Le titre est sensationnaliste mais le contenu est intéressant.
Valery Bardin était à la tête d’un groupe de programmeurs du tout premier fournisseur d’accès à internet soviétique, baptisé alors Demos/Relcom. La première connexion du monde soviétique à internet avait été faite presque exactement une année auparavant, le 28 août 1990. Ce jour-là, les programmeurs de l’institut Kourtchatov, principal centre de recherche sur le nucléaire de l’Union soviétique, avaient échangé des e-mails avec une université d’Helsinki. Toutefois, ils avaient auparavant déjà établi des connexions avec des centres de recherches situés à Doubna, Serpoukhov et Novossibirsk.
Le réseau passait alors par les lignes téléphoniques et la bande passante était extrêmement limitée (il ne permettait que d’échanger des e-mails simples). Ils l’avaient baptisé Relcom (de l’anglais «RELiable COMmunications», «communications fiables»). Le cœur du réseau se trouvait dans le centre informatique de l’institut Kourtchatov, dirigé par Alexey Soldatov, le père d’Andreï. À l’été 1991, Relcom avait une ligne allouée avec Helsinki et le réseau interne soviétique avait atteint 70 villes, avec plus de 400 organisations qui l’utilisaient, parmi lesquelles des universités, des instituts de recherche, des hautes écoles, des agences gouvernementales…
Sur le plan technique, Relcom possédait deux quartiers généraux. Au troisième étage du centre informatique de l’institut Kourtchatov, quelques salles abritaient le serveur principal, construit sur le PC IBM 386. Des modems à 9.600 bits/seconde étaient connectés de façon permanente aux lignes téléphoniques internationales. L’autre QG était situé dans une maison quelconque sur les berges de la rivière Moscova, avec, au deuxième étage, une équipe de 14 programmeurs Demos, qui travaillaient jour et nuit à la réparation et à l’amélioration des logiciels, ainsi qu’à la maintenance du réseau. Ils avaient également un serveur de secours et un modem 9.600 bauds.
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La connexion internet vers les villes autres que Moscou et au-delà des frontières de l’Union soviétique était capitale pour faire circuler les proclamations d’Eltsine et d’autres démocrates à travers le monde. Le canal principal était un groupe de discussion, talk.politics.soviet, disponible sur UseNet, l’un des premiers réseaux mondiaux de newsgroups internet fonctionnant sur de nombreux serveurs différents et ne dépendant donc pas d’un seul. Il était plein de messages inquiets et énervés postés par des Occidentaux. [...]
Les Occidentaux envoyèrent des messages de soutien à Eltsine et, cette nuit-là à Moscou (c’était le milieu de journée aux États-Unis), le soutien des Américains devint de plus en plus appuyé. Le réseau fut rapidement surchargé, ce qui entraîna momentanément des pertes de connexion. Inquiet, Alexey Soldatov était constamment au téléphone avec Bardin et lui demandait avec obsession de faire tout son possible pour maintenir la connexion.
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Vers cette période, la télévision d’État annonça le décret n°3 des putschistes, qui restreignait les échanges d’informations avec l’Occident. Ce décret appelait à la suspension de toutes les télévisions et radios russes, notamment la nouvelle chaîne de radio démocrate Echo Moskvy, qui avait joué un rôle essentiel dans la résistance. Les putschistes déclarèrent que les émissions des radios et télévisions n’étaient pas «propices au processus de stabilisation du pays».
Visant à fermer tous les canaux de communication du pays, le décret assignait au KGB la tâche de le mettre en application.
En dépit des menaces, il n’y eut pas de débat au sein de l’équipe sur le décret n°3: tous étaient déterminés à garder les lignes ouvertes, même en sachant qu’ils prenaient des risques importants au niveau personnel.
«Nous étions déjà du mauvais côté, a déclaré Bardin, parce que l’échange d’informations était la raison d’être de Relcom. Quoi que nous fassions, nous serions les ennemis du régime.»
Là, on lui indiqua que son principal objectif devait être de faire fonctionner les émetteurs radio et de diffuser les proclamations d’Eltsine. «Eltsine m’a dit d’allumer tous les transmetteurs radio à ondes moyennes qui se trouvaient dans la partie européenne de la Russie», se souvient Bulgak. Ces transmetteurs constituaient le principal moyen de diffusion dans l’Union soviétique. Il y en avait dans tout le pays, avec pour chacun une couverture de 600 km.
La tâche n’était pas aisée, car tous les transmetteurs radio n’étaient pas sous le contrôle du gouvernement d’Eltsine, mais plutôt du ministère soviétique des Communications, qui était un échelon au-dessus. «Au ministère soviétique, trois personnes seulement connaissaient les mots de passe. Et sans mot de passe, aucun responsable de transmetteur n’allait allumer sa station», explique Bulgak. Il parvint à obtenir les mots de passe auprès d’un ami personnel.
Puis, avec ses propres contacts, Bulgak parvint à installer un transmetteur radio mobile sur un camion pour le conduire à Noginsk, à 60 km de Moscou, en plein dans la cour où Eltsine se cachait. Ils l’allumèrent immédiatement: si tout le reste échouait, ils pourraient au moins diffuser l’appel d’Eltsine jusqu’au centre de la capitale. Malheureusement, des dispositifs militaires de brouillage furent déployés en urgence dans le sud-ouest de Moscou afin de perturber la diffusion du transmetteur mobile de Bulgak.
Bulgak travailla d’arrache-pied toute la nuit, en faisant appel à ses contacts personnels à l’intérieur de l’Union. Le matin du 21 août, les transmetteurs furent allumés. Lorsqu’Eltsine descendit les marches de la Maison-Blanche, il parla dans un microphone qui était directement relié aux transmetteurs de Bulgak. Au ministère soviétique des Communications, ce fut la consternation.
Pendant que Bulgak fournissait un transmetteur à Eltsine, Relcom allait encore plus loin. Le premier jour du putsch, quelqu’un dans l’équipe de Bardin eut une idée qu’ils baptisèrent Regime n°1: il s’agissait de demander à tous les abonnés de Relcom de regarder par leur fenêtre et de décrire exactement ce qu’ils voyaient –juste les faits, pas d’émotion. Très rapidement, grâce à ces témoignages et aux informations des journalistes, Relcom eut une image assez précise de ce qui se passait dans le pays. Il devint clair que les chars d’assaut et les troupes n’étaient présents que dans deux villes (Moscou et Leningrad) et que le putsch était voué à l’échec.
La tentative de coup d’État prit fin le 21 août. En tout, durant ces trois jours, Relcom transmit environ 46.000 «unités d’information» à travers l’Union soviétique et dans le monde entier. Tout le monde ne s’en rendit pas compte à l’époque, mais Regime n°1 fut une idée révolutionnaire. Les émetteurs radio ne diffusaient l’information que dans un seul sens. Relcom marchait dans les deux sens, puisqu’il permettait à la fois de diffuser et de collecter des informations. C’était une structure horizontale, un réseau, un concept résolument nouveau dans ce pays qui avait été si longtemps sous le contrôle d’une oligarchie rigide, qui contrôlait tout. Dans les années 1950, la première photocopieuse soviétique avait été détruite parce qu’elle menaçait de permettre la transmission d’informations qui échapperaient au contrôle des instances dirigeantes. En 1991, le pouvoir de ces mêmes instances fut renversé par un réseau qu’ils ne purent contrôler.
Un autre principe fut démontré durant ces trois jours d’août 1991: les programmeurs firent ce qu’ils pensaient être juste et ne demandèrent la permission à personne. Ils agirent ainsi parce que la libre circulation des informations était menacée. Ils savaient aussi qu’ils avaient le soutien de milliers d’abonnés qui renforçaient leur réseau. C’était la toute première fois qu’internet jouait un rôle dans la politique russe. En mettant fin au monopole du Kremlin sur la diffusion et le partage d’informations, le réseau permit l’effondrement du projet des services de sécurité.
Ce n’est pas quelque chose que le Kremlin tolérerait aujourd’hui. Depuis 2011, les partenaires de Vladimir Poutine ne cessent d’essayer de mettre internet sous contrôle via un usage immodéré du filtrage, de la censure, de la surveillance et des pressions directes sur les plateformes russes ou internationales. Il y a peu, le ministère russe des Communications a fait connaître ses projets de nationalisation des éléments clés de l’infrastructure d'internet dans le pays, notamment des points d’échange internet.
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Le Kremlin semble n’avoir toujours pas compris qu’internet est horizontal –Internet, c’est les gens. En 1991, ils ont partagé des informations sur les mouvements des troupes grâce à USEnet et aux e-mails. Aujourd’hui, ils utilisent les réseaux sociaux, mais il s’agit au fond de la même chose : du contenu généré par des les utilisateurs sans aucune autorisation.
Via je ne sais plus qui. :/