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——————————— October 16, 2017 - Monday 16, October 2017 ———————————

Un dessin publié dans le numéro 42 du Postillon (journal satirique local dans la cuvette grenobloise) que j'aime beaucoup. Il représente la scène politicienne des partis telle qu'elle est de nos jours. Bien vu.

Lors de l‘université d‘été des mouvements sociaux, organisé par l‘association Attac fin août à Toulouse, Éric Piolle a fait le beau. Pour résumer une de ses interventions, le maire de Grenoble écrit sur Twitter « Le @gouvemementFR attaque au tribunal notre outil de participation citoyenne. Nous irons au bout et j‘espère que nous gagnerons ». Ce qu‘il omet de dire, c‘est que leur « outil de participation citoyenne » n‘a pas besoin du gouvernement pour être sabordé : en la matière, la mairie pratique pour une fois une autogestion exemplaire. Petite explication détaillée.

Tout le monde le dit, y compris la majorité municipale : au regard des lois actuelles, un certain nombre d‘éléments du « dispositif d‘interpellation et de votation citoyenne » sont illégaux (le vote des ados de 16-17 ans ressortissants de l'Union européenne, la subordination des décisions du Conseil municipal au vote d‘un nombre de citoyens inférieur à 50% du corps électoral,…). C'est pour cette raison qu‘aucune délibération n‘a été votée au Conseil municipal de février 2016 pour mettre en place l‘interpellation citoyenne, espérant ainsi éviter tout recours du Préfet (en vain). Cela dit, mettre en place des dispositifs illégaux mais légitimes, pourquoi pas ? Au Postillon, on ne peut pas être contre. Le problème, c‘est que le but de ce dispositif n‘est pas de faire une sincère expérience démocratique, mais simplement de donner le beau rôle à la mairie verte & rouge. Le dernier épisode autour de la lutte contre les fermetures des bibliothèques, que l‘on va tenter de résumer, en offre une parfaite illustration.

Suite à la décision prise sans aucune concertation en juin 2016 de fermer les bibliothèques de Prémol, de l'Alliance et d‘Hauquelin, des salariés et un collectif d‘usagers ont mené une tripotée d‘actions pour contester cette décision (voir Le Postillon n°36, 37 et 38). Après six mois de mobilisation et le lancement d‘une pétition contre cette décision, la mairie a lâché un peu de lest, avec la réouverture très partielle de la bibliothèque Alliance. Mais le collectif a continué à faire signer la pétition, recueillant plus de 42 000 signatures. Dans le dispositif prévu par la Ville, recueillir plus de 22 000 signatures permet que la demande du collectif soit examinée au conseil municipal, et entraîne, si elle est refusée par les élus, la mise en place d‘une votation. La réouverture des trois bibliothèques est donc examinée au conseil municipal du 22 mai et la majorité propose une solution au rabais (la transformation des bibliothèques Prémol et Hauquelin en « relais-lectures » ouverts une demi-journée par semaine). Pendant six semaines, le collectif essaye encore de négocier, mais devant la fermeté de la mairie, décide d'aller à la votation citoyenne. Peine perdue ! La Ville se sert du prétexte de la démission des porte-paroles du collectif en désaccord avec la majorité du collectif pour refuser la votation citoyenne. Au conseil municipal du 10 juillet, les élus verts & rouges refusent de la mettre en place - malgré une lettre au maire rédigée par les démissionnaires, demandant à ce que leur démission ne serve pas d’argument à la Mairie pour refuser la votation citoyenne.

Bref. Sur le sujet des bibliothèques, la majorité municipale a décidé de faire grosso modo comme elle avait décidé toute seule à l'origine et tant pis pour les « innovations démocratiques » tant vantées dans la communication municipale. L‘année dernière, une votation « pour une concertation sur la hausse des tarifs de stationnement » avait abouti à un semi-échec. Les partisans d'une concertation avaient remporté plus de 70 % des 6 700 suffrages, mais leur avis n‘avait pas été pris en compte à cause du seuil énorme des 20 000 voix nécessaires. Cette année, les choses sont encore plus simples : il n'y aura tout simplement aucune votation. Une fois de plus, le « laboratoire de la démocratie participative » a su innover : si le résultat de l'expérience risque de ne pas vous convenir, jeter l‘éprouvette à la poubelle tout en expliquant urbi et orbi (à l'Université d‘été d’Attac par exemple) que vous allez vous battre comme un chien pour en faire connaître les résultats ! Et tout cela sans aucun risque de recours juridique puisque vous n'avez pris aucune délibération pour établir les règles de la pétition-votation…

Dans le numéro 42 du Postillon (journal satirique dans la cuvette grenobloise).

Une fois passée la provoc', on trouve de très intéressantes réflexions dans cette entrevue.

Va t-on expérimenter la légalisation du cannabis à Grenoble ? C'est la polémique de l'été. Le 26 juillet, le procureur de la République de Grenoble Jean-Yves Coquillat fait une sortie dans Le Daubé pour déclarer qu‘il n'avait « de toute [sa] carrière », « jamais vu une ville aussi pourrie et gangrenée par le trafic de drogue (…) Le sentiment d’insécurité de ces quartiers se ressent finalement dans toute la ville pour qui veut y prêter attention ». Les oppositions sautent sur l'occasion pour dire du mal du maire Éric Piolle, qui lui aussi reprend la balle au bond : « Jean-Yves Coquillat a raison ! Son constat est courageux et lucide : nous dépensons des fortunes pour un travail vain. » (Le Monde, 7/07/2017) Et de relancer le débat sur la légalisation du cannabis. Une question qui intéresse également procureur : « Je dis que toutes les politiques répressives ont échoué depuis trente ans. J’ai passé ma vie à appliquer une politique qui ne fonctionne pas ! »

Depuis, tous les politiciens locaux ont donné leur avis. La droite est contre la légalisation. Jérôme « Iznogood » Safar « appelle à faire de Grenoble un territoire expérimental » sur la légalisation du cannabis, Stéphane Gemmani, postulant macroniste pour la mairie en 2020, est « pour la légalisation du cannabis… en salle de shoot ». Si sur ce débat, on entend beaucoup les politiques et un peu les consommateurs enthousiastes, il existe des personnes particulièrement concernées dont on ne connaît pas l’opinion : les dealers. Le Postillon a décidé de faire témoigner l‘un d'entre eux.

On l'appellera Ali. il est quarantenaire et « dans le business » depuis le collège. L‘ancien petit dealer de cannabis d‘une cité grenobloise, installé maintenant dans un autre quartier, a gravi progressivement les échelons, au point de gérer désormais son propre réseau, en partenariat avec quelques associés. Polyconsommateur — « coke et shit, occasionnellement MDMA » — mais « petit consommateur », insiste-t-il, il vend « de tout sauf de l‘héroihe » : cannabis, cocaïne, ecstasy, amphétamine, LSD, kétamine… Avec ses plus de 25 ans d‘expérience dans ce milieu, il nous donne son avis à propos de la légalisation, mais surtout « raconte l'histoire d‘un destin ».

Comment êtes-vous devenu dealer ?

Avant de parler de mon cas personnel, il faut replacer les choses dans le contexte. On ne peut pas comprendre sans connaître l‘histoire du crime organisé à Grenoble. Avant, on avait des entités mafieuses, généralement liées aux différentes vagues d‘immigration arrivées dans la région - souvent des gens qui travaillaient pour des salaires ridicules et qu‘on a laissés se débrouiller. Après-guerre, c'est le milieu corse qui dominait Grenoble, puis il y a eu la guerre avec les Italiens qui se sont débarrassés des Corses à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Ensuite, les Italiens se sont battus entre eux ou contre les Gitans de l'Abbaye et du centre-ville. Et la fin des années 1980 met quasiment un terme au règne des italiens : la plupart d'entre eux [NDR : ceux qui ne sont pas morts dans les règlements de compte] sont devenus des notables. Du coup, on assiste à l’émergence des petits voyous de cité, souvent issus de l'immigration maghrébine. Ceux-ci ont compris qu'ils pouvaient être les chefs de quelque chose et dans les années 1980 et 1990, ils tentent d'implanter un système mafieux. C'est une phase qui va durer jusqu'en 1999-2000 à peu près.

Que se passe-t-il ensuite ?

Le début des années 2000 marque un vrai tournant : on passe de grosses structures aux indépendants ! On a toute une génération charnière — dont je fais partie —, née entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, qui va prendre petit à petit les commandes du trafic de drogue. Cette jeune génération s'est instruite dans les foyers, les MJC, les internats, et a compris que le pouvoir était à elle, à portée de main. Fini les grandes familles, les caïds les structures hiérarchisées ; nous sommes devenus totalement indépendants, plus rien ne nous faisait peur !

Cette prise de pouvoir ne s‘est pas faite sans violence…

Oui, la conclusion logique de tout ça, c'est la guerre des gangs dans les années 2000, avec notamment des vagues d'assassinats en 2001-2002 et 2007-2008. Un par un, les membres des familles mafieuses grenobloises (les Morival, les M'Sallaoui, le clan de Fontaine, etc.) sont exécutés, mis sur la touche ou s'éliminent entre eux. La guerre des gangs, c'était une guerre d‘indépendance ! Les jeunes de ces familles-là et les jeunes comme moi qui s'en sont sortis vivants se sont dit qu'entre faire rentrer 50 000 euros dans l'année ou alors 150 000 euros en tuant ses rivaux, ils préféraient la deuxième option.

Pour revenir à votre cas, comment vous êtes-vous fait votre place, à l‘époque ?

J‘ai commencé par vendre du shit au collège, quand j'étais en cinquième : lorsque tu comprends que tu peux avoir tout un collège pour toi, que tout le monde te mange dans la main, tu n‘as surtout pas envie d‘arrêter. Et puis un jour, tu te retrouves avec des gamins à nourrir, et donc avec un choix à faire. Du coup, une fois que tu connais tous les rouages, tu passes du 25 grammes de shit au kilo puis aux drogues chimiques. Ensuite, tu prends des associés et tu grandis. Le deal, je suis un peu né dedans quelque part, la société m'a conduit naturellement sur cette voie.

Par la suite, vous avez dû construire votre réseau. De quelle manière ?

À la fin des années 1990, les indépendants comme moi ont commencé à aller se fournir en Espagne et aux Pays-Bas. On n'était plus fournis par les Lyonnais et les Parisiens, comme le milieu d'avant. Il a donc fallu aller s‘pprovisionner directement à la source, pour avoir de grandes quantités et de la bonne qualité. Mais pour cela, il faut avoir les bonnes connexions, ce qu‘on a réussi à faire au fur et à mesure avec mes associés. Les sources sont différentes selon les drogues. Ma cocaïne vient soit de Saint-Martin pour la commerciale, soit de Guyane pour l'artisanale. Pour la faire venir, chacun a son système. Moi, j'ai mon propre voilier, acheté 40 000 euros, avec un skipper qui travaille pour moi : il ramène la coke en bateau d' Amérique du Sud vers l'Europe. Je fais une marge d'environ 30 000 euros par kilo. Pour le cannabis, c'est Marbella : on traite avec des familles grenobloises implantées en Espagne. Quant aux drogues chimiques (ecstasy, speed, kétamine, LSD), on les ramène de Hollande ou Belgique, notamment avec des trafiquants indonésiens et surtout marocains à Rotterdam. La seule drogue qu'on ne fait pas, c'est l‘héroïne : c‘est souvent le cas pour les gens de ma génération qui ont vu l‘hécatombe des années 1980-1990 dans les cités. Ce business-là est tenu par les « Muslims » — ça peut surprendre mais certains sont connectés aux Talibans en Afghanistan — et les Albanais. Les Albanais, ce sont les plus cinglés avec les Tchétchènes ! Ces deux groupes-là, on ne travaille ni avec eux ni contre eux : quand t‘as connu la guerre et la torture comme eux, ce ne sont pas des règlements de compte dans une cité française qui vont te faire peur…

Comment faites-vous pour blanchir l‘argent de la drogue ?

Je blanchis dans l'immobilier en investissant dans la pierre. Je suis propriétaire de plusieurs biens immobiliers (maisons, appartements), dans différents endroits, mais pour ça, il faut être malin et ne pas laisser de traces : j‘ai dû utiliser des prête-noms. Ce sont des personnes qui sont au courant de la combine et qui en profitent financièrement en échange.

Vous avez mentionné la violence liée à la guerre des gangs et aux règlements de compte ? Y avez-vous été confronté de près ?

Oui, pour les gens de ma génération, comme mes cousins et moi, on a souvent été « élevés » par des bandes rivales qui se sont tiré dessus dans les années 2000. Pourtant, on se connaît tous, on a tous fait des bouffes ensemble au resto, mais ça ne nous a pas empêchés de nous tirer dessus et même, pour certains d'entre nous, de nous tuer. je dis « nous » mais je n'ai pas été directement impliqué, même si je l'ai échappé belle une ou deux fois. Cette guerre des gangs, c'était la conquête de l'indépendance et une fois que tu as tué le pouvoir, tu ne te retrouves qu'avec des jeunes impulsifs. Maintenant, les gens se tirent dessus de partout dans la ville alors qu'avant, tu ne pouvais pas faire ça pour des dettes ridicules comme aujourd'hui, en tout cas pas sans avoir l'accord des boss. il y a quand même eu une vingtaine de morts dans notre génération. Tout le monde a peur de cette « violence des indépendants » car elle est incontrôlable. L‘exemple typique, c'est Mehdi Chine, le mec parti d'en bas et qui a gagné sa place tout seul [NDR : cet ancien caïd du quartier Teisseire a été assassiné en 2010, à 24 ans, sans doute par ses propres lieutenants].

Cette violence suscitée par le trafic de drogue a conduit le procureur Jean-Yves Coquillat, cet été, à rouvrir le débat sur la légalisation, dans lequel se sont engouffrés Éric Piolle et une partie de la classe politique locale. Y êtes-vous favorable, pour le canabis et pour les drogues en général ?

Sur ce sujet, je vais être assez contradictoire car mes souhaits et mes intérêts ne sont pas toujours compatibles. En tant que citoyen, je suis pour la légalisation du cannabis car il faut rendre au citoyen son droit de disposer de son corps comme il l'entend. Et plus largement, je suis pour la légalisation de toutes les drogues sous forme naturelle, comme la feuille de coca ou le khat [NDR plante traditionnelle mâchée pour ses effets stimulants et euphorisants dans la Corne de l'Afrique et au Yémen, et classée comme stupéfiant en Europe]. Par contre, pour les drogues sous forme synthétique, sans savoir ce qu'il y a dedans et sans connaître les produits de coupe, je suis plus réservé. Ou alors il faudrait une forme de contrôle médical. Tout dépend comment c'est fait en réalité. Mais je rappelle que les amphétamines, par exemple, n'étaient pas destinées aux civils à l'origine mais à la guerre. Après, en tant que dealer, est-ce que la légalisation nuirait à mon business ? Évidemment, ça ne m'arrangerait pas mais j'ai déjà préparé l'étape suivante : me reconvertir en producteur et fournisseur. Ce serait juste un changement de patron : je pourrais bosser pour l’État et fournir le cannabis et la cocaïne avec mes connexions. Après, ça implique de rentrer dans le système avec les taxes, la TVA, tout ça… Pas trop mon délire quoi.

Selon vous, la légalisation pourrait-elle permettre de diminuer la violence ?

Alors ça, pour moi, c'est prendre le débat à l'envers. La priorité, c'est d‘abord de réhabiliter l'école et l'éducation, remettre des éducateurs dans les quartiers, des profs dans les écoles, rouvrir des lieux pour les jeunes… En gros, remettre ce que la société nous a donné, à notre génération, dans les années 1980 et 1990, sous Mitterrand. C'est la disparition des services éducatifs, sociaux et culturels dans les quartiers populaires qui a engendré toute cette violence. Penser que légaliser les drogues va l'enrayer, c‘est essayer de soigner un problème avec la maladie. La violence n'est pas née avec le trafic de drogue, elle est liée à la concurrence.

C'est curieux, quand on vous écoute, on a l'impression que vous avez une éthique « sociale », alors que vous évoluez dans un secteur ultra-concurrentiel où règne la loi du plus fort…

Je reconnais que c'est une contradiction mais je ne peux pas me voiler la face : en tant que dealer, je suis un capitaliste et même un macroniste en puissance ! C'est la France qui m'a appris à être comme ça, maintenant je lui rends la monnaie de sa pièce. Le capitalisme est venu se loger dans le monde du dealer, c'est la faute de la société. Le problème du dealer, c'est que s'il se fait trop manger par la sphère capitaliste, il s'effondre. Mais il y a des valeurs qui permettent de durer dans ce métier et j'ai toujours eu une éthique qui m'a permis d'avancer loin : ne pas profiter de sa situation, ne jamais s'en prendre aux civils, ne jamais utiliser la drogue pour baiser des filles… J'ai eu des associés qui ne respectent pas le travail et qui s'en fichent de la morale : ils claquent tout dans les grosses bagnoles et les putes. C'est très dangereux ! Sinon, j'ai une autre ligne de conduite, c‘est que je ne travaille pas avec des jeunes de moins de 25 ans. Ils doivent d‘abord faire leurs preuves, en attendant ils ne sont pas assez fiables et trop impulsifs.

On dit aussi que le trafic de drogue et les bénéfices engendrés empêchent indirectement une explosion sociale. Qu'en pensez-vous ?

Tout à fait ! En France, on a du mal à réaliser ça. Pourtant, ici le deal fait vivre des familles entières, dans les cités mais aussi au bled, en Algérie, au Maroc ou en Tunisie. Ça, l'État le sait très bien : le trafic de drogue engendre certes de la violence mais le paradoxe, c‘est qu'il la canalise aussi. Si demain, on coupe cette source financière, on a des familles entières qui vont se retrouver dans la misère et la pauvreté et là, je peux vous dire que la violence sera encore pire ! En fait, dans beaucoup de pays, les gens sont habitués à la violence mais plus en France, c‘est pour ça qu‘elle fait si peur.

La prison peut-elle avoir un effet dissuasif ? Pour de nombreux professionnels, c'est au contraire une « école du crime » qui n'est pas du tout adaptée…

J'en ai fait un peu, comme beaucoup de gens dans mon secteur, et non, la prison ne fait plus peur. Personnellement, 10 ans d'incarcération, si j'ai 500 000 euros de côté, je les fais. Ce qui fait peur maintenant, c'est qu'avec Tracfin [NDR : organisme gouvernemental chargé de la lutte contre le blanchiment d'argent et l'argent sale], tout est visionné et analysé. Un type qui a fait du business toute sa vie, si tu lui enlèves ses 500 000 euros, il n'a plus rien. Sinon il ne lui reste plus que l'islam comme refuge : c'est pour ça qu'il est dominant en prison. Mais pour moi, la prison, c‘est du repos. Je peux continuer à faire rentrer un peu d'argent sans avoir à gérer les embrouilles du quotidien. Dans les prisons iséroises, on retrouve tous les copains, c'est un monde en miniature, comme une MJC.

Avec le recul et votre expérience, comment jugez-vous l'évolution de la répression contre le trafic de drogue ?

Sarkozy a détruit tout ce qui était humain dans la société. Avant, on jugeait selon l'individu, en tenant compte de sa vie, de son passé : on adaptait les peines en tenant compte des circonstances atténuantes. Aujourd'hui, on juge de manière collective. Au tribunal, on ne juge plus vraiment les caïds et les gros dealers mais les subalternes, c'est-àèdire les petits dealers de cité, du centre-ville ou des stations de ski. Résultat des courses : on remplit les prisons avec des gens qui n'ont pas grand-chose à y faire.

À propos de répression, il existe un nouveau risque pour vous désormais : c'est le fisc qui peut réclamer aux dealers de payer des impôts sur les revenus du trafic de drogue…

Oui, avec Tracfin, c'est plus compliqué. J'ai reçu une feuille comme quoi je devais payer des impôts sur une saisie après une perquisition. Ça aussi, ça peut créer de la violence car tu es prêt à prendre le risque d‘aller quelques années en prison si tu sais que tu as de l'argent t'attendant a ta sortie. Mais si tu sors et que tu n'as plus rien, que le fisc t'a tout pris, là tu deviens fou !

Quel est l'impact du numérique et des monnaires virtuelles sur votre business ? À votre avis, cela va-t-il profondément modifier les règles du trafic de drogue dans les années à venir ?

Quand on est passé du franc à l'euro, au début ça a posé un vrai problème aux dealers avec la conversion. Il aurait presque fallu annuler une année de vente. Mais lorsque l'euro s'est stabilisé, on a été gagnants et on s'est enrichis. Maintenant, le virtuel, on est en plein dedans… On avance à petits pas mais dans le futur, quand on ira acheter un kilo de coke à Amsterdam ou Rotterdam, on le fera en crypt-monnaie. Internationalement, il y a un vide juridique. Moi, je convertis une partie de mes bénéfices en crypto-monnaie (Bitcoin, Ether, Litecoin…) et je fais de grosses plus-values en surveillant le cours quotidiennement : après l‘envolée de cette année, les cours sont repartis à la baisse dernièrement mais ils vont obligatoirement remonter. C'est une occasion en or pour multiplier ses gains ! A l'avenir, on aura tout notre portefeuille qui tiendra dans notre smartphone, j‘en suis persuadé. Par contre, je ne vends pas sur le « dark web » [NDR : sites où se vendent notamment des choses illégales] : pas assez de garanties, si tu le fais, c'est à tes risques et périls.

Avez-vous des regrets ?

À la limite, si je me reproche quelque chose, c'est le mal que je peux faire indirectement à certaines populations, comme les paysans en Amérique du Sud victimes des conséquences du trafic de cocaïne. Mais j'essaye de le compenser par d'autres moyens, par exemple en faisant des actions humanitaires ou en hébergeant gratuitement des clandestins dans l'une de mes maisons. Sinon, d'un point de vue plus personnel, si ça ne tenait qu'à moi, je n'aurais pas voulu être dealer. J'aurais bien aimé être « normal », faire comme tous les jeunes de centre-ville, des études, un métier légal, etc. Mais le deal, je suis tombé dedans, j'ai suivi une voie toute tracée. Il y a une grosse différence entre les jeunes des cités et les étudiants et jeunes du centre-ville qui, même s'ils sont dans des galères, savent comment faire pour obtenir des aides. Pour la plupart des jeunes des cités comme moi, on a été élevés par la rue, pas par nos parents.

Comment voyez-vous vote futur ?

Je serai dans le « business » sûrement jusqu'à la fin de mes jours mais j‘espère bien prendre quand même ma « retraite » dans les prochaines années : après je serai juste là pour investir et compter mes sous ! J'ai toujours envisagé la vente de drogue de 25 à 40 ans pour ensuite pérenniser mon business et assurer ma succession. J'aurai ainsi le parcours classique du dealer qui réussit coursier, détaillant, demi-gros, gros et enfin « retraité ». L‘idée, ce serait d'imiter les voyous italiens des années 1970, qui sont presque tous devenus des notables. ils ont racheté des bars un peu partout dans le centre de Grenoble, avec bien sûr la complicité ou au moins l'accord des flics. Au niveau pénal, c'est sûr que c‘est moins risqué de racketter des gens placés en gérance de bars que de continuer à vendre de la drogue. À mon avis, dans le futur, le trafic de drogue appartiendra aux Albanais, Syriens, Afghans, Tchétchènes : les gens issus des dernières vagues d'immigration prendront la relève, imitant les immigrés italiens, corses ou maghrébins quelques décennies avant eux. Pendant ce temps, nous, on fera comme les Italiens on se sera installés et on palpera les sous.

Dans le numéro 42 du Postillon (journal satirique dans la cuvette grenobloise).

Quand tu trouves que ton emploi (voire la notion même d'emploi) est dénué(e) de sens…

Appelons-le Gaspard. Après ses trois ans de thèse au CEA (Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives), Gaspard aurait dû continuer à bosser dans l’industrie, ou monter une start—up. Oui, mais voilà, Gaspard, il n'a jamais compris ce qu'il faisait là-dedans. Il a du mal à expliquer son aversion pour ce monde-là, Gaspard. Des fois la sensibilité ça ne s'explique pas. C'est comme la novlangue : par contre ça, Gaspard, ça l'a toujours beaucoup amusé.

Beaucoup de gens me questionnent sur mon choix d'avoir arrêté ma carrière dans l'industrie. Ils se disent « ça va lui passer », ils me conseillent « t'es pas tombé sur le bon endroit mais réessaye dans un autre secteur », et même ils s'inquiètent pour moi « ça va être super précaire ta vie… » Alors j'ai toujours du mal à expliquer pourquoi j'ai tout arrêté, après mes trois ans de thèse au CEA. La raison principale, c'est que je ne comprenais pas ce que je faisais.

Le CEA c'est vachement valorisé, c'est une grande institution, on est censé être content d'y travailler. Pourtant, tout ce qui se fait là-dedans, je n'ai pas l'impression que ça améliore notre société. Je ne vois pas en quoi l'humanité sera plus heureuse avec un nouveau machin connecté.

Les personnes me disent « Des gens en ont marre comme toi de l‘industrie mais regarde : ils créent des start-ups, ils montent des business innovants, alors tu pourrais faire comme eux. » Mais pour moi les start-ups sont souvent des concepts vides : je crois que je n‘ai rien à voir avec tout ça, je ne veux pas inventer des trucs inutiles à vendre, je veux sortir de tout ça. L‘industrie a un problème, mais la solution des start-ups contribue au problème. Les start-uppeurs en ont marre des codes sociaux de l‘entreprise mais ne se posent pas de questions de fond. Cela ne m‘intéresse pas.

Je n‘étais pas vraiment malheureux en travaillant au CEA. À vrai dire, entre les techniciens et les chercheurs en bas de la hiérarchie, l‘ambiance n‘est pas mauvaise. Les problèmes c'est surtout pour les chefs. Lors des trois années où j‘étais thésard, il y a eu plein de burn-out au CEA. On a beaucoup de formations liées aux risques chimiques mais peu pour les risques mentaux. Une chef a fait un burn-out, sa convalescence a duré plusieurs mois, mais ça ne l'a pas empêchée d'être dans les mêmes schémas de pression permanente dès qu’elle est revenue au boulot. À un certain niveau de hiérarchie, certaines personnes ont les dents qui rayent le parquet et donc sont affreuses entre elles. D‘où les burn-out. Alors bien sûr, je pense qu’au CEA c’est moins pire que dans le privé, et même on me dit « tu sais Gaspard, on n’est pas dans le monde des Bisounours. » C’est pas ça qui m’a fait renoncer à ce milieu, mais c‘est sûr que c‘est aussi ça qui ne me fera pas y revenir. Je ne vais pas me forcer à rester dans ce système sous prétexte que « c’est comme ça. » Je trouve même au contraire que c’est faire l’autruche que d’accepter ce mode de fonctionnement sous couvert de : « l‘homme cherchera toujours à dominer ses semblables » ou alors « il faut bien gagner sa vie ».

Je n‘étais pas vraiment malheureux, parce qu'en tant que chercheur on n'a pas trop à se plaindre, par rapport, par exemple aux conditions de travail des ouvriers des mines des terres rares qu'on est tout content d'utiliser dans nos labos après. Alors c’est sûr j'ai un ordinateur, j’utilise de la technologie issue de la recherche et de l’industrie, mais ça n’empêche pas de me poser des questions.

Dans certaines réunions, on nous demande d'arriver avec un powerpoint sur notre travail, parce qu'on nous a dit d'en faire un. Alors on en fait un, bien creux, qui ne représente pas vraiment ce qu'on pense, on sait que la majorité des gens qui le regardent s'en foutent, que tout le monde s'en fout en fait de ce powerpoint mais faut le faire quand même. Cela résume assez bien la logique du travail : il faut produire du contenu même si parfois ça n’a pas de sens. Toutes les recherches menées au CEA le sont parce qu‘il y a un contrat avec un industriel, pas parce que c'est intéressant.

Finalement, je garde peu de souvenirs de ces trois années de recherche. Ce qui m‘a marqué le plus ce sont les assemblées générales. Tous les ans, il y avait une AG de notre département, une de notre institut (le liten ou le leti) et une du CEA toute entière. Celle-là c‘était la mieux : on était des milliers réunis sous un énorme chapiteau monté pour l‘occasion, avec des écrans géants qui retransmettaient les speechs pour les gens qui ne voyaient pas la scène. Et c‘était à ce moment qu‘on se rendait compte à quel point le CEA était une secte, avec Jean Therme comme messie. À l‘époque, il était encore directeur. Il faisait un grand discours où il parlait énormément de lui pour dire des choses comme « il y a plusieurs sortes de leaders, les bâtisseurs et les suiveurs. Je fais partie de la lignée des bâtisseurs. » Quand il avait fini de parler, d‘autres pontes montaient à la tribune pour toujours dire du bien de Jean Therme avec des métaphores comme « je compare Jean Therme à Lionel Messi ».

Plein de gens ne voulaient pas aller à ces AG, mais moi pour rien au monde je raterais un truc qui me fait ne pas travailler pendant une heure, boire et manger gratos. Et puis surtout c‘était des mines d’or de novlangue. Alors l‘occupais ces AG à noter dans mon carnet ces pépites, que j‘essayais de traduire. Voilà donc quelques exemples, je vous assure que tous les mots ou bouts de phrase à droite ont été prononcés dans des AG du CEA entre 2015 et 2016. Entre parenthèses, j‘ai essayé de traduire.


UPGRADER LES PLATEFORMES
(ON VA ACHETER DU MATOS)


ON A REUSS| A FÉDÉRER UN CONSORT|UM
(ON A TROUVER DES GENS AVEC OUI ON VA SE FAIRE PLEIN DE THUNES)


ON VA SWITCHER SUR LES COMPOSITIONS DE BERNARDO
(REGARDEZ L'ECRAN MEME SI C'EST CHIANT)


C’EST DANS LE PIPE
(J'AI LE JEUNE QUI POUSSE LE VIEUX)


RETROUVER DES DEGRÉS DE LIBERTÉ
(ON VA VIRER DES GENS)


ON VA ARRIVER A UNE STABILISATION DU VOLUME DE LA POPULATION D’EXPERTS
(ON EMBAUCHE PLUS DE BAC+8)


UN BOUQUET DE LIGNES PILOTE
(C'EST BEAU TOUT CE METAL)


IL FAUT SE METTRE EN CAPACITE MANAGÉRIALE
(ON VA VIRER DES GENS)


ON A UN TERREAU FERTILE SUR L’HYDROGÈNE
(AU MIEUX CE TRUC PEUT SERVIR À FAIRE DU BLÉ)


ON EST DANS UNE RÉELLE BIIECTlON
(SURJECTIFS ET INJECTIFS DE TOUS LES PAYS, UNISSEZ-VOUS !)


MARIER LES VECTEURS ÉNERGÉTIQUES
(LA MESSE SERA DITE PAR JEAN THERME)


ON VA FAIRE DES INFLEXIONS
(ON VA VIRER DES GENS)


CE QUE NOUS CHERCHONS A FAIRE, C‘EST D'ETRE DANS L‘ÉCONOMIE D’ATOMES
(ON SE FOUT DE VOTRE GUEULE)


C’EST UNE PARTIE DE LA CLE DE NOTRE AVENIR
(ON EST DANS LA MERDE)


LA PERFORMANCE SERA UPGRADÉE
(VA FALLOIR VOUS ATTENDRE À BOSSER SOUS LA PRESSION)


LA VENTILATION DES DEPARTS PRÉVISIONNELS
(ON VA VIRER DES GENS)


ON A CHOISI LA STRATÉGIE D’APPUYER SUR L’ACCÉLÉRATEUR
(LE MUR APPROCHE MAIS C’EST PAS GRAVE)


UNE GRANULOMÉTRIE DES SERVICES
(Y'A DES ENDROITS OÙ Y'A TROP DE MONDE)


UNE CERTAINE FLATITUDE
(ON FAIT PAS ASSEZ DE THUNES)


ON VA RENFORCER LES TRANSVERSALITÊS
(FAUT VOUS ATTENDRE À VOIR VOTRE POSTE ÉVOLUER)


ON EST QUAND MÊME ARRIVÉ À LE SAUVEGARDER
[EN PARLANT D'UN ETRE HUMAIN, PAS UN FICHIER]
(ON A PAS MIS GÉRARD DANS LA CORBEILLE)


IL NE FAUT PAS HÉSITER A BRAINSTORMER
(C'EST QUOI LE LOGICIEL DE BRAINSTORMING ?)


LE MAITRE MOT DE CETTE ANNÉE : APAISER NOTRE STRUCTURE
(ON VA VIRER DES GENS)


NOUS EN PARLIONS JUSTEMENT AVEC MACRON LA SEMAINE DERNIÈRE…
(JE PESE DANS LE GAME)


NOUS AVONS UNE GRANDE FLEXIBILITÉ FACE AUX MILESTONES
(Y'A LA COM' ET Y'A LA RÉALITÉ)


C’EST UNE PARTIE DE LA CLE DE NOTRE AVENIR
(ON EST DANS LA MERDE)

Dans le numéro 42 du Postillon (journal satirique dans la cuvette grenobloise).

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