C’est d’ailleurs une séquence qui arrive souvent : une personne lambda interpelle une personnalité du monde politique ; un buzz s’ensuit, on félicite la personne lambda d’avoir porté la parole que beaucoup de Françaises et de Français auraient aimé pouvoir dire à la personnalité politique ; puis, stupeur, on découvre que ce n’est pas une personne lambda… mais une personne politisée !
Réaction que l’on pourrait à peu près résumer ainsi : « Oh mon Dieu ! Cette personne a des convictions politiques ! Tout ce qu’elle dit est donc nul et non avenu ! » Macron aurait tout aussi bien pu dire : « vous avez beaucoup réfléchi à la question, donc si ça ne vous dérange pas, je préfère répondre à quelqu’un qui est novice sur le sujet ».
À retenir : c'est uniquement de la rhétorique. Il faut comprendre cela comme « je n'ai pas envie de discuter de ce sujet ».
Il n'y a pas que les politiciens qui se comportent ainsi : sans être un grand militant, j'y ai eu droit dans mes emplois, dans des associations, avec mes proches, etc.
Si tu ne connais pas le sujet, on te dit « tu y connais rien » ou on t'empapaoute.
Si tu connais ton sujet, « tu es politisé », « tu n'es pas n'importe qui », « c'est ton avis », « tu fais chier », etc.
Pour te dérouter, on te fera croire que « tu n'as pas tous les éléments » constitutifs d'une décision. Quand tu demanderas à les connaître, pouf, silence radio.
Quand tu demanderas à ton grand patron le fondement d'une de ses décisions, la réponse sera « la loi ». Laquelle ? « Je vous laisse chercher ».
Quand tu évoqueras les aspects techniques et/ou organisationnels d'une décision qui ne sont pas raccords et/ou compliqués à mettre en œuvre, on te rétorquera que « dans l'esprit, globalement, ça l'fait » (l'intendance suivra, quoi).
Quand tu contesteras des dispositions législatives sur le filtrage pedoporn par les flics (sans passer par la justice), on te dira « t'es pro-pédophile ». Si c'est une loi Renseignement, on te dira « t'es pro-terroriste » ou le plus doux « donc vous ne voulez pas lutter contre le terrorisme ».
Et j'en passe.
L’illusion d’un groupe « moyen » et dépolitisé – par essence dépolitisé – représentant la majorité de la population est une défaite de la pensée qui a tendance à se répandre partout. De là découle l’illusion du « grand public ».
Si nous avons nous-même [ NDLR : Framasoft ] employé l’expression par le passé, nous avons fini par intégrer l’idée que « grand public » était un concept creux où on faisait entrer un peu tout et dont, de fait, rien ne bien intéressant ne sortait. C’est ainsi que dans notre dernier article programmatique, nous disions :
Nous souhaitons donc amorcer en 2022 un ensemble de projets s’adressant particulièrement aux publics associatifs, militants, ou œuvrant pour le progrès social et la justice sociale.
Ce n’est pas tant un recentrage qu’une analyse lucide du public auquel nous pouvons et voulons être les plus utiles. Ce public n’est ni « grand » ni même « majoritaire » : il est constitué par le partage d’intérêts communs. […]
Les mêmes professionnels qui répètent à l’envi « les Français veulent que », « ce que les Français veulent aujourd’hui », et toutes les variantes qu’on connaît. Alors qu’ils n’en savent foutrement rien. Pas parce qu’ils sont déconnectés – et Dieu sait qu’ils le sont – mais parce que « les Français » n’ont pas de volonté unique et hégémonique. Comme n’importe quel groupe de population, le peuple français est traversé d’intérêts, de volontés et d’opinions divergentes et souvent contradictoires.
Ben… La conséquence de se regrouper (en association, en groupe de potes, en famille, en nation / peuple, etc.), c'est qu'il faudra des règles communes… qui déplairont toujours à quelqu'un.
Je ne crois pas au compromis qui convient à tout le monde, même dans une petite communauté de quelques personnes.
Sur la liberté religieuse, par exemple, ça semble facile, il suffit de dire que toutes peuvent cohabiter, que les sectes sont exclues de la définition, et que l'État ne prend pas parti… sauf pour désigner ce qu'est une secte… Pourquoi ma secte n'est pas reconnue comme une religion ? :(
Il faudra convenir de quels propos sont acceptés ou non, si l'on autorise le vol ou non, si l'on pratique la dissuasion nucléaire ou non, si l'on va faire telle guerre, si l'on organise comme-ci ou comme ça un système de santé, etc.
Personne sera d'accord sur tout.
Il y a des choix contradictoire avec d'autres. On ne peut pas lyncher les homos et les laisser tranquille.
Donc il y a des décisions majoritaires. Ce qu'il faut rejeter, c'est la rhétorique, pas le fait majoritaire.
Prenons un exemple de culture « hégémonique » : le football. Tiens, prenons même une finale de Coupe du Monde, celle de 1998, la France est en finale et joue à domicile. On s’accordera facilement à dire qu’il s’agit probablement du match le plus mythique de l’histoire du football français. Tout la France a regardé ce match, même les gens qui n’aiment pas le foot.
Toute la France ? Non ! Et ce n’est pas juste un petit village qui résiste encore et toujours à l’hégémonie : l’audience de ce match mythique s’élevait 23 674 000 personnes, selon Médiamétrie, pour une population française de 58 398 000 habitants alors. Soit 40 %.
Pour moi, c'est hors sujet. La culture est celle des dominants (accéder à la propriété, pondre des gamins, avoir une voiture, s'enrichir, etc.). Idem pour les sujets avec lesquels il faut laver le cerveau.
Sans compter les pratiques et les mensonges collectifs qui permettent d'unifier et de pacifier un groupe humain : "les Français ont tous été Résistants", les traditions, etc.
Ça occupe l'humanité.
(Je ne pinaillerai pas sur la fiabilité du chiffre Médiamétrie genre qu'il peut y avoir masse de gus derrière l'unique TV d'un bistrot.)
D’un point de vue politique, c’est très inquiétant : parce que nos institutions, nos organisations politiques sont incapables de prendre en compte et de représenter cette diversité. Les appels incessants à « l’union de la gauche » sont assez symptomatiques : le système électoral français donne une prime à « l’union », c’est-à-dire au parti qui gommera le plus les divergences et les diversités d’opinions de son corps électoral pour agréger le plus de monde. La démocratie dite « représentative » donne mécaniquement le pouvoir au moins représentatif des groupes.
La seule « représentativité » de notre système consiste en l’élection de représentant « locaux », comme si, par une sorte d’osmose territoriale, Éric Ciotti était un parfait représentant de l’aide-soignante ou du chauffeur Uber des Alpes-Maritimes. Ne parlons même pas des parachutages…
Si 28 partis anticapitalistes faisaient 3 % chacun au premier tour de l’élection présidentielle et que 2 partis néolibéraux emportaient quant à eux 8 % des voix chacun, c’est un parti néolibéral qui serait mis au pouvoir, quand bien même l’anticapitalisme aurait fait 84 % au premier tour. Je prends volontairement un exemple extrême, mais c’est le fonctionnement exact de notre système, même si son idiotie nous saute moins au visage avec un nombre de candidats plus faibles.
Je vois l'idée : retenir les idées majoritaires qui transcendent les partis. Dans cet exemple, l'anticapitalisme. Et laisser de côté le reste. Dans cet exemple, si les partis anticapitalistes ne sont pas unifiés, c'est qu'ils doivent avoir des idées divergentes qu'il faut écarter.
Mais retenir des idées centrales, ce n'est pas toujours possible : si j'ai voté pour l'organisation anticapitaliste de la société portée par le parti anticapitaliste A, je n'accepterai pas forcément l'organisation anticapitaliste de la société portée par le parti anticapitaliste B. Pourtant, ce sont deux projets anticapitalistes.
Et retenir les idées majoritaires, n'est-ce pas le rôle d'une union ? Peut-être faut-il différencier une union sage d'une union pour rassembler.
Comment faire autrement à moins de faire des communautés autonomes de quelques personnes ? Dans ce cas, il faudra quand même normer les relations entre les communautés (genre si l'une tolère le vol mais pas l'autre, ça va mal se passer).
Ça me semble être un problème majeur et sans aucun doute à l’origine d’une bonne partie de la « démobilisation » du corps électoral, réduit à un choix impossible : voter au plus proche de ses convictions, voir sa candidature favorite perdre et avoir la certitude de ne pas être représenté ; ou s’asseoir sur ses convictions, voir sa candidature « par défaut » gagner et avoir la certitude de ne pas être représenté.
Hum… Trop simple… Faut prendre en compte le pouvoir de chaque groupe d'intérêts (autant CAC40 que la Manif' pour tous) car c'est ça qui donne le sentiment de trahison / renoncement. Faut prendre en compte la représentativité quasi-nulle. Les carriéristes. Le mode de scrutin. Le fait de ne pas rendre de compte. Le fait d'être ignoré après l'élection. Etc.