Usine Lubrizol de Rouen. Avant d'affirmer que tout va bien, la préfecture a analysé la présence dans l'air de produits classiques… On ne sait pas ce que contenait l'usine (et, en application de la lutte contre le terrorisme, on ne le saura pas). Certains des produits stockés n'ont pas de "fiches d'identité", d'après le Canard enchaîné du 9 octobre 2019. La dernière inspection de la Dreal, datant de 20 jours avant l'incident, n'a rien relevé. La mise en application du plan de mise en sûreté du rectorat a totalement foiré (SMS envoyé aux directeurs d'école après le début habituel des cours et bien après le déclenchement des sirènes d'alarme de la ville) d'après un autre article du même numéro du Canard. Je passe sur la précipitation habituelle du gouvernement en manière de communication qui l'a conduit à déclarer, à la presse, 5 200 tonnes de produits envolés puis 9 000 tonnes, par exemple…
Cela me fait penser à l'incendie de Notre-Dame suite auquel l'Agence Régionale de Santé et l'Institut National de l'Environnement industriel et des risques sont incapables, 6 mois après, d'exposer où est retombé le plomb qui a flambé (source : le Canard enchaîné du 16 octobre 2019. J'ai bien conscience que c'est difficile : peu de capteurs, calculs théoriques dépendent du vent, des obstacles, du poids des particules, etc. Je constate que, que ce soit du nucléaire (pollution des sols et de l'eau toujours en cours suite à Tchernobyl, par exemple), de l'industrie chimique (AZF et Lubrizol) ou un banal incendie, la prévention des risques sur les populations et les plans de sûreté mis en œuvre après coup sont un échec. Que faire ? Est-ce une question de manque de moyens ? Faut-il tout miser sur les mesures pour éviter des incidents ?
Ils sont fous, ces Normands ! Depuis l’incendie à grand panache noir de l’usine chimique de Lubrizol, ils sont « dans la défiance ». Ils ne croient plus en la parole des politiques. Ils « cèdent à la psychose ». Ils veulent qu’on prenne en compte leur « ressenti ». On a beau les rassurer, leur promettre, comme l’a fait Edouard Philippe, l’« absolue transparence », ils doutent. L’ excellent Pierre-André Durand, préfet à casquette tout droit sorti des années 60, a beau leur affirmer que la situation est « normale », que l’atmosphère est dépourvue de toute « toxicité aiguë » et que les 137 écoles fermées pendant trois jours ont bel et bien été nettoyées (lire p. 3), ils manifestent, montent des collectifs, portent plainte, s’énervent, accusent tous azimuts.
Certes, le toxicologue André Picot relève que les analyses livrées par la préfecture sont « hors de propos », qu’ayant cherché dans l’air « des produits classiques comme le dioxyde d’azote qu’émettent les moteurs Diesel » elle ne risquait pas de trouver des taux différents de la normale, qu’on ne sait toujours pas exactement ce qui a brûlé au sein de l’entreprise, qu’il est fort possible qu’il y ait des organophosphorés — lesquels sont neurotoxiques (« Paris Normandie », 30/9).
On saura peut-être jamais tout ce qui était stocké puisqu'une circulaire du 6 novembre 2017 prévoit qu'au nom du risque terroriste, le nom des substances et leur volume doivent être gardés secret. Les informations sont « non communicables » mais elles peuvent « être consultées selon des modalités adaptées et contrôlées », stipule la circulaire.
Certes, l’expert judiciaire Gabriel Ullrnann, qui a été consultant environnement pour Lubrizol dans les années 90, fait remarquer que, profitant de la fameuse loi macronienne d’août 2018 dite Essoc — pour « un Etat au service d’une société de confiance » (sic) —, qui assouplit les contrôles au nom de la « simplification », les patrons de Lubrizol ont obtenu dernièrement du préfet une augmentation de la production et du stockage sur leur site.
En janvier, feu vert pour 1 598 tonnes de production de plus. En juin, feu vert pour 600 tonnes de stockage de plus. Et ce en contournant le plus légalement du monde l’autorité environnementale, laquelle a pour mission de mener sur ce genre d’équipement des études de danger décisives. L’exemple même, selon cet expert, du saucissonnage qui permet de faciliter les projets industriels dangereux au détriment de l’environnement et du principe de précaution.
Certes, la dernière inspection menée chez Lubrizol, il y a vingt jours, par la direction régionale de l’environnement (Dreal) avait conclu que « le risque d’incendie sur le site [était] d’une fois tous les 10 000 ans ». C’est ce qui s’appelle avoir du pif…
Mais, bon, tout va bien. A la question : « Ç’aurait pu être plus grave ? », le pédégé de Lubrizol répond : « Oui, l’usine aurait pu être détruite à 50 % . » Ouf.
Dans le Canard enchaîné du 2 octobre 2019.