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  • Surveillance: pourquoi je suis assez optimiste (à moyen terme en tout cas) | BUG BROTHER
    « Je commencerai d’abord par évacuer l’idée que ce serait principalement le numérique lui-même et ses usages qui créeraient des dangers massifs pour la vie privée. Le numérique est une mutation anthropologique considérable qui change ce qu’est penser et interagir avec les autres. Cela nous place face à des défis et on peut attendre des politiques publiques qu’elles n’aggravent pas la difficulté à faire face à ces défis en nous privant des moyens de construire la maîtrise nécessaire. Et là, on a deux autres types de risques : l’ « invocation sécuritaire » et la « société de défiance ». L’invocation sécuritaire, c’est comme l’écrit Mireille Delmas-Marty dans Libertés et sûreté dans un monde dangereux, un concept de sûreté qui serait une promesse infinie de sécurité, le risque zéro dans la sécurité. C’est une promesse non tenable mais qui nous jette dans une trajectoire dangereuse. Et la société de défiance, c’est celle qui fait de chacun de nous un suspect jusqu’à ce qu’il soit prouvé que nous n’avons rien à nous reprocher. Pourquoi ces deux phénomènes se sont-ils développés ?

    Il y a une double racine. Une racine historique, qui est celle de l’effondrement de l’affrontement des blocs après 1989. Et une racine qui est la dérive oligarchique ou post-démocratique de nos sociétés. J’insisterai sur un point, c’est qu’il n’y a pas que Septembre 2001. La surveillance diffuse, la promotion des outils techniques de la surveillance diffuse, sont arrivées dans la seconde moitié des années 1990. Septembre 2001 a levé les inhibitions, mais n’a pas été à la source du développement de l’invocation sécuritaire et de la société de défiance.

    [...]

    Lorsqu’en 2008 (et peut-être avant aussi) on met en place des programmes comme Prism, la NSA et d’autres services tirent les conséquences du fait que l’information non contextualisée, celle qui est simplement des flux d’information, est extrêmement difficile à analyser. Ils ont besoin, pour espérer comprendre quelque chose, d’avoir accès à des métadonnées contextuelles. C’est-à-dire, par exemple, pas seulement votre e-mail mais toute votre liste de contacts ; pas seulement les tweets que vous émettez mais tous vos suiveurs. Et pourquoi, à ce moment-là, peuvent-ils le faire ? Parce qu’entre 2004 et 2008 se passe une gigantesque contre-révolution informatique, qui est celle de la recentralisation des services sur le Web. De très nombreux services, qui étaient « départementalisés », c’est-à-dire distribués en partie dans des petits ensembles, ou franchement distribués, c’est-à-dire distribués au niveau des individus eux-mêmes, vont devenir des services centralisés chez quelques gros intermédiateurs.

    [...]

    Au moment de l’affaire Snowden, Prism a été mal présenté et la quasi-totalité des gens l’ont considéré comme un système de surveillance massive de l’Internet mis en place par la NSA. En fait, Prism est un mécanisme mis en place pour que la NSA utilise le mécanisme Fisa (pour "Foreign Intelligence Surveillance Act", qui décrit les procédures des surveillances physique et électronique, ainsi que la collecte d'information sur des puissances étrangères soit directement, soit par l'échange d'informations avec d'autres puissances étrangère) pour demander au FBI de demander à Google. Donc Google, Facebook, Microsoft, etc. ne connaissaient pas Prism, ne savaient pas qu’ils répondaient à une demande de la NSA, ils répondaient à une demande du FBI.

    [...]

    En fait, la NSA a mis en place une super place de marché, où des services de renseignement de différents pays viennent échanger des métadonnées. Par exemple, la DGSE vient échanger des métadonnées interceptées au Mali, au Niger ou en Afghanistan ; en échange, la NSA lui refile des métadonnées interceptées dans d'autres pays où elle n'est pas aussi présente. Et tout le monde va faire du troc de métadonnées avec la NSA, même les Indiens, pourtant plus proches de Moscou que de Washington. On a vu notamment un cas où les Américains ont financé et contribué à développer les puissances d’interception des télécommunications des Australiens, et où les Australiens s’en sont servi pour espionner un cabinet d’avocats américain qui défendait l’Indonésie dans le cadre d’un conflit commercial entre l’Australie et l’Indonésie.

    [...]

    Il y a différents moyens. Prism, c’est une requête judiciaire, et ensuite on demande les noms, les carnets d’adresses, éventuellement le contenu des communications, qui sont remontés au FBI, puis à la NSA, qui va faire un traitement manuel. Dans le cas de Tempora, qui est le programme d’interception massive des communications sur les câbles sous-marins en Grande-Bretagne, ils essaient d’intercepter absolument tout. Ensuite, ils stockent pendant trois jours, ils font tourner les machines pendant trois jours avec des filtres pour arriver à sélectionner les informations qui pourraient les intéresser à partir des mots clés, des adresses e-mails ou des adresses IP qu’ils recherchent. Ensuite, ils transmettent les résultats de ces filtres à des opérateurs humains, qui utilisent différents logiciels pour effectuer leur travail d'analyse, et peuvent aussi utiliser Xkeyscore, une sorte de moteur de recherche qui collecte quasi systématiquement les activités des internautes grâce à plus de 700 serveurs localisés dans plusieurs dizaines de pays.

    [...]

    Les médias français ont été bien peu nombreux à suivre le sujet – il n’y a pas plus de 10 % des documents Snowden dans le Guardian, le Washington Post, qui ont été traduits en français. Si vous ne lisez pas l’anglais, vous ne savez pas ce qu’il y a dans les documents Snowden, ce qui est invraisemblable. Et, à partir de là, est née une légende : l’opinion publique ne s’intéresse pas à la thématique des libertés individuelles. Ce qui est faux. C’est vrai qu’en lisant la presse quotidienne française et en regardant la télévision, vous n’avez aucune raison de vous préoccuper du sujet. »
    December 12, 2014 at 11:48:01 AM UTC - permalink - http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2014/11/26/surveillance-pourquoi-je-suis-assez-optimiste-a-moyen-terme-en-tout-cas/
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