D'après la fiche technique du produit, la caméra-piéton choisie par les forces de l'ordre dispose d'une autonomie de quatre heures. Passé ce délai, il faut la recharger ou changer la batterie. Une opération qui peut s'avérer délicate lors d'un affrontement, dans le cadre de vacations qui peuvent durer plus de 12 heures.
Par ailleurs, le modèle de caméra-piéton utilisé est, dans la plupart des cas, placé sur la poitrine des policiers. Ce qui pourrait empêcher l'appareil de capturer les images de l'usage du LBD. Pour utiliser cette arme, les fonctionnaires de police doivent en effet placer le viseur dans un axe différent de celui du haut de leur corps. Dans une telle situation, la caméra serait incapable d'enregistrer les images de la cible.
D'après l'AFP, une première expérience menée à Bourg-en-Bresse lors de l'acte 10 des gilets jaunes a montré les limites de cette configuration. D'abord à cause du positionnement de la caméra, mais également en raison de la portée des LBD, bien supérieure à ce que peut capturer la caméra grand angle (127°), conçue pour filmer un individu placé à quelques mètres.
Je pense qu'il ne faut surtout pas partir dans un débat technique inutile : les seules questions à se poser sont simples et d'ordre éthique : en tant que citoyens, voulons-nous que notre police et notre gendarmerie utilisent des armes de guerre comme des grenades avec effet de souffle et des fusils d'assaut contre nous, la population civile ? Si l'on répond oui, quel niveau de violence et quel contexte rendent légitime l'utilisation de telles armes et quels encadrements prévoit-on afin de limiter les dérives comme l'effet Lucifer ? Des dégradations matérielles sans atteinte directe à des personnes permettent-elles de justifier une riposte armée contre des personnes ? Est-ce proportionné (sans proportionnalité, il n'y a point de justice) ? Quid de la démonstration de culpabilité nécessaire à toute sanction ? Tout cela ne constitue-t-il pas pas un engrenage vers toujours plus de violence ?
Notons que le même jeu de questions se pose avec les contrôles d'identité pour lesquels ces caméras ont été introduites initialement : elles permettent d'éviter de nous demander si nous tolérons vraiment des contrôles d'identité au faciès, et pour quelles raisons nos autorités en sont si friandes. C'est bien pratique de dissimuler sous le tapis ce qui ne nous convient pas.
Ces caméras-piétons sont une mauvaise réponse à un vrai problème éthique. Elles vicient le débat : on ne va surtout pas discuter de l'utilisation d'armes de guerre contre des civils dans un contexte de maintien de l'ordre dans une République ni de la disproportionnalité de cette utilisation. Non, nous préférons contempler de telles utilisations en vidéo. Nous voulons obtenir des chiffres, un ratio du nombre de dérives rapporté au nombre d'actes policiers lors d'une manif' et si nous estimons que ce ratio est suffisamment bas, nous fermerons lâchement les yeux sur les victimes qui seront alors considérées comme des dommages collatéraux. Quelle inhumanité !
Nous avons déjà des vidéos qui illustrent des utilisations impropres et abusives des LBD, celles réalisées par les manifestants. Bien sûr, elles peuvent être tronquées afin d'être partiales dans le but de servir l'intérêt des manifestants, mais les images enregistrées par les forces de l'ordre le seront tout autant puisqu'elles ne sont pas obligées d'allumer leur caméra en permanence. De même, qu'arrivera-t-il aux enregistrements qui pourraient mettre à mal la défense de nos flics et gendarmes ? Seront-ils effacés "par erreur" ?
Méfions-nous du miroir aux alouettes, interdisons l'utilisation de ces caméras et recentrons le débat sur les vraies questions que les uns et les autres tentent d'éluder à l'aide de caméras.