Je ne vais pas refaire tous les speechs de Benjamin Bayart mais je vais formuler publiquement les arguments qui me sont venus en tête lors de discussions avec des non-initiés. Ils découlent directement de ceux énoncés depuis toujours par la Fédération FDN mais je ne les aurais pas formulés ainsi il y a encore 1 an donc si ça peut servir...
Dans un FAI associatif, je connais les technicien-ne-s et l'instance exécutive (bureau, conseil d'administration,... chaque association nomme ça comme elle le désire). Et quand je dis connaître, ce n'est pas uniquement de vue, vite fait, mais c'est aussi boire des verres, partager des bouts de vie, avoir des souvenirs communs, des sensations ensemble, s'entre-aider au-delà du FAI. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que je connais leurs positions, leurs pensées sur les sujets qui m'intéressent quand je prends un accès Internet dans le FAI associatif, à savoir : respect de la vie privée, neutralité des réseaux, respect de la loi mais pas plus (ne pas filer d'infos si la demande d'une autorité n'est pas en bonne et due forme),... C'est cette connaissance qui me permet d'accorder ma confiance, de savoir que ma vie privée ne sera pas violée et mes libertés préservées. C'est ça qui me permet de prendre un accès Internet l'esprit tranquille. Cette connaissance me permet également d'élire les gens que je souhaite dans l'organe exécutif et donc de faire prendre la direction que je souhaite à l'association (mettre l'accent sur ça, prendre telle position en public mais pas telle autre,...). Je n'ai pas cette possibilité avec un FAI commercial traditionnel : je ne connais pas les employés, la confiance que je peux leur porter est fondée de manière totalement arbitraire.
De bon-ne-s technicien-ne-s de FAI associatif sont des personnes qui ressentent, au plus profond d'elles-mêmes qu'un tcpdump (capture de toutes les informations qui circulent sur un câble réseau) sans raison légitime et sans accord de la ou les personnes qui verront leur trafic capturé, c'est mega violent. C'est juste distribuer une mandale gratos. Pour reprendre l'expression d'Aeris (
https://imirhil.fr/ ) : c'est juste du viol de la vie privée puisque rien n'échappe à la capture. tcpdump s'utilise avec parcimonie et en dernier recours. Alors oui, parfois un tcpdump permet de gagner du temps dans la résolution d'un problème par rapport à une lecture des logs. Mais peu importe.
Je profite de ce shaarli pour inviter les techs à être mega vigilants quand vous faites des filtres tcpdump. Typiquement, au début d'ARN, je voulais debug un abonné au VPN donc je lui demande de ping une cible déterminée et, côté serveur VPN, je fais : tcpdump -i vpnudp -n icmp. Et là je me retrouve bombardé d'ICMP (destination port unreachable,...) venant d'une autre IP que celle que je voulais débug. Dans le contexte, ce trafic ICMP est caractéristique d'une machine qui fait du torrent. Comme j'avais attribué l'IP de cet abonné, je savais désormais que cette personne faisait du torrent. Je n'ai pas appris le contenu qui était échangé mais c'est déjà bien trop : je suis FAI, mon rôle s'arrête à la couche 3. Je n'ai pas à savoir qui utilise quels protocoles car j'en déduis déjà l'usage (qui fait quoi avec son accès à Internet) et ça peut déjà influer mes choix / pensées et c'est déjà inacceptable en soi. Dans le contexte, cette personne avait déjà dit publiquement et de manières répétées qu'elle est un grand chantre du P2P et qu'elle avait une seedbox à la maison. Mais il y a une différence entre sa volonté de le dire publiquement et de le découvrir avec un tcpdump. La deuxième manière de l'apprendre n'est pas légitime.
En devenant moi-même technicien dans le FAI associatif, j'ai l'opportunité d'équilibrer les forces : même en admettant que je me trompe au premier paragraphe de ce shaarli et que finalement, les gens portaient un masque "oui, je suis à donf pro-vie privée" mais qu'il n'en ai rien en réalité, je peux équilibrer la balance : ces personnes peuvent me nuire mais je peux aussi leur nuire puisque je suis tout autant root qu'eux sur l'infrastructure de l'association. Cette simple pensée, même sans aucune application est, je pense (je ne l'ai pas vécu donc difficile d'aller plus loin que la pensée :D ), dissuasive en elle-même. Je n'ai pas cette possibilité avec un FAI commercial traditionnel.
En fait, prendre part à un FAI associatif, c'est pousser plus loin les idées du libre et du Do It Yourself. J'veux dire : le libre t'apprend à contrôler autant que possible ton matériel, de l'ordinateur classique en passant par ton ordiphone, ta tablette ou ton serveur. Ça doit être le matériel et le logiciel qui obéissent et font ce que toi tu veux vraiment (l'exemple du lecteur DVD de salon de Benjamin Bayart est toujours aussi parlant :
http://shaarli.guiguishow.info/?fnvJeA ). Le Do It Yourselft t'apprend... à faire les choses toi-même, en groupe ou non, mais sans être attentiste (attendre que la solution, ce que tu cherches, te soit servie sur un plateau). Monter un FAI associatif, c'est être un cran plus loin : tu prends le contrôle de l'autre bout de ta connexion Internet. Au-delà des machines que tu possèdes chez toi, tu libères l'autre bout du câble. Mieux que ça : tu crées, tu fais vivre, tu libères une parcelle d'Internet (Internet, c'est uniquement la somme des interconnexions de plus de 52000 opérateurs à l'heure actuelle, chacun construit et fait vivre sa parcelle comme il l'entend). L'esprit DIY te permets de faire ressembler ton FAI à ce dont tu veux qu'il ressemble. Je n'ai pas cette possibilité avec un FAI commercial traditionnel. [ Cet argument vient de Johndescs (
http://jonathan.michalon.eu/ ). ]
Certaines personnes me disent qu'un accès Internet chez un gros FAI (commercial du coup car l'associatif, ça ne scale pas si l'on veut garder des dialogues dignes d'êtres humains), c'est la garantie que les techniciens n'ont pas le temps de vous zieuter car il y a mieux à faire et trop de clients. J'vous rassure : en associatif, on a encore moins le temps qu'au travail puisque ça vient sur notre temps libre, cette denrée dont nous manquons tou-s-tes et, que, quand on arrive à en dégager pour le FAI associatif, c'est pour faire de nouveaux trucs, techniques ou non, impressionnants ou non mais fun ou réparer des merdes qui traînent.
Je tiens également à dire que le postulat de départ n'est pas fondé : un FAI commercial peut très bien acquérir des équipements clés en main pour violer les correspondances, pas besoin de passer du temps à les développer lui-même. Et les technologies actuelles peuvent surveiller chaque client même du plus gros FAI et en produire un résumé accessible via un moteur de recherche. Je pense aux équipements de surveillance numérique de Quosmos/Amesys/Bluecoat (voir tous les articles de presse de Reflets.info à ce sujet
https://reflets.info/category/sagas/deep-packet-inspection/ ). C'est précisément ces équipements que la loi Renseignement adoptée l'année dernière par le Parlement français permet aux autorités (bien au-delà des seuls services de renseignement) de les placer chez des FAI... et les plus gros FAI passeront en premier. Je pense aux récursifs-cache DNS menteurs qui injectent de la pub dans leur réponse (c'est une altération du contenu de vos correspondances). Je pense aux trackers HTTP injectés par l'opérateur américain Verizon (
http://shaarli.guiguishow.info/?juERZQ).
Je passe volontairement sur l'aspect technique : évidemment qu'en rejoignant un FAI associatif, vous allez level up. J'veux dire entre la théorie et avoir vu une infrastructure s'écrouler, avoir trouvé les causes, avoir pris les mesures (spare, SSD au lieu de HDD, redondance au max de ce que permettent les finances de l'asso) pour éviter autant que possible que ça se reproduise, y'a pas photo. Entre avoir étudié des protocoles comme BGP ou RADIUS et les avoir utilisés en conditions réelles, il y a tout un monde. Entre écrire des billets de blog pour faire passer vos idées et faire des talks devant 50-100 personnes pour faire passer les mêmes idées, les deux sont très enrichissants. Un FAI associatif, c'est l'opportunité de comprendre vraiment comment fonctionne le réseau, même sans être un-e fana de technique. Ça ne s'apprend pas, ça se vit.