souffre toujours aujourd’hui de stress post-traumatique.
Moralité : apprenez à différencier les différents types de grenades, ne ramassez pas et ne donnez pas de coup de pied dans une grenade de type inconnu et préférerez la fuite !
Ce 8 janvier, devant le tribunal correctionnel de Toulouse, le gendarme comparaît pour « violences volontaires aggravées avec arme par personne dépositaire de l’autorité publique ».
« En garde à vue ou devant votre hiérarchie, lui lance le président, vous avez dit avoir lancé cette grenade pour vous protéger d’un groupe d’opposants se dirigeant vers vous. — Avec le recul, la fatigue, j’ai eu une mauvaise analyse de la situation. — Ces opposants, que personne n’a vus, ils y étaient ou pas ? — Je ne sais plus. — Pourquoi ne pas avoir livré la bonne version ? — J’ai perdu le fil. — Vous avez surtout perdu le contrôle. » La principale ligne de défense du maréchal des logis chef Vilamanya, du peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie de Gaillac (Tarn), vient de s’écrouler.
Cet aspect "boarf, je ne sais plus, vous savez mon bon président, pfffiou" est très révélateur que, dans le cerveau d'un flic / gendarme, envoyer de la quincaillerie explosive dans un endroit confiné est jugé comme normal et routinier, au point que l'information n'est pas enregistrée parmi l'afflux d'informations du moment.
L’engin qu’il a balancé dans la caravane est une grenade désencerclante, également appelée DMP (pour « dispositif manuel de protection »). « Elle est utilisée pour permettre aux forces de l’ordre de se dégager en propulsant 18 plots en caoutchouc à 471 km/h sur un rayon de 30 m », détaille à la barre un témoin de la partie civile. Pas vraiment un jouet… Les deux avocats rappellent l’« ambiance de guerre sur la ZAD ». Affirment que cette caravane, « un univers clos », constituait « un danger potentiel » pour le militaire. Dans la salle d’audience, pleine à craquer et sous bonne garde, l’ambiance est électrique. A droite, les gendarmes, en civil ou en uniforme ; à gauche, les militants écolos. Plus de sept heures d’audience…
L’avocate de la victime rappelle le rôle joué par la vidéo tournée par les zadistes : « Sans cette vidéo, pas de poursuites. Vu que la caravane a été détruite dix jours plus tard. » Le procureur est clair et net : « Je ne crois pas une seconde que vous ayez jeté cette grenade à côté de la caravane. »
Verdict : 6 mois de prison avec sursis, 6 mois d’interdiction de port d’arme, 1 000 euros au titre des frais de justice et renvoi à une audience début avril, pour évaluer et chiffrer le préjudice. L’interdiction de maintien de l’ordre pendant au minimum trois ans réclamée par le parquet n’a pas été suivie. L’« ultra-sévérité », c’est tout un art…
Dans le Canard enchaîné du 16 janvier 2019.