L'enquête sur l'ex-patron des renseignements français révèle que Bernard Squarcini n'a jamais coupé les ponts avec son ancienne maison, tout en travaillant pour LVMH.
[...]
Mis en examen fin septembre pour une très longue liste de délits, dont "compromission" du secret de la défense nationale, violation du secret professionnel et "trafic d’influence", Squarcini est effectivement soupçonné d’avoir continué, après son départ en février 2013, à se comporter comme un chef du renseignement au mépris de la loi. Quatre autres personnes, dont un ancien magistrat, l'ancien patron de la PJ parisienne et un commissaire de la DGSI, sont poursuivis dans ce dossier.
Les juges cherchent à comprendre quels intérêts a cherché à défendre l'ancien espion. Ceux de l’Etat, comme il le prétend ? Ceux de ses amis, notamment Claude Guéant et Alexandre Djouhri, avec lesquels il n’a jamais rompu les liens ? Ceux de sa société d’intelligence économique, Kyrnos Conseil, dont le premier client est Bernard Arnault, patron de LVMH ?
[...]
En octobre 2015, ce dernier lui demande ainsi de se renseigner sur un certain Andreï Skoch, oligarque russe classé 18e fortune du pays. Le "squale" apprend que le milliardaire est fiché S, considéré donc comme une menace potentielle à la sûreté de l'Etat. L'homme, d'après la presse russe, est réputé proche de la mafia, des trafiquants d’armes et d'un baron de la drogue d’Asie centrale. A cette date, Skoch souhaite faire retirer sa fiche et Squarcini va tenter de l'y aider, pour des raisons qui restent encore aujourd'hui obscures.
[...]
Autre marotte de Squarcini : la contrefaçon. Recruté par le géant du luxe LVMH notamment pour lutter contre ce fléau, il transmet régulièrement au commissaire O. des listes de personnes impliquées dans des affaires de ce type liées aux parfums Dior, Guerlain ou aux cigarettes Philip Morris (un autre de ses clients). Son officier traitant se charge de les "passer aux fichiers". Ainsi, Squarcini connaît tout de leurs antécédents.
Que fait-il ensuite de ces informations ? Le but était de démontrer, explique Squarcini aux policiers, les liens entre contrefaçon et terrorisme. Et ainsi, faire durcir, via du lobbying, la législation sur le financement des attentats. "Les frères Kouachi et Coulibaly vivaient de la contrefaçon de produits Nike et Adidas", a-t-il expliqué. [...]
[...]
Le commissaire O., mis en examen en même temps que son ancien patron notamment pour compromission du secret de la défense nationale, évoque lui des "échanges d'informations" : "Les renseignements que j'obtenais de Bernard Squarcini étaient transmis à ma hiérarchie. Des notes étaient établies à partir de ces renseignements."
L’enquête montre également que Squarcini, très proche de la Sarkozie, ne s’est jamais éloigné de ses anciens réseaux, de ses anciens amis. En avril 2013, il se renseigne auprès de Patrick Calvar, son successeur à la tête de la DGSI, sur la fiabilité d’un dénommé "Beaussart", consultant pour les pays de l’Est. La mise en garde de Calvar sur ce personnage – à prendre "avec des pincettes" – est transmise immédiatement à Claude Guéant.
En juin 2013, le "squale" demande encore un coup de main à son successeur pour régulariser les séjours de deux femmes russes et de leurs enfants sur le territoire français. Elles sont proches du fils d'Alexandre Djouhri, cet homme d’affaires lié aux plus gros contrats de la République, et qui se trouve aujourd’hui au centre d’une enquête sur le supposé financement libyen de la campagne de Sarkozy en 2007.
[...]
[...] Les perquisitions menées au domicile et dans les bureaux du "squale" montrent que ce dernier n'a pourtant jamais cessé de se constituer des dossiers, pour des motifs parfois obscurs, souvent lucratifs.
Pour aider Veolia (l'un de ses clients) à choisir l'un de ses dirigeants en Italie, Squarcini fait effectuer des recherches des fichiers secrets. Son influence, ses connexions n'ont pas de limite. Entre 2013 et 2014, Squarcini utilise des informations fournies par un agent de la DGSI sur l’opposant kazakh Moukhtar Abliazov pour réaliser des rapports. Il les revend ensuite à une société étrangère d’intelligence économique, Arcanum. [...] Il continue également de donner des coups de main à des proches, parfois pour de simples formalités comme l'obtention d'un visa pour une proche de la belle-mère de Bernard Arnault, ou pour la fille de l'homme d'affaires Pierre Falcone, condamné dans l'affaire de l'Angolagate.
Pour satisfaire le groupe de Bernard Arnault, [...] Squarcini n'hésite jamais à franchir la ligne jaune. [...] Ce dernier le renseigne au printemps 2013 sur les plaintes déposées sur la montée du groupe de luxe au capital d’Hermès. Quelques mois plus tard, en septembre 2013, ce dernier ira même jusqu'à lui fournir des éléments de procédure dans une affaire de malversations liées à des marques de champagne de luxe (Ruinart, Veuve Clicquot....)
[...] Parfois, il appelait ses anciennes secrétaires pour régler un problème d'assurance, gérer une réservation de voyage ou un rendez-vous médical.
Ok, le genre de personnes qui profite à fond, quoi. « C'est une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu'à ce qu'il trouve des limites [...] » écrivait Montesquieu. C'est pour cela qu'il faut des contre-pouvoirs forts absolument partout, y compris pour les services de renseignement.
Sinon, les mots clés sont lâchés (ce n'est pas nouveau) : la contrefaçon entraîne le terrorisme et doit être traitée avec le même arsenal juridique et administratif. Bullshit.