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  • Du sang noir

    Quinze mai 1918, front français. Henry Johnson et Needham Roberts, deux poilus du 369e régiment d’infanterie, veillent dans la tranchée. Dans la nuit, un bruit de cisaille. Les soldats d’en face coupent les barbelés. Grenade allemande. Les deux gars sont blessés. Johnson se relève, vise, tire son premier « boche ». Il est touché à son tour. Il assomme un fantassin à coups de crosse. Les ennemis emportent son copain blessé. Il se rue au couteau, poignarde, éventre, met la patrouille de dix hommes en déroute.

    Des reporteurs américains saluent le courage de Johnson. Citoyen américain de 19 ans, appartenant à la garde nationale de New York, versé dans un régiment français parce que noir de peau. Cet Africain- Américain, matricule 103348, est décoré de la Croix de guerre avec palme pour avoir tenu sa position et sauvé son camarade, malgré trois blessures par balles et des éclats de grenade. Une partie de l’Amérique salue le héros. L’autre enrage.

    AmériKKKa

    Anciens esclaves des champs de tabac de Caroline, la famille Johnson se réfugie au nord pour fuir les persécutions. Lorsqu’il est rattrapé par la conscription, le jeune Henry est porteur à la gare d’Albany. Pour lui, comme pour les autres Noirs qui endossent l’uniforme, la guerre sera un moyen de montrer son attachement au pays, mais aussi de revendiquer l’égalité. Dans l’Amérique, que le garçon quitte pour la guerre européenne, on lynche encore des hommes en raison de leur couleur de peau, la ségrégation reste vivace. Même au tribunal, Noirs et Blancs ne jurent pas sur la même Bible.

    Johnson et les autres veulent se battre, mais aucun régiment ne les accepte. Décharger les camions, terrasser les routes, oui. Mais pas question de leur donner une arme, symbole d’égalité. Pour les combattants blancs de l’Oncle Sam, à la ville comme au front, le Noir est paresseux, lâche, à moitié homme. Seul William Hayward, ancien avocat et officier blanc, croit en la valeur de ces garçons.

    Il demande aux autorités américaines l’autorisation de former un régiment séparé. Allez ! 2 000 gars à jeter dans les combats ! Refus du général Pershing. Armer des Noirs ? Jamais ! Ils pourraient rentrer au pays avec de sales idées. Seulement, voilà, Pétain a besoin d’hommes. Blancs, noirs, peu importe. Les poilus sont harassés. Il faut de la chair pour les canons. Et voilà les « Harlem Hellfighters », comme on les appelle, enrôlés dans l’armée française.

    Uniforme vert olive du Sammy mais casque Adrian, bandes molletières et fusil Berthier fabriqués en France. Ouvriers, musiciens de jazz, ils viennent du Bronx ou des anciens Etats confédérés et rêvent de rentrer au pays sous les vivats. Dans la tranchée, des Français blancs partagent la popote, la poignée de main, la cigarette. Les gosses d’Alabama n’avaient jamais vu ça. Alors ils se battent. Paient l’impôt du sang pour la liberté, l’égalité, la fraternité. Ce régiment noir sera le plus décoré de la Première Guerre mondiale.

    Quand ils regagnent les Etats du Sud, en 1919, les soldats noirs sont déshabillés de force par la foule et abandonnés en pleine rue. Cette même année, 77 Afro-Américains sont lynchés, dont 10 vétérans en uniforme. Henry Johnson, lui, meurt sur un trottoir de Washington le 1er juillet 1929, clochard et nègre.

    Très intéressant.

    Dans le Canard enchaîné du 13 décembre 2017.

    December 17, 2017 at 1:24:44 PM UTC - permalink - http://shaarli.guiguishow.info/?Y4df7g
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