L'édito du Canard Enchaîné du 20 juillet 2016 exprime plein de choses très intéressantes sur le massacre de Nice et mérite d'être lu, àmha. D'où le fait que je le distribue ci-dessous.
Non, ça ne va pas mieux : la cohésion nationale se fracture, l’esprit de résistance s’effrite, la peur fait son travail de sape, et Patrick Calvar, le patron du Renseignement intérieur, craint une confrontation violente « entre l’ultradroite et le monde musulman », lequel pleure 30 victimes sur la Promenade des Anglais. Encouragés par le Front national, des Niçois sifflent Manuel Valls et le traitent d’« assassin ». Une majorité de Français n’a plus confiance en François Hollande pour lutter contre le terrorisme, et François Fillon le convoque déjà devant le tribunal de l’Histoire. Le pas de deux du Président sur l’état d’urgence, abrogé le l4 juillet à 13 heures [ NDLR : ouuuuuaaaiiis, il n'a jamais été abrogé, juste Hollande avait dit qu'il prendrait fin le 26 juillet, comme prévu ] et rétabli douze heures plus tard, n’a pas-contribué, il est vrai, à réhabiliter son image de visionnaire. Après le 13 novembre, le feuilleton de la déchéance de nationalité, qui a amusé la galerie pendant des semaines, a aussi été dévastateur. Sarko ironise : « il ne faut pas que 1a main tremble. »
Plus question, donc, pour les héros des Rep de tendre la main et de communier dans une unité nationale qui reviendrait à admettre que l’Etat ne peut pas tout et eux pas davantage. Jusqu’à la primaire de novembre, Alain Juppé peut tout, y compris disputer à Sarko la palme du démago, lui qui jurait se distinguer par sa grande sagesse. Las, elle n’a pas résisté à sa baisse dans les sondages. « Si tous les moyens avaient été pris, 1e drame n’aurait pas eu lieu », a asséné, après Nîce, l’ex-Premier ministre de Chirac, qui, entre juillet et octobre 1995 avait connu 8 attentats (8 morts et plus de 250 blessés). Nul doute qu’il a appris, cette année-là, la recette miracle pour prémunir les Français contre le terrorisme sous toutes ses formes.
Sarko, jamais en reste, a aussi sa recette. Il cite, parmi ses mesures phares, le bracelet électronique ou le placement en camp de rétention pour les individus soupçonnés de radicalisme et la fermeture des lieux de culte salafistes, rien qui aurait changé le destin du chauffeur-livreur de la Promenade des Anglais, qui n’allait pas à la mosquée…
Christian Estrosi polémique sur les effectifs policiers que Sarko a diminués, comme si une colonne supplémentaire de CRS aurait pu arrêter un 19 tonnes roulant à tombeau ouvert. Et Henri Guaino propose d’équiper tous les flics de lance-roquettes pour tirer sur les camions [ NDLR : en espérant qu'ils ne contiennent pas d'explosifs :) ]. Et d’une boîte de punaises pour crever leurs pneus ? Avec pareille opposition, les terroristes sont terrorisés : ils ont peur de mourir de rire. Et la France n’a plus rien à craindre, sauf le ridicule.
Le terroriste « de proximité » est imprévisible, qu’il agisse en France, en Allemagne ou en Floride. Mais qui tient à s’encombrer de prudence ou de décence quand la primaire est dans les têtes ? Bruno Le Maire, qui compte les points, se place au-dessus de la mêlée, Sarko ne veut pas se laisser distancer par Marine Le Pen, Juppé par Sarko et Guaino par lui-même. Le tout à la grande satisfaction de Daech, dont la stratégie vise à attiser les conflits intercomrnunautaires. Et du FN, bien sûr, qui ne cesse de se frotter les mains, à la veille d’une présidentielle qui s’annonce explosive.