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  • Sans smartphone, point de salut ? - /nick LaPalice

    L’intuition, je l’ai eue assez tôt : si j’ai un smart­phone, je n’arriverai pas à le lâch­er. Pas de smart­phone, pas de prob­lème.

    Je suis en cure de désintox de mon ordiphone depuis février (c'est-à-dire que je le laisse complètement à la maison, tous les jours). Il y a quelques jours, j'en avais besoin (tout du moins, je le croyais, une réflexion a posteriori m'a permis d'identifier une autre façon de faire sans ordiphone), donc je l'ai apporté au travail. Lors de la sortie "aller chercher à manger", j'ai constaté que je l'avais machinalement apporté avec moi. Je ne me suis pas rendu compte de mon geste et je n'en garde aucun souvenir. Ce que je voulais faire avec mon ordiphone était fait, je savais pertinemment que personne me téléphonerait ou me smserait à midi (et que si c'était le cas, ça pourrait bien attendre le soir), j'ai aucune application distrayante qui pousse à la consommation (Candy Crush, FB, Twitter, etc.) et pourtant, je l'ai pris, machinalement. Je trouve ça assez effrayant.


    […] Plu­u­u­u­u­u­us. Je l’ai tout le temps, ma bat­terie dure cinq heures et je réponds à mes mails dans la minute. Aucune lim­ite, pas même la socia­bil­ité de base : il mange avec moi, il ponctue mes con­ver­sa­tions IRL. Je dés­ap­prends aus­si très vite le droit à la non-réac­tion : si on me demande, c’est tou­jours cru­cial, et si je veux par­ler à quelqu’un, j’attends une réponse immé­di­ate. Tout est à égal­ité, stages, amis ou activ­ités, tout, sauf mon sens des pri­or­ités.

    J’ai mis un an à déchanter. Il y avait une app pour tout, sauf pour me faire lâch­er mon télé­phone, et ça m’épuisait. Et surtout, j’ai décou­vert Dama­sio et sa dis­tinc­tion spin­oziste pouvoir/puissance vis-à-vis de notre rap­port à la tech­nolo­gie. Voici son con­stat : la tech­nolo­gie m’apporte du pou­voir — le GPS me guide, j’ai tou­jours la réponse à tout sous la main — mais me retire de la puis­sance — capac­ité à m’orienter, capac­ité à mémoris­er les choses par moi-même. Et cet équili­bre varie en fonc­tion des indi­vidus.

    Dans le cas de mon ordi­na­teur, j’étais et je reste caté­gorique : c’est un out­il qui m’empuissante énor­mé­ment. Dans le cas du smart­phone, c’était moins évi­dent. Est-ce que c’était juste pra­tique, ou est-ce que c’était indis­pens­able ? Et sans télé­phone, je savais tou­jours aller d’un point A à un point B ? Sans accès à mes mails, je retrou­vais mes ren­dez-vous ? Est-ce que je sup­por­t­ais encore de ne pas avoir accès à une infor­ma­tion immé­di­ate­ment ? […]

    Mon smart­phone, c’était exacte­ment le tech­no­co­con dont par­le Dama­sio : il me per­me­t­tait de me sen­tir en sécu­rité tout le temps, de sat­is­faire immé­di­ate­ment mes besoins, de m’orchestrer un monde sans fric­tion.

    On con­state le même phénomène dans le métro parisien. Le rap­port aux autres est telle­ment dép­ri­mant que les gens se replient sur leur tech­no­co­con, ce qui inten­si­fie encore la sen­sa­tion de tristesse. La tech­nolo­gie nous pro­tège, nous par­le et nous ras­sure. C’est notre Big Moth­er.
    – Alain Dama­sio

    D’ailleurs, c’est la ren­con­tre avec Dama­sio qui m’a le plus ébran­lée : il vit sans agen­da, et sans portable. On avait ren­dez-vous dans un bar de Mar­seille, 7h d’aller-retour depuis Paris pour moi, sans aucune cer­ti­tude qu’il serait là, et sans aucun moyen de le join­dre. Juste un gros espoir. Assise à la ter­rasse d’un café, à le guet­ter, avec tous mes petits pou­voirs bien inutile­ment sur la table, et mon impuis­sance chevil­lée au corps.

    Et je suis arrivée en retard à tous mes ren­dez-vous — quand je suis arrivée6). J’avais per­du plein de réflex­es : enreg­istr­er les numéros impor­tants, not­er l’adresse de l’endroit où je vais, lire un plan (bon, en vrai j’ai tou­jours été nulle, mais la suite va vous sur­pren­dre). C’était inviv­able pour moi et pour les autres : je stres­sais en per­ma­nence d’avoir oublié une infor­ma­tion cru­ciale, je mis­ais sur les WiFi publics avec un suc­cès très relatif, et les gens com­mençaient à être fatigués de m’attendre. Résul­tats des cours­es : l’extrême décon­nex­ion, pas un grand suc­cès. Le shlag, ça fonc­tionne mieux quand per­son­ne n’a besoin de vous join­dre.

    La déconnexion quasi totale fonctionne quand elle est préparée des mois et des mois auparavant (en apprenant aux gens à te contacter par mail, en expliquant qu'une réponse à une question autre que "on va s'boire un verre ?" peut arriver plusieurs semaines après, etc., etc.) ou quand la personne qui la pratique a une autorité morale suffisante (c'est-à-dire est une personne adorée et/ou une personne consultée pour des problèmes persos, etc.) pour pouvoir se permettre un tel comportement.


    […]

    Finale­ment, ce que je ne veux plus, c’est le tech­no­co­con : je veux que l’outil reste un out­il. Être seule sans angoiss­er. Être capa­ble de m’orienter sans suiv­re bête­ment mon GPS, sup­port­er de ne pas répon­dre immé­di­ate­ment à mes mes­sages, avoir la patience de chercher pen­dant 20 min­utes le nom de ce mec, mais si, tu sais, celui qui a écrit ce bouquin là… J’adhère beau­coup à la théorie selon laque­lle ces petits efforts fas­ti­dieux, à la fois per­ma­nents et insignifi­ants, nous aident à con­stru­ire nos briques de mémoire.

    Je pense qu'il est sain d'accepter nos imperfections d'êtres humains. On en a tou⋅te⋅s. On nous fait croire que la technologie permet de les lisser voire de les effacer. Tout ça, c'est du bluff. Je suis convaincu que la solution, c'est la tolérance. Savoir que telle personne a une mémoire vacillante et faire avec en lui rappelant gentiment ses engagements. Accepter que cette conversation va échouer car tu es incapable de te souvenir d'un fait ou d'une théorie philosophique qui aurait pu l'alimenter… tans pis, y'aura d'autres conversations, et d'ici là, y'aura le temps de chercher. Accepter qu'autrui ne soit pas à ta disposition en permanence et te réponde des semaines après.

    Je me souviens de ce mec, la cinquantaine qui m'expliquait qu'au début des années 80, il n'y avait pas le téléphone dans chaque foyer. En revanche, il y avait des cabines téléphoniques dans les rues (un appel depuis ces cabines coûtaient un bras, mais c'pas le sujet). La semaine, il bossait à 600 km de son lieu de vie, donc de sa douce. Et il m'expliquait qu'il et elle arrivaient à se synchroniser pour se téléphoner, tel jour à telle heure, entre deux cabines. Cette histoire m'a scié et m'a fait prendre conscience à quel point c'est inconcevable aujourd'hui. Justement parce qu'on vit dans la certitude que la technologie nous permettra d'avertir autrui de notre retard alors que le plus simple serait de tenir notre engagement et de tout faire pour arriver à l'heure convenue.


    Je veux aus­si con­serv­er la fric­tion que m’a enlevée le smart­phone. La fric­tion, c’est ce laps de temps lux­ueux pen­dant lequel je peux me deman­der si ce que je suis en train de faire est vrai­ment néces­saire ou intéres­sant : devoir taper mon code de carte ban­caire plutôt que de l’enregistrer, oubli­er les événe­ments pas si impor­tants, not­er le titre d’un livre au lieu d’aller voir immé­di­ate­ment de quoi il s’agit, réfléchir au mes­sage que j’ai envie d’envoyer. Pren­dre un peu de recul sur mes actes, et me deman­der s’ils me retirent ou m’ajoutent de la puis­sance.

    […] C’est la démarche qui m’intéresse d’abord : réfléchir à ce que m’apportent mes appareils, et à ce qu’ils m’enlèvent. J’y ai beau­coup gag­né en sérénité, en capac­ité à pri­oris­er mes tâch­es, en capac­ité aus­si à ne pas faire ce qui ne m’intéressait pas. Je ne me sens plus redev­able de ma disponi­bil­ité auprès de qui que ce soit, mais du coup je tiens mes engage­ments et je suis à mes ren­dez-vous. Si j’oublie de faire quelque chose que je n’ai pas pu faire immé­di­ate­ment, je con­state que c’était inutile dans l’immense majorité des cas. Je pense que tout le monde gag­n­erait à faire cette analyse pou­voir / puis­sance et réfléchir à ce qu’on fait par automa­tisme, par facil­ité ou par besoin.

    Via https://twitter.com/aeris22 .

    June 13, 2018 at 9:48:12 PM UTC - permalink - https://lapalice.fr/2018/02/21/sans-smartphone-point-de-salut/
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