Next Inpact devient majoritairement accessible aux seul-e-s abonné-e-s. Cela percute ma réflexion sur le financement de la presse, cette réflexion qui dure depuis plusieurs mois et qui n'est toujours pas aboutie. Je la partage quand même, au cas où…
Je pense que l'information (et le savoir) est différente de l'achat d'un bien ou d'un service. Pas parce qu'elle est immatérielle, mais parce qu'elle permet de comprendre le monde qui nous entoure, ce qui permet de nous encapaciter, ce qui permet, à ceux et celles qui le souhaitent, d'agir. La presse est beaucoup plus qu'un contre-pouvoir. Sans information, sans savoir, nous sommes passifs et soumis (ce qui peut être très fun dans un contexte intime ;) ). Partant de là, j'ai un problème de fond persistant lorsqu'il s'agit de monnayer l'information (et le savoir). Que ce soit l'école, les certifications professionnelles, les livres, les journaux, les articles scientifiques, etc. Si l'on tolère la monétisation de l'information (et du savoir), alors on tolère une double injustice, une exclusion, un cumul des inégalités (en mode Victor Hugo : « il est interdit aux riches comme aux pauvres de vivre sous les ponts ») : les pauvres (en argent, mais aussi en temps libre ;) ) sont non seulement pauvres, mais n'ont aucune possibilité de s'encapaciter. Ça ne peut entraîner que désespoir, marginalité et violence au détriment d'une action politique correctrice. Ça ne peut conduire qu'à de mauvais choix politiques (vie de la cité).
Next Inpact fournit du contenu de qualité qui permet justement de s'encapaciter. Je pense aux dossiers sur la fibre optique qui permettent de connaître et de comprendre pourquoi la France ne fait pas d'aménagement numérique des territoires et crée aujourd'hui les territoires pauvres et isolés de demain. Je pense à la veille législative/réglementaire (HADOPI, projets de lois, décret élargissant le fichier TES, etc.). Je pense à la veille juridique. Ce travail-là nécessite du temps. Je ne pense pas qu'il puisse être réalisé par n'importe qui en dehors des heures de boulot. Parce qu'il faut lire masse de documents sur des thématiques diverses, les comprendre et les analyser (et tu ne fais pas ça en fin de journée quand ton cerveau est mort), recouper les témoignages (et tu ne discutes pas sérieusement avec des témoins et des spécialistes de la thématique abordée à 20h30, après le taff), etc. Bref, le journalisme citoyen, local et à taille humaine a ses limites. Donc, il faut des gens qui vivent déjà d'une rente. Il faut alors se demander : est-ce que la manière dont il-elle-s constitué leur rente remet-elle en cause leur indépendance ? Est-ce que les rentier-e-s ont envie d'être journalistes ? Hum. Alors, disons plutôt qu'il faut des gens subventionné-e-s par l'État ou par un grand groupe commercial qui dégagera des marges sur le reste de ses activités pour financer le journal ? Ces subventions ne remettent-elles pas en cause la liberté de parole ? Ha, ouais. Donc, il faut une rémunération des salaires (et des frais d'enquête) par le lectorat ? Dans ce cas, quel modèle de solidarité propose-t-on ? Quel modèle qui ne nuit pas à la diffusion du savoir propose-t-on ?
À mes yeux, Next Inpact essaye de trouver le modèle économique le moins pénalisant :
Malgré cela, il reste au moins un autre problème : pour être effective, la liberté d'information implique forcément la pluralité : sur les sujets que je trouve important, je lis systématiquement plusieurs sources. Recouper les informations et les vérifier au niveau individuel, c'est important pour éviter les biais idéologiques, les biais d'analyse, les orientations imposées par la hiérarchie et/ou le business, les biais et orientations des sources, etc. Bref, pour éviter de se faire manipuler. Exemple illustré : http://www.numerama.com/politique/246882-lallemagne-attenue-sa-loi-de-moderation-des-reseaux-sociaux.html (financé par la pub) est plus complet que https://www.nextinpact.com/news/103890-lallemagne-devoile-sa-future-moderation-reseaux-sociaux-a-commission-europeenne.htm (lui aussi financé par la pub puisque consultable par tou-te-s, lire l'article pointé par ce shaarli pour vérifier cette catégorisation) : plus d'informations (sur l'origine, notamment), présence de l'information concernant le fait que les sanctions s'appliquent aussi lors de la remise en ligne de contenus "problématiques", ce qui change une bonne partie de l'analyse. Sans compter qu'on ne sait jamais d'où une information de première main va tomber : Reflets.info et L'Obs ont tout autant sorti des informations de première main sur la surveillance de masse opérée par la France que Mediapart et le Canard. Bref, un-e citoyen-ne doit être en mesure de lire plusieurs articles fouillés écrits par plusieurs rédactions. Or, s'il faut payer un abonnement à chaque journal, ça devient juste impossible donc la liberté d'information est incomplète. Ça ne posait pas de problème "avant" car ce recoupement de l'info était théorique : tu ne pouvais pas ramener chez toi X journaux différents et dépiauter les articles traitant d'une même thématique. Le numérique permet cela. Ça serait dommage de s'en priver. Là encore, on tombe dans un cas où la technologie permet un usage, mais pas le business model en place.
Personnellement, j'aime beaucoup le modèle "ceux et celles qui sont en capacité de financement financent, de leur propre initiative, pour les autres". Oui, de la solidarité acentrée (sans passer par l'État). Il résout les problèmes évoqués ci-dessus : l'information est disponible immédiatement pour le plus grand nombre et elle peut être recoupée, le tout sans montrer patte blanche ou avouer qu'on est en galère ces derniers temps et sans une atrophie des contenus dû à une pré-sélection rédactionnelle de ce qui est en libre accès ou non. Malheureusement, l'article de Next Inpact explique clairement que ce modèle de bisounours ne fonctionne pas. Mes expériences associatives me confirment cela. Faut-il renoncer pour autant ? Toute la question est là.
ÉDIT DU 17/04/2017 À 22H08 : une autre idée pourrait être une aide de l'État versée à chaque personne à faibles revenus. Évidemment, il est hors de question de vérifier l'usage qui en est fait (un peu de confiance, bon sang !) et encore moins de tracer quels journaux sont achetés avec cette aide. Mais, une fois encore, on se heurtera au phénomène (fort compréhensible) du non recours. FIN DE L'ÉDIT.