Il y a eu plusieurs vagues de néo-ruraux avec leurs caractéristiques propres. La génération post-68 (libertaires révolutionnaires, mystiques, hippies, etc.) voulait mener des expériences dans des endroits financièrement accessibles, aucun intérêt pour la population locale. La génération qui débarque à partir du milieu des années 70 est marquée par l'écologie politique, donc a des projets plus préparés, moins idéologiques, avec une volonté de s'insérer dans le tissu local. Beaucoup ont buté sur des questions d'argent, d'organisation, et de relationnel, que les collectifs actuels prennent en compte (formation, réflexion, etc.). Dans les années 80, la classe moyenne qui débarque à la cambrousse veut surtout exercer sa profession (enseignement, médical, etc.) dans un cadre plus convivial, osef du mode de vie différent. Dans les années 90 débarquent des précaires fuyant la pauvreté subie en ville. La vague Covid ressemble à celle, idéaliste / idéologique post-68, non ? ;
L'exode urbain contribue à dessiner une carte à deux niveaux : des territoires peu bankable et parfois socialement sinistrés contre d'autres valorisés et visés par les nouveaux venus des villes. La logique est la même que dans les villes : centre-ville hype et touristique, donc gentrification versus quartiers populaires ou ville déclassée. Quel rapport entre l'immobilier creusois encore abordable financièrement et son opposé ardéchois ? Quel rapport entre les villages bretons, lieux de tourisme et de spéculation, et ceux de la Picardie profonde ? Des géographes parlent de gentrification et de relocalisation du capital des villes vers les campagnes (je pense que ce deuxième qualificatif n'est pas adapté : il n'y a pas engluement, usage utile, du capital, juste spéculation, donc pas de relocalisation, sans compter les locaux qui sont autant dans une logique de capitalisation que les néos) ;
Une autre gentrification apparaît : l'exode urbain est accessible matériellement et idéologiquement qu'à une certaine classe moyenne supérieure et/ou déjà intégrée à des réseaux ;
Pour mettre en œuvre des organisations de transformation pratique de l'existence, il faut des fronts de contestation et des bases arrières, il faut transformer la ville et la campagne, faire l'union entre les deux types de lutte, en finir avec la métropolisation, imaginer et créer d'autres formes de densité et de mutualisation ;
Les relations avec les autochtones sont variables. Les néo-ruraux qui débarquent dans des villes désertent, les vieux qui restent sont contents de les voir débarquer. Quand la population est plus nombreuse et qu'il reste des jeunes, l'accueil est plus froid. Les néo-ruraux portent des revendications : école, entretien des routes, télécoms, etc. mais divergent parfois des locaux qui peuvent voir d'un bon œil les retombées économiques de l'implantation d'une centrale nucléaire ou d'un camp de bidasses comme à Saint-Jean-du-Gard en 2022). Sans compter les procès contre les bruits campagnards (coq, canards, cigales, grenouilles, cloches, etc.) ;
Les ruraux du cru ont des codes, une culture, des rites, auxquels les nouveaux venus n'ont pas totalement accès, même après 7 ans. Il ne suffit pas de vivre sur un territoire pour y habiter. Participer aux fêtes locales tendance bonne-bouffe, associations de chiens d'élevage, etc. Quand les néo-ruraux organisent une fête, on n'y voit pas beaucoup de locaux, car les valeurs alternatives qu'elles portent sont mal insérées. Les néo-ruraux tendance babos font aussi de l'entre-soi. Dans la Drome, par ex. Certaines pratiques heurtent les traditions, en particulier autour du droit de propriété, sacro-saint à la campagne, comme amener des bêtes sur des terres appartenant à des locaux ;
Les néo-ruraux, qui essayent de nouvelles cultures ou de redonner vie à des cultures tombées en désuétude (petits fruits, châtaigne, etc.), ou d'élever des chèvres (considéré comme peu prestigieux), travaillent sur des créneaux différents des autochtones. L'activité agricole des néo étant insuffisante pour vivre par manque de superficie, ils développent des revenus complémentaires, notamment du côté de la transformation et de la commercialisation, et les institutions qu'ils construisent (coopératives, circuits-courts, marchés de producteurs, etc.) profitent aux locaux. Sans compter les festivals, biblio et autres trucs culturels (ce qui crée aussi un fossé avec les locaux qui sont plus chasse, concours de boules, films commerciaux, etc.) ;
Mais la concurrence se manifeste autrement. Dès 1973, l'État change de politique d'aménagement du territoire et décide de revitaliser les campagnes en s'appuyant sur les néo-ruraux (contrats de pays, par ex.). Il s'agit de procédures complexes, que les néos, mieux formés et qui ont parfois des relais qui permettent de court-circuiter les barons locaux et les administrations locales, savent accomplir. Les locaux vivent ça comme un déclassement, une violence, et une concurrence déloyale de gens qui ne pigent rien au tissu local (il faut dire que ces politiques publiques genre subventions européennes provoquent une uniformisation néolibérale du territoire dont les néo-ruraux ont été le véhicule) ;
Les jeunes femmes locales ayant quitté la campagne pour la ville, les hommes locaux se sont tournés vers les néo-rurales ;
Sept ans en arrière, des collectifs de diplômés prenaient déjà la tangeante à la fin de leurs études pour monter des fermes collectives. Avec le discours public signalant l'absence de sens de ce que leurs profs leur avaient appris. Comme quoi, pas besoin du discours de sortants d'AgroParisTech 2022 ;
Les fermes collectives écolos, comme les autochtones, font des compromis : ils vendent cher leur production, ils utilisent du pétrole pour leurs déplacements, et ils ont recours à de la main d'œuvre gratos via le woofing. Le système est fort, difficile de s'en sortir sans compromis. Dans les fermes collectives, certains estiment que leur approche agricole n'est plus le pré-requis d'une transformation sociale radicale qui ne pourra pas avoir lieu en petits comités avant-gardistes coupés des réalités agricoles dominantes.