« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait » : chaque jour, en une, « Le Progrès social » affiche fièrement cette phrase de Mark Twain. Quoi ? Vous ne connaissez pas ce quotidien à 0,85 euro ? C’est une poignée de syndicalistes proches de Solidaires et de la CGT qui l’ont lancé voilà deux mois. Et, à part Laurent Ruquier, qui en a montré des dessins à la télé, personne n’en parle…
Certes, il tire à moins de 2 000 exemplaires et ne sera diffusé en kiosques qu’à la rentrée. Mais on peut s’abonner (1)… Quatre pages grand format bien maquettées, combatives, rendant compte des luttes sociales en cours et des engagements collectifs. Et pas un millimètre carré de publicité ! « Le Progrès social » existera-t-il encore dans cent ans ? Pourquoi pas… Après tout, qui aurait donné cher de la peau du « Canard » en 1916 ? Et qui aurait pensé que « Hara-Kiri Hebdo », lancé en 1969 et rebaptisé « Charlie Hebdo » l’année d’après, aurait connu le merveilleux et terrible destin qui est le sien ?
Des journaux, revues, feuilles de chou, fanzines vivant ainsi sans fanfare ni trompette, il en existe actuellement une flopée en France, tous joyeusement bricolés par des équipes qui croient encore au papier, aux numéros d’équilibriste et au débourrage de crâne. Il suffit de fouiner un peu pour les trouver.
Ils sont indépendants, radicaux, à la gauche de la gauche. Ils crachent sur 1a pub et son argent facile. Ils laissent la part belle au dessin. Ils sont plus ou moins professionnels, mais tous terriblement vivants, rien à voir avec les journaux-zombies façonnés à coups d’études marketing. Des mensuels : « CQFD », fait à Marseille, toujours remuant après plus de dix ans d’existence ; « La Brique », à Lille. L’hebdo « Radio Zinzine », à Limans. Des irrégulomadaires : « La Lettre à Lulu », à Nantes, et « L’Empaillé », dans l’Aveyron, tout juste né. Le bimestriel « Le Postillon », à Grenoble, qui annonce ainsi, rigolard, son entrée dans la cour des grands : « C’est avec une émotion non dissimulée que toute l’équipe du « Postillon » a la joie de vous faire part de l’arrivée de son premier procès (pour injure et diffamation). » Et « Fakir », à Amiens.
De grands ancêtres écolos comme les mensuels « La Décroissance » et « Silence ». La revue itinérante et annuelle « Z ». Et on en oublie...
Une mention particulière pour « Jef Klak » (2), revue annuelle « de critique sociale et d’expériences littéraires », qui vient de sortir son numéro 3, évidemment baptisé « Selle de ch’val », car « Jef Klak », après un premier numéro titré « Marabout », ambitionne d’égrener jusqu’au bout chaque thème de la comptine « Trois p’tits chats »… Un collectif de 30 personnes venues d’univers très différents y débat chaque texte, son (il y a un CD) et image : « Ça demande du temps et de la patience, mais ça vaut le coup, pour rester un groupe ouvert. » Résultat : plus de 300 pages passionnantes sur les animaux, les chiens des punks à chiens, la vraie vie des acariens, le personnage totem de « Rocky », le bestiaire de Vyssotski, etc.
Sous ce pavé, la plage !
Jean-luc Porquef
(1) « leprogressocial.fr ».
(2) « jefklakcrg ».
Petite éloge revigorante des feuilles de choux locales qui existent encore. Dans le Canard Enchaîné du 6 juillet 2016.