Résumé : une morale est relative à un contexte temporel éco-socio-culturel. Transformer de nécessaires usages communs à un instant T en morale, c'est leur octroyer de la légitimité après-coup afin de définir qui est dans le camp du bien et de justifier l'immobilisme. Droite comme gauche se réclament de valeurs et tout le monde prêche le bien et l'intérêt général, donc en faire grief seulement à la gauche (camp du bien, bien-pensance, etc.) n'est pas sérieux. Vouloir changer des choses / de système, c'est être immoral, il faut affronter la morale de l'époque qui a l'avantage de pré-exister donc d'être enracinée. Il faut remplacer la morale par la raison (arguments, mesures, etc.), sinon on obtient un non-débat valeurs contre valeurs, morale contre morale. L'organisation de la vie en commun doit rester neutre aux valeurs et elle doit créer le cadre qui permet à plusieurs morales de co-exister. Pourtant, on continue à vouloir insuffler de la morale partout (économie, politiciens, école) car ça permet de nier la défaillance d'un système pour la remplacer par la faillite morale des méchants individus. Il m'apparaît très difficile d'avoir en tout temps un argumentaire basé sur la raison (on n'a pas de chiffres sur tout, on se questionne uniquement en fonction de la morale actuelle, tout ne se démontre pas par des chiffres, etc.).
Une morale est liée à un contexte temporel éco-socio-culturel (Montaigne), donc elle est relative : on peut trouver immoral les homosexuels et la nudité tout en applaudissant une guerre. En France, la morale la plus répandue est celle issue du christianisme ;
Pour constituer un bloc, une société humaine a besoin d'usages, de traditions et de mensonges communs (Montaigne, Durkheim). Transformer cela en morale en lui donnant un côté immuable, c'est justifier, après-coup, les pratiques afin de définir qui est dans le camp du bien. La morale fait donc souvent l'apologie de ce qui est déjà en place ;
Gauche comme droite se réclament de valeurs, ce qui invalide le raisonnement "la gauche se réclame dans le camp du bien, de la bien-pensance, etc.", car la droite le fait aussi. Quand il s'agit de faire accepter ses idées, tout le monde prêche le bien et l'intérêt général. Le partage des richesses par l'impôt, par exemple, peut être dénoncé comme étant immoral par la droite, car il entre en conflit avec les valeurs travail, mérite et justice (il est injuste de prendre son gain à quelqu'un qui a réussi à la sueur de son front). À l'inverse, la gauche lui confère les valeurs justice (une réussite est jamais individuelle, tu utilises des savoirs, des outils, des matières premières d'autrui, donc il faut redistribuer le gain) et vertu (l'accroissement des inégalités ne sont pas saines car ça attise le rejet de l'autre) ;
Du coup, vouloir changer des choses / de système, c'est être immoral, ce que la gauche a souvent été (remise en cause du roi divin, remise en cause de Dieu sur l'homosexualité, la pillule, etc.). La droite, moins (les années frics, par exemple). Il faut alors faire front à la morale dominante. Quand Badinter disserte devant l'Assemblée sur la fin de la peine de mort, il expose qu'elle va à l'encontre des idées de Jésus (qui peut juger un homme sinon Dieu ?) et de celles de la République ;
Mais, cela conduit un non-débat valeurs contre valeurs, morale contre morale. Il faut remplacer la morale par la raison, ne pas respecter aveuglément des valeurs. Les valeurs dispersent, la raison peut créer du consensus. La politique (organisation de la vie de la cité) doit rester neutre aux valeurs. Elle doit créer le cadre qui permet à plusieurs morales de co-exister, ne jamais dire quel mode de vie est le bon.
Pourtant, on continue à vouloir moraliser l'économie (2008), les politiciens (2017), d'enseigner la morale à l'école, etc. C'est une entourloupe. Cela consiste à individualiser afin de ne pas remettre en cause un système : l'école n'est pas en manque de moyens, le programme scolaire n'est pas en cause, la hausse des inégalités non plus, le contrôle social de l'école n'y est pour rien, non, le vrai problème, c'est le manque de morale des élèves (irrespect de l'autorité, irrespect de la valeur travail, etc.). Distiller de la morale évite de penser à un nouveau système. Pourtant, les politiciens, de droite comme de gauche (Méluche) continuer de parler de morale, de morale républicaine et de vertu (faire ce qui est bien pour autrui).