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  • Dans le numéro 165 des Dossiers du Canard enchaîné « Qatar l'envers du décor » (octobre 2022)

    Citoyenneté & ségrégation

    • Les 330 k citoyens qataris sont terrorisés d'être grand-remplacés. Ils représentent 8 à 10 % de la population. D'où, entre autres, une réglementation « family only » les vendredis, non-travaillés, dans de nombreux centres commerciaux desquels il s'agit d'interdire l'accès aux ouvriers migrants (célibataires sans enfant). Les Qataris jouissent d'un statut prioritaire informel : attendre à un guichet, ralentir à la vue d'un radar ou acheter un billet pour entrer dans un stade ne sont pas concevables, ils se vivent comme supérieurs ;

    • Citoyenneté sélective. En 2021, une frange substantielle des Qataris a été exclue du scrutin sur la première consultation législative au motif qu'elle ne résidait pas au Qatar avant 1930. L'émir déclara que « la citoyenneté [est] une question de loyauté, d'appartenance et de devoir […] le sectarisme tribal [est une] maladie » ;

    • La citoyenneté procure des avantages financiers, comme la gratuité des dépenses de santé et d'éducation, subvention du logement, gratuité de l'eau et de l'électricité, attributions de terrains à bâtir, emplois garantis et mieux payés dans le public, pensions de retraites, aides au mariage ou pour élever les enfants, etc. Comme le Koweït ou les Émirats arabes unis, le Qatar fait partie des États-providence les plus généreux… mais exclusifs. De même, en justice, un Qatari n'a jamais tort face à un étranger même si le droit est contre eux, notamment car les flics et les magistrats, eux aussi étrangers, font du zèle pour que leur titre de séjour perdure (j'ai le sentiment que les Qataris délèguent beaucoup) ;

    • Comme partout ailleurs, il y a des zones industrielles jouxtées par des taudis et des dortoirs. Les Qataris y vont rarement, les touristes jamais. Salaires impayés. Manifestations éphémères pour les réclamer. Les flics sont envoyés très rapidement. Marchés illégaux (kachara markets) pour acheter de la nourriture périmée en solde. Ça sombre dans l'alcool et la drogue (malgré les risques) ;

    • Chaque société commerciale doit embaucher 10 % de Qataris à des postes à responsabilité (600 k pour un branleur au poste de directeur délégué). Quand l'émir décrète une augmentation générale des salaires de 40 %, il faut suivre. Le très peu d'impôt se retrouve ici compensé, tout en permettant d'avoir un pied dans les sociétés étrangères. Évidemment, la triche permet de s'en sortir : le quota est calculé sur les employés de plein droits, donc il suffit de mettre tout le reste sous le statut de consultant. Exemple : 120 personnes employées, 20 de plein droit, dont 2 Qataris ;

    • Kafala : imposition d'un parrain local, un sponsor, à tout étranger. Si ce dernier est entrepreneur, alors le parrain doit être propriétaire à 51 % de la société commerciale sans rien investir. Il faut payer un droit à travailler au parrain, et celui-ci décide de la carrière du parrainé et même de l'obtention d'un visa de sortie du territoire ;

    • Expatriés : permis de résidence subordonné à un contrat de taff ; une demande d'un indépendant doit reposer sur un projet de société commerciale concret et un profil qualifié ; la majorité vit dans des compounds, des citoyens de maisons individuelles avec barrière et garde ; le ramadan s'applique ; pour être en couple (et vivre dans le même appart), il faut être marié ; la voiture est omniprésente, il n'y a pas de trottoirs (et sa clim est salvatrice durant les 3 mois d'été).


    Géopolitique

    • Les États-Unis ont leur CentCom sur l'immense base Al-Oudeid. Mais la véritable présence des USA dans le golfe Persique serait le Bahreïn qui héberge, entre autres, la 5e flotte ricaine. Aux Émirats Arabes Unis, la France dispose de 3 bases (mer, terre, et un groupement tactique inter-armées) ;

    • L'ambition du Qatar était (est ?) de promouvoir un islam politique plus présentable aux Occidentaux que le wahhabisme saoudien dont est issu Al-Qaïda et les salafistes, à savoir celui de la mouvance des Frères musulmans, qui peut s'inscrire dans un processus électoral ;

    • En 2013 en Égypte, l'Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis lancent une révolution anti-frériste qui s'étendra à l'ensemble du monde arabe. 5 juin 2017 : blocus du Qatar par ces deux-là rejoints par le Bahreïn et l'Égypte afin de l'isoler économiquement (espace aériens, maritimes et routiers interdits), diplomatiquement et politiquement. Un coup d'État aurait été prévu. Adoption d'un processus de réconciliation le 4 janvier 2021 sous les auspices des USA et du Koweït. Bilan ? Le Qatar s'est rapproché de l'Iran et de la Turquie alors que ses ennemis voulaient l'en éloigner, et il est devenu plus indépendant sur les plans économiques et militaires. D'un autre côté, le Qatar clôt ses expériences de pousser électoralement son islam politique pour reprendre un rôle de facilitateur, d'entremetteur ;

    • Dès 1820 (et jusqu'en 1968), le golfe Persique a été un point d'ancrage de la Grande-Bretagne, plus d'un siècle avant la découverte de pétrole dans la région. Il fallait sécuriser les voies marchandes et de communication avec les Indes britanniques. Dès leur arrivée, les Britanniques refusent de payer les droits de douane à la famille Al-Qawasim qui contrôlait les détroits. Conflit. Imposition par Londres d'un traité de lutte contre la piraterie ;

    • Au 19e siècle, le Qatar est sous la férule de la famille Al-Khalifa, installée au Bahreïn. Quand le Qatar et autres bleds de pêcheurs commencent à rejeter la domination du Bahreïn, les Al-Khalifa envoie une force navale les calmer. Cela viole le traité sur la piraterie (point précédent), donc la Grande-Bretagne intervient. Les pourparlers aboutissent à la séparation Qatar / Bahreïn, et l'entrepreneur Mohammed ben Thani, puis sa famille, règne sur l'émirat qatari comme les Al-Khalifa règne sur Bahreïn, d'où l'hostilité permanente ;

    • Les Al-Thani sont originaires du Nedjd, le désert berceau de la dynastie des Saoud, d'où, entre autres, l'Arabie Saoudite a des vues sur le Qatar ;

    • Quand le Qatar soutient le Hamas palestinien ou la formation syrienne Ahrar al-Cham, il n'aurait pas le sentiment d'aider des groupes terroristes, mais des mouvements islamiques de libération ou des gouvernements légitimes. Or, l'Occident classe comme organisations terroristes des structures différentes, parfois antagonistes, qui n'ont pas toute un agenda djihadiste. Énième exemple que l'apologie du terrorisme est un concept qui mérite une définition précise. Même si une candeur et une absence de vigilance du Qatar à l'égard des groupes djihadistes sont avérées.


    Influence

    • La fédération norvégienne de foot a organisé un vote sur le boycott de la Coupe du monde 2024. La Fifa a prévenu : réduction des subventions à la fédé, exclusion de la Coupe 2026, et amendes à payer. Le boycott n'a pas été adopté. Sans compter que les clubs en déficit et les joueurs ne veulent pas contrarier leur éventuel futur rachat par le Qatar ;

    • Le sport est identifié par le Qatar comme un des vecteurs d'influence importants pour se faire une place parmi les Nations. D'où, entre autres, une politique de naturalisation des sportifs de haut niveau étrangers. En 2015, le Qatar est vice-champion du monde de handball grâce à une équipe composée à 80 % de naturalisés ;

    • PSG Judo : en 2019, le roi du Maroc a demandé au Qatar d'embaucher Teddy Riner. L'émir a donc crée une section Judo au PSG sans logique sportive ni financière (13 millions d'euros de pertes prévues sur 5 ans). Il existe également PSG Handball ;

    • En 2008, le prix de l'Arc de triomphe, la plus prestigieuse course hippique est devenu Qatar Prix de l'Arc de triomphe ;

    • Le Qatar soutient financièrement des films étrangers, y compris ceux produits par des femmes. S'il coproduit des cinéastes arabes prestigieux, il peine à sortir ses premiers longs-métrage qu'il promet régulièrement d'ici deux à trois ans. Ça serait par manque d'idées ;

    • À l'été 2021, Qatar Airways cloue 21 de ses 53 A350 achetés à la France en 2015 pour cause de peinture écaillée sur les fuselages. Elle refuse les réparations rapides proposées par Airbus et réclame 200 k dollars par avion par jour. Elle avait déjà demandé une indemnisation pour de la moquette mal collée dans des A380. Un moyen de réduire après coup le coût d'achat ? ;

    • Accord fiscal France-Qatar dès 1990 renforcé par une convention signée par Sarko en 2018 consolidée en décembre 2021 sous Macron. Exonération des plus-values immobilières et locatives réalisées en France, sur les dividendes réalisés à l'extérieur, et sur les successions. En 2015, la Cour des comptes estime que cela représente 150 à 200 millions d'euros par an ;

    • En mars 2022, pour draguer le Qatar, l'UE a stoppé son enquête antitrust sur QatarEnergy. Mais le Qatar exige toujours de signer des contrats à long terme de fourniture de gaz, ce qui refroidit l'UE. Le Qatar veut du long terme car ses contrats actuels arrivent à terme à la fin de cette décennie. De plus, il craint que la flambée du prix du gaz démultiplie les migrations vers des solutions alternatives. Sans compter une forte concurrence des États-Unis et de l'Australie sur le marché asiatique ;

    • Fonds souverains bilatéraux. En 2011, après le rachat du PSG, via l'association nationale des élus locaux pour la diversité, le Qatar propose un fonds de 50 millions d'euros pour financer des projets économiques portés par des banlieusards. Montebourg indique que la projet a été enterré dès le début de la présidence Hollande en le destinant à aider des PME puis en demandant à l'élargir aux zones rurales paupérisées et à ce que l'État participe, ce qui l'a fait capoter. Mais, en 2014, la CDC crée un fonds de 300 millions d'euros à parts égales avec Qatar Holding, le fonds souverain afin de fournir des fonds aux entreprises de taille intermédiaire sous le nom de Future French Champions. Depuis, d'autres fonds souverains bilatéraux avec la France ont vu le jour : Émirats arabes unis (2014), Arabie saoudite (idem), Russie (2016), Corée du Sud (idem), Chine (idem) et Kazakhstan (2020). Bpifrance a récupéré leur tutelle en 2019 ;

    • Pour son développement, le micro-émirat, coincé entre l'Iran et l'Arabie saoudite, miserait moins sur la France, et plus sur les USA et l'Australie.


    Environnement

    • Loisirs : gravir les dunes en 4 x 4 au coucher du soleil et concours de dromadaires (beauté et course). Pour les courses de dromadaire, les enfants (pour gagner du poids) ont été remplacés par des robots contrôlés à distance depuis des 4 x 4 qui suivent la course. Le dopage de dromadaire est interdit, mais pas la sélection via insémination artificielle ;

    • Ces dernières années, les tempêtes de sable se multiplient dans toute la péninsule Arabique. Elles paralysent l'économie. D'où le Qatar a imposé la tenue de la Coupe du monde de football en hiver ? Même si, désormais, les tempêtes se produisent aussi en hiver…


    Divers

    • Fiscalité. La vente d'action de sociétés qataries par des non-résidents est taxé à 10 % (comment puisque non-résident ? :O). Pas d'impôt sur les revenus, sur la fortune, sur le foncier, pas de TVA, pas de retenue sur les dividendes. Pour les investisseurs étrangers : exonération d'imposition sur les bénéfices durant 10 ans puis "congés fiscal" de 20 ans (zéro impôt sur les sociétés, aucun droit de douane), etc. Les rares taxes plafonnent à 10 %… sauf sur l'alcool, le tabac, le porc et les boisons énergisantes consommées par les expats (taux : 100 % :O). Sous la pression internationale, le Qatar a créé en 2019 la General Tax Authority. "Impôt anticipé" de 5 % prélevé par les sociétés qataries sur les prestations fournis par des prestas étrangers. Une TVA de 5 % est à l'étude ;

    • Prime de mariage : 76 000 euros (pour les Qataris uniquement). La famille de la mariée prend en charge les festivités (qui peuvent grimper jusqu'à 760 000 euros). Celle du mari prend en charge tout le reste donc la majorité : logement, bijoux, mahr (qui permet à l'épouse de vivre s'il meurt ou la répudie, mais qu'elle devra rendre, ainsi que les bijoux, si elle divorce), etc. Du coup, le mari doit emprunter, ce qui le fait hésiter. De leur côté, 40 % des femmes qataries travaillent, font moins d'enfants et rechignent à se laisser enfermer (droits réduits, mère au foyer, etc.). Les mariages arrangés ont toujours la cote. En 2016, 42 % des mariages impliquaient des apparentés, dont 24 % entre cousins germains (forcément, 330 Qataris, ça va vite…) ;

    • L'État organise la distribution d'alcool à travers la Qatar Distribution Company. Elle régule l'accès via une carte officielle qui s'obtient via un permis de résidence > 3 mois, une autorisation de l'employeur, 40 €/an et certifier qu'on n'est pas musulman. Évidemment, l'alcool est hors de prix (cf. impôt colossal et arbitraire en fonction de la marque) et un seul magasin en périphérie de Doha en vend. Comme d'hab, y'a moyen de gruger.
    June 8, 2023 at 3:56:54 PM UTC - permalink - http://shaarli.guiguishow.info/?Zocp4Q
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