Ce serait à se taper le cul par terre s’il n’y avait pas eu mort d’homme. Si Rémi Fraisse, un jeune homme de 21 ans, n’avait été tué, fin octobre 2014, par une grenade lancée par un gendarme mobile.
Oui, le fait que, après deux ans de procédure dans notre État dit de droit, le droit ait enfin fini par dire son dernier mot… Le fait que le tribunal administratif de Toulouse vienne finalement de décréter, par un jugement sans recours, que le barrage de Sivens n’était pas d’utilité publique… Le fait que, ce vendredi 1er juillet, il ait carrément annulé la déclaration d’utilité publique qu’avaient signée les préfets du Tarn et de Tarn-et—Garonne pour ce barrage de 315 mètres de longueur qui devait entraver le cours du Tescou et créer une retenue d’eau géante de 34 ha de surface… Le fait que les juges aient pointé « les atteintes graves portées par le projet à la zone humide de la vallée du Tescou, le surdimensionnement du projet et son coût élevé »… Tout cela aurait pu nous faire rire énormément.
Quelle farce, en effet ! Les juges reconnaissent aujourd’hui que les zadistes, ces affreux, ces rigolos, avaient raison. Ils avaient raison contre les réseaux de copinage et les collusions d’intérêts, contre Thierry Carcenac, le président PS du conseil général du Tarn, et l’entreprise maître d’ouvrage, la Compagnie d’aménagement des coteaux de Gascogne, contre les promoteurs de ce grand projet inutile qui disaient avoir pour eux le droit, l’autorité, la force.
Les zadistes campaient sur place, squattaient, s’accrochaient au faîte des arbres pour tenter de résister aux tronçonneuses. Le tribunal administratif a reconnu qu’ils étaient dans leur droit : il a aussi annulé l’arrêté préfectoral qui donnait l’autorisation de défricher. Trop tard, bien sûr ! Tous les arbres ont été réglementairement abattus sous l’œil vigilant des gendarmes mobiles.
Et les espèces protégées ? Le tribunal a aussi annulé l’arrêté préfectoral qui donnait aux promoteurs l’autorisation de déroger à la loi sur ces espèces en détruisant joyeusement leur habitat. Il y en avait 94 : la laineuse du prunellier, la grenouille rieuse, le lézard des murailles, le crossope aquatique, etc. Chères espèces protégées, vous pouvez rentrer au bercail !
Aujourd’hui, le projet est abandonné. Il sera peut-être remplacé par une retenue, plus tard, plus petite et située plus loin. Les juges ont condamné l’Etat à verser 3 750 euros à plusieurs organisations d’opposants. Rémi Fraisse est mort.
J.-L. P.
Dans le Canard Enchaîné du 6 juillet 2016.