fiche-lecture -
Ce livre, sans droit d'auteur, disponible en PDF sur le site web de l'éditeur, nous parle de la nécessité d'abolir la peine de prison et même toute forme de peine, toute forme de système pénal au motif (je simplifie) que la peine est nécessairement inhumaine.
C'est un excellent ouvrage, j'en recommande vivement la lecture.
Mes notes ci-dessous.
Définitions :
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Compenser un mal par un mal a toujours existé, dans toutes les civilisations humaines. Cela nous vient en partie du châtiment religieux. Évolution : plaire aux dieux en punissant les offenses -> féodalité à la justice imprévisible, car le droit coutumier était de rigueur -> droit écrit -> la peine doit être proportionnée (Cesare_Beccaria, 18e) et socialement utile -> futur = estimation prédictive d'une dangerosité ? ;
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Il y a 3 grandes justifications de la peine :
- Légalisme, moralisme et non utilitarisme : la loi c'est la loi, elle exprime une forme de bien universel, il faut punir tout manquement. La peine ne doit avoir aucune utilité que celle d'être une peine ;
- Individualisme, réalisme et utilitarisme individuel : l'individu éprouve un profond malaise, il faut donc le punir pour expier son malaise par la souffrance et ainsi le faire revenir à un état nominal de socialisation. La peine doit donc être utile et profitable à l'individu (formations en prison, aménagements pour que la prison ne soit pas trop dure, etc.). Les sanctions découlent des droits de l'homme en cela qu'elles humanisent le châtiment. Pour Kant, la raison dépasse les désirs, donc suivre la loi morale qui en découle apporte la liberté à l'individu. La loi consiste donc à faire bénéficier du discernement de tous au mécréant ;
- Humanisme et utilitarisme social : la fédération d'individus en société nécessite des valeurs communes qui forment une croyance (sociologue Durkheim), donc on doit être puni si l'on refuse de jouer le jeu. La société veut rassurer et récompenser les "bons" : la société les protège des troubles-fêtes. Ainsi, la prison est utile, car elle permet de protéger la société contre les "méchants" par éloignement. Il faut punir afin que l'acte ne se reproduise pas. Mécaniquement, l'individu cherche à échapper à ce poids de la société et aux peines. Cela conduit la société à rechercher une dangerosité innée et à vouloir du prédictif, afin d'avoir la sensation de se protéger toujours plus ;
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Aujourd'hui, 5 fonctions sont attribuées à la peine : la neutralisation (faire cesser un comportement), l'exemplarité (faire en sorte que le comportement ne soit pas reproduit par d'autres), l'intimidation (afin que l'individu cesse son comportement), l'amendement (l'individu s'améliore, change de comportement) et la rétribution (les personnes au bon comportement se sentent valorisées dans leurs choix et actes par la condamnation d'un déviant).
Prisons :
- L'auteure expose ce que j'avais déjà appris dans cet épisode de Datagueule : Prisons : l'écrou et ses vices. Taux de récidive, lieux de radicalisation criminelle, torture par l'ennui, l'intimidation, l'abus de pouvoir, etc. ;
- On interne de plus en plus de manière abusive pour motif psychiatrique à la fin des lourdes peines dans l'optique de ne pas les libérer afin de préserver la société contre un méchant individu ;
- Les prisons ne contiennent pas les profils auxquels on s'attend : il n'y avait que 6 % de meurtriers au début des années 2000 dont 3/4 seraient des accidents / impulsifs / passionnels. Il y a beaucoup de violeurs, de voleur et de dealers ;
- Les gardiens qui réclament d'être masqués et que tout soit pilotable à distance de manière électronique courent vers le danger : en effet, l'absence de contact générera de l’inconnue (donc de la peur) et de la provocation au tabassage. Le fait de ne pas connaître l'autre, sa vie en dehors du pénitencier, permet de lui mettre sur la gueule plus facilement ;
- Ces dernières décennies, on a augmenté les peines, le public concerné (mineurs et malades psy, par exemple) par une infraction et le nombre d'infractions. La perpétuité et les peines sèches de 20-30 ans ont remplacé la peine de mort. La prison se remplace doucement par des peines tout aussi violentes : contrôle judiciaire, ajournement de peine (la peine est décidée après-coup en fonction du comportement), suivi psycho dans les terribles centres spécialisés, bracelet électroniques, etc. C'est pour ça que, pour l'auteure, il ne faut pas combattre la prison, mais la notion même de peine, sinon un nouveau glissement vers de nouvelles peines sera opéré dès que la prison sera abolie ;
Pourquoi abolir toute forme de peine ?
- Qu'est-ce que le bien ? C'est forcément relatif. Qu'est-ce qui est éthique ? La justice est ainsi le processus de mise en conformité de l'individu à la norme sociale établie par la puissance dominante dans la société. Le contrat social n'est pas vraiment consenti par l'individu : il peut ne pas y reconnaître ses valeurs, mais il est quasiment impossible de trouver un pays où toutes les lois nous conviennent ;
- De même, qu'est-ce qui est juste ? Est-il plus juste de ne rien posséder que de voler le bien d'autrui afin de posséder un peu ? Un criminel peut aussi chercher une forme de justice, de paix intérieure, d'égalité, de liberté, dans l’acte criminel qu’il a commit ;
- Une peine, c'est l'incarnation d'une lutte impuissante contre l'adversité. On tuait les oracles qui se trompaient dans leurs prédictions pour masquer l'impuissance à agir face "au destin". L'impuissance à endiguer sa colère ou un autre sentiment peut conduire à décocher une baffe impulsive. Un meurtre nous rappelle l'imprévisibilité de la menace et la mortalité humaine et nous nous sentons impuissants, ce que nous ne supportons pas. Une peine nous permet d'expier chez quelqu’un d’autre une frustration née d'une transgression que nous ne nous autorisons pas ;
- Dans l'acte de punir, il y a toujours une relation de pouvoir, de domination, d'humiliation. Le condamné doit capituler, il doit renier certains de ses faits comme étant externe à l’huamin qu'il est devenu afin d'espérer une libération conditionnelle ou tout autre traitement de faveur ;
- Il n'existe pas de sanction lorsque l'on trompe son mari ou sa femme. Les deux personnes se pardonnent ou cesse de se voir. Il existe des sanctions lorsque l'on trompe son associé ou un client. On constate qu'il y a une valeur marchande associée à la peine, même si je nuance en disant que ces deux types d'actes ne sont pas forcément de la même gravité. Mais, oui, j'ai toujours trouvé curieux les dédommagements financiers de meurtres… ;
- Les procès aux assises (ou en comparution immédiate, même si l'auteur n'en parle pas) sont des pièces de théâtre dans lesquelles il faut faire apparaître un criminel au lieu d'un homme. On ignore ses bons côtés, car la foule est là pour jubiler ;
- La justice entretient et propage la vengeance de pair à pair : la famille du condamné, ses amis, les personnes qui pratiquent les mêmes actes (car elles sentent l'étau se refermer), etc. ;
- La justice est sélective, surtout en comparution immédiate : les pauvres, les jeunes désorientés par le monde qui les entoure, les opprimés, les malades psychologiques ou sexuels sont âprement condamnés à de la prison. Le reste de la population (cadres, politiciens, criminels en col blanc, etc.) échappe aux sanctions, c'est même un jeu pour ces personnes ;
- Il existe un précipice entre l'équité à laquelle chacun aspire et le fonctionnement de la justice qui fait fonctionner la machine sociale au détriment de relations libres entre les êtres ;
- Nous sommes dans une société sadique : on constate une hausse du plaisir de punir en dehors de la justice. Le châtiment est jouissance ;
Alternatives aux peines :
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Limiter le nombre de lois. Une loi est éthique (elle va de soi) ou elle est ignorée. J'ai du mal à suivre l'auteure sur ce point : une peine est-il plus juste quand elle venge une loi considérée comme éthique / saine par un plus grand nombre de gens ? C'est très bancal, je trouve ;
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Prévenir les facteurs sociaux qui sont à la source du crime (misère sexuelle pour les viols, répartition des richesses pour les vols, etc.). Il nous faudrait malgré tout apprendre à vivre avec les quelques délinquants qui se rebelleront contre des injustices que nous n'aurions pas encore constatées et/ou traitées ;
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Appliquer des solutions matérielles : un rond-point pour forcer les conducteurs à ralentir, une porte blindée et ranger son porte-feuilles dans sa poche de pantalon pour se protéger du vol, etc. Personnellement, je n'ai pas envie de faire ces efforts-là, je veux juste que mon prochain me foute la paix. J'ai pas envie que des infrastructures techniques nous contraignent à bien agir sinon on court à la disparition de la morale humaine (plus d'infras = je vais nawak) et à un transfert de la responsabilité de ce qu'est être un être libre vers des fabricants d'infrastructures qui nous contrôleront afin d’éviter des sanctions ;
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Apprendre à maîtriser sa violence, à l'exprimer autrement : danse, sport de combat, critique littéraire / cinéma, etc. L'auteur ne le mentionne pas, mais cela peut être mené à bien uniquement si l'on réduit les facteurs sociaux de la violence auparavant ;
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L'auteure préconise des relations humaines dans le respect, l'attention de l'autre, la compréhension, l'explication en cas de différends, notamment dès l'enfance. Je pense que c'est louable, mais que ça ne protège pas du pire, c'est-à-dire de quelqu'un qui ne pense pas pareil… Autrement dit, cette démarche fonctionne uniquement si tout le monde la pratique. S’il y a des exceptions, des personnes qui ne pratiquent pas, pouf, c'est foutu, tu ne sauras pas les gérer ;
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Organiser des médiations entre le criminel et la victime ou sa famille, comme ce fût le cas à la fin de l'apartheid en Afrique du Sud ou comme c'est le cas au Canada (on notera que c'est vaguement inefficace puisque l'auteure nous informe qu'il y avait 129 détenus pour 100 000 habitants au Canada au début des années 2000, alors que ce ratio était de 90 pour 100 000 en France).
- Attention à ne pas trop institutionnaliser ces médiations, sinon ça générera mécaniquement de la violence dès lors qu'un groupe social s'octroiera le droit de réparer le tissu social (on retomberait alors sur le problème de la justice des dominants) ;
- Comme le reconnaît l'auteure, ces médiations restent dans le registre de la peine puisqu'on y inflige, implicitement une forme de honte / humiliation semi-publique et qu'il faut tout autant y renier ses actes, c'est-à-dire renier une partie de soi et adopter la version de ce qu'est le bien et le mal selon autrui ;
- Il faudrait remettre au goût du jour les lieux d'asiles qui seraient un refuge pour le criminel en attendant la médiation. Objectif : éviter le justicier sauvage.
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Supprimer le système pénal ne signifie pas qu'il n'y a plus de justice. Il reste le civil, c'est-à-dire réparer la faute commise, sans y ajouter une peine, sans y ajouter une souffrance pour en soulager une autre. J'ai du mal à concevoir comment réparer un viol ou un meurtre, m'enfin… ;
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À mon avis, il y a des peines dans tous les domaines de notre vie : réprobation sociale par nos amis ou collègues, marchandage avec nos collègues et notre partenaire, etc. Je pense qu'il va être très difficile de sortir d'un système pénal, fût-il implicite…
Erreurs :
- L'auteure utilise à mauvais escient l'adage « nul n'est censé ignorer la loi ». Voir : http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/citoyen/citoyennete/definition/devoirs-definition/que-signifie-nul-n-est-cense-ignorer-loi.html ;
- L'auteure semble considérer, comme Rousseau, que l'homme naît bon et que c'est la société qui le corrompt. Ainsi, elle voit, à presque juste titre, aucun criminel en puissance, juste des humains qui ont perdu pied compte-tenu de leur passé, du contexte social et d'autres facteurs. Il m'apparaît qu'elle élude quand même les crimes crapuleux mafieux : une même personne qui réitère une série de crimes et de délits, ça existe bel et bien, de même que les meurtres avec préméditation qui vont donc au-delà du crime passionnel ou impulsif…
Divers :
- Rousseau était un humaniste, mais il ne peut pas être considéré comme faisant partie du courant des Lumières en cela qu'il refusait la réponse du progrès technique contre tout mal ;
- Nomenclature des prisons :
- Maison d'arrêt : courte peine (< 5 ans) ou en attente de jugement. Elles sont situées au cœur des villes. Elles sont dirigées in fine par le puissant lobby des matons ;
- Centres de détention : peines > 5 ans et < 15 ans ou fin d'une longue peine ;
- Centrales (une douzaine en France) : les longues peines. Elles, tout comme les centres de détention, sont plus proches du ministère et plus dirigé par celui-ci ;