Le constructeur japonnais n'attendait qu'une occasion de s'afranchir de son sauveteur.
Les très médiatiques déboires judiciaires et fiscaux de Carlos Ghosn n’ont pas désolé tout le monde. Pour Nissan, associé à Renault dans l’« Alliance », ils constituent une l’occasion en or de remettre les pendules à l’heure. Car le constructeur japonais acceptait de moins en moins de se trouver sous la tutelle du français.
L’histoire commence en 1999. Avec plus de 20 milliards d’euros de dette, Nissan est au bord de la faillite. Louis Schweitzer, alors président de Renault, envoie son bras droit, Carlos Ghosn, à Tokyo. L’idée : redresser Nissan, que l’ex-régie vient d’acquérir et où elle va investir 5 milliards. Renault prend 43 % du capital du japonais, alors que ce dernier doit se contenter de 15 % chez Renault — et cela sans droit de vote.
L’Etat voit double
Après 21 000 suppressions de postes et la fermeture de nombreuses usines, Nissan retrouve des couleurs, au point de dépasser son sauveteur. En Bourse, aujourd’hui, la boîte japonaise vaut près de deux fois Renault (32 milliards contre 18). Géant économique mais pouvoirs de nain ? Nissan le vit de plus en plus mal. La crise éclate en 2015. Emmanuel Macron, alors ministre des finances, prépare sa candidature à la présidentielle. Désireux de gommer son image d’ancien banquier millionnaire, il choisit d’apparaître comme un défenseur acharné des participations publiques. A ce titre, il entend faire bénéficier les actions de l’Etat chez Renault du droit de vote double que permet la loi Florange, et ce malgré l’opposition absolue du conseil d’administration de la boîte et de son patron, Ghosn.
Les Japonais, eux, se sentent trahis : ils n’ont jamais admis qu’à contrecœur la présence de l’Etat au sein de l’Alliance. Et voilà ce dernier qui, sans même les avoir prévenus, pose ses pieds sur la table ! Nissan menace alors de faire capoter le mariage.
Macron recule en lui accordant, notamment, une concession qui va fondamentalement changer le caractère de l’Alliance — dans un accord secret, jamais publié mais révélé par « Le Canard » (mai 2016) : Renault, malgré sa quasi-majorité chez Nissan, s’engage à ne jamais s’opposer aux décisions prises par les administrateurs du japonais. A nos questions sur cet étonnant abandon de souveraineté, un conseiller de Macron avait, à l’époque, répondu : « Peu importe, puisque c’est le même homme — Ghosn — qui est à la tête de Renault et de Nissan. »
Défaites sur tatami
Oui, mais voilà : aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Ghosn a été viré de chez Nissan. Et avec l’approbation des deux administrateurs nommés par Renault, bien sûr contraints par l’accord secret de voter comme les Japonais. Au même moment, le conseil d’administration de Renault a choisi, lui, d’épargner Ghosn, qui reste président, quoique provisoirement « empêché » !
Selon l’économiste Elie Cohen, ex-membre du conseil d’analyse économique de Matignon, « Ghosn maintenait le statu quo dans l’Alliance. Sa chute fait aujourd’hui apparaître la réalité du rapport de force et libère les Japonais. Ils demandent maintenant que les pouvoirs dans l’Alliance soient rééquilibrés en leur faveur ». D’où la lettre à ses salariés de Hiroto Saikawa, patron par intérim de Nissan, qui, le 26 novembre, a réclamé « une relation plus juste avec Renault ». Comme personne n’acceptera d’être minoritaire, « ce sera la parité à 50/50 entre les deux sociétés, estime Elie Cohen. Les décisions devront alors être prises à l’unanimité. C’est-à-dire que nous avons perdu le contrôle de Nissan qu’avaient obtenu Schweitzer et Ghosn ».
Pour rétablir son pouvoir, que le gouvernement français le veuille ou non, Nissan possède plusieurs atouts. Dont celui-ci, parfaitement imparable : le groupe — même si cela viole le règlement de l’Alliance — peut augmenter sa participation dans le constructeur français en achetant des actions sur le marché. Au-delà de 25 % de participations de Nissan chez Renault ce dernier, aux termes de la loi japonaise, perdrait la totalité de ses droits de vote dans sa filiale ! Au judo, cela s’appelle ippon.
Qui gouverne chez Renault, aujourd’hui ? L’instance dirigeante du groupe n’est plus localisée en France mais dans une discrète coquille néerlandaise appelée RNBV. En 2002, la société Renault SA lui a délégué la quasi-totalité de ses pouvoirs. RNBV a donc les mains libres pour agir dans le cadre du droit boursier néerlandais, beaucoup plus favorable aux sociétés.
Ses attributions sont considérables : selon ses statuts (modifiés en 2017), elle adopte les « plans stratégiques » de l’Alliance, sa politique financière et les « plans produits ». d'ailleurs, les sociétés de produclion partagée (véhicules, plateformes, boîtes de vitesses, moteurs, achat de pièces, etc.), qui ont fait le succès de l‘Alliance, sont ses filiales directes.
A la tête de RNBV : un directoire de 10 personnes — 5 nommées par Renault et 5 par Nissan, en l’absence de tout représentant de l’Etat actionnaire. Son président, avec « voix prépondérante », est celui de Renault, et son vice-président celui de Nissan. Or Carlos Ghosn est aujourd’hui « empêché » chez Renault, et pas encore remplacé chez Nissan. L’Association de défense des actionnaires minoritaires (Adam) a écrit le 26 novembre à l’AMF pour lui demander de déterminer « qui exerce aujourd’hui le pouvoir sur RNBV [et] qui détient ses actions ». Cette association demande également des éclaircissements sur Stichting Preference Share RN, la fondation, elle aussi néerlandaise, qui coiffe RNBV.
Le patriotisme industriel français n’est pas à la fête…
C'est pour avoir tenté de dissimuler ses faramineux revenus officiels par crainte d’un scandale au Japon - et en France - que Carlos Ghosn est aujourd’hui en prison. Le patron de l’Alliance Renault-Nissan n’est pas soupçonné de fraude fiscale, mais il lui est reproché, selon le parquet de Tokyo, d’avoir omis de signaler, dans ses comptes publics annuels, qu’une rémunération égale à celle qu’il touche actuellement (environ 8 millions d’euros) lui serait versée à son départ à la retraite. Ce qui lui rapporterait, le moment venu, près de 40 millions sur cinq ans. Le marché et les investisseurs auraient donc été trompés, en violation de la loi nippone fiel (pour « Financial Instrument and Exchange Law »), adoptée en 2009. Ghosn a, pour sa part, assuré aux enquêteurs que cette pratique lui semblait tout à fait légale. Tout comme la plus-value boursière, qu’il n’avait pas plus déclarée.
La justice ne le poursuit pas (encore ?) pour des abus de biens sociaux — achat, via une filiale de Nissan, de luxueuses maisons à Rio, Beyrouth, Tokyo et Amsterdam, emploi de complaisance pour sa sœur, paiement de son mariage, en 2016, à Versailles — révélés par une enquête interne de la boîte. Le nouveau patron de Nissan, Hiroto Saikawa, a refusé de fournir le moindre détail à ce sujet, pour ne pas envenimer les relations au sein de l’Alliance.
Trop aimable.
Dans le Canard enchaîné du 28 novembre 2018.