The Daily Shaarli
Très beau texte de François Ruffin, à lire en intégralité.
« Vous parlez des Whirlpool, des Goodyear, des Parisot, des Abélia, mais pourquoi vous ne parlez pas de nous ? »
C’est Claude et Patrice, des quinquas, au téléphone, qui nous ont reproché ça. Alors, on a pris rendez-vous avec eux : qu’est-ce qu’ils voulaient nous raconter ?
« On était chauffeurs chez Mory-Ducros, de 1980, tous les deux, jusqu’à la fermeture, en 2014. Ils ont supprimé l’agence d’Amiens, elle se trouvait à la Zone, y avait quand même 75 personnes qui desservaient le département. En France, on était 5000.
— Ils ont tout liquidé d’un coup ?
— Non, ils ont commencé par la moitié, en 2014. Mais ils ont prévenu : ‘‘Si vous manifestez, si vous faites grève, on licencie les 5000.’’ En plus que monsieur Montebourg, celui-là on le retient, il nous a servi la même leçon, de ‘‘sagesse’’, de ‘‘responsabilité’’, qu’il ne fallait pas nuire au reste de l’entreprise. C’est pour ça qu’il n’y a pas eu de mouvement important. Le mot d’ordre, c’était : ‘‘Restez chez vous !’’
— Mais ça n’a pas sauvé la boîte ?
— Non. L’année d’après, ils balançaient tout.
La deuxième moitié. Tout ça, c’était un truc de l’actionnaire, Arcole.[…]
— En revanche, excusez-moi, mais c’est normal qu’on ne parle pas de vous, vous ne pouvez pas nous le reprocher : si les salariés eux-mêmes ne se bougent pas, c’est pas nous qui allons le faire à votre place ! »
Claude et Patrice opinaient.
« Y a pas eu un jour de grève ?
— Non.
— Un feu de palette ?
— Non. ‘‘Faut pas, faut pas…’’, nous disaient même nos délégués. On nous a jetés, même pour l’honneur on n’a pas réagi…
— C’est comme si vous aviez consenti à votre propre meurtre ?
— Voilà.
— Comme si vous en étiez les complices… Mais maintenant, vous accepteriez qu’on tourne une petite vidéo ?
— Ça serait compliqué…
— Ou de grimper sur une estrade pour raconter ça ?
— C’est difficile, on a retrouvé un employeur, en CDD…[…]
J’en ai marre.
Je rencontre une dame qui travaille au RSI, le truc des artisans, qui me livre des documents et tout, mais qui ne veut pas témoigner parce que ceci cela. Idem dans une chaîne de supermarchés, faut pas livrer le nom de l’enseigne, ni des caissières. Idem pour un gars, dans une usine que vous ne saurez pas laquelle. Idem, encore, au Secours populaire, la double peine de la misère, la misère et la honte de la misère. C’est tout un monde souterrain qui ne veut pas, qui n’ose pas se dire, motus et bouche cousue, c’est toute une France invisible et qui se rend invisible.
Règne de la peur, peur du chômage, de la sanction, peur aussi du regard des autres, la peur et les mille lâchetés qu’elle entraîne.[…]
Toujours, à l’Assemblée, montant au micro, je tremble.
Ma voix chevrote.
À cause de quoi ?
Une illégitimité, encore, toujours, à être là, « petit » face aux « grands », pas à ma place.
Comme si j’avançais sur une corde raide, aussi, entre le formidable et le ridicule, sans filet, avec la peur de chuter, et d’être aussitôt piétiné.
La politesse, également, qu’on m’a enseignée, une docilité, la violence qu’il faut se faire, à soi, à son éducation, pour casser leurs codes de bonne conduite, non je n’attendrai pas mon tour, non je ne vous livrerai pas à l’avance ma question, non je n’emploierai pas à mon tour votre langue molle et creuse, anesthésiante.[…]
C’est une idée qui me traverse, je vais mal l’énoncer, avec des à-peu-près : on se sent d’une classe inférieure, d’une caste, presque d’une race inférieure.
Quand on regarde Emmanuel Macron à la télé, au hasard, mais ça pourrait être François Fillon pareil, ou Bernard Arnault, quand on les écoute, dans leurs phrases, dans leurs corps, dans leurs intonations, dans leur gestuelle, on lit ça : que le pouvoir leur est naturel, que la domination leur est acquise, une autorité qui va de soi, comme si les rênes du monde étaient entre leurs mains depuis le fond des temps et pour l’éternité. Et nous, à côté, moi en tout cas, j’éprouve une infériorité. Il nous manque un truc. Causer comme eux, avec leur voix posée, sûre d’elle, leur ton calme et qui nous gronde pourtant, avec des silences au milieu, on n’y arrive pas, une assurance qui fait défaut.[…]
On le dit, on le répète :
« Les hommes naissent libres et égaux en droits. Mais dans les faits et les fortunes, non. »
Sauf qu’il y a pire, je crains : dans nos propres têtes, nous ne sommes pas leurs égaux.
Alors, je viens chercher quoi, à l’Assemblée ?
Et j’espère vous ramener quoi, par contagion ?
De l’assurance.
Que, à me voir apostropher ministres et PDG, ça vous contamine. Que vous trembliez moins devant votre hiérarchie, ou plutôt que, malgré le tremblement, vous défendiez votre collègue, que vous parliez en égaux à votre chef, ou à votre maire, ou au président de je ne sais pas quoi.
En égaux, rien de plus.
Déjà, c’est fait, on a dupé Bernard Arnault, on l’a cinématographiquement ridiculisé, ça le ramène sur terre, parmi nous.
D’ailleurs, c’est lors d’un entretien en tête-à-tête avec ma députée, une socialiste, que j’ai songé : « Elle est nulle ! Pourquoi pas moi ? »
Et là, maintenant, je vois de près le PDG d’Alstom, Henri Poupart-Lafarge, qui sue, qui hésite, qui se défile, « vos salariés sont à cinquante mètres, allez les rencontrer ! » je lui dis, lui à un mètre de moi, son malaise qui transpire, comme un poisson sorti de son aquarium.
Et le Président de la République, sur le site de Whirlpool, on se met en travers de son chemin, on l’alpague pour les contrats aidés, nos corps se heurtent, à peine mais un peu, sacrilège.
Et la ministre de la Santé, qui me persifle, qui me traite de mytho à demi-mots, et j’encaisse, je me tasse sur mon siège, un peu honteux, avant de repartir au micro : « Je continuerai à le dire, et de plus en plus fort si nécessaire, parce que vous êtes sourde à la douleur des familles », applaudi par les miens, et c’est elle qui se tait.
Le Parlement, c’est l’occasion, chaque jour, de joutes sans danger : seul l’orgueil s’y blesse.
Ça fatigue, ça épuise, les conflits, avec la masse hostile contre nous.
Qu’y gagne-t-on, néanmoins ? De l’assurance.
D’autres, dans le groupe, prennent cette assurance techniquement, par la maîtrise des budgets, par la connaissance des législations, des règlements, des alinéas.
Mais c’est la même chose, au fond : détenir les armes, les armes intellectuelles, spirituelles je dirais, pour bientôt les combattre, les convaincre d’égal à égal.Sans cela, sans cette assurance, nous ne changerons rien demain.
Quelle est la source, avant tout, de la Révolution française ? C’est la montée en puissance de la bourgeoisie, pendant un siècle : à force de lire, d’écrire, de s’enrichir, elle prend confiance, elle s’estime l’égale des aristocrates, et s’en va réclamer ses droits aux États généraux.
Mais même la grande jacquerie, partie de Picardie en 1358, quelle en est la cause ? C’est la bataille de Poitiers, deux ans plus tôt, en 1356. Face aux troupes anglaises, et malgré le surnombre, l’affrontement tourne à la débâcle.
Les nobles officiers ont fui, lâchement fui, abandonnant le terrain et le roi, au vu et au su de leurs paysans-soldats. La honte ! La déculottée !
Les jambes à leur cou ! Et après ça, de retour sur leurs terres, ils voulaient jouer aux seigneurs ?
Ils souhaitaient que les manants réparent leurs châteaux ? Terminée, l’obéissance ! Cette supériorité des maîtres, les Jacques n’y croyaient plus, et c’était le préalable à leur révolte.
On connaît tous la maxime de La Boétie : « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. »
Eh bien, à notre modeste mesure, nous participons à ça.
À remettre notre gauche debout.
À nous afficher comme leurs égaux.
À les faire chuter de leur piédestal, à l’occasion.
Qu’on vous offre cet exemple, malgré le tremblement, comme représentants. Qu’en un mouvement historique, et forcément lent, dont nous ne sommes qu’une étape, on fasse émerger une nouvelle élite, nous, vous, confiante, face à l’internationale des riches et de leurs supplétifs.
C’est un choc psychologique, qu’il faut.
Le noeud est dans nos cerveaux.
Que nous soyons conscients de notre force commune, d’abord.[…]
C’est notre tour d’apporter cet oxygène, et à la force de nos bras, de nos pieds, de nos porte-à-porte, nous avons conquis ça : une tribune régulière.
Rien de plus, rien de moins.
Nous ne passerons pas une loi, bien sûr, ils nous retoqueront le moindre amendement, ça va de soi. Et le travail législatif relève, pour moi, du simulacre, pour prolonger notre effort idéologique : les propositions de loi, les interventions dans l’hémicycle, les interpellations en commission ne visent pas à transformer le réel maintenant. Mais à dire, à répéter, à faire savoir que ce monde-là, nous n’en voulons plus. Et que nous en préparons un autre.
Devant nos vidéos, sur Facebook, sur Youtube, il y a des « vues » par milliers, souvent par centaines de milliers, il arrive qu’on dépasse le million. Des internautes écrivent : « Vous me redonnez confiance dans la politique », c’est un bout du chemin, ça. Parfois, nos formules sont reprises ailleurs, « président des riches », « la saignée des emplois aidés », « Robin des bois à l’envers », et l’on n’est même plus certains d’en être l’auteur, peut-être y en a-t-il plusieurs.
Bref, on sème à la volée, un peu tous azimuts.[…]
J’ai longtemps cité ce propos de Philippe Gavi, fondateur de Libération, comme un emblème, lui qui voulait un « quotidien démocratique qui donnera la voix au peuple, aux ouvriers, aux grévistes, aux paysans », qui « ne parlera plus de ‘‘révolution’’ avec des stéréotypes, des idées toutes faites, des affirmations triomphalistes, mais avec toute la force explosive que la parole représente quand l’imaginaire et le réel se fondent avec les mots ».
« Au commencement était le Verbe. »
Ainsi s’ouvre l’Évangile selon Saint-Jean.
Au commencement de la démocratie aussi, se trouve le Verbe. Or le Verbe est aujourd’hui enchaîné, contrôlé, surveillé.[…]
Mais dans les interstices de cet ennui parlementaire, comme le chiendent pousse entre deux pavés, comme le diable surgit de sa boîte, tel est mon rôle, ma petite utilité, à ma mesure, ma pierre à l’édifice, je crois : libérer ma parole pour libérer la vôtre.
Non pas pour dire tout et n’importe quoi, une logorrhée, un comptoir permanent. Au contraire, peu mais bien, les mots qui vont à l’âme, à l’os, au nerf, pour qu’à votre tour, camionneurs de chez Mory, ouvriers de chez Whirlpool, soignants du CHU, vous prononciez les mots qui vous rongent, qui pourrissent en vous, que vous les exprimiez, exprimer au sens littéral, que vous les poussiez dehors, comme un poids, comme une douleur, comme une tumeur. Que Claude et Patrice les aient en face, les dirigeants de Mory-Ducros, et Montebourg dans la foulée, qu’ils balancent leurs quatre vérités, qu’ils échangent en égaux, enfin, sans mépris, sans arrogance.
Et qu’en attendant ce jour, je les représente, symboliquement, que je le fasse à leur place, avec le dirigeant qui me tombe sous le coude.
Je leur rendais visite par curiosité, un peu comme au zoo, à Antoine et ses camarades polytechniciens : à quoi ça ressemble, des X, de près?
« Là, on a Patrick Kron, major de Polytechnique, haut fonctionnaire du ministère de l'Industrie, passé au privé, condamné pour corruption, et qui a ensuite négocié un mariage contraint et forcé avec General Electric. » Ce matin, en Commission des affaires économiques, face à Bruno Le Maire, je pilonne les « X », comme on dit. Tous ces polytechniciens qui ont dirigé l’industrie française, et qui, par pans entiers l’ont détruite : « Avec Pechiney, c’est Jean-Pierre Rodier, Polytechnique toujours… Pour Alcatel, c’est Serge Tchuruk… On pourrait citer, encore, Jean-Marie Messier… » Ça fait des années que ça me démange. Dénoncer « la nullité et la consanguinité des élites françaises » qui, en une histoire toujours recommencée, mènent un à un nos fleurons vers le gouffre, tandis qu’ils accusent « les charges », « le coût de la main d’œuvre », etc. L’ironie du sort c’est que, le soir même, je dîne avec… quatre polytechniciens !
Monsieur le Député, Cher François,
Nous sommes six, même si le cercle, petit à petit, s'élargit. Six amis : Nicolas, Julien, Guillaume, Samuel, Vincent, Antoine, de la même génération que la tienne.
En trois mots, tu nous qualifierais de « petits bourgeois éduqués ». Sociologiquement, nous aurions dû voter avec entrain pour Macron, comme l‘ont fait 90 % de nos amis, collègues, ou anciens camarades de promo. Et nous satisfaire tranquillement des premières mesures annoncées. Pourtant, nous avons voté France insoumise. Il manquait en effet un 4e terme pour nous qualifier : « petits bourgeois éduqués INFILTRÉS ». Infiltrés en Macronie, infiltrés dans le temple du TINA [There Is No Alternative, « Il n’y a pas d’alternative », selon la réplique de Thatcher], infiltrés au milieu d’esprits doués de réflexion et pourtant sourds à la possibilité d'un dépassement de ce système qui nous plombe, fatalistes, par intérêt, par cynisme, par lobotomisation, par inconscience, peu importe en fait. Pour nous, écologie, économie circulaire, relocalisation, partage du temps de travail, éducation… forment pourtant la vraie modernité.
Notre cheminement politique est divers. On compte par exemple un cadre dirigeant qui votait encore Sarko en 2007 et pose maintenant des jours de congés pour manifester contre la loi Travail, ou encore un repenti du LBO qui navigue maintenant dans l‘économie sociale et solidaire. Nos parcours, nous en sommes convaincus, ne sont pas uniques. Nous sommes certains que d'autres, de notre milieu, pensent déjà comme nous ou bien hésitent encore, tâtonnent, mais ne sont pas loin de franchir le pas. Nous sentons que le basculement est possible et que nous pouvons modestement y contribuer. Déjà par notre exemple. Ensuite parce qu’on les connaît par cœur, nos amis et collègues macronistes, ou pour les plus radicaux d’entre eux hamonistes.
Nous avons commencé à réfléchir à des actions possibles, et il nous semble que tenter d'identifier et de fédérer un grand nombre d’infiltrés serait une première étape dans nos cordes.
A bientôt, j’espère.
« Petits bourgeois », je les trouvais modestes, Antoine et ses potes. « Hauts fonctionnaires », ou « grosses têtes », auraient mieux convenu. Mais qu’importe, ça me paraissait une priorité, de les rencontrer. Pourquoi ?
Je les écoutais, ce soir, m’ouvrir comme une fenêtre sur leur milieu : « Y’a trop de cash.
— Qui dit ça ? je m’informais, la bouche pleine de gâteaux apéros.
— Les investisseurs que je rencontre. Il y a trop de liquidités. Ils ne savent pas où le mettre. Ils sont bien embêtés. Alors qu'à côté, il y a six millions de chômeurs… Mais ils cherchent du 20 % de rendement, alors forcément ca limite. » Un coup de rouge, et : « On est entourés de collègues super-éduqués, mais qui sont zéro en politique. Ils se réveillent quand il y a Le Pen au deuxième tour. Ils nous agressent, ils sont antifascistes pendant deux semaines et puis ils se rendorment pendant cinq ans. »Ils me remerciaient d’ être venu, comme un refrain, toutes les dix minutes, « merci ». Faut pas. Je leur rendais visite par curiosité, comme au zoo : à quoi ça ressemble des X, de près ? Ben en fait, ces spécimen-là, ils ressemblaient assez à mes copains, avec des running-blagues et des fous-rires… J’étais là, surtout, par intérêt, comme je leur expliquais alors, comme je complète 1ci :
« Jusqu’à maintenant, j'étais un contre-pouvoir picard, ce qui est quand même assez éloigné des hautes responsabilités. À notre regretté Antoine, un prof d'éco trop humble, je lui disais toujours. “Prépare-toi à devenir préfet, ou directeur de cabinet.” Parce que c’est un problème : si jamais on devait arracher le pouvoir demain, nous n’avons pas l'élite de remplacement.
Il va nous falloir un peuple, animé, dans la rue, c’est une chose. Parce que, un bon président de la République, un Premier ministre vraiment de gauche, ça ne suffira pas. Face a la Commission européenne, aux médias, au Sénat, au Conseil constitutionnel, une poussée populaire sera nécessaire. Mais a l'autre bout, en haut, pour tenir les ministères, les banques, Bercy, les préfectures, combien il nous faudra de cadres à la fois conscients et compétents, dévoués au changement ? Cette élite de remplacement, aujourd’hui, nous ne l’avons pas.
Gramsci me racontait : “La bourgeoisie du XXe siècle a su produire, ou s’allier, tous ces types d’intellectuels, et en grand nombre. D’où toute une série d’écoles spécialisées : pour les ingénieurs, pour le commerce, pour les ressources humaines, pour la politique, pour la magistrature, etc. Cette hégémonie, le prolétariat la conteste aujourd’hui. Comme il aspire, et de façon réaliste, à l’exercice du pouvoir, il forme des intellectuels au niveau hégémonique, par le Parti, par les écoles qu’il met sur pied, par les médias qu’il emploie, par l’éducation de ses militants…”
Je ne sais pas si vous mesurez la difficulté ? Quand j’y songe, ça n’est pas souvent, mais quand ça me vient, c’est un défi vertigineux. En Marche ! arrive aux affaires, c’est facile pour eux : tous les technos de Bercy, toute l’administration, pensent déjà Macron. Et lui, d'ailleurs, il a connu une gradation dans ses responsabilités : haut fonctionnaire, secrétaire de l'Élysée, ministre, maintenant président. Nous, si on l'emporte, on passera si abruptement de l’opposition au sommet ! Et on se formera dans une folle adversité, avec un déchaînement contre nous…
Avec, surtout, cette tâche ardue : transformer, user de ce pouvoir pour bouleverser l’ordre des choses, en profondeur… Quand j'y réfléchis, oui, ce défi m’effraie. Nous ne devons pas l’affronter seuls. Voilà pourquoi je suis ici, ce soir, parmi vous. Parce qu’on a besoin de tous les cerveaux, construits, cadrés, de ce pays. »
« Donc, il s’agirait de bâtir un réseau dans les grandes écoles ? résume efficacement un X.
— Ouais, c’est ça. Dans la Résistance, ils appelaient ça des réseaux dormants (puisqu’il faut toujours que je la ramène avec mes références).
— Y a pas de souci, hein, les gars ? On a plein de relations chez les anciens, et même a l’intérieur. On va vous monter ça. »Et la Fronde partira de Polytechnique…
Dans le numéro 83 (décembre 2017 - janvier 2018) de Fakir.
Les « lobbies de la finance » feraient pression, de l’extérieur, sur nos gouvernants ? Non, c‘est de l'intérieur, et de leur plein gré, qu’ils en sont les complices quotidiens. La preuve par Moscovici.
Je sors de mon entretien avec Nicolas Demorand, sur France Inter, je me suis débrouillé il me semble, j’ai passé le message que je souhaitais, « Paradise papers : les politiques complices », mais la, à la Maison de la Radio, en reprenant l’ascenseur, me vient la réplique qui tue. Trop tard. Et zut.
Nicolas Demorand : « Il y a un chemin contre l'évasion fiscale ? Parce que, effectivement, c’est Pierre Moscovici qui disait hier que “le monde opaque de l’évasion fiscale apparait soudain au grand jour”, c'est le “soudain” qui a été souligné…
— Je pense que maintenant, il faut détourner le regard des entreprises vers le politique. Pourquoi ? Parce que Whirlpool va déjà chercher le coût du travail le moins cher en Pologne, pourquoi on serait surpris qu’ils fassent tous les montages financiers, aussi, pour ne pas payer d’impôts ? Glencore, on l'a vu dans le Cash Investigation, remarquable, d'Elise Lucet, ils n'ont aucun complexe à polluer les terres, les rivières des paysans africains, pourquoi ils en auraient a défiscaliser ? Désormais, ce qu’il faut mettre en lumière, c’est la complicité du monde politique avec les dirigeants économiques. Pierre Moscovici en est une illustration. Qu’il feigne de découvrir ca, ou qu'il dise : “C’est super, il va y avoir une pression de l’opinion, on va pouvoir mettre des mesures en œuvre”, ça n’est pas vrai. Ils en sont aujourd'hui les complices, au moins par leur inaction dans la durée.
— C'est légal, François Ruffin… », m’a relancé Demorand. Et j’ai répondu à sa question. Du coup, j’ai oublié le truc que j’avais sur le bout de l’esprit. Ça me revient la, dans l’ascenseur. Car Moscovici, c’est le Cercle de l’Industrie.
Moscovici a vice-présidé, durant des années, jusqu’en 2012, le Cercle de l’Industrie. Kézako ? Un lobby. Un lobby patronal. Qui, je recopie leur site, « rassemble 40 grandes entreprises françaises » : Total, L’Oréal, Lafarge-Holcim, Dassault, Sanofi, etc. « Créé en 1993, le Cercle de l’Industrie est un lieu de dialogue et d’échanges destiné aux grandes entreprises industrielles… Il se distingue par sa spécificité industrielle, son engagement pour la construction européenne et son bipartisme politique… »
Une fois quittée la vice-présidence du Cercle, Pierre Moscovici le fréquente toujours, mais comme invité. En tant que ministre de l’Economie (le 10 juin 2013), puis comme Commissaire européen aux affaires économiques et financières (8 juillet 2015, 1er juin 2017).
Comment est né ce lobby ? À l’initiative de Dominique Strauss-Kahn, alors ministre de l’Industrie, comme le narrent Véronique Le Bihon et Vincent Giret dans Les Vies cachées de DSK :
Ce petit matin de février 1993, tout le CAC 40 défile en haut des Champs-Élysées. De leurs voitures avec chauffeur, descendent Lindsay Owen—Jones (PDG de L’Oréal), Didier Pineau-Valencienne (Schneider), Vincent Bolloré, Jean Gandois (Pechiney), Louis Schweitzer (Renault), Jean-René Fourtou (Rhône-Poulenc), Bertrand Collomb (Lafarge), François Michelin, Francis Mer (Usinor), Guy Dejouany (Compagnie générale des Eaux), Serge Tchuruk (Total)… À l’appel de leur ministre, Dominique Strauss-Kahn, trente-cinq patrons se rendent au siège de Publicis. Et à sa demande, encore, ils acceptent de verser 200 000 francs chacun pour son futur “Cercle de l’industrie”. C’est que DSK le sait, déjà : les carottes sont cuites. Le Parti socialiste sera balayé aux prochaines législatives. Mieux vaut préparer son reclassement, dès maintenant. « Ministre délégué à l’Industrie et au Commerce extérieur », (…) il a bien rempli son carnet d’adresses, des amitiés sont nées, et une idée : défendre les intérêts des industriels à Bruxelles.
Pour bâtir l’Europe sociale, voilà qui parait urgent à Dominique Strauss—Kahn : créer un nouveau cénacle patronal… « Il est sûr que son travail au Cercle a contribué à asseoir sa popularité parmi les patrons », témoigne Bertrand Collomb, le boss des ciments Lafarge. Il fallait bien, plaiderait-il ensuite, « connaitre la vie des entreprises »…
« Populaire parmi les patrons », il sera ainsi, logiquement, nommé ministre de l’Economie et des Finances du gouvernement Jospin en 1997. Tout comme le « populaire » Jacques Delors le fut du gouvernement Mauroy. Tout comme le « populaire » Moscovici le sera du gouvernement Ayrault. Tout comme le « populaire » Macron du gouvernement Valls. Les patrons choisissent ainsi leurs propres ministres. Parmi leurs lobbyistes…
« Comment Moscovici veut en finir avec l'évasion fiscale. » C’est BFM qui annonce ça, et sans ironie. Et de résumer : « Le commissaire européen aux Affaires économiques a d'abord rappelé son souhait d'établir une “liste noire des paradis fiscaux”, une proposition que Bruxelles doit examiner “dans un mois”. “Il faut des sanctions”, a-t-il martelé, appelant à “frapper au portefeuille” les entreprises et les pays encourageant ce genre de pratiques. » C’est rigolo, non ? Car quelles multinationales sont prises les doigts dans le pot de confiture ?
Total (aux Bermudes) : membre du Cercle de l’Industrie. Dassault (aux Bermudes, à l’Ile de Man) : membre du Cercle de l’Industrie. Lafarge (en Syrie, avec Daesh) : membre du Cercle de l’Industrie. Vous lui faites confiance, vraiment, pour faire la chasse à ses copains ? Pour les traquer financièrement ? Pour leur envoyer Europol aux fesses ? Et sous la houlette de qui ? Du président de la Commission Jean-Claude ]uncker… qui fut, durant dix-huit ans, de 1995 à 2013, premier ministre du Luxembourg ! Ce paradis fiscal, interne à l’Europe qui héberge la lessiveuse Clearstream. Et l’on compte sur ça, pour défendre les peuples contre la Finance ? C’est Al Capone qui se ferait juge d’instruction au parquet financier !
Tout ça prend néanmoins un nouvel éclairage quand on sait que le jeudi 20 juillet, Edouard Philippe se rendait en catimini sur le site Sanofi de Vitry. Il n’avait prévenu ni les salariés ni les Français, ni les médias ni les syndicats. Sur place, il était accueilli par le PDG, Serge Weinberg. A l’initiative de qui, pour mémoire, se déroulait cette visite, discrète sinon secrète ? Du Cercle de l’Industrie.
Interrogé sur la Dépakine, les 14 000 victimes probables, les milliers de postes de chercheurs supprimés, que répondait Edouard Philippe à l’Assemblée ? « On ne doit pas dénigrer une grande entreprise française. » Toujours à propos de Sanofi, Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement, avait déjà énoncé : « Il ne faut pas critiquer une entreprise qui réussit. »
Tout est dit. C’est théorisé, presque. Posé comme un dogme. Et ne parlons même plus de « lobby », comme si la pression s’exerçait de l’extérieur sur nos gouvernants. C’est de l’intérieur, et sans pression, de leur plein gré, qu’ils en sont les complices quotidiens. Les dirigeants politiques et économiques ont fusionné. Ils ne forment désormais qu’une seule et même caste.
Dans le numéro 83 (décembre 2017 - janvier 2018) de Fakir.
