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  • Le véritable Arsène Lupin

    Ruffin compare le procès du groupe dit de Tarnac au procès de l'anarchiste Alexandre Marius Jacob qui s'est déroulé en 1905. Les deux présentent des similitudes dont le refus de l'accusé de se soumettre à la justice de classe, la transformation du procès en tribune politique et le dynamitage dudit procès par le rire.


    « Vive Jacob! Vive la révolution ! Vive l’anarchie ! » Devant le palais de justice, des cris saluent l’arrivée des voitures à chevaux. Enchaînés, les prisonniers descendent des carrioles et entonnent une Carmagnole : « Ah ça ira ça ira ça ira, les aristocrates à la lanterne… » que le public reprend en chœur.

    C’est que ce mercredi 8 mars 1905 s’ouvre, devant la Cour d’assises de la Somme, un procès prodigieux, qui rassemble toute la grande presse - Le Figaro, Le Temps, L’Aurore, etc. : celui d’Alexandre Marius Jacob et de ses « travailleurs de la nuit », eux qui comptent plus de cent cinquante cambriolages à leur actif, eux qui volent aux riches tantôt pour redonner aux pauvres tantôt pour financer les feuilles anarchistes.

    En cet hiver, Amiens est devenu le cœur de la subversion. Depuis novembre dernier, déjà, un brûlot paraît, Germinal - tellement incendiaire qu’à côté, Ch’Fakir, c’est du Paris Match : « Les innombrables victimes des curés, des traîneurs de sabre, des jugeurs, des policiers, des patrons, annonce l’éditorial du numéro 1, pourront faire entendre ici leur cri de révolte sans crainte d’être dévoilés. Nous avons assez d’énergie révolutionnaire pour endosser toutes les responsabilités devant les lois que nous méprisons souverainement. » Les conférences d’orateurs libertaires se succèdent, attirent jusqu’à des milliers de personnes, s’achèvent parfois en des manifestations où L'internationale résonne rue des Trois Cailloux, avec des échauffourées, des blessés, des heurts devant la prison. Voilà pourquoi, aujourd’hui, trois compagnies de chasseurs à pied et tous les effectifs de gendarmerie quadrillent le centre-ville : côté autorités, on redoute l’émeute.

    Travailleur de la nuit

    « Levez-vous, ordonne le président à l’accusé.
    — Vous êtes bien assis, vous ! réplique Jacob, du haut de ses vingt-cinq ans.
    — Et puis, enlevez votre chapeau quand vous me parlez!
    — Vous êtes bien couvert!
    — Vous êtes ici pour être jugé. Vous devez vous conformer aux usages et observer plus de tenue !
    — Ceci est une mascarade ! Une parodie de justice ! J’aurai des égards envers vous quand vous en aurez envers les travailleurs ! »
    Le gendarme qui l’escorte lui arrache son couvre-chef.
    « Avez-vous des jurés à récuser ? poursuit le Juge.
    — Je les récuse tous, répond Jacob, puisqu’ils sont nos ennemis. » ,
    Une étrange épidémie, de toute façon, a ravagé les rangs des jurés : c’est que l’équipe de Germinal leur a adressé des lettres menaçantes. Nombre d’entre eux se font donc porter pâles, certificats de médecin à l’appui.
    « Quelle est votre profession ?
    — Entrepreneur en démolition.
    — Où demeurez-vous ?
    — Un peu partout dans le monde.
    — De nombreux indicateurs ont dû vous aider ?
    — Vous parlez comme un magistrat. Si vous étiez cambrioleur, vous sauriez que nous n’avons besoin de personne. Quand j’arrive dans une ville, si je vois des cheminées d’usine, je me dis : il y a là du populo qui travaille, rien à faire. Mais quand je vois des habitations bourgeoises qui sont fermées, je n’ai pas besoin de renseignements supplémentaires. »

    Tribune au tribunal

    Une semaine durant, les audiences retracent les méfaits (ou les exploits, selon le point de vue) de cet aventurier au grand cœur, arrêté à Abbeville, et qui fut marin, pirate, gardien de phoques, fondeur d’or. L’homme ne se défend pas, il attaque. Ainsi lorsqu’on lui reproche — parmi une centaine d’autres — un cambriolage chez M. de la Rivière, à Amiens :
    « Monsieur le Président peut-il préciser où se trouvaient les plaignants lorsque je me suis introduit chez eux ?
    — Ils étaient à la campagne.
    — Ah ? Ils ont deux châteaux ? Ce ne sont donc pas des malheureux ! De quoi viennent-ils se plaindre ! »
    Ou encore :
    « Pourquoi avoir volé ce diplôme de docteur en droit ?
    — C’est que je préparais déjà ma défense ! »
    Pas un interrogatoire sans une pique :
    « Pourquoi alliez-vous cambrioler en province ?
    — Je faisais de la décentralisation. »
    Même la presse bourgeoise tombe quasiment sous le charme : « Il ironise, plaisante, parfois pas sottement, concède L’Illustration, jamais à court de reparties, parfaitement indifférent, semble-t-il, aux conséquences de ses actes. » Et chaque matin, à l’arrivée des inculpés, une foule toujours plus dense et plus amicale se pesse. Tant qu’il bravait la police, il faisait peur à l’opinion. Menotté, voilà qu’on l’applaudit. Et le public commence à entrevoir le sens de son action. Car Alexandre Jacob a transformé le tribunal en tribune, d’où il promeut son idée : l’anarchie.

    Au troisième jour, durant plus d’une demi-heure, il lit d’une voix grave et chaleureuse sa profession de foi, voleur et fier de l'être, et les spectateurs sont ahuris. La presse n’en revient pas : « Ce n'est pas la société, représentée par les magistrats et les jurés, qui juge Jacob, remarque L‘Aurore, c’est le chef des voleurs Jacob qui fait le procès de la société. En vérité, il conduit l’affaire. »

    « Vive l'anarchie ! »

    Sa popularité grandit tant qu’elle trouble l’ordre public amiénois - et au-delà. L‘État s’en inquiète, mais comment agir ? Rien de plus simple : à mi-procès, le procureur réclame « l’expulsion des accusés », une faveur que le président lui accorde volontiers. Voilà qui, pour condamner, facilite la tâche. Et même le verdict sera rendu en l’absence de Jacob : les travaux forcés à perpétuité pour le chef, et des peines guère moins lourdes pour ses compères. À l’annonce du délibéré, une foule immense se tient massée devant le Palais. Soudain, les chasseurs à cheval sortent de leur caserne. Trois pelotons d’infanterie, des gendarmes et une nuée d’agents de police se joignent à eux et chargent. Des cris jaillissent de partout, « Vive Jacob ! Vive l’anarchie ! ». Une manifestation s’organise, compacte, un millier de personnes qui descendent la rue des Trois Cailloux, jusqu'à la Hôtoie, jusqu‘à Saint-Roch - où un meeting spontané se tient devant le siège de Germinal. À l’intérieur de sa boutique, le cordonnier Jules Lemaire et ses camarades achèvent une édition spéciale : « Les grains que vous avez semés, Ô bourgeois, vont sortir de terre. La haine, cette fleur du mal, Germe vivace en nos entrailles. Il en jaillira ce qu’il pourra ! Hardi les gâs ! C'est Germinal Qui fera pousser les semailles ! »

    En cet instant, Alexandre Marius Jacob roule déjà vers ses nouvelles prisons, Orléans, puis La Rochelle, et enfin Cayenne. Il ne sait pas encore qu’il restera un quart de siècle en Guyane, qu’il tentera de s’évader dix-sept fois, qu’il en sortira finalement vivant, et libre, et grand. Il ne sait pas non plus que, trois mois plus tard, Maurice Leblanc — qui était l’envoyé spécial du quotidien Gil Blas au procès - fera apparaître le premier épisode d’Arsène Lupin, le gentleman cambrioleur…

    Alors, comment expliquer que ce « roman vrai » à lui tout seul ne possède même pas un nom de rue, ou d’impasse à Amiens ? Qu’une pétition circule et qu'on débaptise, d’urgence, le square Jules-Bocquet… celui devant le tribunal !

    Dans le numéro septembre-novembre 2018 de Fakir.

    December 2, 2018 at 8:20:53 PM UTC - permalink - http://shaarli.guiguishow.info/?qLKcOA
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