Très bonne analyse optimiste de Tristan Nitot, à lire.
« Je voyais qu’on était en train de glisser vers une société de la surveillance. D’abord parce qu’il y a une centralisation de l’Internet. Les deux principaux acteurs connus, visibles et compris, Google et Facebook, concentrent tout. Google avec l’approche suivante : "On aide les internautes à accéder aux données et aux services –sous-entendu, on sait tout sur tout – et on en profite pour engranger des milliards de dollars". Et leur tactique consiste à offrir ces services pour récolter des données.
Avec son moteur de recherche, Gmail, Hangout et maintenant Nest, Google sait ce que vous cherchez, ce à quoi vous vous intéressez, ce que vous dites et avec qui vous parlez. Et le cœur de tout, c’est Android. Je le surnomme notre mouchard de poche. Ils ont des capteurs partout ! Ce n’est pas fait méchamment, c’est juste un business remarquablement exécuté ! Les gens apprécient les services qui leur sont proposés. Mais le problème c’est qu’ils comprennent très mal ce sujet de la surveillance.
Comment pourrait-on alors mieux faire comprendre ce modèle du "gratuit" qui induit selon vous une surveillance des internautes par les géants du Net ?
J’utilise souvent un dessin qui provient d'une BD de Geek & Poke. Ce sont deux cochons qui discutent. L’un dit à l’autre : "tu as vu, c’est génial, on ne paye même pas le loyer." Le deuxième renchérit : "Oui ! Et en plus, la nourriture est gratuite !" Et la légende, c’est : deux cochons discutant du modèle "gratuit"…. Les cochons ne sont pas les clients du fermier ! C’est une escroquerie de le croire ! Le client, c’est celui qui paye pour le saucisson ! Donc, dans le numérique, c’est l’annonceur publicitaire. Et le résultat, c’est que nous sommes surveillés de très près.
Il y a un autre problème : c’est le développeur qui décide de ce que fait le logiciel. En tant qu’utilisateur, on le consomme tel qu’écrit. Sauf si c’est un logiciel libre. La liberté, surtout avec l’importance croissante du numérique, c’est de pouvoir modifier le code. D’autant que nous sommes à l’ère du cloud. Les logiciels récoltent des données qui arrivent sur des ordinateurs qui ne sont pas ceux des internautes, mais ceux de Facebook ou de Google. Et eux travaillent sur toutes les données et les stockent. Larry Lessig a écrit "le code, c’est la loi". Cela signifie qu’au XXIème siècle, c’est celui qui écrit le code qui écrit les règles. Entre les cochons et Lessig, on peut résumer : vous n’êtes pas le client, et vous n’êtes pas celui qui décide !
A part cette concentration de la surveillance chez les grands du numérique, l’autre déclencheur de la médiatisation du sujet surveillance vs liberté, c’est forcément "l’affaire" Snowden ?
Oui, en 2013 effectivement, il y a eu Snowden. Avant lui, on prenait ceux comme moi qui s’intéressaient au sujet pour de gentils paranoïaques. Il a révélé et brillamment expliqué l’objectif de la NSA d’écouter tout le monde, documents de l’agence à l’appui. Mais en plus, on a compris qu’ils avaient trouvé un moyen simple et peu onéreux d’y arriver : passer par Google et Facebook. Pour prendre une image, cinq micros posés chez Google, Amazon, Facebook ou Apple font levier et permettent de surveiller tout le monde, alors qu’installer un micro chez chacun des sept milliards d’habitants de la planète serait inabordable ! La centralisation d’Internet rend économiquement possible la surveillance de masse.
Est-ce que cette surveillance n’est pas nécessaire pour prévenir des actions comme les attentats de Paris ?
Justement. Ce que Snowden a aussi mis à jour, c’est que les milliards de dollars dépensés par les agences américaines n’ont empêché ni l’attentat du marathon de Boston, ni l’occupation d’un bâtiment fédéral par un groupe armé dans l’Oregon il y a quelques jours. Même sur leur propre sol, la surveillance de masse est déjà en place, mais pour arrêter le terrorisme, elle ne sert à rien.
[...] Il faut absolument discuter de l’impact que ça aura. Serons-nous plus heureux ? Plus libres ? Dans "Surveiller et punir", Michel Foucault explique que quand on se sait surveillés, on s’autocensure. Quand on grandit dans un tel monde, avant d’arriver à une pensée mature, censée, il faut beaucoup d’essais-erreurs, beaucoup de pensées incorrectes. Avec cette surveillance, on créerait une société qui ne pense plus. On n’oserait plus. On ne serait plus créatifs. Pour créer, innover, il faut avoir le droit à l’erreur.
Dans quel Etat veut-on vivre ? Quelle politique, quelle loi veut-on mettre en place ? Une société avec des dangers, des accidents, mais où on est libre… Ou bien, veut-on sacrifier notre liberté pour un tout petit peu de sécurité ? Ou encore, veut-on une surveillance totale pour une sécurité totale.
C’est dramatique, on est sûr de ce qu’on va sacrifier. C'est à dire nos libertés. Mais je suis sûr aussi qu’on n’aura pas plus de sécurité. Pour de nombreuses raisons. Le terrorisme, c’est une série de premières fois. Les avions dans les tours, ils ne l’ont jamais refait. Et pourtant, on a toute cette sécurité dans les aéroports. On n’a pas encore mis de vitres pare-balles aux devantures des cafés…
[...] A côté, l’alcool, le cancer et les accidents de la route provoquent beaucoup plus de morts. On a plus de chances de mourir foudroyé que dans un attentat terroriste. Et il y a toujours eu du terrorisme, avec les Corses, les Bretons, la bande à Bader… les bombes dans le RER…
Le spécialiste américain de la sécurité [ NDLR : informatique ] Bruce Schneier explique qu’il y a deux visions de la sécurité : le fait d’être en sécurité et le fait de se sentir en sécurité. On peut être en sécurité et ne pas se sentir en sécurité ou à l’opposé, se sentir menacé sans l’être.
Peut-on trouver une solution équilibrée, satisfaisante à la fois pour la protection de la vie privée et pour la sécurité ?
Peut-on interdire la cryptographie ou en créer une que l’on peut domestiquer, qui soit compatible avec le travail des forces de police ? Non. Il est très compliqué de réguler la cryptographie. Pour commencer, c’est un outil indispensable au fonctionnement économique du pays, aux banques, ou aux entreprises pour se protéger de l'espionnage industriel. D’ailleurs, la NSA a aussi pour objectif de suivre tous les contrats commerciaux d’un montant supérieur à 200000 dollars dans le monde pour donner les informations aux ministères du commerce américain, de l'agriculture, de la justice, etc.
Mais la cryptographie pose aussi la question des droits de l’Homme. Pour les blogueurs qui travaillent en Iran, en Irak, en Syrie, en Libye - dans tous les endroits où informer mène en prison - la cryptographie est indispensable pour échanger. Reporters sans frontières promeut des outils comme le réseau Tor ou la distribution Tails de Linux auprès des dissidents, des journalistes…
Mais, bien sûr, les terroristes aussi peuvent s’en servir. Même s’il faut relativiser, car ils jouent parfois les luddites et sont loin d’utiliser la cryptographie.
Il y a aussi tout un débat autour de la fausse bonne idée d’une cryptographie à deux vitesses. L’utilisateur chiffre un message avec une clé super compliquée, indéchiffrable. Mais le gouvernement américain dispose des trois quarts de la clé, par exemple, ce qui fait qu'il est possible pour les Etats-Unis de casser facilement la petite partie de la clé qu'ils ignorent encore. Mais si on accepte ça, tous les gouvernements vont le vouloir. Y compris des pays comme la Chine par exemple… Ce qui fait qu'au final, personne n'est vraiment protégé.
En résumé, le numérique aussi a un côté obscure qui effraie et conduit à vouloir le brider ?
Le philosophe Bernard Stiegler dit que la technologie est un pharmakon. Elle est à la fois le remède et le poison. C’est pareil avec un marteau ou la voiture, utile au quotidien mais permettant de tuer des gens ou de fuir après un attentat. On n'a pourtant interdit ni les marteaux ni les voitures.
L’important, c’est d’avoir une vision de la société. Et de mon côté, je pressens une forte demande de la société pour la réduction du risque. Il y a un courant puissant. On acceptait beaucoup plus le risque avant. Et aujourd’hui, le terrorisme rebondit sur cette question… ce qui fait qu'en limitant nos libertés en espérant vainement gagner en sécurité, on sert les objectifs des terroristes. »
Via
https://linuxfr.org/news/revue-de-presse-de-l-april-pour-la-semaine-2-de-l-annee-2016