La collaboratrice d’un député de la Martinique était en même temps lobbyiste au service des chambres de commerce et d’industrie des outre-mer. Pratique
Député depuis dix ans, installé en juin au perchoir de l’Assemblée, François de Rugy semble découvrir la rude réalité parlementaire ! Pour la discussion du budget, gémit-il dans « Les Echos » (26/10), « nous avons débattu de plus de 1 100 amendements, c’est un record ! (...) Quand, par exemple, vous avez 53 amendements sur les chambres de commerce et d’industrie, pour la plupart identiques, ce n’est pas la quantité qui fait la qualité ».
Tiens, tiens… 53 amendements concernant les chambres de commerce et d’industrie (CCI), bien connues pour recourir au lobbying parlementaire sur les sujets leur tenant à cœur… Il se trouve — heureuse coïncidence — que « Le Canard » a mis la palme sur une intéressante liasse de factures, courriers et messages. Ces documents mettent en évidence un beau cas de lobbying parlementaire touchant justement les CCI sous la précédente législature (2012-2017).
Pani pwoblem !
Au cours de cette période, une certaine Marjolaine Milome-Noiran, qui n’a pas souhaité répondre au « Canard », cumulait sans gêne deux casquettes : celle d’assistante parlementaire du député « indépendantiste » de Martinique Jean-Philippe Nilor (réélu depuis) et celle de directrice de Marjo Consulting, un cabinet de lobbying. Parmi ses clients de poids, l’Association des chambres de commerce et d’industrie des outre-mer (ACCIOM). Quand on peut épicer un peu son poulet boucané… Plusieurs factures témoignent de l’empressement de la jeune femme à rendre service à l’ACCIOM (voir document) : « Quatre amendements déposés, deux amendements soutenus : 2 500 euros », en date du 2 décembre 2015. A peine plus de 400 euros l’amendement, c’est cadeau ! Ou encore, sur une facture du 27 janvier 2015 concernant un dîner donné par le même groupement en présence de plusieurs députés : « Lobbying auprès des parlementaires, organisation du déplacement (...) : 3 000 euros. »
En juin 2015, les chambres de commerce et d’industrie des outre-mer souhaitent s’assurer de l’adoption d’un amendement à la loi Macron leur conférant, à titre expérimental, la très lucrative gestion du registre du commerce. Le député Jean-Philippe Nilor reçoit alors un courriel de Jean-Paul Tourvieille de Labrouhe, directeur général de l’ACCIOM : « Il est extrêmement important que vous signaliez personnellement au cabinet du Premier ministre, dans la journée de lundi, votre souhait de voir cette délégation expérimentale obligatoire adoptée en première lecture. Cela pourrait prendre la forme d’un mail à Frédéric Potier, conseiller outre-mer auprès du Premier ministre, selon le type suivant. » Suit une lettre prérédigée, qu’il suffit de contresigner. Le boulot de député, c’est parfois d’un simple !
Le 24 juin, comme le Sénat fait de l’obstruction, l’assistante parlementaire-lobbyiste de l’ACCIOM envoie, depuis la boîte mail de son député, un pressant courriel signé « Marjolaine ». L’idée : enjoindre au reste de son équipe de redéposer un amendement cosigné par les autres députés d’outre-mer sur le même sujet… « Pour ceux qui ne souhaiteraient pas cosigner notre amendement pour des raisons politiques, ils pourront toujours sous-amender (...). Toutes ces actions auront du poids à la seule condition que nous soyons solidaires… » On voit tout de suite qui commande.
Trop aimable
Ce n’est pas tout. A la même période, Manuel Baudouin, le président de la CCI de la Martinique, élu à la présidence tournante de l’ACCIOM, se pousse du col pour entrer au Conseil économique, social et environnemental — l’un des fromages les plus plaisants de la République. La diligente Marjolaine rédige alors une lettre de recommandation au nom de son patron (du Palais—Bourbon) pour soutenir la candidature de son autre patron (de la chambre de commerce) auprès de la ministre des outre-mer d’alors, George Pau-Langevin : « J’ai par ailleurs pu apprécier, “écrit” le député au sujet du ponte de la CCI, ses multiples interventions auprès des parlementaires… »
On ne saurait mieux dire ! Cette habile petite main, à la fois auteure et destinataire desdites interventions, s’est depuis ralliée à Macron. Au printemps 2017, Marjolaine Milome—Noiran, qui se proclame « gaulliste sociale », s’est mis en tête d’animer la campagne d’En marche ! pour les ultramarins résidant en métropole. S’ils ont besoin des services d’une chambre de commerce…
Dans le Canard enchaîné du 8 novembre 2017.