Panorama et historique des accords-cadre secrets par lesquels Google et Facebook financent les grands journaux français (entre autres).
J'en ai déjà parlé et j'ai même tenté d'obtenir des informations auprès du ministère de la culture, en vain.
Je ne suis pas convaincu par l'aspect "les droits voisins sont la réponse à ces dérives". J'ai toujours considéré Google News comme un apporteur d'affaires… qui devrait donc être rémunéré pour mettre en avant des extraits d'articles. En revanche, quand Google (ou autres) intègre d'une façon plus poussée, un article à ses contenus, comme ça semble être le cas avec Showcase, là, oui, il doit y avoir rémunération. De même sermonner Google pour qu'il respecte cette loi me paraît pertinent.
Dupliquant en tous points les errements de l’accord conclu à l’Élysée en 2013 [ NDLR : celui qui a mis en place le Fonds Google pour l'innovation numérique de la presse ], l’Alliance de la presse d’information générale, présidée depuis octobre 2020 par Pierre Louette, signe ainsi le 21 janvier 2021 un accord-cadre avec Google.
[…] D’abord, l’accord-cadre est secret et n’est signé qu’avec une partie des éditeurs, ceux qui regroupent d’abord la presse des milliardaires. L’accord-cadre est conçu pour donner lieu à des accords particuliers entre Google et chacun des éditeurs concernés – tous ces accords étant eux-mêmes secrets. […]
Plus grave que cela ! Non seulement la presse IPG tourne le dos à toute logique solidaire avec le reste de la presse, mais certains de ses membres, dont Le Monde, Le Figaro et Libération, ainsi que Courrier international, L’Obs, et L’Express, n’attendent pas même que l’accord-cadre soit conclu pour jouer sans vergogne leur propre carte, négocier en solo avec Google, et conclure dès novembre 2020 avec le groupe américain des aménagements encore plus avantageux pour eux, à la grande fureur des autres membres du syndicat professionnel.
[…]
Dans tous ses accords, les droits voisins sont en effet agrégés aux autres financements apportés par Google dans ses intérêts propres, pour développer ses activités commerciales, qu’il s’agisse de Google Showcase (fourniture d’informations pour Google News), de Subscribe with Google (abonnement réduit à un journal s’il est souscrit via Google) ou de contrats de fact checking. Dans une sorte de prise de judo, Google, qui était jusque-là opposé aux droits voisins, les utilise à partir de cette époque comme cheval de Troie pour développer ses services commerciaux et faire des journaux ses supplétifs.
[…]
Dès février 2021, l’agence Reuters révèle ainsi avoir pu consulter certains des documents en question : « Les documents français consultés par Reuters comprennent un accord-cadre dans lequel Google versera 22 millions de dollars par an pendant trois ans à un groupe de 121 publications d’information françaises nationales et locales après avoir signé des accords de licence individuels avec chacune. Le deuxième document est un accord de règlement en vertu duquel Google s’engage à verser 10 millions de dollars au même groupe en échange de l’engagement des éditeurs à ne pas poursuivre en justice les droits d’auteur pendant trois ans. »
Au total, la multinationale s’engage donc à débourser 76 millions de dollars (66 millions d’euros) sur trois ans.
L’accord présente donc d’innombrables défauts. D’abord, il agrège les droits voisins et certains services commerciaux de Google. « Les éditeurs s’engageraient dans un nouveau produit à venir appelé Google News Showcase qui permettrait aux éditeurs de gérer le contenu et de fournir un accès limité aux articles payants », poursuit Reuters. L’accord est, de plus, très inéquitable pour de multiples raisons. D’abord, il exclut une très large partie des médias, ceux qui ne font pas partie de la presse IPG. Mais au sein des bénéficiaires, les disparités sont aussi considérables. Les sommes apportées par Google vont de 13 741 dollars pour La Voix de la Haute-Marne à 1,3 million d’euros pour Le Monde.
Mais ce dernier chiffre en faveur du Monde qui apparaît dans les documents confidentiels n’est en vérité pas le bon. Car la plateforme américaine a donc conduit préalablement une négociation avec Le Monde, Le Figaro et Libération, de sorte que ceux-ci reçoivent des financements complémentaires et acceptent en contrepartie d’adhérer à d’autres services commerciaux de Google. Selon des informations recueillies par Mediapart auprès de l’un de ces éditeurs, Le Monde et Le Figaro concluent ainsi un accord quelques mois plus tôt avec Google, au terme duquel la firme américaine s’engage à leur verser au total 2 millions d’euros à chacun par an pendant trois ans. Et pour Libération, la somme serait d’un million d’euros par an.
[…]
L’exemple le plus révélateur est celui du Monde, qui est le premier quotidien, avec La Voix du Nord, à intégrer sur son site lemonde.fr cette nouvelle fonctionnalité (voir ci-contre) baptisée « Suscribe with Google » (SWG). Décryptage du Journal du Net dans un article consacré « au pacte faustien » conclu entre la plateforme et le quotidien : « L’outil permet à un utilisateur qui dispose d’un compte Google de s’abonner au média partenaire par ce biais. C’est-à-dire sans friction car SWG renseigne automatiquement ses informations de connexion, qu’il s’agisse de ses nom et prénom ou de ses coordonnées bancaires, si celles-ci sont déjà associées à son compte Google. Des informations qu’il transmet ensuite au média partenaire. »
L'article ne le dit pas, mais la capture d'écran le montre : ristourne (temporaire, 3 mois) sur l'abonnement en échange du dépôt d'un cookie Google. :)
L'autorité de la concurrence expose le nom du partenariat / programme global qui inclus Showcase : Publisher Curated News.
Pas si mal la réaction de l'autorité de la concurrence : 500 millions d'euros. C'est rien à l'échelle de Google mais l'analyse est plutôt juste.
[…]
À l’automne 2021, Facebook annonce ainsi qu’il a conclu un accord avec les grands médias rassemblés au sein de l’Apig, encore eux. Visiblement, le deal ne duplique pas les vices du premier accord entre l’Apig et Google, mais il est, lui aussi, confidentiel, les contractants arguant du secret des affaires (ce qui est pour le moins choquant car beaucoup de ces journaux avaient publiquement dénoncé la loi sur le secret des affaires !).
Mais là encore, le secret est vite battu en brèche. Le 10 décembre 2021, La Lettre A lève une partie du voile sur l’accord : « En annonçant, le 21 octobre, avoir conclu un accord avec Facebook sur le droit voisin, l’Apig, qui regroupe près de 300 quotidiens nationaux et titres régionaux, n’avait pas souhaité en dévoiler le montant. Selon nos informations, les membres de l’Apig devront se partager une enveloppe proche de 25 millions de dollars par an, soit plus de 22 millions d’euros, pour les trois prochaines années. Dans les faits, seuls 5 millions de dollars par an seront accordés par Facebook au titre du droit voisin. Le reste, environ 20 millions de dollars annuels, sera versé par le réseau social aux membres de l’Apig souhaitant alimenter avec leurs articles l’espace Facebook News, que le groupe lancera en janvier en France. »
De son côté, l’Agence France-Presse (AFP), qui faisait pourtant partie de ceux qui avaient lancé la procédure devant l’Autorité de la concurrence, annonce le 6 décembre 2021 le lancement avec Google d’un projet baptisée « Objectif Désinfox », comprenant des formations au fact checking (vérification des faits), la création d’une plateforme collaborative pour alerter sur des fake news (infox) ou encore des contenus de fact checking élaborés par l’AFP. […] Selon des informations confidentielles recueillies au sein de l’agence, l’AFP devrait percevoir la somme de 10 millions d’euros par an pour un contrat global qui intègrerait plusieurs projets, dont celui de fact checking. Le montant du contrat ferait de Google le deuxième client de l’agence.
Et les financements très intéressés que les Gafam accordent à la presse française ne s’arrêtent pas là. On pourrait également citer les sommes considérables que la Fondation Bill et Melinda Gates (le fondateur de Microsoft) apportent au Monde, ou précisément à son supplément, Le Monde Afrique, dont le fonctionnement dépend intégralement de ces versements.
On en trouve le décompte précis sur le site de la fondation : 299 109 dollars en 2014 ; 438 083 dollars en 2015 ; 516 601 dollars en 2016 ; 633 929 dollars en 2017 ; 2 126 790 dollars en 2019 pour trois ans. Soit un total de 4 014 512 dollars pour la période correspondante.
Et il faut bien mesurer que ce type de partenariat n’est jamais neutre. Dans le cas présent, la Fondation Gates a fait savoir au Monde qu’elle entendait subventionner « un journalisme de solution », donnant de l’Afrique une image positive. En interne, ces financements, qui n’étaient donc pas désintéressés et qui incitaient à une forme de journalisme policé, ont souvent fait débat dans la rédaction.
[…]
Dans leur point de vue, les deux universitaires Nikos Smyrnaios et Franck Rebillard pointent quelques-uns de ces dangers : « Le risque existe toutefois pour les éditeurs concernés de céder au passage des pans nouveaux de leur autonomie. D’une part, le réassemblage des différentes unités de contenu opéré par Google a tendance à disloquer l’unité éditoriale du média d’origine et à la diluer sur le plan graphique en recourant à des mêmes formes-modèles (templates). Un exemple courant aujourd’hui est l’adoption du format AMP, promu par Google, par une majorité d’éditeurs pour la diffusion de leurs informations sur mobile. »
Dit plus clairement : disparition de l'identité, de la marque du journal pour absorption et intégration des articles dans un contenu plus vaste (mur FB, maquettes, etc.).
Et ils ajoutent : « Dans une telle configuration, la plateformisation de l’information peut alors s’apparenter à une capture des médias par les plateformes. Ce phénomène présente le risque d’une forme d’entente entre, d’une part, un duopole de distributeurs, Google et Facebook, […] et des grands groupes médiatiques nationaux, voire internationaux […]. Cette entente de nature oligopolistique est susceptible d’aggraver la fragmentation de l’espace public numérique où, aux côtés d’une information mainstream largement présente sur les plateformes dominantes et offerte “sur un plateau”, voire de façon personnalisée aux utilisateurs, tentera d’exister une information alternative produite par des acteurs indépendants beaucoup plus difficilement accessible pour le commun des internautes. »