L'État délègue de plus en plus au privé des missions de sécurité, mais pas toujours avec succès.
Le business de la sécurité est en plein essor. La menace terroriste est une opportunité très profitable pour ces entreprises toujours plus innovantes qui surfent sur la peur.
Ces dernières années, le secteur a enregistré un taux de croissance annuel de l’ordre de 5 %, selon le ministère de l'Intérieur. « Il a réalisé 21,3 milliards de chiffre d'affaires pour l'industrie et 13,6 milliards pour les services en 2016 », se félicite Thierry Vinçon, conseiller territorial auprès du délégué ministériel aux industries de sécurité au Comité de la filière industrielle de sécurité (Cofis). Le marché devrait continuer de grossir.
« On ne peut pas faire de renseignement s'il n'y a pas de surveillance. La surveillance doit être toujours améliorée », résume le ministre de la Transition écologique, François de Rugy, qui s'est penché sur le dossier quand il était président de l’Assemblée nationale.
Mais l'Etat seul n'est plus en mesure de développer les outils ultra-sophistiqués dont il a besoin. Il faut gérer des mégafichiers, avoir accès à des algorithmes pour chercher et traiter l'information disponible, intégrer des capteurs à la pointe de la technologie (caméras, instruments de recueil de données biométriques, comme les empreintes digitales, l’ADN, la reconnaissance faciale ou celle de l'iris) et disposer des logiciels informatiques adéquats. Faire appel à des sociétés privées est l'unique solution. « La logique d'arsenal où l’Etat contrôlait la production, c’est fini, assure un haut fonctionnaire du ministère de l'Intérieur. Seul le privé peut s'adapter et proposer ce dont nous avons besoin. »
TÉRAOCTETS. Encore faut-il que l’Etat ou les villes soient en mesure de penser le cahier des charges, d'élaborer les spécifications techniques, de piloter le projet et, surtout, de garantir le respect de la protection de la vie privée. Et ce n’est pas gagné… Le suivi de projet n'est parfois pas le fort des ministères. Ceux de l'Intérieur et de la Défense délèguent régulièrement leur pilotage, la « maîtrise d'ouvrage », dans le jargon, à des entreprises privées. « C'est le privé qui pilote le privé », s'étrangle un autre haut fonctionnaire. Des entreprises privées travaillent donc sur des projets ultrasensibles, comme la gestion des données de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Celle-ci a changé de braquet dans le traitement des données après l'affaire Merah, le tueur de Toulouse, en 2012. Le service renseignement s'est rendu compte quel était incapable de traiter la masse d'informations relatives au terrorisme avec ses propres outils.
La DGSI a tenté de touver la perle rare parmi les entreprises françaises. Mais, selon Patrick Calvar, son ancien responsable auditionné en 2017 par la commission d'enquête du Parlement sur les frontières européennes, c'était… mis- sion impossible. Les attentats du 13 novembre 2015 ont accéléré la prise de décision. Dans les jours suivants, la DGSI a dû transmettre en urgence 20 téraoctets (soit 20 000 gigaoctets !) de données à Europol, l'agence européenne de lutte contre la criminalité et le terrorisme, pour qu'elles y soient analysées. Europol utilisait le logiciel de Palantir, une société américaine spécialisée dans le traitement du big data. La DGSI a fini par signer, elle aussi, avec Palantir, en décembre 2016.
Confier à une entreprise liée au renseignement américain la gestion des données françaises a fait jaser. « Palantirn’a pas accès aux données collectées, [celles-ci] sont, bien sûr, stockées sur nos serveurs qui ne sont pas reliés à Internet », jure un policier. Mais la complexité du logiciel est telle que des collaborateurs de Palantir travaillent tous les jours dans les locaux de la DGSI, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine).
CAFOUILLAGES. L'Etat a aussi délégué une part de la traque des djihadistes sur le Net à des entreprises de renseignement privées. L’une d’elles, qui veut rester anonyme, crée des tracks sur des individus suspects à partir de leur activité sur des sites Web islamistes, sur les réseaux sociaux ou encore dans les commentaires de vidéos mises en ligne sur YouTube. Le logiciel apprend à reconnaître les islamistes grâce à un dictionnaire de « mots suspects ». Par exemple, un tweet est dit « djihadiste » s'il contient des mots-clés comme « koufar » (mécréant) ou « djihad ». « Une fois qu’une personne est déclarée ”suspecte” par l’informatique, des analystes lisent ses tweets ou ses commentaires, et nous décidons, si le caractère djihadiste est confirmé, de mettre en place une surveillance spécifique. En parallèle, nous menons une enquête pour définir le niveau de risque de la personne et tenter d'évaluer un projet de passage à l'acte terroriste », explique un responsable.
La course technologique des acteurs de la sécurité a connu de nombreux cafouillages ou échecs. Citons Cheops, le fichier des enregistrements opérationnels de la police ; le réseau de communication radio Acropol, aux bugs récurrents ; ou encore le système d'alerte attentat que le ministère de l'Intérieur a abandonné en mai, après avoir dépensé 300 000 euros.
Un projet a aussi défrayé la chronique, celui de la plateforme nationale des interceptions judiciaires (Pnij). Son développement avait été confié à Thales, et la plateforme devait entrer en service en 2013. fin 2017, elle accumulait toujours les bugs.
La Cour des comptes s'est penchée, en avril 2016, sur ce qui, « au terme de dix années d’une préparation particulièrement laborieuse », est un fiasco. « Le choix de faire héberger la Pnij non par l'Etat mais par un prestataire privé suscite des interrogations auxquelles la Cour, à l'issue de son contrôle, n’a pas pu obtenir de réponse. »
La preuve que le privé n'est pas forcément la panacée et que la privatisation de la lutte antiterroriste n'est pas une garantie d'efficacité.
Dans le numéro 149 des dossiers du Canard enchaîné.