[…] Internet est beaucoup critiqué parce qu’il nous maintiendrait dans un flux continu, un présent incessant, il ne serait que surface et écume. Sans doute. Mais on oublie le second mouvement, à mon sens encore plus significatif que le premier. Ce second mouvement, c’est au contraire la mémoire, c’est l’archive toujours disponible. Il y a dix ans, il était très compliqué à quelqu’un qui n’était pas chercheur ni journaliste de retrouver un extrait d’émission télévision ou de radio, une vieille citation aperçue dans un journal. Et, si jamais la trouvaille se produisait, il était encore plus compliqué de la diffuser. Aujourd’hui, ces deux difficultés sont effacées. […]
A mon sens, cette manipulation donnée à tous de l’archive est un tournant historique. […] détenir l’archive politique - le document politique - a pendant longtemps été un privilège peu partagé : celui du pouvoir lui-même, celui des historiens, celui des bibliothécaires, puis des journalistes. Il est aujourd’hui le privilège de tous. Tout internaute est un archiviste potentiel. Cet état a bien des conséquences en termes politiques.
En relevant ces contradictions, on pense révéler une vérité de la politique : ah regardez, il se renie, trahit et se parjure… Ok. Mais rappelons-nous la belle phrase d’Edgar Faure qui disait : “Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent.” Ainsi se pose la question du choix de l’archive. Est-ce qu’à trop documenter les mouvements de la girouette, on n’en oublie pas le vent ? Oui, mais voilà, documenter les mouvements du vent, c’est autrement plus compliqué, moins spectaculaire, cela produit une indignation moins immédiate. Et pourtant, cela pourrait être l’étape suivante d’un Internet qui met à disposition de tous, non seulement l’Histoire, mais de nouveaux outils d’analyse. […]