La Ligue Islamique Mondiale, visage religieux du régime saoudien, organisait, à Paris (comme ailleurs), une conférence pour « la paix, la fraternité entre les peuples et la promotion d’un islam tolérant et humaniste » parainée par la Fondation de l'Islam de France fondée par Cazeneuve pour lutter contre le salafisme. La LIM, wahhabiste / salafiste (retour aux pratiques religieuses originelles), dont le patron a fait condamner le blogeur Raif Badawi, avait porté plainte contre Charlie. C'est mignon (positionnement et indignation variables de la France, tout ça).
Un après le dépeçage du journaliste Jamal Khashoggi, et alors que les bombardements au Yémen se poursuivent, l’Arabie saoudite est en pleine tournée mondiale… de réhabilitation. Elle régale à tout-va. Des représentants de la Ligue islamique mondiale (LIM), bras religieux du régime, se sont rendus au Vatican, au Sri Lanka et en Russie. L’an prochain, ils visiteront Auschwitz.
Le 17 septembre, leur « croisade pour la paix, la fraternité entre les peuples et la promotion d’un islam tolérant et humaniste » a fait escale à Paris. Sous les dorures du palais Brongniart se tenait une très ronflante « conférence internationale ». Son « excellence » Mohammed al-Issa, secrétaire général de la LIM, recevait Haïm Korsia, le grand rabbin de France, Mgr Defois, évêque émérite de Lille, et François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France — tous spécialement dépêchés pour une grande cause : la signature d’un « mémorandum d’entente et d’amitié » entre toutes ces religions. Le dialogue interreligieux à l’initiative d’un salafisme qui prétend aujourd’hui condamner le terrorisme et tout acte de violence perpétré au nom de Dieu ? On rêve, sûrement…
Idéo-jolie
La présence d’Emmanuel Macron et d’Edouard Philippe avait même été annoncée pour couronner le placement en Bourse des Saoudiens, mais ces sommités, de même que le bouddhiste Matthieu Ricard et quelques universitaires, ont brillé par leur absence. Jack Lang, lui, était là.
Il faut dire que la puissance invitante a quelques « malentendus » à lever. Fondée en 1962 par le prince Fayçal, la LIM — organisation phare de financement du wahhabisme et de sa vision si tolérante de l’islam — avait porté plainte en 2006 contre « Charlie Hebdo » à la suite de la publication de caricatures de Mahomet. Son patron, Al-Issa, ancien ministre de la Justice de la monarchie saoudienne, a, quant à lui, fait condamner en 2014 le blogueur Raif Badawi à 1 000 coups de fouet et à 10 ans de prison. L’homme est toujours incarcéré.
Avancer mosquée
Al-Issa est donc aujourd’hui le meilleur ami de la liberté de penser, et il est parrainé par la Fondation de l’islam de France (FIF), organisation laïque créée en 2016 par Bernard Cazeneuve avec l’idée de… « contrecarrer l’idéologie salafiste qui nourrit la violence des extrémistes djihadistes » ! « Pas étonnant que cela ait suscité une gêne au sein de la fondation », déplore l’imam d’une grande mosquée française. « Ça s’est fait dans notre dos !» s’insurge un membre des instances. Patron de la Fondation, l’islamologue Ghaleb Bencheikh se défend de jouer les « porte-parole » de la LIM. Juste son témoin de moralité, avec l’assentiment de l’Elysée ?
La Fondation n’a pas sorti un sou — elle dit d’ailleurs ne pas connaître le montant du show parisien —, les Saoudiens ont tout réglé : la location du palais Brongniart, le cocktail et le dîner au pavillon Gabriel, non loin des Champs-Elysées, où se pressaient une centaine de personnalités, dont quelques députés LRM. « La France est engagée auprès de l’Arabie saoudite. On ne peut pas profiter du pétrole saoudien quand ça arrange et ne pas les recevoir quand ils veulent organiser un événement », assume un participant. Surtout quand « ils » arrosent.
Deux jours plus tard, Al-Issa se trouvait a Lyon pour inaugurer, avec Christophe Castaner et Gérard Collomb, respectivement actuel et ex-ministre des Cultes, le nouvel Institut français de civilisation musulmane, jouxtant la mosquée de la capitale des Gaules. La LIM le finance à hauteur de 1,5 million d’euros. « Sans condition », selon son président, Kamel Kabtane.
Il ne manquerait plus que les Saoudiens réclament une ristourne sur leurs achats d’armes françaises…
Dans le Canard enchaîné du 25 septembre 2019.